Les temps modernes et la violence d’Etat : 0ctobre 1968 au Mexique





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GIS Réseau Amérique latine. Actes du 1er Congrès du GIS Amérique latine : Discours et pratiques de pouvoir en Amérique latine, de la période précolombienne à nos jours, 3-4 novembre 2005, Université de La Rochelle
Les temps modernes et la violence d’Etat : 0ctobre 1968 au Mexique

Elsa Carrillo-Blouin

Université de Bretagne Occidentale.

Le massacre d’étudiants qui eut lieu en octobre 1968 au Mexique a laissé derrière lui de nombreuses questions sur ses causes, son déroulement et les responsables de cet acte de répression. Des questions qui sont restées comme une blessure indélébile et auxquelles on tente vainement de trouver une réponse aujourd’hui. A court terme, plusieurs facteurs peuvent expliquer son déclenchement, comme l’approche des Jeux Olympiques, moment où, non seulement le gouvernement mais la société entière, s’apprêtaient à recevoir des millions de visiteurs étrangers. Il est néanmoins évident, que peu de personnes se satisfont de cette explication. De la même manière –et inversement-, il serait pertinent de se demander aussi pourquoi, aujourd’hui, la recherche de réponses à ces questions semble prendre une soudaine et pressante urgence. L’écoulement du temps et, par conséquent, une éventuelle « ouverture » des archives fournissent certainement une explication. Mais trouvera-t-on ce que l’on cherche dans ces archives, des ordres écrits, signés et tamponnés… il n’y rien de moins sûr. En revanche, dans la politique d’alternance électorale qui semble s’être établie actuellement au Mexique, cette affaire peut s’avérer bénéfique pour l’un ou l’autre des partis. Entre temps, la « société civile » née, selon certains, précisément dans la mouvance des événements de 1968, court d’un endroit à un autre à la recherche de ces archives, en oubliant peut-être où sont ses priorités actuelles… et le sens qu’une vision rétrospective peut nous donner d’un tel événement.

I. Retentissement d’octobre ’68 comparé à d’autres actes de violence politique au Mexique.

De la simple censure littéraire ou journalistique1 aux massacres de paysans ou d’étudiants, en passant par la mise à l’écart, la disparition voire l’assassinat de personnalités politiques jamais élucidés, le Mexique, République aux formes démocratiques déclarées, semble connaître tout cet éventail de formes de violence dont la société semble, bon gré mal gré, s’accommoder. Qu’est-ce qui fait que, pour certains de ces actes il y ait protestation et pas pour les autres ? Pourquoi s’accommode-t-on d’une situation qui semble injustifiable ? Qu’est-ce qui s’est passé le 2 octobre 1968 sur la Place de Tlatelolco et pourquoi un Etat, qui disait vouloir faire partie du premier monde et démocratiser son régime politique en même temps que libéraliser son économie a eu recours à ce type de méthodes, de la même manière qu’il le fera dans les années 70-80 ?

En effet, depuis le massacre du 2 octobre 1968 à Mexico -événement dont les versions les plus proches de son véritable déroulement ont été plus rapidement connues en France qu’au Mexique2-, il y a eu pendant toutes les années 70 et 80 ce qu’actuellement on traite de manière plus ou moins libre dans la presse mexicaine –au gré des conjonctures politiques- comme la guerre sale. Cette guerre ciblait tout type de dissidents politiques décidés à parler –journalistes- ou à agir –des guerrilleros, desperados de la fin tragique de 1968, mais aussi de simples leaders syndicaux3-, qui critiquaient ou refusaient les cadres étroits des politiques électorales. Cette guerre, dont on essaie aussi actuellement d’éclaircir les enjeux, a consisté en toute une série de disparitions, d’emprisonnements, de pressions de toutes sortes, voire d’assassinats, pour la plupart et jusqu’à nos jours, restés dans l’ombre. Ainsi, en août 2002, Ignacio Carrillo Prieto, fiscal spécial4, répond au journaliste :


  • Quels sont les progrès effectués dans les enquêtes sur le 2 octobre 1968, le 10 juin 1971 et sur ce que l’on appelle la guerre sale ?

