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III Contraintes et stratagèmes d’un réalisme absolu


N’en déplaise aux réalistes, toute écriture est ordonnancement, production d’un ordre du discours, dont la logique première est l’intelligibilité. Parmi les nombreux contrats de lecture qui peuvent régler cette intelligibilité, on peut privilégier celui qui se réclame d’une fidélité au référent invoqué. Roman Jakobson l’a dénommé « fonction descriptive » dans ses Essais de linguistique générale. Il n’en demeure pas moins guidé par des procédures d’énonciation plus ou moins abouties qui vont accréditer le sentiment de prévalence du référent. Mais celui-ci est toujours déjà construit par l’écriture. L’illusion réaliste du plain-pied, de l’immédiateté de l’objet nécessite donc des stratagèmes plus ou moins sophistiqués (mais pas forcément délibérés) susceptibles de faire oublier le texte per se, de le rendre en quelque sorte transparent. Cela étant, il faut aussi disposer de modus operandi pour construire la description, faute de quoi celle-ci ne serait que magma...

1°) La nostalgie de l’expérience concrète


Nombreux sont les dispositifs scripturaires qui permettent de susciter l’illusion réaliste du plain-pied, de l’immédiateté du référent. Faute de pouvoir évoquer tous ceux qu’utilise E. de Martonne, on mettra l’accent sur les plus saillants ou les plus efficaces.

De tous les géographes classiques, il est celui qui a le plus strictement limité l’enveloppe paratextuelle de ses écrits277. Ainsi, de toute évidence, contingenter le paratexte, c’est réduire autant que faire ce peut l’assomption du texte. Dans le chapitre précédent, on a pu montrer qu’à quelques exceptions près, les écrits martonniens sont extrêmement pauvres en notes. Lorsque l’auteur y a recours, c’est presque toujours pour avancer un complément chiffré, un taux de change monétaire ou la source de tableaux statistiques, et en aucun cas pour commenter le texte en regard. Mal venues également les justifications méthodologiques (y compris dans les maigres préfaces) et les références intertextuelles ; de sorte que tout ce qui pourrait mettre en exergue l’autonomie du texte, voire constituer un métadiscours parasite, est éludé. La polémique auctoriale est quasiment bannie de l’écrit, qui se doit d’être aussi factualiste que possible. Il y a bien entendu des variations : entre les ouvrages régionaux (tels Les régions géographiques de la France, Les Alpes ou les deux volumes de la Géographie universelle consacrés à l’Europe centrale) et les articles « exploratoires »278 de géomorphologie publiés dans les Annales de géographie, il y a de notables différences. Dans le second cas, l’intertextualité a souvent droit de cité, dans la mesure où elle sert à accréditer des résultats obtenus par d’autres. Néanmoins, elle se manifeste essentiellement par des notes infra-paginales qui ont une fonction de complément bibliographique ; les jugements sont très rares, presque toujours positifs (sur le mode de l’approbation), même si l’on trouve parfois des polémiques feutrées279, voire des critiques sans appel280. Nous serions tenté de dire qu’il y a possibilité d’évoquer la fabrique du savoir tant que celui-ci n’est pas considéré comme définitivement constitué. À cette aune, le Traité de géographie physique, somme qui fait la clôture des connaissances de l’époque, n’est pas plus ouverte au métadiscours que les textes de géographie régionale, ce que Jean Dresch avait d’ailleurs déjà nettement souligné :

Le Traité fut, en son temps, une admirable mise au point des connaissances acquises. E. de Martonne s'est refusé à s'étendre en longs développements sur les questions controversées, la théorie du cycle d'érosion normale par exemple, et l'interprétation des surfaces d'aplanissement. Il donne son opinion, l'appuie sur des arguments. Il n'insiste pas, ne polémique pas.281

À notre sens, E. de Martonne ne fait pas que « donne[r] son opinion », il énonce des « faits » qu’il juge « établis ». Pour ce faire, l’énonciation est celle du « nous » professoral282, ou du « on », quand une formulation strictement impersonnelle, prenant l’objet pour sujet, n’est pas de rigueur. Il est symptomatique que le « je » soit beaucoup plus fréquent dans les articles exploratoires, en prise immédiate sur des expériences de terrain, notamment à la fin de la carrière de chercheur de De Martonne, moment où celui-ci semble avoir eu moins de difficultés à figurer son rôle dans la constitution des « faits » qu’il énonçait.

