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1°) Minima scripturia

Intertexte


L’intertextualité est l’un des domaines clefs de la question de la transparence. Qu’elle passe par l’introduction d’un texte allogène (épigraphe, citation incorporée au texte ou annexée en note), par le résumé ou par la seule mention, elle renvoie le texte à un univers de signes autant qu’elle enrichit le propos. De surcroît, elle met en valeur le capital culturel de l’auteur. Ces indications sommaires suffisent à suggérer l’opacification qui résulte du développement de pratiques citationnelles. Ces dernières sont donc une nuisance pour qui cultive un idéal de transparence. De ce fait, on ne s’étonnera pas de leur extrême discrétion dans les volumes de la Géographie universelle des années 1930 que nous avons examinés151. Dans notre échantillon, E. de Martonne, Raoul Blanchard et A. Demangeon ont porté l’abstinence à un niveau proche du degré zéro intertextuel. Dans le premier volume de l’Europe centrale de De Martonne, on ne trouve pas la moindre citation et seulement une référence intertextuelle ! La seule figuration intertextuelle dans le volume concerne les « géologues [qui] reconnaîtront certainement ici un jour les nappes internes des Carpates. »152 Ou encore : « Les géologues ont tracé la limite de la dernière invasion glaciaire [suivent cinq lignes]. (...) au Sud, c’est presque une topographie et une hydrographie normales qui apparaissent, et seul le géologue retrouve, sous la terre arable, la structure des moraines, etc. »153. La mise en scène, en quelques occurrences, du travail scientifique parallèle des « géologues », tend à signifier tout à la fois leur ascendant sur le terrain et la bifurcation des préoccupations des deux disciplines, entre profondeurs et surface. Dans Les îles Britanniques d’A. Demangeon, nous n’avons relevé qu’une quinzaine d’occurrences, des citations pour l’essentiel, révérence à l’autorité des maîtres (Vidal en introduction, Reclus en description), deux références en latin (Tacite à propos de Londres, Camden), quelques commentateurs (Ferri, Geike) et, occupant un bon tiers de ce peu, boutades, anecdotes populaires, témoignages d’expéditions, qui n’ont de textuel que leur consignation. On retrouve les mêmes proportions chez R. Blanchard (une vingtaine d’occurrences), mais avec quelques nuances : un seul littérateur un peu contemporain (Gobineau), de rares évocations d’explorateurs et de savants et les inévitables références latines (Tacite, Tite-Live, Dion Cassius).

Chez ces trois figures majeures de la géographie classique française, les auteurs cités, hormis de notables exceptions154, ne donnent pas lieu à une référence bibliographique annexée en note, ni à une mention dans les bibliographies. Dans une citation de R. Blanchard, l’auteur est même anonymé : « La chaleur est telle à Mascate, dit un écrivain arabe, qu’elle “brûle le rubis dans la mine et la moelle dans les os ; l’épée dans son fourreau y fond comme cire.” »155 Il est donc impossible de faire retour sur les textes d’origine. Incidente, la citation n’offre quasiment pas d’ouverture intertextuelle, elle est un matériau intimement incorporé au texte, au point d’en perdre fréquemment ses guillemets : « Aussi la présence des ruines fait-elle partie nécessaire, dit Gobineau, de la physionomie d’une cité persane, même prospère »156. De ce fait, elle est partiellement neutralisée, peu susceptible de voiler la transparence de l’objet.

