La Politique culturelle en débat. Introduction





télécharger 128.08 Kb.
titreLa Politique culturelle en débat. Introduction
page1/4
date de publication10.12.2019
taille128.08 Kb.
typeDocumentos
e.20-bal.com > droit > Documentos
  1   2   3   4




Source : Philippe Poirrier, « La politique culturelle en débat. Introduction » dans Philippe Poirrier (Ed.) La politique culturelle en débat, anthologie 1955-2012, Paris, La Documentation française, 2012, p. 19-40.

La Politique culturelle en débat. Introduction



Le sens de la politique culturelle menée en France depuis une cinquantaine d’années mérite d’être mise en évidence : telle est l’ambition de cette anthologie.
La méthode choisie consiste à mettre en perspective les débats qu’a suscités la « politique » impulsée par les pouvoirs publics, en premier lieu l’État. La sélection des soixante textes réunis dans la présente brochure permet de saisir l’évolution des argumentaires qui ont peu à peu fondé la légitimité d’une politique publique de la culture. « La politique culturelle en débat » offre ainsi les éléments d’une confrontation. Ce « débat toujours recommencé »1 est particulièrement vif en France ; car il est lié à la fois au rôle singulier que jouent les intellectuels dans l’espace public et à la place que les républicains, dans leur projet émancipateur2,ont toujours souhaité faire jouer à la culture.
La sélection des textes vise à faire saisir le sens général de la politique culturelle, sans entrer — sauf exceptions suffisamment significatives — dans le détail des différentes politiques sectorielles. C’est donc essentiellement à travers le débat politique et intellectuel que nous avons choisi d’apprécier les fondements de la politique culturelle. La question des modalités de cette politique, ainsi que celle de ses concrétisations administratives et institutionnelles sont donc laissées de côté3.

