La société civile du Hezbollah, la religion et la résistance armée comme moyens de construction d’une base populaire





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Les classes populaires au sein des mouvements fondamentalistes islamiques, le cas du Hezbollah
Introduction
Les mouvements fondamentalistes religieux n’ont cessé de se développer à travers le monde ces dernières décennies et attirent très souvent au sein de leurs rangs des classes défavorisées. La région du Moyen Orient et en Afrique du Nord ne fait pas exception. Les mouvements fondamentalistes islamiques, qu’ils soient sunnites ou chiites, constituent très souvent les partis politiques organisés les plus importants dans leurs sociétés. Comment expliquer ces phénomènes ? Quelles sont les raisons qui expliquent ces dynamiques? Comment attirent ils les classes les plus défavorisées ?
Nous tenterons d’expliquer ces dynamiques en prenant le cas du mouvement islamique chiite libanais du Hezbollah. Le parti libanais a été fondé officiellement en 1985 en prenant ses racines d’abord dans la Bekaa pour s’étendre dans les quartiers populaires des populations chiites du Liban. Les institutions du parti fournissent jusqu’à aujourd’hui des services aux populations chiites défavorisées, tandis que la résistance armée du Hezbollah contre l’état d’Israël a fortement contribué également à sa popularité dans ses milieux et au delà. Le Hezbollah est la force politique principale aujourd’hui au Liban avec les couches populaires chiites comme principale base de soutien du parti.
Le parti libanais se présente comme un défenseur des « opprimés », critique du « capitalisme sauvage » et pro-résistant s’opposant aux différentes politiques des puissances occidentales et d’Israël de dominer la région. Nous verrons néanmoins dans notre présentation que la pratique du mouvement libanais chiite est en contradiction avec les intérêts des classes populaires et plus généralement la notion de justice sociale.


La société civile du Hezbollah, la religion et la résistance armée comme moyens de construction d’une base populaire
Le Hezbollah a été formé en 1985 pendant une période de crise politique intense caractérisée par la guerre civile libanaise et l'invasion du Liban par Israël en 1982. Le Hezbollah a été fondé comme un mouvement politique islamique, basé dans des régions peuplées de populations chiites au Liban, avec un accent mis sur la résistance armée contre Israël. Au fil des années, le Hezbollah a été considéré par beaucoup - tant au Liban que dans l'ensemble du monde arabe - comme la seule force viable capable de résister à la domination occidentale et israélienne sur le pays. En plus de ses capacités armées et de sa renommée dans le monde arabe, le Hezbollah est devenu l'un des acteurs politiques les plus importants au Liban, détenant un des blocs parlementaire les plus larges avec au moins 10 députés depuis les premières élections législatives après la guerre civile en 1992, et au moins deux ministres dans chaque gouvernement libanais depuis 2005. La popularité du Hezbollah s’est également confirmé par la victoire de ses représentants lors des nombreuses élections municipales et contrôle aujourd’hui les zones les plus importantes des régions peuplées de chiite dans le sud du Grand Beyrouth, le sud du Liban et la vallée de la Bekaa. L'organisation est un mouvement de masse, avec un vaste réseau d'organisations de bienfaisance et d'autres institutions qui répondent aux besoins et fournissent des services à la population.
L'hégémonie croissante du Hezbollah au sein de la population libanaise chiite, particulièrement dans les milieux des classes populaires, prends son origine dans un contexte d'une société gouvernée par des milices et un état libanais faible pendant la guerre civile. En l'absence d'un état fonctionnel, le Hezbollah a construit une base sociale très visible dans les régions à majorité chiite du pays au cours des années 1980 et 1990. Un des raisons principales du succès du Hezbollah est sans conteste sa profonde pénétration de la société civile, à travers son large réseau d'institutions sociales, caritatives et d'un vaste appareil culturel, largement financé par l’Iran à ses débuts et jusqu’à aujourd’hui et diffusant à également son idéologie politique. La faiblesse de l'État libanais dans la période post-guerre civile, que ce soit en tant que fournisseur de services ou même en tant que garant de la paix civile, a permis au Hezbollah de développer sa domination au sein des populations chiites accompagnées par sa résistance militaire contre Israël. Le parti a utilisé les projets de reconstruction associés aux conséquences de la guerre civile et des invasions israéliennes pour fournir des services sociaux nécessaires aux populations chiites.
