L’arabe, le poids du passé plombe-t-il les espoirs de l’avenir ? Catherine Miller, iremam-cnrs, Aix en Provence





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Article paru en 2009 dans l’ouvrage

Le poids des langues, (Dynamiques, représentations, contacts, conflits), M. Gasquet Cyrus et C. Petitjean (eds.), Paris, L’Harmattan, (2009) , pp 141-162



L’arabe, le poids du passé plombe-t-il les espoirs de l’avenir ?


Catherine Miller, IREMAM-CNRS, Aix en Provence

Introduction



Parlée au VIème siècle (de notre ère) par des petits groupes dans la péninsule arabique, la langue arabe aura connu une expansion géographique très importante, accompagnant l’expansion arabo-musulmane médiévale. Après ces siècles qualifiés ‘d’âge d’or’, l’arabe a traversé des destins divers et concentré bien des contrastes : langue dominante et coloniale mais également langue dominée et colonisée, langue majoritaire ici et minoritaire là, langue savante et populaire, langue considérée comme ‘sacrée’ et inégalable mais souffrant d’une image ambiguë tant auprès de ses locuteurs que de ses observateurs.

Toutes les langues mobilisent les passions et l’arabe est au cœur de polémiques enragées qui touchent à des questions aussi sensibles que l’identité nationale, l’intangibilité du texte révélé, la fidélité aux traditions, la modernité et la nécessaire ouverture au monde. Bien que parlée dans au moins vingt et un pays par environ 300 millions de personnes, il est frappant de constater combien les discours publics dans les pays arabophones sont souvent pessimistes à son égard. Comme d’autres langues associées à un passé prestigieux, l’arabe semble, de prime abord, faire plutôt partie des vieilles langues qui ont vécues que de celles à venir. Sachant que les critères ‘subjectifs’ peuvent peser autant que des critères ‘objectifs’ sur l’évaluation et la représentation d’une langue, il conviendra de faire le tri entre des discours plus ou moins alarmistes et des réalités plus ou moins dynamiques et de s’interroger sur les causes des uns et des autres. Beaucoup de discours et de représentations tendent à souligner la particularité, la singularité de la langue arabe alors que son histoire, son statut, les débats qui l’entourent font écho pour bien d’autre langues. Face à des discours négatifs, on peut donc se demander ce que pèse l’arabe dans le paysage mondial à l’entrée du XXI siècle? quel est son rayonnement ? quelles sont ses forces et ses faiblesses, ses capacités d’adaptation aux mutations sociales et technologiques ?

Le terme ‘arabe’ englobe des réalités linguistiques, des statuts, des fonctions très divers. S’interroger sur le ‘poids’ de l’arabe, c’est automatiquement être confronté à la question des catégorisations: De quel arabe parlons nous ?  Tant il est évident que l’évaluation du ‘poids’ et de la vitalité de l’arabe variera non seulement en fonction des lieux d’observations et des critères mais également en fonction des variétés d’arabe concernées. Derrière la question du déclin - ou pas - de l’arabe, de son adaptation ou pas à la modernité, on retrouve deux problématiques familières à des oreilles francophones :

a) l’association entre la supposée vitalité d’une langue et le rayonnement international d’une culture et d’une civilisation associées essentiellement à une culture écrite

b) l’obsession du ‘bel usage’ renvoyant à la ‘pureté’ par opposition à la dégradation ou à la décadence dues au contact. Le primat de la pureté étant renforcé par le lien entre Islam et langue arabe.

I Des chiffres et des faits



Les débats pendant la conférence ont largement tourné autour de la métaphore du poids et des problèmes éthiques et méthodologiques soulevés par une approche en terme de langue ‘quantifiable’. Je ne reviendrai donc pas sur ces thèmes et je présenterai ici quelques statistiques, évidemment très contradictoires en essayant d’analyser quels sont les postulats sous-jacents qui président à ces constructions statistiques.

L’arabe est la langue officielle de vingt-six états, dont la population regroupe environ 320 millions d’habitants: Algérie, Arabie Saoudite, Bahrayn, Comores, Djibouti, Egypte, Emirats Arabes Unis, Erythrée, Iraq, Israël, Jordanie, Koweït, Liban, Libye, Mauritanie, Maroc, Oman, Qatar, Sahara Occidental, Somalie, Soudan, Syrie, Tchad, Territoires Palestiniens, Tunisie, Yémen.

L’arabe a été adoptée comme langue officielle et/ou langue de travail dans plusieurs institutions internationales dont l’Union Africaine, la Ligue Arabe et les différentes agences des Nations Unies (sixième langue des Nations Unies depuis 1974), l’OCI (Organisation de la Conférence Islamique), etc. (Costantini 2006).

