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Demeure le problème de l’historicité du présent texte : si le mouvement général et certains chapitres mettent l’accent sur une évolution de la discipline dans le temps, ce n’est à bien des égards qu’une perspective parmi d’autres. Certains chapitres41 prennent leurs aises avec les temporalités, au profit d’une lecture fonctionnant par reconstruction de postures (individuelles et/ou collectives), sur la base d’indices réorganisés à partir d’une enquête conjecturale (sur le réalisme, le rejet du « quantitatif » ou l’idée de « construits scientifiques »). D’autres ont une trame plus monographique42, s’attachant au principal à l’expression singulière de (dis-)positions difficilement généralisables, même si l’objectif global est une mise en série à effet convergent qui voudrait suggérer une attitude commune. Un autre souci nous semble en revanche assez historien : ne pas commettre d’anachronisme et ne pas tomber dans les travers du « présentisme », qui consiste à plaquer des problématiques contemporaines sur des textes plus ou moins anciens en ignorant les diverses sortes d’incommensurabilité qui pourraient être objectées.

La tension entre monographies et globalisation est le principal point de délicatesse de toute cette entreprise. Le travail d’interprétation s’appuie forcément sur des textes singuliers et, par un processus remontant, prétend engager des auteurs et, en dernière limite, des collectifs, processus dont le terme ultime serait le corpus dépouillé. Toute la difficulté de l’exercice réside dans la possibilité pour l’exégète de donner des garanties quant au bien-fondé de ses analyses et de ses généralisations. Le premier degré (le texte singulier) est soumis à la vérification des lecteurs par le travail de la citation commentée et quelques opérations de comptage (relatives à la fréquence de mots ou de pratiques marginales, comme la citation ou l’annotation). C’est stratégiquement le niveau privilégié de la garantie, car celui où il est le plus aisé de justifier une lecture. Il en va différemment lorsqu’on aborde des groupes de textes plus ou moins hétérogènes. Plusieurs stratégies probatoires ont été développées, dont le point commun est la sériation : de brèves citations mises en « batterie » et comparées, des analyses de textes délimités (articles, chapitres, ouvrages) enchaînées dans une perspective unitaire, des études d’occurrence lexicale visant à montrer des tendances générales dans un ensemble supposé convergent. Dans cette perspective, nous avons numérisé un nombre important de textes de notre corpus, ce qui a facilité grandement la systématisation de certaines opérations (de repérage, de comptage, etc.), même si cela a pris beaucoup de temps en amont. D’un autre côté, les études approfondies de corpus auctoriaux (E. de Martonne, A. Cholley, P. George, C. Raffestin, Franck Auriac) font le pari d’une compréhension de certaines postures par des archétypes, bien que nous soyons dans l’incapacité d’asserter autrement qu’intuitivement cette valeur archétypique. Nous ne nous prévaudrons que d’une chose en la matière : l’écho que nos analyses des textes d’E. de Martonne ont rencontré auprès de géographes ayant subi une « inculcation » parfaitement classique dans les années 1950-1960, et qui nous ont dit trouver dans ces lignes une rémanence de leur univers de formation.

Par ailleurs, le parti-pris méthodologique adopté s’est souvent heurté aux difficultés d’une étude interne de corpus. Là où une histoire des idées traditionnelle peut se satisfaire éventuellement d’un cabotage de texte en texte, il nous apparaissait impossible de limiter le « questionnaire » de la sorte, certaines évolutions nous semblant justiciables de mutations qui excèdent le seul cadre de la géographie comme connaissance. La question des évolutions historiques générales (propres à la France ou au monde) et des transformations « morphologiques » de la communauté des géographes — en tant qu’elles expliqueraient certaines transformations cognitives ou épistémologiques — n’a cessé de nous hanter, quand bien même les textes étaient peu diserts pour nous éclairer, faute de recul ou faute d’intérêt. Par chance, les géographes sont fréquemment des « externalistes », enclins à rechercher spontanément des explications historiques ou économiques pour « expliquer » une situation, ce qui permet rétrospectivement de poser la question des externalités jugées légitimes ou explicatives à un moment donné. Par ailleurs, nous nous sommes livré épisodiquement à de brèves considérations sociologiques, sous influence parfois, de manière plus intuitive ailleurs, sans prétendre livrer pour autant une quelconque sociologie de la géographie française. Nous avons conscience du caractère ténu, « bricolé » ou hétéroclite de ces ex-cursus, dont la principale justification est d’insuffler dans un travail majoritairement « épistémologique » au sens classique une clause d’externalité à laquelle nous tenons énormément, faute de pouvoir prétendre réaliser plus dans le cadre que nous nous étions fixé.