Cette hégémonie progressive sur les classes populaires chiites s’est appuyée à la fois sur des aspects de consentement et de coercition, compris dans une perspective Gramscienne, basé sur une conception spécifique du monde inspirée par la religion, dans les notions de hâla islâmiyya (milieu islamique)i et iltizâm (engagement personnel).ii Une place importante a donc été accordée aux institutions religieuses, médiatiques, culturelles et éducatives, qui constituent un «appareil hégémonique» global fonctionnant comme des éléments fondamentaux pour la diffusion, l’adoption et aussi parfois l’imposition de normes et pratiques « culturelles » propagé par le Hezbollah au sein des populations libanaises chiites.
Grâce à tous ces mécanismes, les organisations de la société civile du Hezbollah contribuent à promouvoir une vision du monde cohérente capable d'intégrer une variété d'intérêts individuels et collectifs dans la population chiite. La construction de l'identité chiite n'est pas statique et fixe, mais un processus en cours qui est arbitré par les réseaux institutionnels du Hezbollah. A travers une mis en pratique consciente des notions de hâla islâmiya et d’iltizâm, ce processus de formation d'identité délimite les frontières de l'appartenance chiite, à la fois dans ses aspects coercitifs et consensuels. La diffusion de l'idéologie d'Hezbollah par son réseau d'organisations facilite le maintien et la reproduction de son pouvoir sur tous les secteurs de la population chiite.
Néanmoins comme on le verra par la suite et alors que le Hezbollah a utilisé ces institutions comme un moyen de construction de consentement et de soutien populaire (toujours circonscrit par les limites de la coercition), l’idéologie du parti n’est pas anti-systémique. Le parti islamique chiite ne remets pas en cause les hiérarchies contemporaines au sein de la société chiite et n’encourage aucune forme d'auto-mobilisation populaire et indépendante par le bas. Au lieu de cela, les activités populaires du parti ont été utilisées pour inculquer davantage les valeurs religieuses associées à hâla islâmiyya et sont généralement menées de manière descendante, allant du niveau exécutif à la base sociale.
Un autre élément fondamental de la légitimité et du succès du Hezbollah au sein des classes populaires chiites est la lutte et résistance militaire menée contre l'occupation israélienne et ses nombreuses invasions. L'armement du Hezbollah a même progressivement été perçu par de larges sections des classes populaires et moyennes chiites comme une forme de compensation pour des privations historiques, politiques et économiques et un instrument clé d’influence dans le système confessionnel libanais.iii En conséquence, comme l'affirme Saad-Ghorayeb, «tout plan visant à désarmer la résistance sera interprété comme une forme de perte de pouvoir confessionnel»iv pour les chiites et est donc fortement opposé. Ce sentiment s’est renforcé par la montée des forces djihadistes sunnites dans la région au cours des dernières années. L'appareil militaire et de sécurité du Hezbollah a été un élément clé et central dans le développement du parti. Son but aujourd'hui est clairement de garantir la position politique du parti et de s'opposer à toute menace qui réduirait ses intérêts politiques tout en maintenant le statu quo du système politique et économique confessionnel du Liban.
Intégration progressive à l’État confessionnel libanais pour devenir le premier représentant politique chiite
D’un refus total de participer au système confessionnel, l’organisation a progressivement été intégrée comme l’un de ses principaux acteurs, tout en continuant de déclarer que son objectif initial d’établir un Etat islamique restait son système politique préféré. Cette évolution est liée à divers facteurs : tout d’abord, au changement de leadership politique au sein la République Islamique d’Iran (RII) qui s’est orientée (à la suite du décès du Guide Suprême Khomeiny) vers une politique plus pragmatique, cherchant à améliorer ses relations avec les pays occidentaux et les monarchies du Golfe ; ensuite au développement du Hezbollah comme un parti de masse qui n’était plus majoritairement composée de jeunes clercs radicaux ; et, enfin, à la nécessité de protéger son armement et ses intérêts politiques et économiques grandissants dans le pays. Cette démarche vers l’intégration au système confessionnel politique libanais permettait au Hezbollah de recruter davantage vers les masses populaires prêtes à voter pour le parti et devenir le représentant politique le plus important au sein de la population chiite libanaise dans le système politique confessionnel libanais.