Pour autant, pour le gros des ouvrages, on ne saurait parler de dépersonnalisation du discours : il y a bien une instance auctoriale, donnée dans l’exercice de son magistère, parfois même assez proche de l’oralité de la leçon. Dans une transcription de cours comme Les régions géographiques de la France abondent les interpellations du public :

Faites le léger effort de retenir la succession régulière des assises du sous-sol parisien [...] et la moindre promenade aux environs de Paris vous offrira l'occasion d’une leçon de géographie vivante. Vous avez la clef de presque tous les accidents du relief[...] ; vous devinez la source qui ne manque jamais sur le versant où l'argile affleure au-dessous des sables alimentant la fontaine et le lavoir du village.

Bientôt, vous vous intéresserez aux carrières [...]. Quand vous aurez, par suite, appris que le calcaire de Brie est lui-même toujours à l’état de meulière, empâtée dans l'argile qui représente le résidu du calcaire dissous, vous comprendrez que [...]

Il est significatif qu’E. de Martonne n’ait pas jugé bon d’éliminer du texte édité ces apostrophes répétées, dont on peut essayer d’interpréter le statut. Nous constatons que notre auteur invite ses lecteurs/auditeurs à un apprentissage sur le terrain dont le discours n’est que la répétition programmatique. En somme, il les met en situation et guide leurs gestes futurs. Ce faisant, il minore forcément l’autonomie cognitive de ce qu’il est en train d’énoncer, expérience tronquée, incomplète, qui ne peut être que le prélude à l’expérience vraie, celle du terrain. L’enjeu de l’écrit est ici plus une invite à l’expérience concrète que la clôture de l’objet « bassin parisien » par le texte. E. de Martonne propose une sorte de littérature d’évasion, par laquelle le lecteur est invité à s’arracher au texte et à se projeter dans le référent invoqué ; de surcroît, maintenir l’oralité sied bien à une écriture qui se nie elle-même, car contingente et en aucun cas sacralisable. Dès lors, si la mise en scène d’une relation didactique n’ajoute rien à la transparence textuelle, on ne saurait dire qu’elle voile le référent.

Par delà cet exemple limite, nous serions tentés de généraliser l’idée que la description martonienne recourt à un contrat de lecture homologue à celui de la littérature d’évasion. Celle-ci suppose un oubli du présent matériel de la lecture et la fusion du lecteur avec le référent évoqué. N’est-ce pas un biais pour surmonter la nostalgie de l’expérience du terrain ? Comment, dès lors, ne pas être tenté d’identifier ce qui fait plonger fictivement le lecteur dans les « réalités géographiques » ? Le moyen le plus « simple » consiste à inscrire dans la « scénerie » (comme aurait dit P. Vidal de la Blache) un témoin oculaire qui incarnera le sentiment de plain-pied du lecteur : « alpiniste », « géologue », « voyageur », innombrables et rituels spectateurs des descriptions d’E. de Martonne :

Les plus grands glaciers des Alpes s’étalent encore sur le massif entièrement cristallin dont la Jungfrau (4 166 m.) est la cime la plus connue. Du haut de la pyramide, où l'alpiniste accède par une arête de glace, ou des sommets voisins, presque tous tangents à 4 100 [...], on contemple un panorama d'immenses névés283

Afin de ne pas multiplier des figures qui deviendraient par trop artificielles, notre auteur les désincarne souvent par la métonymie du « regard » ou de « l’œil », ou les remplace par une interpellation directe du lecteur :