Au reste, cette préoccupation soulève le problème des limites explicatives du schème kuhnien, compte tenu de sa perspective exclusivement internaliste43. Cela renvoie également à une autre difficulté, consécutive aux restrictions que T. Kuhn a émises quant au recours à son « modèle » :

Considérons, par exemple, la façon dont j'ai insisté à plusieurs reprises, dans les chapitres précédents, sur l'absence ou tout au moins la rareté relative des écoles concurrentes dans les sciences développées. N'oublions pas que j'ai fait remarquer que, pour une grande part, les membres d'un groupe scientifique donné constituent les seuls spectateurs et les seuls juges du travail de ce groupe. Pensons encore à la nature spéciale de la formation scientifique, au but que constitue la résolution des énigmes, au système de valeurs auquel le groupe scientifique fait appel en période de crise et de décision. Ce livre isole d'autres caractéristiques semblables, dont aucune n'est nécessairement limitée à la science, mais qui dans leur ensemble mettent cette activité à part.44

Cet extrait45, comme d’autres textes du même auteur, restreint le domaine d’application aux seules « sciences de la nature ». Pourtant, c’est probablement dans les sciences sociales que La structure des révolutions scientifiques a rencontré l’écho le plus grand, alors même que, sans les exclure, il ne les inclut pas vraiment non plus. On en arrive à une situation paradoxale où la généralisation du terme « paradigme » et de la référence à T. Kuhn s’applique à des champs et à des situations à priori exclus par ce dernier… Le problème se pose d’évidence pour la géographie, discipline qu’au demeurant nul n’aurait qualifiée de « sociale » en France avant les années 1970 (la représentation dominante essayant d’accréditer l’idée d’une discipline « charnière » entre les sciences de la nature et les sciences de l’homme). Par ailleurs, l’architecture générale d’une discipline dont l’une des principales finalités sociales (l’inculcation scolaire) est a-problématique et encyclopédique posait problème au regard de l’idée que la science « résout des énigmes » : malgré les efforts de certains enseignants et pédagogues, la géographie ne s’apprend que rarement (et tardivement) sous forme de problématiques…

La dernière difficulté qu’il importe de mentionner donnera lieu à un regret explicite : à part dans la première partie, et un peu dans la dernière, nous avons finalement peu travaillé sur des textes de recherche empirique, mettant l’accent au principal sur la production réflexive ou « théorique » au sens large, alors que telle n’était pas notre intention initiale. D’ailleurs, le matériau étudié dans les premiers temps de cette recherche était presque exclusivement constitué de textes consacrés à des « objets » géographiques standards : monographies régionales, travaux systémiques sur des « objets » (le vignoble languedocien, l’Ardenne française, etc.). Le virage pris ensuite tient à l’émergence du schème « réalisme », combiné au questionnaire kuhnien, qui nous a amené à consulter prioritairement des textes réflexifs. Il y va plutôt d’une contrainte de temps que d’un parti-pris délibéré : si nous pouvions continuer indéfiniment à sillonner les étendues de la littérature disciplinaire, il va de soi que nous complèterions ce travail par des études systématiques sur les textes de recherche empirique produits depuis les années 1960. L’avantage de l’hypo-thèse étant de pouvoir se perpétuer en pro-thèses postérieures, nous envisageons de poursuivre dans cette voie ultérieurement.