La base, qui comprend de plus en plus des fractions des classes moyennes et bourgeoises chiites, surtout à Beyrouth, n’aspirent pas nécessairement à vivre dans une République islamique suivant le modèle iranien et se trouve satisfaite par une perspective de retour à la paix accompagnée d’une amélioration en termes de représentation politique. Ces évolutions reflètent aussi la nouvelle importance politique et économique de la population chiite au Liban, notamment suite à l’accord de Taëf. De plus, le retrait de l’armée syrienne du Liban en 2005, a contraint le parti à participer à tous les gouvernements libanais depuis lors, renforçant encore son intégration.
Hezbollah s’est d’ailleurs toujours opposé ou tenu à l’écart des tentatives à travers des mobilisations populaires de remettre en cause du système politique libanais de l’extérieur du parlement.
Cette solution « participative » à l’égard de l’État, adoptée par le Hezbollah, reflète à la fois une tentative de modérer les contradictions structurelles du capitalisme libanais, ainsi que les rivalités qui existent au sein de la bourgeoisie entre les fractions hégémoniques et non-hégémoniques. Les fractions non hégémoniques de la bourgeoisie libanaise, comme le marxiste libanais Mehdi Amelv l’a noté, reflètent:
« La conscience des couches non hégémoniques de la bourgeoisie dans leur aspiration légitime à occuper des positions hégémoniques occupées par d’autres fractions, ou d’atteindre leur niveau en s’identifiant si possible à elles dans le domaine politique et économique. Cette couche non hégémonique de la bourgeoisie veut la fin de la fraction hégémonique sans supprimer la domination de la classe bourgeoise ».vi
Le Hezbollah, une base sociale en mutation
La présence de sections des classes populaires au sein du Hezbollah et d’autres mouvements fondamentalistes islamique, comme les Frères Musulmans en Egypte, ne doit pour autant nous faire oublier la direction bourgeoise et petite bourgeoise de ces organisations, aussi au niveau des cadres, défendant une orientation et un programme capitaliste au sein leurs sociétés.
Malgré des racines dans les quartiers des populations chiites pauvres du Liban, le Hezbollah est en effet devenu un parti dont les membres et les cadres reflètent de plus en plus la fraction chiite de la classe moyenne et la bourgeoisie grandissante – en particulier à Beyrouth.vii Dans la banlieue sud de Beyrouth de nombreux membres des familles les plus riches et la plupart des commerçants ont été intégrés au sein de cette organisation,viii tandis que les activités et les institutions du parti (en particulier ceux qui sont liés au tourisme et aux loisirs) répondent aux besoins et fournissent des services aux chiites de la classe moyenne.
Cette transformation se reflète ainsi dans le profil des cadres du parti, qui ne sont plus composés de religieux (ou « clergé ») provenant généralement des milieux de la classe moyenne inférieure comme ils l’étaient au moment de sa fondation en 1985, mais sont maintenant largement issus d’une classe professionnelle qui détient des diplômes « séculaires » (non religieux) universitaires. Le poids croissant des militants dans les associations professionnelles (pharmacie, médecin, avocats, etc.) illustre cette transition.ix L’ordre des ingénieurs et des architectes, par exemple, a été dominé par le Hezbollah depuis 2008, lorsque le parti a remporté la plupart des votes lors des élections de la corporation.x Le Hezbollah estime qu’au moins 1300 ingénieurs étaient adhérents en 2006.xi Ce nombre élevé d’ingénieurs est notamment lié à la reconstruction du Sud et Dahyeh suite aux différents conflits armés, surtout après la fin de la guerre civile et la guerre de 2006 et le développement de projets immobiliers qui ont suivis.