En quelques heures d'express, vous voyez aux grands horizons découverts des plaines picarde ou champenoise succéder le paysage coupé, aux vues étroitement bornées, du Bocage normand, ou celui plus singulier peut-être des pays miniers. Avec leurs hautes cheminées, leurs terrils et leurs files monotones de corons. Une étrange topographie de buttes volcaniques domine Clermont-Ferrand ; parti de là au matin, le train vous emporte au travers de hautes surfaces pastorales toutes verdoyantes, vous fait longer l’âpre corniche calcaire des Causses, et soudain, après une rapide descente par les ravins sauvages des Cévennes, plonger dans la mer de vignes qui s'étend à perte de vue de Béziers à Nîmes, Narbonne et Perpignan.284

On pourrait multiplier indéfiniment les exemples de figuration, procédé tellement ubiquiste qu’il ne peut être compris comme une simple convention descriptive. Il ne s’agit pas tant, comme dans la perspective classique, de ramener la « scénerie » à l’aune de l’homme qui la regarde que de projeter le lecteur dans le paysage par un relais qui transforme le caractère a-topique et intellectualisé de la description (focalisation zéro) en focalisation interne285, conventionnellement dévolue à un « personnage qui regarde ». L’effet réaliste du procédé est évident.

Utilisés avec modération286, certains tropes287 (ou figures de style) peuvent participer au processus fusionnel, notamment l’hypotypose, qui « peint les choses d’une manière si vive et si énergique, qu’elle les met en quelque sorte sous les yeux, et fait d’un récit ou d’une description, une image, un tableau ou même une scène vivante »288. On n’en donnera qu’un exemple, saisi dans la description du delta du Danube, qui appuie l’effet de saisissement par une métrique extrêmement harmonieuse, procurant à la phrase un effet de vers blanc :

Une mer de roseaux infinie voile la nappe liquide, laissant apparaître çà et là le miroir d'eaux plus profondes.289

Chez E. de Martonne, le réalisme n’implique en aucun cas une écriture dépersonnalisée et achromatique, purement factualiste, comme c’est parfois le cas chez A. Demangeon ou L. Gallois. Les ressources proprement littéraires de l’écriture sont occasionnellement mobilisées, parfois avec une certaine maestria. Elles sont admissibles pour la face « descriptive et réaliste » de la géographie dans la mesure où elles permettent des effets de réel susceptibles d’engendrer un processus de fusion avec le référent chez le lecteur. En revanche, notre auteur s’est bien gardé de cultiver systématiquement la littérarité de son propos, à la manière des écrits de P. Vidal de la Blache. On pourrait à ce titre faire l’hypothèse d’une retenue dictée par le réalisme martonnien : multiplier tropes et effets stylistiques, ç’eût été le plus sûr moyen de rendre au texte son autonomie vis-à-vis du référent, voire d’induire un jeu dissolvant, susceptible de réfléchir le caractère toujours reconstruit de l’apparente consignation. Comme dans les romans d’évasion, un usage raisonné de la littérarité nourrit le contrat de lecture, sa prévalence le subvertit, voire le ruine...