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Dans ce travail, nous nous proposons donc d’étudier les enjeux, dialectiquement épistémologiques et scripturaires, de la posture réaliste de la géographie classique, et, dans la même perspective, les formes et répercussions de sa remise en cause. Ce faisant, nous n’avons pas la prétention de proposer une histoire globale de la géographie au xxe siècle, ni d’épuiser les perspectives théoriques générales contenues dans l’ensemble formé par les discours et reformulations des géographes ; notre propos ne saurait être exhaustif ni définitif sur une période aussi longue. En revanche, il se donne pour but la relecture d’un corpus, au demeurant assez hétérogène, polyphonique, sinon traversé par des contradictions, avec un schème d’intelligibilité (la question du rapport connaissance/réalité) dont nous nous proposons de montrer qu’il est susceptible de faire sens ; un sens non exclusif, non totalisant, éclairage adjacent plutôt qu’ubiquiste. Ce parti-pris restrictif implique que de nombreux pans de la géographie la plus contemporaine ne seront pas abordés, au risque de décevoir ; sur ce point non plus il n’était pas question de sacrifier à l’utopie de la totalisation.

Bien entendu, nous n’avons pas non plus la prétention d’avoir parcouru tout ce qui aurait pu abonder le corpus au regard de notre problématique : il est vraisemblable qu’un certain nombre de références nous ont échappé, qui seraient susceptibles d’enrichir les spéculations auxquelles nous nous sommes livré. Il faut toutefois relativiser la portée de ce potentiel : les postures en présence sont relativement typées, sinon tranchées, de sorte que dans la plupart des textes étudiés elles revêtent un caractère assez répétitif et frugal dans leur formulation. Il y a exception pour une poignée d’auteurs, spécialement intéressants parce que plus prolixes dans ce registre (tels Lucien Gallois, Emmanuel de Martonne, Claude Raffestin et Franck Auriac) ou intéressants de par leur ambiguïté (tels Gilles Sautter ou Roger Brunet). Par ailleurs, même si la configuration dialectique réalisme vs constructivisme est plus facile à penser avec le modèle du gradient qu’avec celui du clivage (avec tiers exclu), elle n’offre pas une infinité de positions possibles, de sorte que finalement nous envisageons avec scepticisme la possibilité d’avoir négligé l’une d’elles46, quand bien même nous aurions oublié quelques publications.

Demeure un soupçon fondamental : mettre en scène une topique de nature dichotomique est un acte (nous aurons l’occasion d’y revenir) éminemment performatif ; n’encourt-on pas le risque de fabriquer de toutes pièces, ou pour le moins d’outrer, un clivage qui n’aurait de pertinence que ponctuelle, et qui aurait eu un sens mineur aux yeux des acteurs de l’époque ? À ce soupçon incontournable on peut fournir plusieurs embryons de réponse (celle qui se veut la plus décisive étant le travail qui fait suite) : le caractère conscient et objectivé d’une proposition (ou d’une opposition) n’est pas la condition sine qua non de sa pertinence épistémologique, ni de son importance per se ; à la suite de Kuhn (sinon de Freud), on se sent en droit de mettre en avant d’une manière générale l’absence de contradiction entre le caractère productif (ou opératoire) d’un schème ou d’une posture et son « invisibilité relative » du point de vue de celui (ceux) qui l’énonce(nt). Dans le cas qui nous importe, nous serions même tenté d’aller plus loin : dans le cas de la géographie classique, le réalisme était d’autant plus agissant qu’il était peu conscient ; quand il a commencé à être ressassé ad nauseam, dans les années 1960 et 1970, sa remise en question n’était déjà plus impensable ; et les débats des années 1970 sur la scientificité de la géographie, aussi cruciaux fussent-ils, ont peut-être paradoxalement minoré la question du statut d’intelligibilité de la réalité, l’effleurant constamment tout en la confinant dans une position adventice (tant cela paraissait évident à certains). Peut-être est-ce son caractère métaphysique (or il n’y a qu’un pas de la métaphysique à l’« idéologie », telle qu’on la pensait à l’époque...) qui explique ce statut trouble, tout à la fois essentiel et contingent, récurrent mais rarement objectivé. Néanmoins, il existe des consciences fortement marquées par son enjeu et des moments exceptionnels, tel le colloque Géopoint 78, où « la question se pose » de façon souveraine, non plus sous-jacente mais centrale.