  • Chaque événement a un degré différent de complexité. Les événements du 2 octobre, qui sont extrêmement graves, se sont déroulés sur une journée, une après-midi, quelques heures ; ce facteur est temporel, mais le facteur spatial est réduit aussi, étant donné que [les événements de 1968] se sont déroulés dans une zone de la ville de Mexico (…) Il y a des progrès ‘sensibles’ en ce qui concerne 1968, un peu moins en ce qui concerne 1971 et pour les disparitions forcées dans les Etats du Guerrero et du Sinaloa. Nous avons eu, il faut l’admettre un manque d’éléments ministériels pour cette tâche… Dans le cas de la guerre sale, il s’agit d’une affaire nationale et, du point de vue temporel, il englobe des décennies, ou du moins entre 15 et 19 années, qu’il faut approfondir avec tout ce que cela implique… ». La Jornada, août 2002 (repris dans La Fogata Digital – Latinoamérica, 4/08/2002 ; souligné par nous).


Cependant, cinq mois plus tard, en janvier 2003 Carrillo Prieto affirmera : « Cela n’a pas été une guerre sale étant donné qu’il ne s’agit pas d’une confrontation dans laquelle l’Armée aurait oublié la Convention de Genève, dans laquelle on exige que les adversaires respectent la qualité de vie du prisonnier, les règles de la reddition ou de la capitulation. Une guerre sale est celle qui ne respecte pas ces règles ; ici ce qui existe ce sont des délits… ». La Jornada, 30/01/2003 (voir quelques éléments d’explication de ce revirement d’opinion en *note 4).

Quoi qu’il en soit de la définition exacte de ce qu’est une guerre sale, des faits tels que disparitions et arrestations arbitraires, torture et affrontements entre « secteurs de la société qui se rebellaient » et des forces de l’ordre -« spéciales » ou non-, ont été le lot quotidien pendant une vingtaine d’années au Mexique, sans que cela puisse être traité ouvertement par la société à l’intérieur du pays.

Le problème est que ces exactions ne se sont pas arrêtées dans les années 80, bien qu’en effet, pendant les années 80 on ait réussi à insensibiliser l’ « opinion publique » mexicaine, comme partout ailleurs dans le monde. C'est-à-dire (nous y reviendrons), pendant les années 70 on a amadoué et maté la mobilisation commencée en 68 -voire auparavant, si l’on parle plus directement de la guerre sale, à savoir, la lutte contre la guérilla menée par des intellectuels5- et, dans les années 80, on a insensibilisé le public : crise économique, changement de cap des valeurs de la société, etc. Toutefois, ce n’est pas parce que le sujet n’était plus d’actualité, que les problèmes avaient disparu.

Il s’est produit, il est vrai, une certaine accalmie entre 1990 et 1993. Cependant, ce calme cachait une tempête qui a éclaté au lendemain de la signature du Traité de Libre Commerce avec les Etats-Unis, en janvier 1994, avec le soulèvement zapatiste qui, encore plus que 1968, a été largement évoqué par la presse internationale et, mieux qu’en 1968, par la presse nationale. En parallèle avec ce mouvement, toute une série d’assassinats et de persécutions d’hommes politiques haut placés et non éclaircis jusqu’à présent a eu lieu, entre autres l’assassinat, en mars 1994, du candidat officiel du PRI à la présidence, Luis Donaldo Colosio, qui présentait sa candidature afin de succéder au signataire du TLC, Carlos Salinas de Gortari ; et, en septembre de la même année, du président de l’époque du « tout-puissant » PRI, José Francisco Ruiz Massieu.