D’une certaine manière, E. de Martonne a anticipé les réticences des « nouveaux géographes » à l’encontre de l’écriture « littéraire », pour des raisons un peu différentes, mais avec une certaine idée de la scientificité à l’esprit. Plusieurs indices attestent chez lui d’une méfiance envers les effets indésirables du langage et de sa capacité à produire du « non-sens », ce qui fait de lui un incongru contemporain des positivistes viennois. On en voudra pour preuve la très curieuse introduction des deux volumes de la Géographie universelle consacrés à l’Europe centrale. Intitulée « La notion d’Europe centrale », elle s’ouvre sur des considérations linguistiques : « L'expression d'« Europe centrale » a pénétré dans la langue politique elle-même. » Cette assertion est fort peu liminaire, du fait notamment qu’elle s’achève par un pronom suggérant un hypertexte préalable (« elle-même »), mais qui n’est pas sous nos yeux : avant de pénétrer la « langue politique », à quel usage et à quel groupe cette expression servait-elle ? Notre auteur présuppose-t-il un emploi dans la langue ordinaire ? On ne le saura pas... En revanche, l’essentiel de l’introduction est mobilisé pour affirmer la géographicité de cette expression, ce qui équivaut à accréditer l’idée que l’Europe centrale n’est pas identique à l’Europe orientale ou occidentale, mais qu’elle constitue en quelque sorte un état intermédiaire entre l’une et l’autre. Il s’agit en définitive de dévoiler son être géographique (comme dirait un géographe réaliste contemporain...). Après avoir décliné plusieurs illustrations thématiques, E. de Martonne entame la clausule de son introduction par un triomphal : « Ainsi, l'Europe centrale n'est pas un mot. » Entendons par là que l’expression n’est pas un non-sens forgé par la langue mondaine, mais qu’elle s’ancre dans les « réalités » géographiques. C’est dans la symbiose avec le réel, par négation de son origine linguistique, que la langue acquiert de la pertinence. Mais celle-ci demeurera toujours tronquée, si l’on se rappelle que « [l]es mots ne suffisent pas [...] »290 à l’entreprise géographique. De là aussi la puissance de l’appareil iconique291 mobilisé par E. de Martonne dans tous ses écrits, palliatif de l’indicibilité relative des réalités géographiques.

Malgré tout, il faut bien les consigner. Mais comment ?

2°) Une méthode structurale ?


Prétendre que l’on va dire ou décrire le réel pose le problème insurmontable de la restitution in extenso de l’objet. Celui-ci étant forcément inépuisable, le réaliste est condamné à « faire comme si », soit en développant un « dossier »292 dont la pluralité ferait office de clôture de l’objet, soit en recherchant une incarnation dicible et discrète, essence, structure ou métaphore de celui-ci. L’une et l’autre sont aporétiques : la première voie, d’inspiration positiviste, nie en actes la vocation de l’objet à imprimer son pli à la quête, lui imposant une convention forcément artificieuse ; la deuxième débouche forcément sur une perte de co-extensivité, sur une mutilation, qui interdit dès lors toute possibilité de restitution. Les écrits « descriptifs et réalistes » d’E. de Martonne offrent une combinaison des deux procédures : pour épuiser une région, on peut soit la fragmenter en sous-ensembles (thématiques ou géographiques), soit mettre à jour sa « structure » par une méthode anatomique.

La première voie n’a rien pour nous surprendre : elle a fait la célébrité de la géographie classique française, sous la forme du « plan à tiroirs », aussi honni qu’incontournable, mais qui n’est qu’une modalité de l’effeuillage réaliste. Celui-ci consiste plus largement en une fragmentation de l’objet, soit en sous-régions, soit par des entrées thématiques, soit par un mixte des deux. À l’échelle d’un livre, l’opération peut se répéter plusieurs fois, de sorte que le devisement de l’objet consiste à le morceler inlassablement, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que des cellules de sens assez restreintes, chacune faisant l’objet d’une composition spécifique, auxquelles s’ajoutent des généralités de niveaux divers, visant à caractériser un ensemble (de diverses manières) ou, parfois, à expliciter les divisions (mais cela n’a rien de systématique...). À la page suivante (document 1), nous avons fait figurer les deux premiers niveaux de division des deux volumes de l’Europe centrale. On voit que le découpage initial se calque sur les États-nations (après quelques généralités thématiques). La seconde division est également plutôt régionalisante, mais elle s’adjoint des entrées « conventionnelles » : « L’État [ou le territoire] et le peuple », « La vie économique », qui elles-mêmes sont structurées par des sous-entrées récurrentes (ainsi par exemple « l’agriculture », « l’industrie » et « le commerce », catégories incontournables de l’économie pour notre auteur). Les ensembles régionaux réfèrent presque toujours à de grandes catégories géomorphologiques (montagnes, récentes ou anciennes, plateaux, collines, piémonts, plaines, etc.) qui président à leur différenciation. Le processus de fragmentation de l’objet apparaît fondamentalement hybride chez E. de Martonne, moins soucieux d’adopter le pli de l’objet que R. Blanchard ou J. Sion, sans être pour autant contraint par un feuilletage thématique ultra rigide. La souplesse et le pragmatisme l’emportent.

