Résumé Cet article est une analyse quantitative des états du personnel à Saint-Gobain entre 1873 et 1912. Dans un premier temps, à travers cinq relevés décennaux,





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3.2.2les logiques de gestion dans l’organisation de la comptabilité (1867-1912)


Les faits 4 à 10 font ressortir un double mouvement au sein de la catégorie des comptables : d’une part, les faits 6, 9 et 10 amènent à noter l’irruption d’une hiérarchie comptable. Voici comment on pourrait la présenter : elle est en nombre limité, n’augmente pas sur la période en dépit de l’augmentation du nombre de comptables, elle se situe principalement au siège, son salaire est plus important25 et sa rotation moindre. Le rapport de confiance avec la hiérarchie que l’on a évoqué reste la caractéristique de cette hiérarchie.

A l’opposé, on trouve (faits 4, 5 et 7) une autre partie des comptables qui obéit à une autre logique : leur travail est parcellisé, les fonctions d’employés aux écritures augmentent nettement, leurs salaires augmentent moins que ceux des ouvriers ; c’est une autre logique qui est à l’œuvre dans ce cas : les comptables sont traités non plus comme des hommes de confiance, mais comme des salariés ordinaires. Autrement dit, l’on voit s’amorcer une logique de gestion où les comptables de base sont traités comme les ouvriers de la Révolution Industrielle. Delphine Gardey [1995] effectue un constat proche pour les employés en général :

« Cet employé ancienne manière, dont le travail était largement polyvalent, qui exerçait son activité dans un cadre quasi-familial, auquel l’avenir professionnel et social était ouvert et prometteur, n’est manifestement plus et disparaît dans l’imaginaire syndical au début du siècle, laissant la place à l’employé-prolétaire, cantonnée dans des tâches spécialisées et travaillant dans une grande organisation bureaucratique dépersonnalisée » (p.91)

Cette évolution est consciente comme elle le rappelle un peu plus loin :

« Alors que dans les années 1890, les employés de bureau chrétiens s’auto-définissaient fréquemment comme des « collaborateurs » ou des « intermédiaires », ils se qualifient de plus en plus « d’exploités », de « travailleurs », de « prolétaires » dans les années 1900-1910 » (p.129)

Comment expliquer que l’on ait eu recours si massivement aux comptables  dans cette période ? Delphine Gardey [1995] propose la réponse suivante :

« Les bureaux de taille importante se développent, la division du travail administratif s’installe, l’interchangeabilité de nombreux emplois de bureau devient la règle. […] Les transformations organisationnelles du capitalisme sont donc à l’origine dans ces différents pays de l’essor des cols blancs » (p.110).

Il semble que, dans le cas de Saint-Gobain, la volonté de savoir est primordiale : le groupe grandit, s’internationalise et le Conseil d’Administration, lui, ne grossit pas. Pour pouvoir prendre des décisions, il lui faut plus d’informations. En témoigne par exemple l’augmentation très importante de la taille du rapport sur le prix de revient. Au début des années 1860, deux années tiennent en un livret. Dans les années 1890, ce rapport annuel tient en deux, voire trois volumes.

Il reste alors la question de savoir qui a décidé cette hausse, si elle a été décidée de façon consciente. C’est notamment le rôle du Conseil d’Administration dans cette décision que l’on veut s’intéresser. Etait-il au courant de ce phénomène ou a-t-il subi la hausse du nombre de comptables ?

3.2.3la croissance de ces services comptables est-elle subie par le Conseil d’Administration ?


La réponse à cette question est assez complexe et il semble nécessaire de préciser auparavant plusieurs points. Tout d’abord, le Conseil a la haute main sur beaucoup de décisions. Ils s’intéressent en plus des grands projets, de questions très terre-à-terre comme l’emploi, les salaires ou les gratifications26. Il avalise donc l’augmentation du nombre de comptables, notamment dans les années 1870. En ce sens, on ne peut pas dire qu’il ignore cette augmentation du nombre de postes. Alors, comment les embauches sont-elles présentées ? Même si les rapports du Conseil d’Administration sont assez brefs et ne reflètent pas la tenue des débats, on peut noter deux types de cas : d’abord, le remplacement qui est quasi automatique27 (le débat porte alors sur le choix du remplaçant qui n’est pas toujours immédiat28) ; le second cas est le recrutement d’un nouvel employé. Des expressions vagues (« les besoins du service ») servent de justifications et suffisent à convaincre le Conseil d’Administration29. La hiérarchie paraît donc à même d’imposer les changements en terme de recrutement.

A partir de là, on pourrait penser que l’on se situe dans un rapport de force très favorable à la hiérarchie face au Conseil d’Administration. Il semble que le propos serait excessif, et d’autres éléments prouvent bien que le Conseil d’Administration a d’autres préoccupations qu’il arrive à imposer. La préoccupation des coûts paraît alors très prégnante : Hector Biver avait par exemple exprimé dès 1859 des exigences très précises en matière de prix de revient30. Ces exigences vont aboutir à un rapport annuel au Conseil d’Administration sur les prix de revient entre 1860 et 190731. On peut voir dans l’augmentation du volume de ce rapport (2 volumes à partir de 1893) la prise en compte de la volonté des actionnaires.

