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2°) Énonciation et devisement de l’objet


Arrivé à ce stade de notre archéologie, une deuxième conséquence essentielle du réalisme de la géographie classique doit être évoquée. Elle engage le projet heuristique de la discipline via la question de la finalité de ses pratiques. Que vise le discours des postvidaliens ? À l’aune du corpus étudié, il est clair que c’est la restitution de l’objet plutôt que son « explication ». Déjà, dans la citation de Lucien Gallois examinée au début de cette étude, on lit clairement le projet synthétique : « Toutes ces analyses ont abouti à des synthèses, à la grande synthèse qu’est la nature prise dans son ensemble ». Ailleurs, chez d’autres auteurs, des notations fugaces permettent de reconstituer les valeurs qui accompagnent l’entreprise. Souvenons-nous de l’idée chez J. Brunhes d’« étude complète des faits géographiques ». On retrouve une idée similaire lorsqu’E. de Martonne écrit : « Une description exacte de l'Europe centrale entre les années 1920-1930 aurait déjà son prix, comme enregistrement d'un état de choses transitoire sans doute, mais qui intéressera passionnément les historiens futurs »191, quel équivalent assigner à son objectif d’exactitude sinon celui de l’exhaustivité ? Dans d’autres textes, il indique épisodiquement la valeur d’accomplissement que revêt pour lui l’« exhaustivité » ou le « caractère complet » d’une description. Ainsi dans le passage suivant, au détour de l’une des très rares mentions intertextuelles de son « Europe centrale » :

L'engouement a gagné les milieux scientifiques, et, sous la direction de L. Lóczy, une pléiade de géographes, naturalistes et historiens a étudié sous tous les aspects le [lac] Balaton et ses abords, accumulant des mémoires qui forment la plus exhaustive des monographies régionales.192

À y regarder de près, restituer dans sa totalité un objet régional pose d’insolubles problèmes, sauf à admettre implicitement le subterfuge d’une convention : comment et quand, en effet, arrêter la description ? Peut-on « épuiser » un lieu ?193 Ou faut-il se satisfaire de l’accomplissement d’un « questionnaire » ou d’un « cahier des charges » consensuel ? Ce type d’interrogation est absent de la géographie classique. En revanche, celle-ci a fourni un ensemble de « réponses » qui apparaissent comme autant de dispositifs pour évacuer le problème de l’impossible exhaustivité de la description. Ses entreprises livresques opèrent selon un double modus operandi, d’une part en divisant et redivisant les objets régionaux en sous-ensembles, sous-sous-ensembles, etc., ou en déclinant des entrées thématiques consacrées (relief, climat, végétation, agriculture, etc.) ; d’autre part en reproduisant sous une forme purement abstraite le principe d’itinérance du récit de voyage. Ce faisant, elle a également « traité » une autre contradiction du projet de restitution : celle qui consiste à rendre compte par un médium linéaire, le discours, d’un référent régional au moins bidimensionnel...

La lecture de six volumes de la Géographie universelle et de quelques numéros des Annales a fait émerger une intuition qui mérite une vérification approfondie. Quand il est dévolu à un objet régional, même traité dans une optique un peu « thématique » (étude physique, étude rurale, etc.) ou à travers un objet - filtre (le vignoble194 en est un exemple emblématique), le texte géographique classique est travaillé par un projet d’exhaustivité, de clôture de son objet. Tout se passe comme si le discours devait réitérer la contrée, ou — c’est l’alternative de la géomorphologie régionale —, en dévoiler les invisibles fondements. Reproduction ou révélation, il faut de toute manière restituer la totalité de la région concernée, la possibilité d’un échantillonnage ou d’une vue partielle ne pouvant être que le fruit d’un stock d’informations « incomplet », et donc déplorable. Il n’est qu’à lire les regrets d’un R. Blanchard ou d’un J. Sion concernant les « lacunes » de la documentation concernant telle ou telle partie de l’Asie pour s’en convaincre : la surface du globe est un texte déjà écrit195 auquel manquent seulement, en ses parties les plus reculées, des lecteurs diligentés, car alphabétisés. D’une certaine manière, on retrouve ici un projet de devisement du monde fort ancien, reposant sur un inventaire d’autant plus valable qu’il serait complet. Et si la géographie sous cadre régional a pour objectif de restituer l’objet, alors son opération fondamentale, sa motivation196 privilégiée, ne peut être que la description, opération éminemment multiple, qui va en se complexifiant du simple inventaire (non ordonné) aux formes les plus sophistiquées, description orientée197, herméneutique198, poétique199, etc. Cependant, ayant à réitérer de manière linéaire un objet qui a souvent trois dimensions200, la motivation descriptive se trouve confrontée en géographie à un problème initial de rendu. Elle le résout par des procédés variés, les plus caractéristiques étant le fractionnement et l’itinérance.