Document 1 : Plan des deux volumes de l’Europe centrale d’E. de Martonne

La notion d’Europe centrale

Généralités Le climat

Le relief de l’Europe centrale. Les Alpes

Les Carpates

Le monde hercynien

Les plaines

Les eaux

La vie végétale et animale

Le peuplement de l’Europe centrale

Nationalités, États et groupements économiques

L’Allemagne L’État et le peuple

Les pays rhénans du Sud

Les pays rhénans du Nord

La Ruhr

Le bassin de Souabe et Franconie

Les Alpes et le plateau subalpin

Les confins du massif bohémien

Thuringe et pays de la Weser

La grande plaine du Nord

Ports et grandes villes de la plaine du Nord

Les conditions générales de la vie économique

Le commerce allemand

La Suisse L’État et le peuple suisses

La Suisse alpine

Les collines suisses

Le Jura suisse

La vie économique. Le commerce

L’Autriche L’État et le peuple autrichiens

L’Autriche alpine

L’Autriche subalpine. Vienne

La vie économique

La Hongrie Introduction

Les collines

La grande plaine ou Alfoeld

Budapest et la vie économique du pays

La Tchécoslovaquie Le territoire et les peuples

La Bohème

Moravie et Silésie

Slovaquie et Russie Subcarpatique

La vie économique

La Pologne Le territoire et les peuples

Les Carpates

Plates-formes subcarpatiques

La grande plaine du Nord

La vie économique

La Roumanie L’État et les populations

La Roumanie carpatique : Massif transylvain-Banatique, Massif de Bucovine ...

La Roumanie carpatique : Transylvanie et Bihor

Collines et plaines danubiennes de la Valachie

La plate forme danubienne et la Dobrogea

La vie économique

Conclusion
Toutefois, ces opérations récurrentes ne dynamisent guère la description géographique. Faute d’un principe explicatif susceptible de donner un motif à l’ensemble, elles la morcellent et la tronçonnent. Sur un mode mineur, l’itinérance descriptive, qui mime les déplacements des voyageurs, peut apporter une certaine unité au propos, mais elle n’a guère de valeur scientifique. À la différence de R. Blanchard, qui en use et en abuse, E. de Martonne y recourt rarement, en général dans le paratexte (notamment dans les introductions), ou pour lier de courtes unités descriptives. Il privilégie nettement une autre technique, qui consiste à assortir la description d’un principe d’intelligibilité à portée heuristique. On retrouve ici en fait l’autre procédure — celle qui consiste à faire émerger l’essence ou la caractéristique saillante de l’objet. Plus précisément, nous serions tenté de dire que la méthode de l’auteur est anatomique et structurale : elle cherche d’abord à mettre à jour une structure (généralement physique) qu’elle habille ensuite de détails.

Le choix de cette technique nous semble tout à fait limpide chez un géomorphologue, rompu à l’exégèse des structures géologiques et des surfaces d’aplanissement. De surcroît, le déterminisme géomorphologique impitoyable de De Martonne ne reconnaît aucune césure entre ce qui est de l’ordre du naturel et ce qui est de l’ordre de l’humain. Il y a donc avantage à tout inférer des structures du relief, puisque dans le même mouvement on débouchera sur une explication des « établissements humains ». Dès lors, on ne s’étonnera pas du rôle organisateur des unités géomorphologiques : massifs, vallées, plaines, etc., qui forment la trame structurale de la description. Toutefois, la technique prend une autre dimension quand elle est appliquée à un objet purement anthropologique comme Paris, dans Les régions géographiques de la France :