« En dernière instance », comme on aurait dit à cette époque, la grande affaire de ce travail est donc la question de la façon dont un groupe de chercheurs (en l’occurrence les géographes) envisage ce que nous appellerons la « clause de réalité » de leur objet d’étude, c’est-à-dire le statut ontologique de ce dont ils parlent (comment cela peut-il exister ?) et les modalités (épistémologiques) d’accès à cet objet (comment y accéder ?). Si l’on adoptait une attitude spéculative, nul doute que l’on pourrait proposer pour en rendre raison un feuilleté d’attitudes virtuelles tout à fait conséquent, et ce à partir de topiques simples comme sujet/objet, même/autre, etc. Pourtant, ce n’est pas ainsi que nous avons procédé, ayant reconstruit notre analyse par rapport à une dichotomie réalisme versus constructivisme qui nous semblait particulièrement parlante et féconde, à condition de ne pas tout rabattre dessus et de ne pas l’absolutiser. Chacune des postures englobe à notre avis quelques variantes, et on pourrait envisager certains discours comme des quasi moyens termes ou des positionnements ambivalents. Mais il existe également des « points de blocage », comme dirait Ian Hacking, épistémologue particulièrement soucieux de tirer au clair ce que ces termes recouvrent et/ou occultent. Il importe en première intention de préciser comment nous les utiliserons tout en précisant notre positionnement à leur endroit, ce pour quoi les clarifications délibérément prosaïques de I. Hacking apparaissent un préalable éclairant :

Plutôt que de répéter quelque épisode de l'histoire de la philosophie, je vais tenter de proposer une version contemporaine des vieux enjeux du nominalisme, en les ajustant aux problèmes posés dans les sciences naturelles. Permettez-moi d'user de deux formules qui pourront paraître un peu romantiques pour exprimer l'esprit de cette opposition.

L'un des camps espère que le monde peut, par sa propre nature, être structuré de la manière dont nous le décrivons. Même si nous n'avons pas tout à fait raison sur la nature des choses, il est au moins possible de considérer que le monde est structuré de cette manière. L'enjeu principal de la recherche est de découvrir le monde. Les faits sont là, ordonnés à leur manière, indépendamment de celle dont nous les décrivons. Penser autrement c'est manquer de respect à l'univers et souffrir d'hubris, pour exalter ce couinement de foutriquet : l'esprit humain.

L'autre camp dit qu'il a un respect encore plus profond pour le monde. Le monde est si autonome, si à lui-même, qu'il n'a même pas ce qu'on appelle une structure en lui-même. Nous fabriquons nos représentations dérisoires de ce monde mais toutes les structures que nous pouvons concevoir se situent dans nos représentations. Celles-ci sont sujettes à des contraintes sévères, naturellement. Nous avons des attentes en ce qui concerne nos interactions avec le monde matériel, et, quand elles ne sont pas satisfaites, nous ne nous mentons pas à nous-mêmes à leur propos, ni à personne d'autre. Dans le domaine assez public de la science, les ruses de l'appareillage et le génie de la théorie sont utiles au maintien de cette honnêteté.47

Les deux « camps » ainsi décrits sont appelés « réalisme » et « nominalisme » par I. Hacking. Cet auteur répugne à utiliser le terme « constructivisme », qui pour lui renvoie spécifiquement à une école mathématique. Néanmoins, dans le contexte français, depuis J. Piaget au moins, c’est ce dernier vocable qui a été le plus fréquemment utilisé, de préférence à « nominalisme » (mot qui en revanche a eu les faveurs de philosophes analytiques anglo-saxons, tels Nelson Goodman48, Willard van Osman Quine49 et I. Hacking50, justement). Il y va peut-être d’une différence de perspective : là où le terme scholastique renvoie essentiellement à un problème de relation langue/monde, le vocable piagétien élargit la question de la connaissance à de l’extra-linguistique, même si le langage joue un rôle fondamental dans la structuration de la relation cognitive. Il y va aussi peut-être d’une conception précocement anthropologique, assimilant l’activité scientifique à une culture justiciable de pratiques conventionnalisées et de métrologies sans lesquelles le « monde » n’est pas partageable. À ce titre, il est fréquent de faire remonter le constructivisme à Protagoras, auquel Platon prête, dans le Théétète, la maxime « l’homme est la mesure de toutes choses », que le personnage Socrate réfute en la tournant en ridicule51. Ceci a amené certains militants, tel Jean-Louis Le Moigne52, à dresser une généalogie du « constructivisme » dans une perspective de justification rétrospective. Effectivement, avant même J. Piaget, toute une tradition intellectuelle française53 avait revivifié le « vieux » nominalisme, pour partie au travers d’une critique souvent radicale des « illusions » réalistes : Paul Valéry, Gaston Bachelard, Pierre Duhem, ont chacun à leur manière critiqué l’idée selon laquelle l’activité scientifique viserait à rendre compte d’un réel déjà (or)donné et connaissable indépendamment d’une perspective théorique « anthropo-logique ». Il importe toutefois de se méfier de ces généalogies un peu cavalières, dans lesquelles la recherche d’ancêtres prestigieux tend à oblitérer le nécessaire effort de distinction épistémologique qui devrait sous-tendre toute entreprise rétro-historique.