Dans les textes de F. Grenard, P. Camena d’Almeida et J. Sion, le tissage intertextuel prend un peu plus d’ampleur. Le premier pratique essentiellement la référence indirecte aux auteurs de son corpus (Prjévalskiï, Kozlov, Kropotkine, Richthofen, Suess, Merzbacher, etc.), rappelant leurs hypothèses et calculs. Ce faisant, il introduit dans le texte une ébauche de spécularité en mettant en scène les acteurs de la science géographique. Avec une cinquantaine d’occurrences, le volume de P. Camena d’Almeida est l’un des plus citationnels, dans une optique cependant moins spéculaire que chez F. Grenard. L’usage de la référence aux « grands écrivains »157, étonnamment refoulée chez les rédacteurs précédemment évoqués, reprend ses droits dans l’évocation et le réemploi, non dénué de naïvetés158, de « Pouchkin » et « Gogol’ ». Les autorités de la géographie russe (savants et explorateurs) sont presque toutes évoquées ou citées : entre autres les Sémionov (père et fils), Woeikoff159, Kropotkine, Mouchketov, Krasnov, Obroutchev, Berg. Mais la principale rupture avec les pratiques dominantes intervient dans le dernier chapitre, « La situation économique et sociale de la Russie »160, qui est une sorte d’appendice au volume, dont le titre occulte la nature profonde d’interrogation éminemment politique sur l’U.R.S.S. La rupture avec la doxa de la Géographie universelle postvidalienne se manifeste notamment par un tissage citationnel exceptionnellement dense et en apparence dialogique, faisant alterner le discours officiel (Lénine, Staline, slogans officiels, brochures bureaucratiques) et celui de ses détracteurs des années 1930 (A. de Monzie, N. Pravdin, G. Grinko, etc.).

Le moins orthodoxe de tous les auteurs étudiés est incontestablement J. Sion. À des degrés divers selon les rédactions mais toujours très nettement, il a enraciné son écriture dans un champ intertextuel (mais aussi, en quelque sorte, « interpictural ») visibilisé. Outre d’assez nombreuses références littéraires161, picturales162, il pratique, plus largement que F. Grenard et P. Camena d’Almeida, la référence aux auteurs de ses corpus régionaux163. Malgré cette abondance, les références enchâssées sans guillemets prédominent, qui limitent la distorsion texte/intertexte :

D’autre part le chinois n’a su ni vivre en harmonie avec les anciens habitants, ni se préserver de leurs représailles. Il se confine au fond des vallées, dans une insécurité perpétuelle qui arrête tout développement économique. Sans cesse il est prostré sous la crainte des Lolo. Le Dr Legendre nous décrit ceux-ci comme une race vigoureuse de montagnards. Énergiques, agiles et bien découplés, ils poursuivent les sangliers et les ours, font paître leurs troupeaux de moutons. [Etc.]164

Il arrive même, fait exceptionnel165 dans les textes de la Géographie universelle, que Jules Sion mette en scène des dissensus entre auteurs ou prenne position lui-même pour un réexamen de théories qu’il expose par ailleurs. Généralement, afin d’atténuer la dysharmonie ainsi créée, l’effet de controverse repose sur un renvoi texte (thèse dominante) / note (thèse contestataire, qui peut éventuellement aussi être repoussée)166. Nous avons pu repérer plusieurs occurrences de ce type dans le premier tome de l’Asie des moussons. Comme il était prévisible, les débats géomorphologiques occupent l’essentiel de cette figuration de controverse167.

Au terme de ce parcours des usages de l’intertexte dans la Géographie universelle, on mesure assez clairement l’importance de la doxa réaliste pour cette entreprise canonique du classicisme postvidalien. À ce titre, d’autres lieux éditoriaux comme Les Annales de géographie, où se reflétaient non seulement la science accomplie mais aussi la recherche de matériaux (à travers les mises au point bibliographiques) et, parfois, le travail en train de se faire, montrent des pratiques intertextuelles beaucoup plus développées. Dans les volumes étudiés, le travail citationnel est notable dans les études de géomorphologie et, forcément, dans les catalogues bibliographiques et/ou cartographiques commentés, ainsi que dans les comptes-rendus d’ouvrages. Malgré cela, un objectivisme assez généralisé règne à la fois sur ces derniers et sur l’ensemble des « notes », section éditoriale regroupant des textes de quelques pages, trop courts pour être classés parmi les articles, trop longs pour entrer dans les chroniques. La norme réaliste semble y régner, au moins implicitement, dans la présentation ultra factuelle de livres, de comptes-rendus d’excursion, de résultats d’enquêtes statistiques, voire d’événements politiques, évoqués sur un mode journalistique. Un examen plus minutieux nous permettrait sans doute de retrouver ici des opérateurs de la fiction de transparence. Les études régionales non exclusivement physiciennes publiées dans les Annales indiquent des pratiques citationnelles proches de celles de la Géographie universelle. L’homologie ne s’arrête pas là : la petite monographie régionale propose de larges similitudes avec le grand genre. Elle se différencie principalement par la taille et par une modulation différente des choix éditoriaux ; par exemple, comme il n’y a pas de bibliographie annexée, on trouve davantage de renvois en notes de bas de page.