De même, les dirigeants politiques du Hezbollah sont généralement issus de couches instruites et prospères de la communauté chiite. Ainsi, lors des élections nationales de 2009, cinq des dix députés élus avaient accompli un doctorat et au moins quatre autres étaient impliqués dans des entreprises libanaises proéminentes.xii Le plus ancien député du parti au parlement, Ali Ammar, vient de l’une des familles les plus prospères de Burj Al-Barajneh.xiii Au niveau municipal, nous retrouvons ces caractéristiques, avec des candidats choisis parmi les familles chiites les plus puissantes telles que Al-Khansa, Kazma, Kanj, Kumati, Farhat, Rahhal et Slim.xiv
Qu’en est-il des appuis et sympathisants de l’organisation ? Judith Palmer Harik, professeur à l’Université Américaine de Beyrouth (AUB), a examiné la diversité sociale de la base du Hezbollah.xv Elle a constaté qu’à partir du milieu des années 1990, ses partisans pouvaient être trouvés dans toutes les classes sociales, et non plus largement limitées aux couches pieuses les plus pauvres de la population chiite. Cette tendance à la diversification a continué au cours des années 2000, comme indiqué par les résultats très élevés du parti aux élections législatives de 2009 dans les zones chiites qui ne sont pas traditionnellement les plus pauvres, tels Nabatieh et Jbeil.xvi Abd Al -Halim Fadlallah, directeur du Centre Consultatif des Etudes et de la Documentation, un centre de recherches affilié au Hezbollah, a également confirmé qu’un grand nombre des jeunes des classes moyennes et supérieures de la population chiite soutiennent (ou ont rejoint) le parti – y compris parmi les élites tribales de la vallée de la Bekaa, traditionnellement opposés à l’organisation.xvii
Ces caractéristiques de l’évolution de la représentation politique et de la base sociale du Hezbollah indiquent que même si l’organisation continue d’attirer le soutien de personnes issues de toutes les couches de la société, ses priorités sont de plus en plus orientés vers les plus hautes strates de celle-ci. Le député Ali Fayyad a reconnu cette tendance en 2010, quand il a fait remarquer que « le Hezbollah n’est plus un petit parti, c’est une société entière. Il est le parti des pauvres, oui, mais en même temps il y a beaucoup d’hommes d’affaires en son sein, nous avons beaucoup de gens riches, certains issus de l’élite ».xviii Le chef de l’organisation, Hassan Nasrallah, a également confirmé – de manière indirecte – cette évolution dans un discours en septembre 2009, en exhortant ses membres à abandonner l’ « amour du luxe », les invitant à croire en Dieu simplement à cause de « la peur de la fin ».xix
D’autre part, une nouvelle fraction de la bourgeoisie liée au parti par le biais des capitaux et investissements iraniens s’est développée, tandis que le reste de la fraction chiite de la bourgeoisie, que ce soit au Liban ou dans la diaspora, est tombé de plus en plus sous son égide – ou du moins se montre plus proche du parti – en raison de ses pouvoirs politiques et financiers. En parallèle à son importance économique croissante et à une intégration dans le système politique, le Hezbollah a d’ailleurs également été lié à des affaires de corruption et diverses pratiques clientélistes.
Son importance économique et politique au Liban en a fait un rival de plus en plus significatif pour la fraction de la bourgeoisie libanaise réunie autour de Hariri et de l’alliance politique du « 14 Mars » (liée, à son tour, aux capitaux des monarchies du Golfe),xx en particulier après le retrait de la Syrie du pays en 2005. L’opposition politique du Hezbollah aux forces du 14 Mars, forces soutenues par les Etats occidentaux et les monarchies du Golfe, doit être aussi comprise comme des rivalités inter-capitalistes à l’échelle nationale entre deux forces liées à différentes puissances régionales. En dépit de cette concurrence, ces deux blocs inter-capitalistes ont coopéré l’un avec l’autre à plusieurs reprises dans des moments de crises – comme le montrent leurs attitudes similaires envers divers mouvements sociaux et ouvriers, leur orientation favorables aux réformes néolibérales au Liban, et leur rapprochement mutuel au sein du gouvernement après le départ de l’armée syrienne du Liban en 2005.