Le fractionnement renvoie à une opération intellectuelle fondamentale pour la géographie, qui pourrait s’énoncer de la manière suivante : face à un objet donné, le discours procède par divisions successives de celui-ci, en procédant à certains niveaux à des affectations partielles de contenus (hétérogènes ?). Il s’agit là d’une posture plus que paradigmatique, à notre sens consubstantielle à la discipline. L’exemple canonique serait le texte de R. Blanchard sur l’Asie occidentale. Passé le niveau unitaire du volume (son « chapeau » : introduction et premier chapitre), on entre dans un premier découpage, régionalisant (7 sous-ensembles, non justifiés). Chaque sous-ensemble est à son tour divisé, éventuellement après un nouveau « chapeau »201, suivant des motifs variables (la montagne/la plaine, l’intérieur/l’extérieur, etc., ou nouvelle subdivision régionalisante202). Ces sub-subdivisions sont alors l’objet d’une déclinaison thématique hétérogène (ex. : le climat/la végétation/la montagne/l’activité industrielle/la côte). Mais on peut encore trouver à ce niveau une nouvelle division régionalisante. Il est essentiel de souligner l’absence presque complète de justification des modalités de division. Le découpage ad infinitum de l’objet est un point aveugle de la pratique discursive du géographe. On est au cœur d’une évidence cognitive, d’un consensus tacite, ce qui en fait toute la difficulté : face à un tel artefact en creux et rarement justifié, il est une fois de plus difficile de construire des descripteurs efficaces. L’extrait ci-après permettra de faire passer quelques points décisifs par le biais d’un exemple. Dans le chapitre consacré au Caucase, Raoul Blanchard oppose la chaîne et la Transcaucasie. La première est d’abord introduite par un « chapeau ». Arrive l’annonce d’une nouvelle subdivision.

[L’]influence du climat est décisive (?)203 pour déterminer le classement des grandes variétés de formes, d’aptitudes et d’aspects entre lesquelles se partage la chaîne ; c’est dans le sens de la longueur qu’il faut (?) les distinguer. D’abord le Caucase occidental, chaîne régulière et symétrique, humide et verdoyante ; nous l’étendrons (?) jusqu’aux pentes de l’Elbrouz, c’est à dire au point à partir duquel la barrière des glaces va être continue le long de la crête et où toutes les montagnes dépassent 4 000 mètres, tous les cols 3 000. Au delà vient le Caucase central, de l’Elbrouz au Kazbek : c’est la région des grands sommets et des grands glaciers, précédée au Nord par les rangées de crêtes parallèles, au Sud par les vallées longitudinales et leurs chaînes bordières. À partir du Kazbek, c’est l’immense Caucase oriental, haute et épaisse masse de montagnes grises et noires, pays âpre, d’accès difficile, refuge de guerriers vaillants, protégé au Nord par l’amoncellement des plis parallèles, au Sud par la raideur de l’escarpement tombant sur la plaine, le sec et chauve Daghestan, qui évoque déjà les aspects du Tian-chan et du Kouen-lun. C’est entre ces trois parties, rappelant de nouveau les traits de celles entre lesquelles on divise l’étude des Pyrénées, que nous répartirons la description détaillée du Caucase204.