Dans les thèses des élèves de P. Vidal de la Blache168, l’intertextualité est plus fournie. Une forme spécifique domine, qui consiste à préciser en notes les sources qui ont servi pour avancer tel ou tel élément descriptif ou explicatif. Les jugements sur ces références sont rares169 et les citations directes relativement peu nombreuses : l’appareil critique, essentiel pour impatroniser la valeur savante de l’exercice, figure comme caution et non comme répondant de la réflexion. Ici encore, la critique des sources a été gommée avant leur appareillage... Il y va de la construction d’un savoir régional positif, qui se donne pour cumulatif. Par ailleurs, les références lettrées sont plus fréquentes que dans la future Géographie universelle : sans doute attendait-on des impétrants au doctorat ès Lettres la manifestation d’une culture humaniste qui faisait partie de la distinction universitaire. De là les relativement nombreuses évocations de César, Dion Cassius, etc. Autre spécificité, certaines thèses (notamment celles d’A. Demangeon et R. Blanchard) mobilisent abondamment la presse régionale : outre les « précieuses » informations qu’elle fournit, il y va d’une fonction d’actualisation du référentiel, qui creuse le contraste avec les thèses d’histoire. Pourtant, il s’agit essentiellement de collecter de l’information donnée comme du fait brut. L’intertexte, pour l’essentiel, fait de la figuration en note, à la marge du texte, plutôt qu’au sein de celui-ci. On atteint par là un deuxième aspect fondamental de la construction de la transparence, saisissable dans l’articulation du texte et du paratexte.

Paratexte


Par ce terme, après Gérard Genette, nous entendons « un certain nombre de productions, elles-mêmes verbales ou non, comme un nom d’auteur, un titre, une préface, des illustrations, dont on ne sait pas toujours si l’on doit ou non considérer qu’elles lui appartiennent, mais qui en tout cas l’entourent et le prolongent, précisément pour le présenter, au sens habituel de ce verbe, mais aussi en son sens le plus fort : pour le rendre présent, pour assurer sa présence au monde, sa « réception » et sa consommation, sous la forme, aujourd’hui du moins, d’un livre. »170. Cette définition contient très clairement ce qui peut faire sens pour une écriture de la transparence : le paratexte a un fort potentiel d’autonomisation, de singularisation du texte, indépendamment de sa fonction référentielle. On a donc affaire, une fois encore, à une instance potentiellement opacifiante. Il ne s’agit pas toutefois d’une action univoque : dans le champ des sciences humaines, un titre, un prière d’insérer, une préface, une note, n’a pas forcément de forte implication spéculaire. D’où la nécessité de dépasser le seul inventaire et de s’interroger sur les usages des différents « seuils » éditoriaux présents dans notre corpus. Dans le cadre d’une étude réduite, il était impossible de présenter des analyses approfondies sur l’ensemble des composantes du paratexte. Parce que cela s’avérait particulièrement heuristique, nous avons resserré l’étude sur l’appareil annotatif (en relation incidente avec la bibliographie) et « l’instance préfacielle » (cf. supra). Mais des travaux sur l’intitulation, les prières d’insérer, l’épitexte171 s’avéreraient sans doute féconds.