L’allure de ces explicitations suggère assez clairement notre positionnement général par rapport à ce dualisme. Notre adhésion à des thèses à tout le moins nominalistes est demeurée longtemps intuitive (au moins entre 1984 et 1996) et innomée (d’où l’importance de la frapper finalement d’un label). Tel que nous le comprenons historiquement et conceptuellement, le « constructivisme » n’est pas tant un rejet de toute espèce de croyance dans l’« autonomie » du réel54 qu’une façon de manifester que la question de l’accès au réel a été mal pensée dans l’épistémè réaliste. Plutôt que de nier l’existence d’une réalité, il consisterait à penser que celle-ci est inconnaissable en soi, qu’elle n’offre pas de formes préalables à l’apprentissage cognitif55 et que notre relation à l’extériorité se déroule toujours dans l’interaction et à l’aide de cadres expérimentaux ou de « grilles » diverses, dont les langues seraient la manifestation la plus élaborée (sans être forcément toujours la plus efficace pour agir). Dès lors, on pourrait dire que notre rapport au « réel » repose sur un ensemble d’opérations (discrétisation d’objets, constitution de catégories, dénominations, opérations diverses de mises en relations, etc.) donnant des contours à notre monde et soumises à divers ordres d’apprentissage qui se régulent par les feedbacks de l’altérité (c’est-à-dire des objets). Ainsi ébauché, le constructivisme est incontestablement une forme de nominalisme. Sous cette forme, il n’y a pas énormément de différences avec les « internalistes », réalistes se revendiquant d’H. Putnam (qu’un I. Hacking a d’ailleurs taxé de « nominaliste » dans Concevoir et expérimenter) :

Le premier de ces points de vue est le réalisme métaphysique. Selon celui-ci, le monde est constitué d'un ensemble fixe d'objets indépendants de l'esprit. Il n'existe qu'une seule description vraie de « comment est fait le monde ». La vérité est une sorte de relation de correspondance entre des mots ou des symboles de pensée et des choses ou des ensembles de choses extérieures. J'appellerai ce point de vue externalisme, parce qu'il adopte de préférence une perspective qui est celle du point de vue de Dieu.

Le point de vue que je vais défendre n'a pas d'appellation bien définie. C'est un nouveau venu dans l'histoire de la philosophie, et aujourd'hui encore on le confond avec d'autres points de vue assez différents. Je l'appellerai internalisme, parce que ce qui en est caractéristique, c'est de soutenir que la question « De quels objets le monde est-il fait » n'a de sens que dans une théorie ou une description. Beaucoup de philosophes « internalistes », mais pas tous, soutiennent aussi qu'il y a plus d'une théorie ou description « vraie » du monde. La « vérité » est pour l'internalisme une sorte d'acceptabilité rationnelle (idéalisée) — une sorte de cohérence idéale de nos croyances entre elles et avec nos expériences telles qu'elles sont représentées dans notre système de croyances — et non une correspondance avec des « états de choses » indépendants de l'esprit ou du discours. Il n'y a pas de point du vue de Dieu qui soit connaissable ou utilement imaginable; il n'y a que différents points de vue de différentes personnes, qui reflètent les intérêts et les objectifs de leurs descriptions et leurs théories. (« Théorie de la vérité-cohérence », « Non-réalisme », « Pragmatisme », sont quelques-uns des noms que l'on donne au point de vue internaliste. Mais ils ont tous des connotations inacceptables du fait de leurs autres applications historiques).56