Les cercles concentriques des boulevards attirent aussi le regard de l'aviateur ou l'attention de l’observateur penché sur le plan de la ville. On pressent un trait de l’histoire fixé sur le sol. L'animation est extrême le long du cercle intérieur de la rive droite, de la Madeleine à la Bastille, en passant par l'Opéra. Mais les grands axes de circulation paraissent orientés du sud au nord et de l'est à l'ouest, suivant des directions rectilignes qui se croisent. La rue de Rivoli, doublant la rue Saint-Honoré, en est un, prolongé par la perspective grandiose des Champs-Élysées. Les boulevards Saint-Michel et de Strasbourg, doublant les anciennes rues Saint-Jacques et Saint-Denis, représentent le second.

Ces deux axes ont chacun leur rôle. Le long de l’axe est-ouest, tangent à la courbe de la Seine, plus d'espaces libres, de grands édifices et d'élégance, particulièrement à l'ouest, où les Champs-Élysées voient couler l’après-midi le torrent des voitures attirées par le Bois de Boulogne. Le long de l'axe nord-sud, la vie commerciale atteint une intensité extraordinaire. Les voitures de livraison de tout genre encombrent les rues Montmartre et Saint-Denis ; les enseignes des maisons de commerce y apparaissent à tous les étages ; l’animation y cesse vers 6 heures du soir et le boulevard de Strasbourg lui-même, malgré les lumières des boutiques de rez-de-chaussée allumées très tard, est relativement vide. C'est au voisinage du croisement des deux grandes artères que la vie commerciale paraît la plus intense. Là se multiplient les grands magasins (Louvre, Samaritaine, Pygmalion, etc.), les Halles centrales maintiennent l’animation pendant la nuit et font refluer les charrettes chargées de légumes jusque sur le boulevard de Strasbourg.

Les deux axes de la circulation parisienne ne peuvent être indépendants de l'histoire de la ville et de ses rapports avec la géographie physique. [...]

Cet extrait montre comment E. de Martonne construit sa description de Paris en mettant en saillie des lignes générales, au premier plan desquelles les deux axes qui sont donnés comme l’ossature de la ville. Le « squelette » ainsi exhumé est ensuite recouvert d’une « chair » composite. Les développements ultérieurs du texte ne font que compléter l’exploration morpho-fonctionnelle de la ville, en mettant l’accent sur les étapes historique de sa croissance. Une intelligence des formes et dimensions géométriques, capitale pour comprendre le relief, est appliquée à la géographie urbaine, augurant d’un transfert de méthode fort différent de celui qu’a pu critiquer Jean Gottmann dans son fameux article « De la méthode d'analyse en géographie humaine »293. Même si De Martonne ne dépasse pas le stade descriptif, ne peut-on voir là l’ébauche d’une schématisation modélisante inspirée de la géomorphologie ? Dans son résultat, l’entreprise n’a rien de très révolutionnaire. Elle permet toutefois de suggérer des affinités peu ordinaires...294

Pour l’essentiel, la méthode anatomique s’applique à des « faits » naturels et ne trouve qu’à se prolonger dans les faits humains, son mouvement continu s’inscrivant pleinement dans le monisme généralisé que nous avons essayé de suggérer dans la deuxième partie. Pourtant, chez E. de Martonne, la contiguïté nature/homme, réglée par un géomorphologisme systématique, ne fait jamais véritablement l’objet d’une démonstration : elle est postulée, affirmée, ressassée, sur un mode fort peu principiel. C’est l’écriture descriptive elle-même qui, par ses propriétés de mise en forme (et en mots), opère le tissage unificateur que le principe de géographie générale lui a abandonné...

L’examen de deux niveaux différents de textualité — l’agencement des paragraphes et les registres lexicaux — permettra de mesurer comment l’écriture de notre auteur réalise l’unification que réclame son idéologie.