Mais, l’apparente amélioration de la qualité de ces rapports ne doit pas cacher de nombreuses « cachotteries » concernant les coûts des services comptables : ainsi, le coût des loyers disparaît en 1869 et réapparaît en 1883. On sait par ailleurs32 que l’Administration Centrale a déménagé en 1880, donc cette diminution des coûts est peut-être due à un déménagement vers un bâtiment, propriété de Saint-Gobain. Mais, toujours est-il qu’un silence pudique entoure cette disparition33. A l’inverse, quand il s’agit d’expliquer la hausse brutale des frais généraux, des raisons convaincantes peuvent être avancées34. Des frais apparaissent sans justification, notamment pour leur hausse répétée (les frais d’assurance par exemple). Ainsi, il apparaît que dans ces frais généraux, le Conseil d’Administration a le plus grand mal à faire le tri. Une option, très tôt retenue est d’envoyer une mission sur place. Ainsi, en est-il décidé le 9 juin 1859 en ce qui concerne le bureau de Stolberg35. Deux employés seront licenciés. L’autre option qui va être retenue est la création d’un inspecteur de la comptabilité36 le 16 avril 1875.

En dépit de ces réserves sur la pertinence même des informations comptables, on peut essayer de comparer l’évolution des coûts de personnel à d’autres grandeurs économiques. Dans le tableau ci-dessous, nous avons repris quatre données des frais généraux : les frais de personnel qui se composent des salaires et des primes. Nous avons ensuite pris un indicateur qui voulait mesurer l’activité d’un service comptable que nous avons nommé frais de fonctionnement. Ces frais regroupent les frais de chauffage et d’éclairage, les fournitures de bureau, les ports de lettre et les couvres-voyages. Le troisième élément est le total des frais généraux d’administration centrale, regroupant donc les frais de personnel, les frais de fonctionnement et tous les autres frais généraux. Le dernier élément de comparaison est le chiffre d’affaire. Les frais de personnel sont donc comparés à trois grandeurs économiques pour voir si leur évolution correspond ou non à l’évolution des autres indicateurs économiques.

Tableau 14 – Evolution des frais généraux et du chiffre d’affaire (base 100 en 1863)

L’évolution se passe de commentaires : les frais de personnel explose dès le début des années 1870 sans qu’aucun indicateur ne paraisse corrélé au frais de personnel. Ou plutôt, il y a corrélation, mais la hausse des frais de personnel est en 43 ans environ de 2 fois supérieure à celle des autres indicateurs. La simple hausse de l’activité si elle explique une partie du phénomène, n’explique pas tout loin de là.

Ce constat est encore renforcé par l’étude du livre-journal de l’Administration Centrale37. Ce livre garde le même format entre 1894 et 1912. Une manière d’évaluer le travail comptable est donc de comparer le nombre de pages de ce livre avec le nombre de comptables dans l’Administration Centrale. Voici le nombre de pages par comptable au siège :


Année

Nombre de pages par comptable

Année

Nombre de pages par comptable

Année

Nombre de pages par comptable

1894

17,72

1902

13,57

190838

9,10

1896

17,06

1903

12,28

1909

10,06

1897

17,63

1904

13,66

1910

9,90

1898

17,34

1905

14,30

1912

9,84

1899

17,32

1906

14,98







1901

13,92

1907

15,06







Tableau 15 – Nombre de pages par comptable

Nous pouvons donc penser qu’invoquer des facteurs extra-économiques est assez raisonnable dans ce contexte. Il nous semble ici pertinent de distinguer les acteurs pour bien analyser les stratégies à l’œuvre.

Dans cette opposition, on note donc l’affrontement de trois types d’acteurs. Le premier est le membre du Conseil d’Administration qui sait assez peu de choses, ou plus exactement est tributaire du deuxième type d’acteur, la hiérarchie comptable pour avoir l’information. Le Conseil d’Administration a néanmoins une caractéristique, c’est lui qui détient le pouvoir de décision, aussi bien en ce qui concerne les personnes, les salaires, l’organisation que les décisions techniques39. Le deuxième type d’acteur est la hiérarchie comptable, ou plus exactement, le comptable en contact avec l’actionnaire. C’est lui qui joue l’interface entre la production comptable et l’actionnaire qui va recevoir l’information, notamment sur les services comptables. A priori, ces chiffres ne sont pas faux, mais il n’a pas besoin de mentir dans ces rapports. Il peut utiliser sa connaissance technique, choisir de présenter tel ou tel chiffre, modifier ce qui rentre dans telle ou telle catégorie pour brouiller la vue du décideur ou du moins l’amener à penser comme lui. Le dernier type d’acteur – on n’en a pas parlé jusque-là puisqu’il ne fait que subir les conséquences de la lutte des deux premiers – est le comptable sans contact avec l’actionnaire. C’est lui qui fournit une grande partie du travail, mais il n’approche pas le cœur du pouvoir. Il subit donc les décisions d’organisation.