À notre sens, le principal « point de blocage » entre « constructivisme » et « réalisme interne » réside dans la question de l’incommensurabilité : s’inspirant de T. Kuhn, la plupart des constructivistes ont tendance à considérer que le résultat de la confrontation de deux « systèmes de croyances » (pour parler comme H. Putnam) est un dialogue de sourds, chacun n’assignant pas la même signification et/ou les mêmes valeurs à un certain nombre d’expériences et de concepts57. Ce faisant, il est tentant d’user d’une analogie mondaine : en vertu de nos théories, de notre idéologie, etc., nous vivons dans des « univers » différents, dont nous ne pouvons nous départir qu’à l’issue d’une « conversion », ce que T. Kuhn appelait aussi « renversement gestaltique »58. C’est précisément sur ce point qu’un H. Putnam a toujours fait preuve des réticences les plus fondamentales : il a souligné les dangers d’une telle position lorsqu’on la systématise et l’absolutise ; en effet, on débouche alors sur un « relativisme » ou un scepticisme absolu, dont les conséquences en termes de morale sont essentielles59. Face à cela, « il est juste et important de souligner qu’il existe une notion de justification qui est transculturelle et, comme le dit Kuhn, « non paradigmatique » — qui n’est pas simplement une création de l’épistémologie locale et des modèles de l’époque ».60 Peut-être arriverait-on à faire l’économie d’une polémique interminable en restreignant l’« extension » (au sens commun et putnamien) de ces termes. Il faudrait se demander notamment ce qui est incommunicable : une terminologie ? des théories ? leur système de justification ? une expérience de la science ? Le « paradigme » kuhnien est entre autres choses caractérisé par son « caractère invisible » dans la pratique « normale », ordinaire, empirique, de la science. Ce n’est qu’à l’occasion des « crises » que se trouve mobilisé un méta-discours épistémologique visant à expliciter ses tenants et ses aboutissants. Dans ces situations, rien n’oblige à considérer l’incommunicabilité épistémologique comme une fatalité. On pourrait faire l’hypothèse (non kuhnienne ?) que c’est de la situation polémique que naît l’absence d’un investissement interprétatif suffisant de la partie adverse. En d’autres termes, ce serait un « dommage collatéral » de la confrontation sociale qui rendrait l’autre impensable. D’ailleurs, combien de controverses passées ont été relues ultérieurement comme de « faux débats », faute d’un effort des parties en présence pour se comprendre réciproquement ? En somme, cela reviendrait à restreindre l’incommensurabilité à une relation à l’empirique, champ (de) pratique(s) constitué en « univers », tandis qu’un effort de traduction épistémologique animé par le « principe de charité » putnamien, certes laborieux, long et nécessairement scrupuleux, serait envisageable dans l’espace du méta-discours. Si l’on accepte cet aménagement, les conditions d’application (l’extension) du terme « monde » devrai(en)t en restreindre l’usage à la relation empirique, dans laquelle le scientifique engage un paradigme donné sans avoir besoin de le formaliser per se. Suggérant cela, nous n’avons pas l’impression de trahir Kuhn.

En élargissant le champ, on pourrait faire observer que chaque individu doit en général manifester une certaine labilité linguistico-cognitive afin de passer d’un compartiment de son existence (professionnel, familial, associatif, etc.) à un autre. Il lui faut pouvoir éventuellement rendre compte de tel ou tel aspect de son activité dans une autre situation d’expérience, même si c’est de manière nécessairement schématique et simplifiée : cette sorte d’énoncé visant la communication d’une altérité recèle forcément une dimension de « vulgarisation » et d’abstraction (entendue comme épure et comme choix). On peut concevoir les réajustements lexicaux (changer pour partie de vocabulaire) et les transversalités sémantiques (parfois trompeuses ?) comme des opérateurs complémentaires de cette labilité « trans-mondaine » ordinaire. On pourrait par contiguïté faire l’hypothèse que le méta-discours épistémologique, en tant qu’il cherche à organiser une confrontation de théories ressortissant à des paradigmes distincts, a recours aux mêmes procédés langagiers : changements de répertoire, traduction, déclinaison sémantique. En revanche, immergé dans une praxis particulière, le scientifique a besoin de disposer d’un système de significations opérationnel et stable, point aveugle de l’expérience. Il n’est pas du tout certain qu’un état d’esprit dubitatif sur le sens de ce que l’on pense et de ce que l’on fait soit propice à l’action...61 Dès lors on ne saurait banaliser le « renversement gestaltique » qui suppose une bascule profonde des significations de l’expérience et une faille dans la labilité communicationnelle : on en revient à l’idée kuhnienne d’un processus « extraordinaire », « révolutionnaire », forcément rare, dont la signification concrète mérite d’être posée62. L’instance concernée est la relation empirique et non le méta-discours de la justification, même si celui-ci se trouve alors fortement mobilisé, ne serait-ce justement que pour indurer des significations nouvelles, mais dans une perspective performative et pragmatique.