La note, particulièrement sous sa forme infrapaginale, est un puissant outil d’institution du texte (comme texte) et partant, d’opacification du référent. Quand elle ne se réduit pas à une maigre fonction de complément (notamment statistique) du discours principal, elle introduit une sorte de contrat de lecture second avec le lecteur, à portée réflexive, qui peut se construire sous la forme de digressions ou de métadiscours (ex : « lorsque je vous dis ceci, j’ai à l’esprit que... »), etc. Elle a donc un fort potentiel dialogique et critique, et peut militer contre le caractère irrévocable et non construit du référent. On ne s’étonnera donc pas de la faiblesse des pratiques d’annotation, à l’exception des thèses des postvidaliens (cf. supra), dans l’essentiel des volumes de la Géographie universelle des années 1930 et même, ce qui est plus surprenant, dans les Annales de géographie. Non pas que les notes soient absentes ou prohibées : elles existent, mais elles sont rares et visent uniquement à communiquer des informations factuelles considérées comme secondaires par l’auteur ou (essentiellement dans les Annales de géographie) des références bibliographiques soutenant ce qui est affirmé. Car dans la revue phare de l’École française de géographie, l’administration de la preuve ne pouvait pas ne pas être un enjeu... En bannissant les notes, ou en les cantonnant dans un rôle extrêmement restrictif, la géographie classique (J. Sion excepté) se donnait un artifice supplémentaire pour suggérer la présence immédiate du référent.

Les pratiques d’annotation de la géographie postvidalienne ne sont pas homogènes, pour des raisons clairement éditoriales. L’absence de bibliographie en fin d’article dans les Annales justifie de nombreux renvois en note. À défaut d’une comptabilité plus précise, on peut estimer que ces renvois représentent, tous articles confondus172, une petite moitié du total de l’annotation. Ils permettent d’éviter la « non-référenciation », gênante dans la Géographie universelle. Dans les « notes » et « rubriques » (cf. supra), cette fonction est prédominante. Les autres usages présents sont tout à fait standard173 : renvois, éclaircissements ponctuels, précisions statistiques, voire jugements et discussions. L’usage qui consiste à repousser le débat (restrictions, critiques, mise en saillie d’une controverse, etc.) en note est épiphénoménal. Sans pouvoir encore le prouver de manière catégorique, il nous semble que l’on retrouve à peu près les mêmes distributions en matière de notes non bibliographiques que pour l’intertextualité.

Dans les volumes de la Géographie universelle, la pratique est complètement différente. La présence de bibliographies en fin de chapitre (A. Demangeon, E. de Martonne, J. Sion, Y. Châtaigneau, R. Blanchard, H. Baulig), de partie (P. Camena d’Almeida) ou de texte (F. Grenard) s’est accompagnée d’une absence presque complète de références bibliographiques en note174. Une étude un peu systématique de ces notes s’est avérée fort révélatrice. Le relevé exhaustif de ces dernières, de leur taille et de leur type nous a permis de réaliser le tableau ci-dessous, qui indique, pour chaque rédacteur, l’occurrence175 des notes (une toutes les deux pages en moyenne pour l’Italie de Jules Sion), leur nombre de lignes en moyenne (« longueur ») et les fonctions dévolues à l’annotation (en élargissant un peu la typologie sommaire des notes auctoriales de G. Genette).

Tableau 1 : fréquence et fonctions de l'annotation

Rédacteur

Fréquence

Longueur

Type

Demangeon

51

1

Complément (chiffres)

De Martonne

185

3

Complément (chiffres)

Camena d’Almeida

12

1,6

Complément (traductions, chiffres, etc.)

Sion (Italie)

2

2,3

Mixte (complément, digressions, etc.)

Châtaigneau

7

2,2

Complément (traductions, précisions)

Sion (Grèce)

3

1,8

Mixte

Blanchard

47

7*

Mixte (digressions, complément)

Grenard

48

1

Complément

Baulig (Amérique N)

16

3

Mixte (complément, commentaire)

Sion (Asie)

4

3,1

Mixte (débat, digressions, complément)

Sion (moyenne)

3

2,4

Mixte

* Compte tenu du faible nombre de notes chez Blanchard, le résultat est faussé par une énorme digression de 26 lignes. En l’excluant, on « retombe » à 2,5.