Politiques néolibérales du Hezbollah
Tout au long des trois décennies de réformes néolibérales au Liban à la suite de la fin de la guerre civile libanaise, le Hezbollah a continué à se représenter comme le parti des «opprimés», qui s'oppose à la privation et défend les droits des agriculteurs, des pauvres, des travailleurs et des sans-abri.xxi Dans son manifeste de 2009, le parti islamique chiite critique « les forces capitalistes sauvages, dirigées par les États-Unis et les pays occidentaux et incarnées principalement dans les réseaux de monopoles internationaux d'entreprises » qui sont présentes à travers le monde.
Malgré cette rhétorique antisystème, la conception théorique et l'orientation politique du Hezbollah n'ont présenté aucune alternative systématique au néolibéralisme au Liban. Au lieu de cela, l'attitude globale de l'organisation a été une tentative d'équilibrer ses objectifs de justice sociale professés avec un soutien constant aux mesures néolibérales telles que la libéralisation économique, la privatisation et la promotion de la croissance du secteur privé. De manière similaire, d'autres mouvements politiques islamiques ont également tendance à professer une préoccupation rhétorique pour les aspirations de justice sociale (à réaliser par des moyens de bienfaisance) d’un côté, tout en défendant et promouvant de l’autre les dynamiques politiques du marché et la libéralisation économique.

Dans le monde entier, les mouvements religieux conservateurs ont généralement soutenu les politiques néolibérales tout en préconisant un travail de bienfaisance accru, menant certains chercheurs à parler d'une "alliance fluide entre les néo-libéraux et les fondamentalistes religieux", qui pourrait être qualifiée de "néolibéralisme religieux".xxii Dans cette logique, divers mouvements religieux conservateurs appuient l'idée que les Faith Based Organizations (FBO) (Organisations basées sur la foi) pourraient remplacer les services publics de l'État parce qu'ils sont plus efficaces. Le leader religieux américain Marvin Olavsky a, par exemple, soutenu que les services publics de l’état sont des échecs complets car il d’agit d’un gaspillage total et ne mettent pas l'accent sur la responsabilité personnelle. Par conséquent, il a défendu l’idée que les États providences devraient être démantelés et remplacés par des systèmes religieux locaux qui sont financés par des dîmes bibliques. Il ajoute: «de tels programmes ne nuiraient pas au gouvernement fédéral et seraient capables de trier les « pauvres méritant» des «pauvres indésirables».xxiii Les opinions politiques d'Olasky ont une large influence dans le parti républicain des États-Unis; Il a été un proche conseiller de l'ancien président George W. Bush dans les années 1990. Sur la base de cette idée de mois d’état et de FBO indépendantes, Olasky a promu la pensée d’un «conservatisme compatissant».xxiv Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, les mouvements fondamentalistes islamiques ont également adopté cette forme de «conservatisme compatissant», combinant les politiques néolibérales et le moralisme conservateur.xxv
La pensée économique du Hezbollah a constamment soutenu l’économie de marché et la défense de la propriété privée comme un principe clé, en dépit d’une rhétorique en faveur de la justice sociale. Le parti islamique chiite a défendu des mesures telles que la privatisation, la libéralisation et l'ouverture aux capitaux étrangers qui n'ont pas été considéré par l'organisation comme contraire à son engagement à lutter contre la pauvreté et l'inégalité. Dans le but de renforcer la position politique du parti et ses réseaux clientélistes, le Hezbollah a peut-être exprimé une opposition rhétorique limitée à des politiques spécifiques et à leurs résultats, mais il n’y a aucune opposition cohérente de la part du parti à la trajectoire économique néolibérale au Liban.