S’agissant des sciences de l’homme, la question se complique encore, dans la mesure où une large part des objets interrogés sont de toutes façons des productions socialisées ayant donné lieu à divers ordres de représentation non savante, à visée symbolique ou réaliste, utilitaire ou purement cognitive, etc. Par ailleurs, il n’est pas de discours sur « l’homme »63, même affranchi d’une problématique de l’intention (des individus ou des collectifs), qui puisse se dire désengagé de tout effet sur ce dont il parle, fût-ce symboliquement. I. Hacking à ce propos parle d’un « effet de feed-back » des catégorisations sur les personnes catégorisées, retrouvant par là la théorie de l’étiquetage des « interactionnistes symboliques » américains. Dans les sciences humaines, un « paradigme » génère forcément des virtualités symboliques qui vont faire l’objet de réinterprétations diverses : de la communauté savante, des groupes concernés, des acteurs mandatés, etc. Dès lors, compte tenu de l’intrication des enjeux sociaux, politiques et cognitifs, de leur lisibilité relative, manifeste ou virtuelle, la question de l’incommensurabilité entre deux « systèmes de croyances » est passablement délicate, multidimensionnelle, et ne peut se juger que sur pièces. En outre, nombreuses sont les sciences humaines qui, à la différence des sciences de la nature, préconisent un aller-retour permanent entre des interrogations sur la référence, un ou plusieurs ensembles théorique(s) et des réflexions épistémologiques, tandis que l’expérimentation — conçue comme « intervention » ou « invention » débouchant sur « la création des phénomènes »64 — est difficile à concevoir, sinon comme effet second65. Dans ces conditions, on ne peut guère envisager une invisibilité durable des schèmes (ou des paradigmes), même si la sémantique peut (dans certaines pratiques « normales ») demeurer pour partie un point aveugle de la réflexion. Tout ceci implique tout à la fois une plus grande évidence du constructivisme comme posture épistémologique pour les sciences humaines et un risque certain de confusion, entre l’idée d’une connaissance nécessairement construite (fût-ce dans l’interaction) et la problématique de la socialisation de la production d’entités, de genres, de normes, etc., qui excède de loin le schème nominalo-constructiviste66. Les deux perspectives sont certes très dépendantes l’une par rapport à l’autre, mais il n’est pas inutile de les distinguer. Le constructivisme nous semble reposer avant tout sur une interrogation cognitive, tandis que la problématique de la « construction sociale » cherche principalement à décrypter des procédures d’accord/désaccord entre acteurs (ou actants) engageant des positions dans un réseau. Selon I. Hacking, le « constructionnisme social » est en opposition avec le « réalisme » non seulement par nominalisme, mais aussi parce qu’il tend à expliquer la stabilité des théories scientifiques par un consensus social et non par l’imposition d’une validation expérimentale, et qu’il considère l’aboutissement des recherches scientifiques comme contingent : d’autres voies auraient pu être explorées, qui ne l’ont pas été pour des raisons non exclusivement cognitives. Le projet du « constructionnisme social » aboutirait, grosso modo, à une substitution explicative qui minorerait les schèmes épistémologiques traditionnels (appuyés sur le couple faits/théories) pour donner la part belle à des interprétations sociologiques de la « construction de la vérité ». Ce rabattement sur le social exaspère les réalistes en tous genres, surtout quand il concerne des « objets » naturels, ou supposés tels. Pourtant, nous avons le sentiment que les formes centralement cognitives de « constructivisme » sont surtout concernées par le « point de blocage » nominaliste, et beaucoup moins par les autres.