Un examen rapide de ce tableau montre l’extrême disparité des pratiques d’annotation, des moins diserts (E. De Martonne, puis A. Demangeon, R. Blanchard et F. Grenard) au plus prolixe, Jules Sion. D’une manière générale, il semble bien que la doxa de la collection ait penché vers une proscription de la note infra-paginale. De surcroît, la fonction de complément prédomine complètement, hormis chez J. Sion et, dans une moindre mesure, chez R. Blanchard. Cette fonction est de loin celle qui fait le moins saillie, la moins susceptible de faire émerger « un second niveau de discours qui contribue parfois à son relief. »176 En somme, si l’usage des notes est si faible et si restrictif, c’est notamment parce qu’une pratique différente contribuerait à autonomiser ce qui dans le discours ne ressortit pas à la fonction référentielle et, plus spécifiquement au sein de celle-ci, aux instances descriptives. L’exemple des notes de J. Sion donne à voir autre chose : des considérations diverses, digressives ou non, des jugements, usages qui mettent en saillie l’auteur (fonction expressive) et la dimension de discussion coextensive à la mise en débat d’hypothèses, qu’on pourrait rattacher par analogie à la fonction métalinguistique177. Tout ceci nous ramène bien évidemment à la problématique de la transparence, d’autant plus que les contrastes entre les auteurs du corpus sont sensiblement les mêmes que lors de l’étude précédente. Si l’hypothèse d’une doxa scripturale reflétant une épistémologie réaliste a un sens, alors Emmanuel de Martonne y apparaîtrait comme le gardien du temple et Jules Sion comme un original, à la limite parfois de l’hérésie.

Le paratexte bibliographique introduit une contre-preuve dans cette reconstitution d’une norme implicite. Si les choix éditoriaux, déjà évoqués, sont plutôt homogènes, on assiste à un étonnant renversement dans l’ordre de la spécularité. Tout se passe comme si les textes les plus transparents donnaient lieu aux bibliographies les plus personnelles, les plus auctoriales. Ainsi R. Blanchard, qui transforme ses énumérations en distribution de satisfecits : « Plus récemment ont paru de bons travaux à consulter... », « Le grand travail de... », « Article très neuf de... », etc. De Martonne réserve ses louanges à la seule géographie physique : « Le prodigieux effort des géologues... », « Le grand ouvrage de... », avec une inclination toute particulière pour la beauté des cartes : « courbes et teintes : quelques feuilles très belles », etc. On retrouve des dispositions similaires chez H. Baulig. Inversement, les bibliographies de Jules Sion ne sont quasiment pas commentées, à l’exception d’incidences lapidaires178. Mais ce renversement n’est pas systématique. A. Demangeon, Y. Châtaigneau et F. Grenard ne commentent pas. Quant à P. Camena d’Almeida, ses bibliographies sont déjà considérablement allongées par la traduction, juxtaposée aux originaux, des titres russes en français... En définitive, ces bibliographies n’apportent guère d’informations scripturales, si ce n’est un léger paradoxe, qui n’a pas valeur de réfutation.