La secousse politique occasionnée par ces derniers assassinats a, jusqu’à un certain point, voilé ou fait oublier les affrontements de l’Armée avec le mouvement zapatiste, limités par la mobilisation de nombreux mexicains partisans du maintien de la paix. Sans parler du fait que ces affrontements s’étaient répandus à d’autres Etats du Mexique, fondamentalement dans le Guerrero au sud du Mexique. Ainsi, l’année 1997 a été jalonnée par des attaques de l’armée contre diverses municipalités du Chiapas : Acteal, le 22 décembre, ce qui a provoqué de vifs élans de solidarité tant à Paris, qu’aux Etats-Unis et en Espagne, entre autres et, ensuite, Ocosingo (l2 janvier), Taniperlas (11 avril), Nicolás Ruiz (3 juin), El Charco dans l’Etat du Guerrero (8 juin), El Bosque (10 juin)… On en parle moins, bien qu’il y ait eu aussi des morts et des détentions.

Indépendamment de la plus ou moins grande diffusion que ces événements ont pu avoir -mais bien qu’étroitement lié à ce fait-, la problématique que nous voulons souligner dans ce chapitre est la plus ou moins grande commotion que ces événements, assez divers dans leurs formes mais tous politiques dans leur fond, ont pu occasionner parmi la population mexicaine. Pourquoi, en effet, les uns produisent une mobilisation et les autres non. Quelle différence il y a-t-il entre le mouvement de 1968, les répressions paysannes des années 80, Acteal en 1997 et les assassinats d’hommes politiques ?
a) Premièrement il faudrait souligner la place qu’occupe chacun des ces événements sur la place publique. L’Acteal de 1997, les répressions paysannes successives, ont lieu « là-bas », loin des regards, presque dans l’ombre (comme la majeure partie de la guerre sale6), alors que 68 a eu lieu dans la capitale du pays et à un moment où tous les regards du monde se trouvaient tournés vers le Mexique à cause des Jeux Olympiques.

b) Les assassinats d’hommes politiques ont, dans ce sens, secoué beaucoup plus la société mexicaine, non seulement à cause de leur « centralité » en tant qu’hommes publics, mais aussi et surtout pour les deux raisons suivantes :

- Depuis les années de l’après-révolution, les contentieux électoraux ne se réglaient plus par le biais des armes. C’est précisément de ce besoin, celui de trouver un moyen par lequel les contentieux politiques n’impliqueraient plus des assassinats entre les diverses factions qui avaient participé à la révolution de 1910-1920, qu’en 1929 est né le Parti National de la Révolution (PNR), embryon de ce qui serait plus tard le Parti Révolutionnaire Institutionnel, mais avec des formes d’organisation -surtout en ce qui concerne la centralisation-, complètement différentes que celles de son ancêtre. Soudainement, et dans le contexte du soulèvement zapatiste, la plupart des gens se sentaient revenir 70 ans en arrière, à une époque où la seule parole possible était celle des armes.

- Après une longue période de calme relatif, perception qui dans les années 90 prévalait en dépit de 1968 –époque déjà lointaine et dont les spéculations avaient été oubliées-, et après avoir cru faire partie du premier monde suite à la signature du TLC, la population plus ou moins politisée du Mexique a touché du doigt avec ces assassinats, les véritables fissures d’un système, ou plutôt d’un parti politique, qu’elle croyait réformé depuis 1968.
c) En ce qui concerne la différence entre les diverses répressions paysannes et octobre 68, il existerait une raison bien plus prosaïque que l’éloignement spatial : l’extraction socioculturelle des victimes de la violence d’Etat. En effet, en 1968, le réseau universitaire du Mexique n’était pas aussi étendu qu’il l’est maintenant. De plus, même dans les Etats où existaient des universités, celles-ci ne possédaient pas toutes les carrières ; et celles qui à l’époque représentaient la voie royale (en général le droit, la médecine et les sciences exactes), étaient plus cotées à Mexico qu’en province. C’est ainsi qu’à une époque économiquement faste7, les élites des endroits les plus éloignés, en d’autres termes : les notables des petites villes, et/ou pour cette même raison, les personnes proches des élites locales, commencèrent à envoyer leurs enfants faire leurs études dans la ville de Mexico8.