* * *
La couverture chronologique témoigne du déplacement des principaux enjeux : la dénonciation de l’absence d’une politique culturelle, centrale dans le livre de Jeanne Laurent, laisse progressivement la place à des débats sur la forme qu’une telle politique publique doit prendre. L’échec du rattachement de « l’Education populaire » au ministère des Affaires culturelles suscite la désillusion des militants, avant même que le souffle de mai 1968 n’anime les analyses des contemporains. Les années soixante-dix confortent les premiers acquis de la sociologie de la culture : les perspectives critiques de Pierre Bourdieu s’imposent face à l’empirisme et la prospective privilégiés par Joffre Dumazedier. Les infléchissements engagés par Jacques Duhamel rencontrent les propositions de Michel de Certeau. La fin de la décennie voit l’affirmation des industries culturelles, analysée par Augustin Girard, et une politique culturelle stigmatisée par Pierre Emmanuel pour sa faiblesse. Le volontarisme de la politique culturelle engagée à partir de 1981 par François Mitterrand et Jack Lang soulève de vives polémiques. La volonté d’ouvrir le champ culturel reconnu par les pouvoirs publics est dénoncée comme une « défaite de la pensée » (Alain Finkielkraut). Mais la charge la plus vive contre « L’État culturel » (Marc Fumaroli) a lieu au tournant des années 90, et contribue à structurer ensuite le débat entre défenseurs de « l’Exception culturelle » (Jacques Rigaud) et contempteurs de l’intervention publique rangés sous la bannière du libéralisme. La thématique de la « refondation » de la politique culturelle conduit à clarifier les enjeux, et à proposer un devenir à l’intervention publique, alors même que la thématique de la « diversité culturelle » tend à s’afficher comme le nouveau paradigme qui gouverne la politique culturelle de la France.
« Rendre accessible les œuvres capitales de l’humanité »
Les deux premiers textes témoignent des prises de positions d’acteurs qui revendiquent une meilleure institution de la politique culturelle comme nouvelle politique publique. La IIIe République a valeur de contre modèle. En 1955, Jeanne Laurent, dans son essai intitulé La République et les Beaux-Arts, souligne la nécessité d’une politique volontariste. Planification pluriannuelle et soutien des artistes sont présentés comme les priorités d’un futur « ministre des arts ». Celle qui fut, de 1946 à 1952, la principale initiatrice de la décentralisation théâtrale s’appuie sur son expérience personnelle afin de proposer une politique qui affiche et assume ses choix4. Les propos de Robert Brichet, publiés dans les Cahiers de la République, plus techniques, proposent une véritable architecture administrative pour un « Ministère des arts » qu’il appelle de ses vœux. Les missions de ce ministère sont clairement énoncées et doivent permettre de concrétiser le droit à la culture : « élever le goût du public, aider les artistes, conserver le legs du passé ». L’auteur insiste notamment sur le rôle essentiel que l’art devra jouer au sein de l’école.
La phase d’institutionnalisation ouverte par la création, en 1959, d’un ministère des Affaires culturelles, confié à André Malraux, suscite toute une série de discours qui visent à légitimer les nouvelles fonctions que l’État doit assumer. Le décret du 24 juillet 1959 précise que :
« Le ministère chargé des affaires culturelles a pour mission de rendre accessibles les œuvres capitales de l’humanité, et d’abord de la France, au plus grand nombre possible de Français ; d’assurer la plus vaste audience à notre patrimoine culturel, et de favoriser la création des œuvres d’art et de l’esprit qui l’enrichissent ».
La revendication démocratique s’affiche donc dans les attendus de ce décret fondateur. En ce sens, la politique impulsée par Malraux s'inscrit incontestablement dans la postérité du Front populaire5. Le souci égalitaire et la volonté de démocratisation culturelle sont essentiels. En 1967, André Malraux évoque le parallèle avec la politique scolaire de la IIIe République : « il faut bien admettre qu'un jour on aura fait pour la culture ce que Jules Ferry a fait pour l'instruction : la culture sera gratuite ». La politique culturelle de Malraux s’inscrit dans la logique de l’État-providence. Il s’agit d’assurer à tous l’égalité, non seulement formelle, mais réelle. L’État-providence se donne ainsi pour fin d’assurer à tous le même accès aux biens culturels. Deux politiques concourent à matérialiser cette volonté : faire accéder tous les citoyens aux œuvres de la culture et étendre aux artistes les bienfaits de la protection sociale. La politique culturelle est en outre mise en avant dans la logique de modernisation portée par la république gaullienne. L’État doit jouer un rôle moteur de direction, d’impulsion et de régulation. L’utilisation du Plan à partir de 1959 participe de cette logique6. L’évolution qui va du IVe Plan (1961) au VIe Plan (1970) consacre peu à peu un vaste projet cohérent, qui englobe puis dépasse la vision quasi mystique qu’avait André Malraux. Par ailleurs la création d’un ministère chargé des Affaires culturelles doit beaucoup à la volonté du général de Gaulle de conserver André Malraux au sein du gouvernement.
André Malraux avait dévoilé les graves enjeux de civilisation qui se posent face à la croissance des « usines de rêves » — ce que nous dénommons aujourd’hui les industries culturelles. Gaëtan Picon, directeur général des Arts et des Lettres, a aussi exprimé avec une grande clarté la nouvelle philosophie qui gouvernait la politique du ministère des Affaires culturelles. Il appartient à l’État de rendre présent l’art vivant. La coupure entre le passé et le présent souligne la rupture entre connaissance et culture, entre universités et maisons de la culture, entre apprendre à connaître et apprendre à aimer. Cette conception éclaire la distinction fonctionnelle entre le ministère de l’éducation et un ministère des Affaires culturelles. L’université et l’école ont la charge de faire connaître les œuvres du passé ; le jeune ministère des Affaires culturelles a pour mission première de rendre présent la « culture vivante » et les grandes œuvres universelles. La maison de la culture « répond à cette reconnaissance d’un style contemporain, et à la volonté de le communiquer à tous ceux qui en sont dignes ». Gaëtan Picon ajoute : « notre devoir, pour tout dire, est de mettre un terme à l’aliénation de l’individu par rapport à la culture du présent et du passé. Transformer en un bien commun un privilège, c’est le but des maisons de la culture »7.
Un double souci caractérise ainsi la décennie Malraux : la construction administrative d’un ministère à part entière et la mise en place d’un noyau administratif entreprenant qui s’appuie sur les forces vives d’administrateurs aventureux libérées par la décolonisation8. La doctrine Malraux ne s’impose pourtant que progressivement. Les débats qui alimentent les Rencontres d’Avignon 1964-1970, organisées par Jean Vilar, témoignent de cette situation. La philosophie de l’action culturelle telle qu’elle est pensée par André Malraux et Gaëtan Picon et diffusé par Emile-Jean Biasini est loin de faire l’unanimité. L’éloignement de l’éducation populaire, la fracture de fait avec le système éducatif bureaucratisé, la rigueur et la difficile collaboration entre différents ministères sont dénoncés par les militants de l’éducation populaire et les élus locaux9. Pour notre propos, le plus important est l’écart grandissant avec les associations d’éducation populaire. Cet écart ne se résume pas aux seules modalités de la démocratisation culturelle (choc esthétique versus contamination par contiguïté) et aux agents mobilisés (professionnels versus militants)10. La vision de la démocratie et l’inscription au sein du modèle républicain constituent également un point d’achoppement. La popularisation de la raison, l’éthique de l’engagement et de la responsabilité restent beaucoup plus centrales dans l’approche que les associations d’éducation populaire se font de la politique culturelle que chez Malraux pour qui l’essentiel est de provoquer le contact direct avec l’œuvre d’art et faire reculer le provincialisme culturel11. Au-delà des seules conjonctures institutionnelles, les militants d’éducation populaire seront souvent déçus par la politique du ministère des Affaires culturelles même si, à l’échelle locale notamment, ils seront des acteurs très présents lors de la mise en place des maisons de la culture. L’élitisme de Malraux et l’absence de finalités clairement établies sont dénoncés par ses principaux représentants. Le texte de Jacques Charpentreau, extrait de Pour une politique culturelle (1967), traduit le regard critique d’un militant de l’éducation populaire.
Mai 1968 déstabilise le ministère des Affaires culturelles et révèle l’émergence d’une double critique : la critique gauchiste attaque la conception malrucienne de la démocratisation culturelle ; les partisans de l’ordre dénoncent le soutien public à des artistes soupçonnés de subversion. L’alliance est désormais en partie rompue entre les créateurs et le ministère. Le plasticien Jean Dubuffet dénonce, dans Asphyxiante culture (1968), les formes institutionnalisées de la culture. André Malraux n’échappe pas à sa plume acerbe.