Avec l’examen des pratiques de la citation et de la note, nous nous sommes volontairement confiné à la périphérie des textes. L’examen de ce que Genette appelle l’instance préfacielle, bien que rattachée par lui, pour les œuvres littéraires, au paratexte, nous rapproche, dans le champ des sciences humaines, du cœur des pratiques discursives. L’effet de seuil, de coupure franche, qui intervient en littérature — à l’éventuelle exception des essais — est beaucoup moins marqué pour des disciplines essentiellement discursives. Pour le récit, autosuffisant et autoréférencé, la présence d’une instance préfacielle obéit à une logique analogue à celle de la note : elle ouvre un lieu supplémentaire à la topologie narrative, permettant toutes sortes de jeux fictionnels. En dernière instance, cependant, elle a quelque chose d’initialement179 immotivé. Ceci est inenvisageable en sciences humaines, où cette instance est quasiment obligatoire. Incipit lorsqu’elle est auctoriale, elle assume des fonctions déterminantes, presque impératives. Lui échoit presque toujours de légitimer, tout à la fois ou par exclusive, l’objet, l’approche de l’objet, les méthodes, ce qui est inclus ou exclu, l’innovation ou la filiation, etc. La justification est aussi, de façon concomitante, une justification d’existence du texte. Enfin, représentative de ce dernier, elle se doit idéalement d’attirer le lecteur par le faisceau de qualités qu’elle manifeste inauguralement. Vitrine du texte, lieu de sa justification, éventuellement annonce de son déroulement suivant un modèle dissertatif, l’instance préfacielle auctoriale fait plus que jouxter le texte dans le champ des sciences humaines. Aussi est-elle plus péri- que para-textuelle. Demeure sa valeur en regard d’un idéal de transparence.

La Géographie universelle des postvidaliens comporte un « Avant-propos » général, qui fut rédigé par Lucien Gallois, et plusieurs instances introductives, la plus formelle et la seule incontournable étant l’introduction de chaque tome. Pour l’échantillon étudié, on peut décrire brièvement les caractéristiques quantifiables de ce type préfaciel.

Tableau 2 : Les introductions des tomes de la G.U.

Tome (rédacteur)

Taille(pages et lignes)

Désignation

I (Demangeon)

5 p. (197 l.)

Intitulée180 (12 mots)

IV (De Martonne)

3p. (111 l.)

Intitulée181 (5 mots)

V (Camena d’Almeida)

3 p. (131 l.)

« Introduction »

VIII (Blanchard)182

3 p. (107 l.)

Intitulée183 (5 mots)

IX (Sion)

1 p. ½ (39 l.)

« Introduction »

XIII (Baulig)184

4 p. (181 l.)

Intitulée (4 mots)


La brièveté de ces introductions de tome est un aspect immédiatement saisissable. À ceci s’ajoute une absence totale d’annonce du contenu et du plan et, ce faisant, une absence de justification directe de l’économie du discours. Sur le chapitre en apparence délicat des découpages et sous-découpages, le seul élément de justification se trouve dans l’avant-propos, pour expliciter la tomaison. Ailleurs, on n’en trouvera plus. Ceci dit bien l’immédiateté des « contrées » étudiées. Leur évidence réclame une mise en situation, qui soit à la fois localisation et actualisation, mais certainement pas un dévoilement prématuré de ce qui va faire la matière de l’ouvrage. Seule problématique justificative, celle qui articule unité (qui ne doit pas apparaître comme un choix éditorial non fondé sur la « réalité » ou « les faits ») et diversité : tel est ainsi l’enjeu pour E. De Martonne, P. Camena d’Almeida, R. Blanchard, H. Baulig et, dans une moindre mesure, J. Sion185. Il est important de noter qu’il n’y a jamais de réflexion métadiscursive sur cette dichotomie, en ce sens qu’à aucun moment la contingence de l’acte discursif n’apparaît. Ce n’est pas au niveau de l’auteur et de son travail de rédaction que se pose l’alternative unité/diversité mais à celui de la contrée étudiée. Réflexe inconscient de travestissement factualiste des problèmes méthodologiques ? Réalisme naïf ? Le parti-pris de l’objet prend ici des dimensions dépaysantes pour un lecteur héritier de l’ère du soupçon186. Particulièrement troublant est l’usage que fait Emmanuel de Martonne du terme « notion », éminemment conceptuel et constructiviste pour un lecteur contemporain, mais qui s’inscrit sous sa plume dans une configuration réaliste : le mot a pour synonyme « expression » dès la première phrase. L’entreprise préfacielle va consister à faire un parallèle allusif sur la valeur notionnelle de l’adjectif « central » en matière de continent, puis à abandonner complètement toute démarche généralisatrice en se focalisant sur l’individu « Europe centrale » comme « région de transition ». S’agissant de cerner au plus près une individualité singulière, peut-il y avoir encore « notion »187 ? Caractéristiquement, cette impropriété est clarifiée par la conclusion de l’examen introductif. De Martonne annonce triomphalement : « Ainsi, l’Europe centrale n’est pas un mot. » On échappe à l’artifice, aux illusions du nominalisme sophiste. L’épaisseur de la réalité géographique vient justifier l’usage de la « langue politique ».