3°) Naturalisation de l’homme et anthropomorphisation de la nature


À l’échelle des paragraphes ou des alinéas, la méthode anatomique, après isolement des ensembles structuraux, réemploie le cadre naturel pour y inscrire les « établissements humains » — quand elle ne les y a pas installés d’emblée. Dans une même phrase parfois, la description va enchâsser l’un et l’autre. Mais la mise en contiguïté du physique et de l’anthropique passe aussi et surtout par une substitution lexicale. La terminologie morphologique remplace les termes descriptifs de la langue naturelle : ici les villages ne sont pas perchés sur une « côte », mais sur « un escarpement de ligne de faille », là, un « golfe néogène » va être utilisé par une route, dans la description de la « dorsale du Bakony » en Hongrie :

Tandis que les forêts persistent sur les hauteurs calcaires qui dépassent 400 mètres, voilant un relief karstique, les dépressions ont accueilli le peuplement et offert au commerce des routes naturelles entre la plaine de la Raba et le Bassin Pannonique. L'express de Vienne se glisse par un de ces couloirs suivant la vieille route de Gyór à Bude. Veszprém marque le débouché d'une autre route, qui utilise un golfe néogène échancrant le bord de la montagne. Les villages s'y sont multipliés [...]295

Cet exemple est tout à fait emblématique du processus de traduction296 qui chez notre auteur démarque la description géographique d’une description ordinaire, par mobilisation privilégiée du répertoire de la géomorphologie (mais toutes les formes du répertoire naturaliste sont acceptables...) Dès lors, il n’y a pas à proprement parler explicitation de l’occupation humaine, mais mise en convergence par la traduction, laquelle a un pouvoir explicatif tout en étant dénuée de justification, car elle opère en amont, au cœur de l’énonciation descriptive. Un second exemple va nous permettre d’affiner l’analyse.

Massifs et bassins du maramures. - Le puissant massif de Rodna, dont les crêtes se tiennent pendant 20 kilomètres au-dessus de 2 000 mètres, semble une réduction des monts de Fagaras. Mais les cirques glaciaires y sont surtout développés sur le versant Nord, où les hautes surfaces tombent par un abrupt tectonique sur le riant bassin de Borsa.

Pendant de longs siècles, cette arête a fixé la frontière de la Transylvanie propre. Actuellement encore, le pâtre du versant Sud ignore tout du versant Nord ; le paysan du pays de Nasaud ne dit rien de bon de celui de Borsa, Au Nord, c'est le Maramures, pays de passage où les Roumains sont mêlés aux Ruthènes et où l'infiltration des Juifs polonais gagne de jour en jour. Au Sud, ce sont les vieux pays de Nasaud et Bistrita, occupant les têtes de sources du Somes, où la race et la vie roumaines se sont conservées dans un état de pureté étonnant.

Le couloir du Viseu, continué par celui de la Tisa, de Siget à Hust, répond à un golfe néogène, isolé par le massif éruptif de Lapos et Baia mare. Le climat y est rendu plus dur en hiver par l'enneigement, et l'inversion de température est sensible jusqu'à 900 mètres, la moyenne de janvier étant de 6° à Siget, alors que, sur les pentes à 150 mètres plus haut, elle n'est que de -3°8. On porte de lourds cojocs, richement brodés, dans tout le Maramures. Les maisons en bois, l'extension des herbages sur les croupes déboisées où pâturent de grands troupeaux de bétail à cornes, tout indique la montagne autour de Borsa. A Siget seulement, la chaleur des étés permet aux blés et à l'avoine de s'étaler sur les terrasses. La petite ville de 27 600 âmes, où les Juifs et les Ruthènes sont nombreux, est un marché de bétail et de bois, qui souffre du voisinage de la frontière bloquant ses relations avec la plaine.

