Entretien avec Jean Michel Frodon





télécharger 114.41 Kb.
titreEntretien avec Jean Michel Frodon
page1/3
date de publication29.11.2019
taille114.41 Kb.
typeDocumentos
e.20-bal.com > documents > Documentos
  1   2   3

Entretien avec Jean Michel Frodon



Frédéric Chandelier : Au vu du parcours à la fois cinéphilique et journalistique qui est le vôtre, votre point de vue sur Serge Daney m’intéresse à plusieurs égards. J’aimerais savoir comment vous avez connu Serge Daney, si vous l’avez rencontré ? Mais au-delà, si en tant que journaliste vous avez été marqué au cours de votre parcours critique, par certains textes, certaines pensées de Serge Daney.
Jean-Michel Frodon : J’ai été un lecteur assidu de Serge Daney dans les Cahiers du cinéma à une époque où je n’envisageais pas du tout de devenir critique. J’ai suivi avec un intérêt extrême son passage des Cahiers à Libération en 1981. Lorsque j’ai commencé à écrire, en 1983, il était pour moi la référence majeure. Je ne l’ai rencontré que tardivement, au moment de mon arrivée au Monde. J’ai alors réalisé un long entretien avec lui, qui n’est paru qu’après sa mort.
FC : Au cours de mes recherches (je travaille actuellement sur une série de textes parus dans les Cahiers du Cinéma durant les années soixante-dix) j’ai pu analyser un certain nombre de constats sociologiques au travers des écrits de Serge Daney. Quel impact pensez-vous que Serge Daney a eu sur la manière de concevoir la critique cinématographique, l’approche théorique de cette fonction ?
JMF : Les apports de Daney au travail critique sont nombreux et considérables. Il a inventé une articulation spécifique de la critique et du journalisme, donnant la prééminence à la première. Il a donné un rôle très important aux voyages, aux reportages, aux rencontres, parfaitement en phase avec une époque où la carte des cinémas du monde évoluait radicalement. Il a mis en œuvre de manière exemplaire les potentialités ouvertes par la critique de cinéma pour réfléchir à d’autres mises en scène, notamment publicitaires et médiatiques, qu’il s’agisse du sport ou de la description d’une guerre. Il a contribué à construite une pensée du cinéma vis à vis des autres images notamment télévisuelles. Il a instauré un mode de relation aux films ultra-personnalisé, à la fois en se mettant en jeu lui-même de manière très intime et en considérant les films comme des personnes, des interlocuteurs, des amis, des confidents, des adversaires, etc. Il a aussi, c’est l’aspect que je ne partage as avec lui, développé une relation mélancolique au cinéma, transformant ce lien personnel entre le cinéma et lui en une sorte d’homothétie entre son propre destin fatal après avoir contracté le sida et une supposée mort prochaine du cinéma.
FC: La place de Serge Daney dans l’univers de la critique, et au-delà, est un des enjeux de mes recherches j’aimerais savoir comment vous définiriez cette dernière ? Quel regard portez-vous sur son parcours et la trace qu’il a laissée ?
JMF: Il a joué un rôle majeur, sans égal dans sa génération. Il a d’abord contribué à reconstruire la place éminente des Cahiers dans le cinéma en France, mais sans rompre avec ce qui s’y était élaboré de singulier au tournant des années 60-70. Il a incarné et formulé une articulation de l’esthétique, de l’éthique et du politique dans le rapport au cinéma. Il a exploré les interférences entre le cinéma et d’autres domaines, et construit les enjeux de ces interférences.

Entretien avec Nicolas Saada




Frédéric Chandelier : Nicolas Saada, à la lecture de certains de vos articles dans la rubrique « le lecteur de DVD» que vous teniez aux Cahiers du cinéma au début des années 2000, j'ai ressenti dans votre écriture une volonté de sortir le cinéma de la salle. Il m'a semblé qu'à travers vos critiques il y avait le désir d’émanciper la critique des supports habituels qu'elle commente, vos écrits m’ont rappelé le travail de Serge Daney lorsqu’il commentait les objets cinématographiques télédiffusés à Libération.
Comment considérez-vous le support télévisuel en tant que cinéaste, que critique?
Nicolas Saada : C’est un outil qui m’a aidé évidemment. Il m’a permis de découvrir des films que je n’aurais peut-être jamais vu.