Par contraste, on pourrait supposer que ces modèles supposés de la scientificité disciplinaire que sont les thèses disposeraient d’introductions conséquentes. Or il n’en est rien : si la thèse de J. Brunhes, L’irrigation, ses conditions géographiques, ses modes et son organisation dans la péninsule Ibérique et dans l’Afrique du Nord (1902), comportait une introduction de 18 pages, les thèses d’A. Demangeon (1905), de C. Vallaux (1905)188, de R. Blanchard (1906) et d’A. Vacher (1908) s’ouvrent par des textes très brefs (respectivement trois, deux, sept et deux pages), de statuts divers : deux « introductions » (Demangeon et Vacher), une « préface » (Vallaux) et un « avant-propos » (Blanchard). Quant à la thèse de J. Sion, elle est proprement dénuée de texte d’ouverture. Les textes les plus importants sont des primo-descriptions de l’objet d’étude, comme s’il fallait accréditer la réalité de celui-ci en en proposant un arpentage initial qui « embrasse » le terrain pour justifier de sa stabilité. Les textes plus brefs de R. Blanchard et C. Vallaux n’ont pas cet objectif : effort de « modestie », assorti de remerciements plus ou moins étendus, ils disent peu ou rien de l’objet régional, même si la Préface de C. Vallaux est pour l’essentiel occupée par un portrait moral du « Bas-Breton », type humain « réaliste » et peu porté au « mysticisme ». Dans tous les cas, force est de constater que l’idée de l’introduction comme texte épistémologique justifiant un certain nombre de choix diacritiques est totalement absente des thèses publiées à partir de 1905189. On entre immédiatement dans la référence sans indiquer comment elle a été travaillée. Là encore, on retrouve un choix énonciatif du réalisme géographique dans ce qu’il a de plus caractéristique.

On refermera cette étude de l’idéal de transparence par la mise en série des incipit, solution partielle pour cerner un effet de plain-pied particulièrement diffus. Afin d’élargir l’échantillon, d’autres instances préfacielles ont été ajoutées ; ce qui permet d’interroger les pratiques de F. Grenard et Y. Châtaigneau.

« Sur une carte de l’hémisphère boréal, les îles Britanniques apparaissent toutes petites et comme reléguées à l’extrémité occidentale de l’Europe, ce petit cap du continent asiatique. Avec leurs 313 153 kilomètres carrés, elles ne représentent que la trentième partie de l’Europe. » (DEMANGEON)

« L’expression d’« Europe centrale » a pénétré dans la langue politique elle-même. Au milieu du formidable conflit qui a ensanglanté l’Europe de 1914 à 1918, on a parlé de Puissances centrales et d’un Mitteleuropa dont l’unité se serait réalisée au profit de l’Allemagne. » (DE MARTONNE)

« De la mer égée à l’Indus, des plaines du Touran à la mer Rouge et au golfe d’Aden, l’Asie occidentale étend sur 45 degrés de latitude et 30 degrés de longitude ses plates-formes désertiques, ses dépressions alluviales, ses grandes chaînes en guirlandes, ses hauts plateaux steppiques : chaînes et arcs du Caucase, du Taurus, de l’Elbourz, de l’Hindou-Kouch, du Zagros ; plateaux d’Anatolie, d’Arménie, d’Iran ; vallées de la Koura et du Rion, plaines de Mésopotamie ; plates-formes syriennes et arabiques. Dans cette désignation commune d’Asie Occidentale ou Antérieure, rien qui paraisse tout d’abord plus varié que cet ensemble ... ». (blanchard)

« L’ensemble des territoires étudiés dans ce volume était compris, jusqu’en 1918, dans l’Empire russe, qui s’étendait en outre sur une partie de la Pologne et de la Bessarabie.