Cet extrait nous donne l’occasion d’examiner un cas de motivation descriptive/taxinomique particulièrement riche. De manière inhabituelle, Blanchard énonce un principe de subdivision : « l’influence du climat ». En fait, dans la déclinaison qui suit, le caractérisateur « climat » a peu d’occurrences : « humide et verdoyante », « le sec et chauve Daghestan » et éventuellement « pays âpre ». Il ne sert donc pas systématiquement à motiver la description. Bien au contraire, cette dernière agrège des caractérisateurs physiques (pente/sommet, glaciers/pas de glacier, reliefs attenants), voire folklorique : « refuge de guerriers vaillants ». La matière de ce paragraphe est donc en pratique hétérogène205 et il n’y a pas à proprement parler de thème descriptif organisateur. Parallèlement, le système d’annonce de la description à venir apparaît donc déjà lui-même comme une description sommaire, une sorte de modèle réduit précurseur, réitération minimaliste réalisant un effet de focale206. Une batterie de procédés annexes concourent à asseoir l’acte de subdivision. La plus efficace est sans doute la manifestation dans l’écrit de la position magistrale du professeur Blanchard, à la limite de l’oralité : l’usage ambigu du « nous » penche clairement dans ce sens (celui de l’autorité), posture impatronisée par un « il faut », les assertions (?) et le point d’orgue de la phrase finale : « C’est (déïctique207) entre ces trois parties, rappelant de nouveau les traits de celles entre lesquelles on divise l’étude des Pyrénées (assertion du savant — ou du pédagogue ? — confirmé), que nous répartirons (acte d’autorité) la description détaillée du Caucase. » Entre la position d’autorité et le coup de force, la limite est ténue : faute d’une justification scientifique, elle permet la réaffirmation du découpage par un acte de discours éminemment performatif208. L’usage généralisé d’une rythmique à balancement binaire (« chaîne régulière et symétrique, humide et verdoyante », « haute et épaisse masse de montagnes grises et noires », etc.), et, à la fin du paragraphe, d’un vocabulaire largement hyperbolique209 associé à une période du plus pur style hypotaxique210 (avant-dernière phrase) contribue un peu plus à donner de l’évidence à ce qui n’en a pas tant que ça.

Ce fragment fait également émerger, sur un mode mineur, le deuxième procédé fondamental d’organisation de la description, l’itinérance. Fractionnement et itinérance ne sont pas forcément toujours dissociables ou opposables, car enchâssés, intriqués la plupart du temps. Dans l’extrait cité, ce sont les organisateurs de la distribution : « D’abord ... jusqu’au ... », « Au delà vient ... », « à partir du... », qui suggèrent un mouvement, un trajet. Mais il s’agit d’un motif secondaire. Ailleurs, et à toutes les échelles textuelles, l’itinérance joue un rôle souvent bien plus accusé. Concernant l’ensemble du texte de R. Blanchard, on peut déjà identifier une trajectoire dans l’enchaînement des chapitres. Ceux-ci décrivent en effet une sorte de spirale : Asie mineure, Arménie211, Iran, Arabie, Syrie, Mésopotamie (en excluant le chapitre sur le Caucase). L’itinérance permet ailleurs de consigner commodément des espaces que l’on ne peut plus diviser : le chapitre sur l’Arabie comprend ainsi des itinéraires côtiers successifs, sur les « façade(s) » « occidentale », « méridionale » et « orientale », avant de pénétrer dans « l’Arabie intérieure » :

Du golfe d’Akaba jusque vers le vingtième parallèle, le rebord montagneux qui porte le nom de Hedjaz est une triste contrée de pentes raides et croulantes, sans pluie, sans végétation. Au Nord, dominant la plaine côtière, des roches cristallines, granit et porphyre, qu’on croit riche en métaux, forment le socle montagneux : c’est le Madjan, sur lequel s’appuient vers l’Est les tables de grès et de calcaire de l’Arabie Pétrée. Bientôt des basaltes apparaissent, témoignage des dislocations ; le rebord se décompose en plusieurs gradins, crêtes superposées dont la plus haute atteint 2 750 mètres. La sécheresse est grande dans toutes ces montagnes : les pluies sont aussi rares qu’irrégulières, et peuvent faire défaut plusieurs années de suite. Le Madian, pays maudit, mérite par son aridité, comme par les hypothétiques trésors de ses minerais inexploités, d’être comparé aux tristes montagnes du désert d’Atacama212.