  1   2   3   4

similaire:

La Politique culturelle en débat. Introduction iconPolitique culturelle : le succès d’une catégorie floue
«pour une politique culturelle»1— mais désormais au retour sur les «fondements» d’un «modèle» (ce sont les mots du ministre) établi...

La Politique culturelle en débat. Introduction iconLa politique culturelle A. Les fondements des politiques culturelles...

La Politique culturelle en débat. Introduction icon2 Introduction aux systèmes et méthodes de coopération culturelle européenne

La Politique culturelle en débat. Introduction iconRencontres Dauphine Santé
«Bismarck, Beveridge, débat d’hier ? Débat d’aujourd’hui ? Débat de demain ? Quel modèle de financement de la protection sociale...

La Politique culturelle en débat. Introduction iconRencontres Dauphine Santé
«Bismarck, Beveridge, débat d’hier? Débat d’aujourd’hui? Débat de demain? Quel modèle de financement de la protection sociale?»

La Politique culturelle en débat. Introduction icon14 H. 15 | II. Rapport moral présenté par le président du Cégom quant...
«Synthèse des propositions de l’outre-mer dans l’Hexagone», réf. 20090831-85, sur proposition du bureau national & sur la base de...

La Politique culturelle en débat. Introduction iconUe introduction à la sociologie politique : les cadres de l’activité politique
«grands hommes» mais plutôt d’insister sur le temps long des transformations sociales, économiques et politiques

La Politique culturelle en débat. Introduction iconÀ l’occasion du cycle «Les Annales en débat», la rédaction des
«Les Annales en débat», la rédaction des Annales hss vous invite le vendredi 4 avril au débat organisé autour du no 1-2014, sur le...

La Politique culturelle en débat. Introduction iconIntroduction à la critique de l'économie politique

La Politique culturelle en débat. Introduction iconIntroduction le Québec, «laboratoire» culturel et politique
«Quel renouvellement depuis la Révolution tranquille ?», IL s’agissait d’analyser en quoi et selon quelles perspectives le Québec...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
e.20-bal.com