Cette extension de l’Empire russe vers l’Ouest s’expliquait par l’absence, entre l’Europe centrale et l’Europe orientale, de toute frontière naturelle. » (CAMENA D’ALMEIDA)

« Le centre du continent asiatique s’oppose à la périphérie méridionale et orientale. D’un côté c’est le pays des hauts plateaux steppiques où errent des pasteurs barbares ; de l’autre, les contrées riches des dons de la nature, du travail des sédentaires, parées du prestige des vieilles civilisations. » (SION)

« La situation de l’Italie au centre de la Méditerranée lui vaut une multiplicité de relations que ne connaissent ni l’Espagne ni la majeure partie des Balkans. » (SION)

« Des trois péninsules méditerranéennes, celle des Balkans est la plus continentale et la moins isolée. Tandis que l’Espagne et l’Italie s’adossent au Nord aux Pyrénées et aux Alpes, la péninsule balkanique, engagée dans le continent sur 1 200 kilomètres, y adhère largement par la basse vallée du Danube et par celle de son affluent la Drave. » (CHâTAIGNEAU)

« Le continent asiatique tout entier, de la mer égée à la mer d’Okhotsk, est traversé par une levée large et continue de hautes terres, qui, dans sa partie centrale, prend des dimensions colossales en altitude et en surface. Du lac Baïkal à l’Himalaya, entre Krasnoïarsk, le Pamir, le Yun-Nan et l’extrémité septentrionale du Grand Khingan, elle forme, dressé sur de vastes terrasses de hauteurs diverses et couvrant plus de 8 millions de kilomètres carrés, un édifice composite de plis montagneux, le plus puissant du Globe. C’est la Haute Asie ... ».(GRENARD)

« Le nom même d’Amérique du Nord assigne à ce continent sa place à la fois parmi les terres qui s’allongent du Nord au Sud entre les deux grands Océans et parmi celles qui se groupent en couronne autour du Bassin Polaire. » (BAULIG)

De manière emblématique, on entre dans le discours, dans huit cas sur neuf, par une mise en situation géographique (position relative et extension) de l’objet, c’est à dire que l’on relie celui-ci à d’autres objets en faisant jouer leur contiguïté sur un même plan référentiel. La doxa académique (« on commencera toujours par situer ») n’épuise pas la portée de cette idiosyncrasie discursive. La présence d’un horizon linguistique n’apparaît qu’en quatre occurrences (De Martonne, Blanchard, Camena d’Almeida et Baulig), et de manière quelque peu superficielle : considérations lexicales pour le premier, rappel incident de la nature textuelle du discours pour les deux suivants, étrange tautologie pour le dernier, qui sert de prétexte à une mise en situation. Malgré ces écarts mineurs, on peut dire que d’emblée ces neuf incipit sont de plain-pied dans leur objet et évitent une circulation verticale entre énonciation et référent, dont l’exemple caricatural serait : « nombreux sont les ouvrages à avoir traité de... ». Aspect moins consensuel mais encore plus significatif, la tentation d’épuiser primitivement l’objet en balayant ses parties, que l’on trouve chez R. Blanchard et F. Grenard190.

La transparence apparaît donc comme une métaphore interprétative des techniques d’écriture des successeurs de P. Vidal de la Blache. Est-elle pour autant suffisante comme descripteur de ces dernières ? En rester aux lisières du texte occulterait son déploiement, pour n’en garder que la position. Il est donc indispensable d’en passer désormais par un examen de ce qui fait progresser le discours, afin de comprendre ce que le réalisme géographique propose comme « parole sur le monde ».
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