En 1959, neuf années avant 1968, il y avait bien eu une forte répression des cheminots. Cela a fait du bruit, a produit un élan de solidarité parmi certains intellectuels de gauche et quelques étudiants des partis de gauche pour la plupart interdits dans le Mexique de l’époque9. En revanche, en 1968 la violence a touché « los hijos predilectos del régimen », les enfants privilégiés du régime10, qui par la suite seraient introduits dans les rouages du pouvoir. Nous y reviendrons. Ce qui nous intéresse pour le moment, c’est que ces étudiants, en plus d’être dans la place centrale du pays, entourés de toute l’attention que les Jeux Olympiques attiraient vers cet endroit, se trouvaient liés à des groupes de personnes qui savaient agir, discuter, réclamer et, si besoin, se mobiliser. Les amitiés liées pendant les études et pendant la mobilisation elle-même ont aussi joué un rôle dans la protection, lorsque cela a été possible11.

Le régime perdait d’un revers de main et dans un acte12 d’une certaine manière irréfléchi, le principal appui social qu’il s’était construit après la révolution, surtout à partir de 194613, et mettait dans le même temps par terre tous ses efforts pour apparaître, face à l’étranger, comme un terrain paisible et propice aux investissements, principale préoccupation de la plupart des gouvernants du Mexique, et ce depuis l’époque de Porfirio Díaz (1877-1910).
d) Enfin, l’approche du début des Jeux Olympiques prévu pour le 12 octobre 1968 -le massacre de Tlatelolco a eu lieu le 2 octobre-, rendait, il est vrai, la population de Mexico et le gouvernement nerveux. En fait, la population de la ville de Mexico –plus que dans le reste de pays-, avait vécu la préparation de cet événement international comme un acte festif : on avait embelli la ville, on avait préparé les gens à recevoir les invités, de nombreuses personnes –jeunes et adultes- réservaient des places pour une compétition ou une autre, la promenade du dimanche consistait à aller visiter les nouvelles installations construites pour l’occasion (piscine Olympique, village Olympique où habiteraient les athlètes, centres sportifs, etc.). C’était une ambiance plutôt euphorique. Mais indubitablement, c’était un événement qui se vivait de plus près dans le District Fédéral qu’en province, sauf peut-être à Guadalajara, où allaient avoir lieu certaines des compétitions.

Dans cette perspective, la mobilisation étudiante, bien que préoccupante, n’a pas été prise très au sérieux par la population. Surtout au début de la mobilisation, et ce d’autant plus que l’événement déclencheur avait été une simple bagarre entre des groupes de deux lycées d’Etat et où la police était intervenue en provoquant une dizaine de blessés14. Lorsqu’en août, la dimension des manifestations devient plus importante, et que les étudiants prennent pour la première fois le Zocalo, place centrale et cœur politique du Mexique de l’époque, la population de Mexico commence à ressentir des sentiments mélangés : une certaine crainte pour l’ampleur que prenaient les événements ; une certaine sympathie pour de jeunes individus, bon nombre d’entre eux venus de province, qui osaient défier des corps entiers de policiers15. Mais, d’un autre côté, ces mêmes étudiants étaient perçus comme des sortes de trouble-fêtes, car la principale préoccupation du moment était le bon déroulement des Jeux Olympiques. C’est pour cette raison que lors du Rapport Présidentiel face au congrès du 1er septembre, le président Gustavo Díaz Ordaz s’est montré ferme dans sa volonté de ne plus accepter d’actes de violence. Ce discours a été bien accueilli par le public en général (dans le District Fédéral, qui entre les Jeux Olympiques et les mobilisations, vivait sous pression). D’autres voix, ici et là dans la presse, osaient exprimer le choix d’une négociation16. Cependant, l’attitude générale était plutôt à l’appel au calme et si possible à la négociation, attitude qui a été prônée aussi par une partie des leaders étudiants au sein du Conseil National de la Grève (CNH, Consejo Nacional de Huelga)17.