FC : Quels sont selon vous les éléments qui font la spécificité de Serge Daney sur le plan critique ?
NS : Un regard personnel sur le monde, une manière bien à lui de s’approprier ce qu’il regardait.
FC : Quelles sont pour vous les traces qu'il à laissées sur le plan analytique ?
NS : Je ne peux pas vous répondre. Serge a construit quelque chose qui lui correspondait parfaitement. Dans sa solitude, sa manière un peu nomade d’exercer son métier. Ce n’était pas un dogmatique, encore moins l’initiateur d’une quelconque école.
En tant qu'ancien critique comment pensez-vous que pour un jeune journaliste de cinéma la fonction même de la place qu'il occupe a été modifiée par les conceptions critiques de Serge Daney?
NS : Je crains que beaucoup de jeunes critiques (et de moins jeunes) fantasment complètement sur Serge, sur ce qu’il était. Je l’ai dit : Serge n’avait pas l’ambition d’inventer un dogme ou même une pensée philosophique du cinéma comme Deleuze par exemple. Je crois que sa vision du cinéma était toujours déterminée par une incroyable intuition qu’il testait sur les autres, sans essayer de fabriquer un système. Aujourd’hui, il laisse l’image du critique « noble » par excellence, une sorte de maître à penser de sa génération. Mais en réalité, il n’imaginait pas une seconde créer une telle famille autour de lui. Il a toujours pensé l’exercice critique comme une démarche solitaire.
FC : Serge Daney a dit, à propos de sa vie de critique : « Il fallait que ce que les gens aient fait à l’époque ait eu une valeur pour qu’on écrive dessus ». Du cinéma, à la place du spectateur en passant par la « fonction critique », Serge Daney a théorisé, pensé sa place. Il a mis tout au long de ses écrits « ses mots » sur « leurs images », ce parcours spécifique qui fait partie de son intégrité et qui consiste à ne jamais avoir ressenti le désir de passer à la réalisation, que vous inspire t-il ?
NS : C’est d’abord un écrivain, un écrivain de cinéma. Sa langue était construite comme sa parole, dans l’envie de discuter, d’échanger avec le lecteur. Il avait érigé ses propres principes, mais pour lui-même. Il n’avait pas du tout l’objectif de créer une école. C’est pour cela que je trouve que certains ne l’ont pas compris, l’ont même mal compris. La parole de Daney n’est pas parole d’évangile. Au contraire elle appelle à la réflexion, et même à la récriture !! Je me souviens d’échanges interminables au téléphone avec lui où il terminait la discussion en disant « Je vais y réfléchir. Je me suis peut-être trompé sur ça. Mais réfléchis-y aussi ! ». Il avait une distance incroyable sur les choses, et il adorait l’enthousiasme que pouvait lui susciter un film. Il pouvait être malheureux à l’idée qu’on ne partage pas son amour d’un film. Il n’avait pas d’autoritarisme ou d’intimidation par rapport à ça. Un jour il m’a appellé en me disant : « On m’a dit que tu n’aimais pas trop Drugstore cowboy et ça me rend dingue que TOI, toi, tu ne réalises pas à quel point c’est un film merveilleux. » Il avait cent fois raison !

Il m’a donné le goût de la transmission, c’est sûr. J’ai gardé de lui cette idée de donner à ceux qu’on aime le goût de ce qu’on aime. Un livre, un film, un disque.

  1   2   3

similaire:

Entretien avec Jean Michel Frodon iconLundi 14 janvier 14 h 30 Réunion du groupe d’experts sur la simplification...

Entretien avec Jean Michel Frodon iconAtelier Degustation / Selection des vins avec Jean-Michel Deluc 3

Entretien avec Jean Michel Frodon iconAprès un entretien avec son employeur (sarl elect) représenté par...
«Comment les décisions des diverses institutions européennes peuvent-elles agir sur l'activité économique de la France ?»

Entretien avec Jean Michel Frodon iconPublications de Jean-Michel saussois

Entretien avec Jean Michel Frodon iconRapport moral par Jean Michel yvora président d’ahf

Entretien avec Jean Michel Frodon iconFeu vert du ministère pour la directrice (Jean-Michel Hercourt)

Entretien avec Jean Michel Frodon iconDiscours de clôture par Jean-Michel Hubert, Président de l’Autorité

Entretien avec Jean Michel Frodon iconVidal sarah (procuration à bezombes martine), labadens lucie (procuration...
«circulation, stationnement, accessibilité sécurité» dont Monsieur Bruno berardi était membre

Entretien avec Jean Michel Frodon iconPanama, au-delà D’un canal de légende voyage arri du 13 au 21 mars...

Entretien avec Jean Michel Frodon iconDes sciences cognitives à la classe : Entretien avec Olivier Houdé






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
e.20-bal.com