On retrouve le même caractère composite de la description, empilant ici considérations esthétiques, indications géologiques, climatiques, croyances rapportées, plus ou moins légendaires. De facto, la faiblesse de la documentation doit nourrir le caractère hétéroclite du discours. Artifice banal de la rhétorique itinérante, c’est l’enchaînement des horizons géologiques qui motive la progression du texte. Si l’on revient à l’ensemble de ces itinéraires, il est nécessaire de souligner que la progression n’est pas nécessairement linéaire et peut intégrer des incursions « vers l’intérieur », des développements thématiques (la pêche à la perle, par exemple, p. 177) ou des pauses, durant lesquelles la description « fait étape » dans un lieu remarquable (Bahrein, p. 178) ou pour souligner un fait historique émergent (la monarchie wahabite, p. 183-184).

Fractionnement et itinérance apparaissent donc comme des procédés fondamentaux de la description géographique classique. Dans le chapitre suivant, nous reprenons ce type d’analyse à propos d’un autre auteur que R. Blanchard. Il faut insister sur le fait que les deux procédés à l’œuvre se retrouvent chez la plupart des postvidaliens, et non pas uniquement chez ces deux auteurs. Il serait cependant important d’indiquer en quoi le descriptif ne suffit pas à rendre compte des opérations classificatoires utilisées pour décrire, et inversement de mettre en évidence d’autres ressources du devisement régional. Dans les thèses, le récit historique joue un rôle beaucoup plus important que dans les ouvrages de vulgarisation. Mais, faute de pouvoir tout dire, nous n’entrerons pas davantage dans le détail de l’écriture empirique des géographes postvidaliens. Qu’on précise toutefois qu’il s’agit là d’un monde en soi pour l’herméneutique textualiste. Il faudrait par ailleurs examiner l’articulation du descriptif avec d’autres types de motivation (explication, récit, actualisation, etc.) et mesurer leur place dans l’économie du discours (si c’est faisable).

En définitive, rien de plus construit, rien de plus artificieux que les procédés qui permettent à un auteur de donner l’illusion qu’il restitue une réalité que son lecteur pourrait presque « toucher ». Les écrivains « réalistes » dotés d’un minimum de talent, de Maupassant à Tony Duvert et de Tolstoï à Patrick White, n’ont jamais fait preuve d’angélisme à l’égard de ce « réel » que seul un « effet » impatronise, niant par avance la possibilité d’écrire sous la dictée des « faits ». Les écrivants géographes de la génération postvidalienne, en revanche, ne se sont jamais départis d’un idéal de plain-pied au monde qu’ils étaient amenés à subvertir par leurs pratiques d’écriture. Le contrat de lecture ne pouvait fonctionner qu’en niant les principes réalistes qui le fondaient. Encore eût-il fallu que ceux-ci fussent cohérents et explicitables.

Demeure, enfin, la question du caractère littéraire (ou littérarité) de cette production descriptive, comme dépassement des contradictions du réalisme. Pour une bonne part, il s’agit de la caractéristique la plus universellement décriée par les géographes en révolution des années 1970. À plus d’un titre, si les figures de rhétorique abondent chez les postvidaliens, on peut douter de la nature véritablement littéraire du corpus qu’ils ont engendré. Celui-ci est trop littéral, trop marqué par le fétichisme de l’objet, trop naïvement réaliste, pour développer des scintillements spéculaires. Il y va peut-être d’un manque de réflexion des postvidaliens dans leur ensemble sur la question de la « représentation », qui leur apparaissait certainement contingente. Or, justement, le seul qui y a réfléchi de manière approfondie est le plus marginal des « postvidaliens », mais aussi celui qui aurait pu fournir un correctif important par rapport à la doxa réaliste en cours d’imposition : Camille Vallaux.
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