Nervosité donc, et pression, sans que l’on sache encore de nos jours d’où sont parties les principales directives de répression violente qui ont attisé l’attitude des étudiants. Une chose est certaine, le mouvement et plus particulièrement le CNH –cœur de la mobilisation, formé par 200 délégués étudiants provenant de plusieurs centres d’enseignement-, se trouvaient complètement infiltrés par des agents liés au gouvernement. Ces agents, en plus de se présenter comme des dirigeants étudiants… ont commencé à se montrer armés dans les réunions du CNH et prônaient l’armement du mouvement pour la protection des dirigeants18. Le tout dans un contexte où des représentants de la presse mondiale commençait à se trouver postés à Mexico afin de couvrir les Olympiades.



  1. Prélude pour une mort annoncée.

Après que le PRI ait été vaincu aux élections de juillet 2000, et suite aux enquêtes de la Fiscalía d’enquête pour les disparus et les mouvements sociaux du passé (*cf. note 4), quelques déclarations et faits commencent à faire surface. En premier lieu sur les hommes qui en 68 avaient joué un rôle compromettant au sein de la police, de l’armée ou des services spéciaux liés aux forces militaires.

Dans le quotidien La Jornada du 2 octobre 2002, un militaire à la retraite, Alberto Quintanar López, confirme ce que l’on disait ou que l’on soupçonnait par ailleurs, tout en se défendant lorsqu’il affirme que l’armée avait été simplement « l’instrument légal d’un gouvernement constitué légalement » 19. Nonobstant, tout en légitimant son action et celle du gouvernement de l’époque, il donne des informations assez intéressantes et qui coïncident largement avec les témoignages des divers acteurs étudiants de 68.

Ainsi, ce même personnage avoue par ailleurs que le Ministère de l’Intérieur avait infiltré le mouvement étudiant en demandant à son interlocuteur de La Jornada20 s’il se souvenait lorsque les étudiants avaient hissé le drapeau rouge et noir de la grève en plein milieu du Zocalo –c'est-à-dire, le 27 août, jour de la « prise du Zocalo »21, un acte fortement subversif pour le Mexique de l’époque-. Quintanar affirme : « C’étaient des éléments du Ministère de l’intérieur. Si les étudiants ne provoquaient pas la violence, c’était eux qui la provoquaient. Est-ce clair ? » Ce fait coïncide avec l’information donné dans le Summary Weekly par la CIA, datant du 13 septembre 196822, et dans lequel on parle des manoeuvres menées par le gouvernement afin de diviser le mouvement et de provoquer les étudiants23, c'est-à-dire que l’infiltration a commencé bien avant le 13 septembre et donc avant le 27 septembre, date à partir de laquelle les affrontements ont été presque quotidiens jusqu’au massacre du 2 octobre.

Cependant, ce qui nous intéresse pour l’instant, c’est que Quintanar López affirme en plus, que de la même manière que la Russie avait investi beaucoup d’argent au Mexique… « il y a eu aussi un certain appui (des Etats-Unis), en information; (Díaz Ordaz) ne s’est jamais donné à Washington, mais il a accepté l’information que (les Etats-Unis) étaient en train de lui donner ; il n’a pas demandé de l’armement, mais il a demandé, c’est certain, de l’information… » 24 (Souligné par nous).

Or, en suivant la série des documents des Archives de la Sécurité Nationale nord-américaine présentée par Kate Doyle25 - précédemment citée-, nous nous trouvons face à un ensemble de 30 (104, actuellement) rapports, télégrammes, hebdomadaires, etc., adressés aux supérieurs de diverses instances, et produits plus généralement par la CIA, dans une moindre mesure par le FBI ou par l’Ambassade des Etats-Unis au Mexique26.