Au Sud de la Rodna, les vallées supérieures du Somes et de la Bistrita sont un pays plus ouvert. L'aspect rappelle les hautes collines tertiaires bordant le Bihor vers Cluj. Seuls de petits pitons volcaniques, dominant les crêtes arrondies et boisées, y apportent une note nouvelle. Les versants tournés au Sud sont souvent déboisés, cultivés ou mis en pâture ; des vergers, des vignes même s'y montrent. Une forte race, de belle stature, de caractère hardi, habite les gros villages roumains, jadis constitués en postes de gardes-frontière par les Autrichiens, possédant de vastes forêts et de grands pâturages. Sous les Hongrois, Nasaud abritait un des seuls lycées roumains tolérés. [...]297

Cet extrait un peu plus long montre les innombrables tissages grâce auxquels la description martonienne efface toute discontinuité thématique de son propos. C’est une fois de plus le relief (mais dissocié de son explication morphologique) qui fournit l’architecture de la description : le motif principal de cet extrait est donné par la ligne de « crêtes » du Rodna, séparant le « golfe néogène » du Viseu des « collines » du versant sud. Chaque sous-ensemble a droit à un traitement spécifique. Les considérations sur le climat du Viseu débouchent sur la mise en exergue d’une civilisation montagnarde, saisie à travers quelques traces matérielles. La description du pays de Nasaud est plus impressionniste. Comme bien souvent dans les deux volumes de l’Europe centrale, le schème ethnique (pour ne pas dire racial) prédomine dans les considérations de géographie humaine : « la race et la vie roumaines se sont conservées dans un état de pureté étonnant », « [...] les Roumains sont mêlés aux Ruthènes et [...] l'infiltration des Juifs polonais gagne de jour en jour », « [u]ne forte race, de belle stature, de caractère hardi... ». Ces considérations raciologiques298 s’inscrivent parfaitement dans une entreprise de naturalisation des populations humaines, et à ce titre elles s’inscrivent parfaitement dans la conception naturaliste de notre auteur.

Cette naturalisation est également construite par l’écriture, à l’aide de synecdoques : « Montagne et plaine, qui pourraient se compléter, vivent à part, sans savoir tirer parti de leurs ressources... »299 ou de métaphores filées : « Les vagues des invasions asiatiques se sont étalées largement dans les immenses plaines russes ; leurs remous incessants sont encore sensibles aujourd'hui dans le bariolage des types humains. Canalisées dans les couloirs qui s'ouvrent entre les montagnes de l'Europe centrale, ces invasions y ont parfois été arrêtées, sans parvenir jusqu'à l'Europe occidentale. »300 À la naturalisation des groupes humains répond une fréquente anthropomorphisation de la nature, ainsi dans le passage suivant, qui donne lieu à un festival métaphorique, dominé sans exclusive par un thème militaire :

Il s'en est fallu de peu que les sillons transversaux de l'Aar et de la Reuss, poussant vigoureusement leur pointe vers le Sud, n'aient détourné vers le Nord toutes les eaux circulant dans le sillon longitudinal. La Reuss a réussi à conquérir les bassins d’Andermatt, mais la sortie est restée étranglée par le verrou rocheux que le torrent scie dans cette terrible gorge des Schöllenen, obstacle longtemps insurmontable de la route du Gothard. L’Aar a été arrêtée à temps, mais le col de Grimsel a été approfondi à 2 176 mètres, entre le massif de l’Aar et le Dammastock ; ses roches polies et moutonnées disent le passage d'une branche du glacier du Rhône. De là jusqu'à Meiringen presque, le torrent semble perdu au fond des gorges sciant les verrous qui séparent les bassins étagés.301

Bien entendu, naturalisation et anthropomorphisation n’ont de valeur que métaphorique, mais dans l’ordre du texte, c’est en partie par elles qu’est impatronisé l’environnementalisme de l’auteur. Ultime paradoxe, c’est dans l’ordre du discours, le plus méprisé des topoï de l’activité géographique, que se réalise la métaphysique de l’auteur, grâce aux ressources propres à la langue...
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