Une rapide recherche sur le web montre que l’arabe est classée en 2ème, 3ème, 4ème, 5ème ou 6ème position mondiale, selon les sources et les critères considérés. Ainsi selon Calvet (2002) l’arabe est en 6ème position mondiale en nombre de locuteurs arabophones (estimés entre 246 millions et 250 millions), mais apparaît en 3ème position (après l’anglais, 45 pays, et le français, 30 pays) en nombre de pays qui l’utilisent comme langue officielle (26 pays). En croisant ces deux critères, l’arabe apparaît en 4ème position après l’anglais, l’espagnol et le chinois (voir également la communication des Calvet dans ce volume). Les sites que j’ai consultés sur le web classent les langues en fonction du nombre de locuteurs ‘natifs’ (native speakers) et placent l’arabe dans le peloton de tête des langues les plus parlées dans le monde. Le nombre de locuteurs estimés varie de 186 million (al-bab.com, 6ème position mondiale)1 à 206 million (Wikipédia à partir d’Ethnologue, 4ème position)2 à 422 Million (Encarta, 2ème position)3 (Voir Annexe I).

Les différentes estimations révèlent des approximations évidentes et parfois caricaturales mais l’écart entre les chiffres s’explique également par le nombre de pays où l’on considère qu’il y a des locuteurs ‘natifs’ de la langue, par l’inclusion ou non des locuteurs ayant cette langue comme langue seconde et par la distinction qui est faite ou pas entre la langue classique/officielle et les langues parlées.

Pour le site al.bab, l’arabe est parlée comme langue maternelle de l’ensemble ou d’une partie de la population de 21 pays. La liste de ces 21 pays correspond à celle des 26 états qui ont l’arabe comme langue officielle (voir ci dessus) moins les Comores, Djibouti, Erythrée, Somalie et le Tchad où les groupes arabes/arabophones sont considérés comme démographiquement minoritaires et ne sont pas pris en compte. La liste de al.bab est très proche de la liste des 22 états membres de la Ligue Arabe (Carte 2) moins Comores, Djibouti, Somali et plus Israël et Sahara Occidental. La classification d’Al.bab établit une corrélation forte entre langue officielle et langue maternelle, mais également entre arabophonie (parler l’arabe) et arabité (se réclamer d’origine arabe, faire partie de l’entité politique arabe).

La carte4 et la liste de Wikipedia englobent un espace géographique plus vaste puisque sont inclus les 26 pays qui ont l’arabe comme langue officielle plus une large bordure sahélienne incluant le Mali, Niger, Nigéria ainsi que des régions frontalières en Ethiopie, Iran et Turquie (cf. Carte 1).

Les listes et les cartes de al.bab et wikipedia indiquent une forte continuité territoriale avec un centre (arabe langue majoritaire) et des périphéries (arabe langue plus ou moins minoritaire). Cette aire linguistique correspond grosso-modo à ce que l’on connaît de l’histoire de l’expansion territoriale de la langue arabe, une expansion qui n’épouse pas exactement celle des frontières de l’empire arabo-musulman médiévale. On notera ainsi que si l’arabe s’est répandu à l’ouest et au sud, il n’a pas pénétré à l’est (Carte 3).

Le tableau du site Encarta inclut 33 pays, dont 22 pays ayant l’arabe comme langue officielle (mais pas Comores, Djibouti, Sahara occidental et Somalie) mais également 11 autres pays : Iran, France, Turquie, Argentine, Niger, Tanzanie, Etats Unis, Pays Bas, Belgique, Mali et Nigeria, i.e. des pays hébergeant des communautés d’origine arabe/arabophone plus ou moins anciennes. On sort ici d’une représentation en terme de bloc territorial et de continuité historique pour adopter une représentation beaucoup plus éclatée qui prend en compte la présence de plus en plus forte de communautés d’origine arabophone en Europe et en Amérique. Des communautés très ‘silencieuses’ et discrètes pendant des décennies mais qui commencent à devenir de plus en plus visibles et audibles dans un contexte international très polarisé autour de la question de l’islam. Reste qu’on ne comprend pas très bien pourquoi certains pays sont inclus et pas d’autres (cf. Argentine et pas Colombie ?).
Toutes ces listes postulent que, quelle que soit la zone géographique concernée, les différentes variétés d’arabe représentent une seule langue au niveau international. Toute autre est la démarche du site Ethnologue5 qui propose une catégorisation en terme de langues séparées. En cliquant sur list of languages/A/ Arabic on voit apparaître la liste suivante de 39 langues, chaque ‘langue’ étant cependant précédée de Arabic, i.e. Arabic, Algerian Spoken ; Arabic, Babalia Creole, etc.. :