Revenons donc sur le recours accru aux comptables durant cette période. Si l’on veut comprendre ce phénomène, on peut se placer à la place des actionnaires de l’époque en consultant ces rapports. Au fil des années, les seuls frais généraux que l’on peut suivre sont ceux de l’Administration Centrale40. Si on les compare à l’évolution du Chiffre d’Affaire (entre 1863 et 1906), l’on trouve un coefficient de corrélation de 96 %. Ces données dont disposait le Conseil d’Administration ont du le pousser à penser que cette augmentation était normale. Mais cette stabilité cache des irrégularités : on retrouve une période 1873-1886 où la part des frais généraux sur le chiffre d’affaire passe de 0,80 % à 1,89 % avant de redescendre à une proportion comprise entre 1,40 % et 1,60 %.

On comprend dès lors pourquoi il vaut mieux choisir le personnel au chiffre d’affaires. Ce dernier est communiqué au Conseil d’Administration. Aussi, cet élément a pu être pris en compte pour évaluer l’importance de la hausse des comptables, alors qu’au contraire, rien n’indique que les livres de personnel ont été à la disposition du Conseil d’Administration.

Si l’on compare les chiffres d’affaire par comptable dans la glacerie et dans les produits chimiques, on se rend compte que la glacerie a un ratio compris entre 170 000 francs par comptable en 1903 et presque 400 000 francs en 187341. Au niveau des produits chimiques, c’est le chemin inverse : un peu moins de 700 000 francs par comptable en 1873 contre un peu plus d’1 100 000 francs en 1912. Autrement dit, on retrouve les deux logiques de glacerie et des produits chimiques que l’on a trouvés. La moyenne cache de grandes disparités.

Il semble enfin que le type d’information dont dispose le Conseil d’Administration explique les choix qui sont faits : la variation des frais généraux doit suivre dans les grandes proportions celle des ventes, mais la façon dont ces coûts sont obtenus est une boîte noire où c’est bel et bien la hiérarchie qui décide : elle n’aura de cesse de conforter son pouvoir en abaissant les salaires et en divisant le travail pour mieux le contrôler. La construction de ce choix se fait donc non pas contre le Conseil d’Administration, mais dans le respect d’une logique de maîtrise des coûts. Le fait de parler de production comptable montre bien la construction d’un pouvoir patronal dans les services comptables à l’image de celui du directeur ou de l’ingénieur dans l’industrie ; elle montre aussi la paupérisation du comptable de base qui voit son travail dévalorisé régulièrement. L’apparition des machines comptables ne sera qu’une étape de plus dans l’approfondissement de ce rapport de force…

Conclusion : une « économie-monde » de l’entreprise ?

On retrouve finalement en d’autres temps et en d’autres espaces la théorie de l’économie-monde de Braudel : écoutons ce qu’il en dit dans La dynamique du capitalisme :

« Toute économie-monde se partage en zones successives. Le cœur, c’est-à-dire la région qui s’étend autour du centre […]. Puis viennent des zones intermédiaires autour du pivot central. Enfin, très larges, des marges qui, dans la division du travail qui caractérise l’économie-monde, se trouvent subordonnées et dépendantes, plus que participantes » (p.86).

Ce sont donc ces trois niveaux que l’on retrouve ici : un cœur, un monde où vit une élite qui n’est pas sujette à la concurrence, comme Braudel l’explique dans le premier tome de Civilisation matérielle, économie et capitalisme, l’espace des « hiérarchies sociales actives [qui] faussent l’échange à leur profit » (p.9). C’est évidemment du monde des actionnaires dont il s’agit là. Ce sont ces grands capitalistes que l’on retrouve dans les plus grands Conseils d’Administrations. En dessous de ce cœur, se situe la zone intermédiaire qui est formée de « l’économie dite de marché, entendez les mécanismes de la production et de l’échange » (p.8). On retrouve ici la hiérarchie comptable, celle qui permet au Conseil d’Administration de diriger comme les zones intermédiaires permettent au cœur de vivre. Cette hiérarchie qui est, comme l’économie de marché, concurrentiel : contrairement à l’actionnaire, il n’y a nul assurance de demeurer. Reste « l’activité élémentaire de base que l’on rencontre partout et qui est d’un volume tout simplement fantastique » (p.8). Ce sont évidemment les comptables de base, les employés aux écritures qui permettent aux zones intermédiaires de servir du travail ainsi effectué.

Il semble retrouver dans les organisations les trois mêmes niveaux de la tripartition que Braudel établit pour l’histoire économique du monde entre les quinzième et dix-huitième siècles. Et, l’on serait tenté de relire à l’aune de ce constat sa mise en garde ; parlant du niveau intermédiaire, il rappelle :

« C’est sur ces réalités claires, transparentes même, et sur les processus faciles à saisir qui les animent qu’a commencé le discours constitutif de la science économique. Elle s’est ainsi enfermée dès le départ, dans un spectacle privilégié, à l’exclusion des autres » (p.8)

C’est donc en tentant de saisir les différentes logiques de gestion des différents niveaux que on peut appréhender les logiques de production comptable.

Bibliographie :

BRAUDEL F. (1985),
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