Mis à part le fait que dans bon nombre de ces documents –du moins ceux qui apparaissent sur le Net- il y a des pans de paragraphes entiers qui ont été rayés, effacés par recouvrement –et ceci tant dans le corpus des textes qu’en ce qui concerne les sources27-, on arrive à se demander quel était le rôle de qui ? Qui informait qui et sur quels points ? Question qui, liée à la demande d’information de la part du président mexicain Díaz Ordaz, au gouvernement nord-américain ne laisse pas d’étonner.

En effet, les rapports parlent des attitudes et des « croyances » du président mexicain et de son gouvernement28, ainsi que de l’impossibilité pour ce gouvernement de contrôler le conflit des étudiants, thème assez récurrent dans cet ensemble (ancienne série) : Sur 30 documents, 7 soulignaient ce fait, dont 5 documents sur 16, datés du 19 juillet au 1er octobre29. A ce propos, il faudrait ajouter, que le caractère confus de l’information émanant des services secrets nord-américains, s’apprécie mieux dans la première série présentée par K. Doyle, série où les documents sont présentés dans un ordre chronologique et non pas par les instances qui ont élaboré ou envoyé les diverses informations, ce qui est le cas de la deuxième série (cf. *note 25).

En même temps que cette observation - voire critique - perdure, ces messages donnent des informations de plus en plus pressantes à propos du doute sur le fait de savoir si le gouvernement de Díaz Ordaz - largement cité dans ce sens – pourrait assurer la sécurité du déroulement des Jeux Olympiques (9 documents sur 16 de l’ancienne série ; leur nombre augmente dans la nouvelle série ; cf. *note 25). Ainsi, le 29 août, avant la radicalisation du mouvement, l’ambassadeur nord-américain informe le président Lyndon B. Johnson que la « politique de conciliation du gouvernement » n’a pas calmé les mobilisations et que le retour à un « get-tough, no-nonsense posture » est inévitable. De la même manière, l’agent Walter Rostow affirme que si la violence n’affectera pas l’administration de Díaz Ordaz, de toute évidence elle affectera les Olympiades d’une manière négative30. Finalement, le 27 septembre, la CIA se montre préoccupée par les conditions de sécurité au Mexique et suggère que le futur président R. Nixon « annule ses plans de visiter le Mexique pendant les Olympiades », étant donné que les forces de sécurité mexicaines ne pourront pas le protéger ; sans parler de l’avertissement émis par les services secrets nord-américains comme quoi les « anti-U.S. extremists » provoqueraient des incidents « déplaisants »31. Dans le contexte des attentes que l’on avait mises dans les Jeux Olympiques, en tant que vitrine internationale de la stabilité et - bon gré mal gré- des progrès réalisés par le Mexique depuis le vacarme révolutionnaire et toutes les tensions survenues après la nationalisation du pétrole, la possibilité de cette annulation a sûrement été perçue, par ceux qui ont eu connaissance de cette « recommandation », comme une catastrophe. Et si, par ailleurs, Rostow lui-même informait Washington que « la violence » n’affecterait pas le gouvernement de Díaz Ordaz mais que si elle continuait, affecterait très certainement les Jeux Olympiques… il n’y avait peut-être pas « grande chose » à perdre et beaucoup à gagner dans la répression, du point de vue de la « raison d’Etat ».

A ceci, s’ajoute la confusion des messages concernant les ressorts, les ressources et/ou les individus « extérieurs » mêlés et/ou menaçant d’occasionner des désordres, pendant les Jeux Olympiques. Dans ce sens, sont cités pêle-mêle, d’un document à l’autre et parfois dans le même, Cuba32, le Parti Communiste et l’URSS33, des « extrémistes anti-U.S. »34, voire des citoyens nord-américains ayant un profil subversif (« U.S. subversive elements », FBI, 26 septembre 196835). A ce propos, il serait intéressant de reproduire en partie, un long rapport de la CIA datant du 6 septembre et développé en 10 points36:

«1. Pour le moment, la menace de manifestations de masses étudiantes et de désordres [comme ceux] intervenus durant la période du 26 juillet au 27 août pourrait s’être affaiblie. Bien qu’il ne soit pas possible de prévoir maintenant l’effet de la crise étudiante, de toute évidence le statu-quo qui existait avant le 26 juillet s’est trouvé changé et les événements survenus depuis cette date auront des effets durables sur la scène politique mexicaine. Les étudiants ont découvert qu’ils sont capables d’exercer quelque influence sur les affaires de la nation et [qu’ils] peuvent se faire entendre par eux-mêmes…

2. Parfois, depuis le début des désordres, le gouvernement n’a pas paru uni ou sûr des actions à entreprendre… il y eut des espoirs d’interventions personnelles du président durant le pic de la manifestation, mais il a choisi d’attendre jusqu’à (l’occasion de) son bilan annuel du Message à l’Union pour s’impliquer personnellement dans la crise étudiante. Il a consacré approximativement le tiers de son intervention au problème étudiant. En même temps qu’il a exprimé sa volonté de négocier sur certains points, il a insisté avec force sur l’aspect sérieux du problème et a fermement prévenu qu’il ne serait pas permis que la violence continue37. La position du président fut bien reçue par le public (…).

3. […]

4. Mis à part le noyau dur des étudiants directement impliqués dans le CNH [entre 140 et 200, selon les dates des rapports nord-américains], les comités de grève et les ‘brigades’ [chargées d’informer le public et d’assurer le contact entre les différentes universités38], la majorité des étudiants de… (l’UNAM) et du IPN[39], n’a pas joué de rôle actif excepté durant les manifestations. Au moment des manifestations, nombre d’entre eux ont « rejoint la multitude », mais n’ont pas continué à participer d’une manière quotidienne.

5. […]

6. Le trait distinctif du malaise étudiant a été le déchaînement sans précédent de la critique et de l’invective contre le gouvernement et, en particulier, contre le président. Que ce changement de situation ait secoué la présente administration est attesté dans des rapports qui, bien que n’étant pas confirmés, sont considérés comme étant probablement exacts, à savoir que le gouvernement a lancé des rumeurs et des rapports disant que le gouvernement des Etats-Unis, au travers de la CIA et du FBI, avait allumé ou nourri la crise étudiante40. Le gouvernement n’a pas manqué, naturellement, de saisir l’occasion de condamner les communistes, qui sont toujours une cible plausible et tentante, puisqu’ils apparaissent comme les bénéficiaires et qu’ils ont été impliqués dans les désordres. Il a été rapporté que le président attribue le soulèvement étudiant aux communistes, qui, proclame-t-il, sont aidés et soutenus par les ambassades cubaine et soviétique. Cependant il est impossible de dire avec certitude s’il croit effectivement que c’est vrai. Il est peu évident que les ambassades cubaine ou soviétique aient dirigé les troubles (…) Des extrémistes de gauche locaux ont exploité la situation au mieux de leurs capacités (…).

7. Une préoccupation majeure s’est avérée être de la plus grande importance dans l’esprit des membres du gouvernement ; à savoir, que le problème étudiant n’interfère pas avec les prochains événements olympiques. Il semble que les étudiants, à part les éléments les plus radicaux, réalisent ce qui est en jeu dans les Olympiades, et bien que la majorité n’essaierait pas de gâcher les jeux [voir ci-dessus, *p. 8], le fait que la date des Olympiades s’approche n’empêche pas les étudiants d’exprimer leurs griefs [ ;] cependant, on peut s’attendre à tout de la part des extrémistes radicaux.

8. En résumé, ce qui a commencé comme un incident relativement mineur impliquant seulement plusieurs [sic] centaines d’étudiants a pris des proportions considérables. Le gouvernement a semblé incapable de se mobiliser afin de gérer ce problème grandissant. Le gouvernement a utilisé la force pour stopper la violence étudiante, mais n’a pas pris une position publique sur le problème, exception faite de l’offre du Ministère de l’Intérieur aux étudiants le 22 août, jusqu’à ce que le président expose son bilan annuel lors du Message à l’Union. Cette expérience a montré que le gouvernement et le
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