Sur la question de la « contingence », il nous semble que le constructivisme « restreint » n’est pas inspiré par un scepticisme foncier quant au caractère nécessaire de certaines procédures de découverte ; simplement, la nécessité n’est pas forcément inhérente à la chose en soi mais peut dériver de la somme des « façons de penser » accumulées, préalables à la « découverte », dont la combinatoire peut suivre des paradigmes acquis ou susciter les arrangements nouveaux et les hybridations de la « science extraordinaire »67. Plus généralement, l’antinomie contingence/nécessité nous semble assez métaphysique : il est toujours très difficile de prouver qu’il n’y a qu’une seule voie — ou au contraire plusieurs — permettant de résoudre un problème.68 Quant aux « explications de la stabilité », l’on pourrait se demander si une raison en dernière instance est forcément nécessaire (consensus communautaire ou expérience « cruciale » — au demeurant parfois un peu mise en scène) : s’agit-il vraiment d’un problème méritant (ou nécessitant) une attitude systématique et absolutiste ?

Demeure le problème de la socialisation de la connaissance et des idées, qui peut-être conçue alternativement (ou non) comme une production, comme un contrôle ou comme une ratification. À tout le moins, nous sommes d’accord avec I. Hacking pour ne pas conférer à ce qu’il appelle « constructionnisme » une quelconque hégémonie ou évidence préalable : si l’hypothèse de la « construction sociale de x » est intéressante, ce n’est pas comme postulat mais comme investigation. Ce syntagme est au demeurant à la mode chez les géographes. Du « territoire » à la « qualité », ils sont nombreux à s’être emparés de cette accroche. Paradoxalement, il n’est pas certain que la perspective sociologique souvent adoptée corresponde forcément à une posture nominaliste, dans la mesure où nombre de travaux considèrent un consensus socio-politique apparent comme la validation d’une identité (locale, de terroir, etc.) qui n’est pas interrogée spécifiquement en tant qu’élaboration intellectuelle.

Il n’en demeure pas moins que l’emploi de ce genre d’expression aurait été impensable en géographie il y a encore quarante ans (au reste, cela constituerait un gigantesque anachronisme de l’employer rétrospectivement). Pour que l’on puisse parler de « construction », il a fallu lever nombre d’hypothèques, notamment celle qui postulait le caractère « donné » des « faits » étudiés par la géographie, qui se nourrissait souvent d’un réalisme d’autant plus fort qu’il n’était pas réfléchi. Dans une discipline longtemps rétive à tout ce qui semblait relever de l’artifice et célébrant les explications naturalistes, parce que les seules « vérifiables » ou « rationnelles », il ne pouvait être question de considérer les identités régionales comme de purs artefacts sociaux. Si les développements récents du « constructionnisme » trouvent un écho dans la discipline, il a fallu auparavant qu’advienne une réflexion sur les « blocages scientifiques » du paradigme classique, susceptible d’ouvrir de nouveaux horizons à la recherche géographique.

L’hypothèse-clé de ce travail est que le « réalisme géographique » est susceptible d’éclairer — à condition d’être explicité — bon nombre de partis-pris épistémologiques du paradigme (post-)vidalien, mais aussi de mettre en perspective le vaste mouvement de rejet survenu dans les années 1970, nourri par une critique de la géographie traditionnelle d’inspiration constructiviste. Pour autant l’histoire disciplinaire ne s’apparente guère à une « marche irrésistible » vers des conceptions « meilleures », qui auraient provoqué une « coupure épistémologique » définitive avec un « avant » englué dans ses « erreurs ». Il s’est produit nombre de tâtonnements, d’intuitions précoces quant à la fragilité de la posture classique (Camille Vallaux, Jean Gottmann), mais aussi diverses entreprises de consolidations ingénieuses (Pierre George), tant et si bien que la crise est venue tardivement, dans le sillage d’une conflagration de plus vaste portée (Mai-68), qui a beaucoup fait pour désinhiber la critique interne. Il n’est pas certain pourtant que celle-ci ait accompli un travail de liquidation définitive de l’ancienne posture. Il n’en demeure pas moins que durant à peu près soixante-dix ans un paradigme s’est imposé aux géographes français, selon des modalités qui restent à préciser, en s’appuyant sur une épistémè réaliste très largement intuitive pour congédier « ce qui n’était pas de la géographie ». Lorsque ce modèle est devenu intenable, l’« école » qui en avait fait une discipline a pour partie sombré.
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