Algerian Saharan Spoken/ Algerian Spoken/ Babalia Creole/ Baharna Spoken/ Chadian Spoken/ Cypriot Spoken/ Dhofari Spoken/ Eastern Egyptian Bedawi Spoken/ Egyptian Spoken/ Gulf Spoken/ Hadrami Spoken/ Hassaniyya/ Hijazi Spoken/ Judeo-Iraqi/ Judeo-Moroccan/ Judeo-Tripolitanian/ Judeo-Tunisian/ Judeo-Yemeni/ Levantine Bedawi Spoken/ Libyan Spoken/ Mesopotamian Spoken/ Moroccan Spoken/ Najdi Spoken/ North Levantine Spoken/ North Mesopotamian Spoken/ Omani Spoken/ Sa`idi Spoken/ Sanaani Spoken/ Shihhi Spoken/Shuwa/ South Levantine Spoken/ Arabic, Standard/ Sudanese Creole/ Sudanese Spoken/ Ta'izzi-Adeni Spoken/ Tajiki Spoken/ Tunisian Spoken/ Uzbeki Spoken/ Western Egyptian Bedawi Spoken.
En cliquant sur chaque ‘langue’ on obtient une estimation démographique et la (les) région(s) où ces langues sont parlées et un lien avec un des pays arabes. Ainsi l’arabe égyptien se classe au 25ème rang mondial et le marocain au 45ème (Calvet 2002 :139), ce qui n’est pas mal mais évidemment n’a plus rien à voir avec les estimations précédantes. Le chiffre de 206 million de locuteurs (repris par Wikipédia) apparaît assez étrangement sous la rubrique Arabic, Standard (ISO 639-3) en précisant qu’il s’agit de la langue nationale des 206 millions de locuteurs parlant une variété arabe comme L1 et des 246 millions parlant une variété d’arabe comme L2. La liste des ‘langues arabes’ identifiées par Ethnologue est très contestable car elle mélange pêle-mêle différents niveaux de sélection/classification. Certaines ‘langues’ renvoient à des pays (Algérie, Egypte, Tunisie, etc.), d’autres à des régions plus ou moins délimitées (Levant, Dhofar, Hadramout, Nadj, Hijaz), d’autres à des villes (Sanaa, Taez), d’autres à des groupes ethniques ou confessionnels plus ou moins importants (Babalia, Bédouin, Juifs, Tadjik, Uzbek), d’autres à des typologies (Sudanese Creole) et plusieurs à des catégorisations typologico-régionalo-ethniques de type parler bédouin levantin ou bédouin égyptien occidental. Pour chaque type de catégorisation, la liste est loin d’être exhaustive (pourquoi pas Judeo-Algerian si Judeo-Tripolitanian ?) et on pourrait multiplier à l’infini les noms des ‘langues’ …
J’arrêterai ici ce petit zoom sur la variabilité des statistiques/classification qui met en évidence les contradictions, faiblesses, incohérences de ces quantifications mais je voudrais souligner deux points :

  1. quelles que soient les estimations, l’arabe est considérée comme une des grandes langues du monde contemporain par le nombre de ses locuteurs et son statut (langue officielle dans de nombreux pays, langue internationale, langue de culture et langue liturgique de l’islam). Reste à voir s’il est possible de déterminer s’il s’agit plutôt d’une langue en expansion ou en déclin, que ce soit en nombre de locuteurs mais également en terme de rayonnement international

  2. sous le terme générique arabe, on retrouve des états de langue et des variétés extrêmement variés incluant des formes écrites et savantes (arabe coranique, arabe classique, arabe dit moderne standard), des parlers contemporains utilisés comme langue première ou seconde par des groupes de taille variable. Cela pose évidemment la question d’un éventuel ‘éclatement’ de l’arabe en diverses langues régionales ou nationales. Le débat fait rage chez les arabisants pour trancher si tous ces états de langue forment une unité ou bien des langues différentes. Certaines dynamiques ne concerneront que tel ou tel type et pas l’ensemble de l’Arabe (avec un grand A) et surtout, à l’intérieur de cet ensemble, on constate des rapports de compétition. On peut donc se demander dans quelle mesure les « tiraillements » ou les « luttes » internes au monde arabophone rejaillissent sur son rôle/poids/statut au niveau international.


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