Le Hezbollah a par exemple soutenu la privatisation de la compagnie d'électricité de l'état, l'Électricité du Liban (EdL), et s’est félicité de cette privatisation comme un résultat positif des accords de Paris III qui pourrait aider les finances générales de l'état. Le ministre Hezbollah Muhammad Fneich a en effet joué un rôle important dans la privatisation continue de l’'EdL en tant que ministre de l'Énergie et de l'Eau entre juillet 2005 et novembre 2006,xxvi plaidant pour la possibilité pour les entreprises privées de fournir leur électricité au réseau.xxvii Fneich a appelé à la privatisation complète de la production d'électricité, affirmant que l'expérience a montré que «l'État est un marchand infructueux»,xxviii tout en déclarant en outre que le gouvernement «ne devrait pas être impliqué dans une activité commerciale, ajoutant que le secteur privé devrait jouer un rôle plus important dans certains domaines des ministères publics ayant un caractère commercial ".xxix Selon Fneich, le secteur privé devrait être responsable de l'exploitation et de la maintenance des centrales électriques, ainsi que de l'importation d’essence.xxx Tous les syndicalistes affiliés au Hezbollah ont soutenu cette privatisation.
Depuis la participation du Hezbollah aux gouvernements libanais successifs à partir de 2005, aucun fonds supplémentaires n'a été alloué à des secteurs tels que l'éducation et la santé ou des secteurs productifs de l'économie. Il n'y a pas eu également de tentative de mise en œuvre d'une fiscalité progressive. Dans la gestion des municipalités que le parti gouverne, ainsi que dans la sphère urbaine plus généralement, le Hezbollah a promu des politiques qui encouragent l'accumulation de capital au détriment des résidents les plus pauvres et marginalisés. Dans le secteur de l'agriculture, le ministre du Hezbollah n'a apporté aucun changement significatif aux politiques antérieures et, en outre, a cherché à renforcer ses liens clientélistes dans des régions tels que la vallée de Bekaa.
Les sources de financement du Hezbollah expliquent également le manque d'opposition au système capitaliste et au programme économique plutôt conservateur. Le mouvement islamique est fondé sur le soutien financier de la classe moyenne et de la bourgeoisie libanaise chiite, de la République Islamique d’Iran et l'aumône (zakât) recueillies par le Hezbollah. Le parti repose tout d’abord sur le financement massif de Téhéran, entre 100 et 400 millions de dollars, et ensuite sur des «dons de particuliers, de groupes, de magasins, d'entreprises et de banques, ainsi que leurs homologues dans des pays comme les États-Unis, le Canada, l’Amérique latine, l’Europe et l’Australie ", et sur les intérêts commerciaux du Hezbollah, en profitant «de l'économie de marché libanaise » avec «des dizaines de supermarchés, stations-service, grands magasins, restaurants, entreprises de construction et agences de voyages».xxxi L'unité des relations extérieures du Hezbollah, créée en 1985 et dirigée actuellement par le clerc Ali Daamoush, est en fait responsable du maintien et du développement des relations avec les communautés libanais-chiites du monde entier. Son principal objectif est la collecte de fonds pour le mouvement islamique chiite et la gestion de la propagande religieuse et politique au nom du Hezbollah. L'Unité est principalement composée de clercs et d'hommes d'affaires qui sont connus dans les populations chiites et sont publiquement associés au Hezbollah. L'unité est active en Europe, en Afrique, aux États-Unis et en Asie.xxxii
La question sociale au Hezbollah
Le Hezbollah croit en l’unité de la communauté et la coopération entre les classes. Comme Khomeiny avait l’habitude d’affirmer, les travailleurs ne devraient pas exiger plus que ce qui est accordé par la bourgeoisie et la bourgeoisie a l’obligation d’être charitable envers les pauvres. La lutte des classes est considérée négativement parce qu’elle fragmente la communauté (ou la Ummah). L’islamisation de large sections de la population chiite poursuivait cet objectif afin de fragmenter et affaiblir les solidarités entre les différentes communautés confessionnelles au Liban, alors que les chiites avant la guerre civile libanaise étaient les plus nombreux dans les partis nationalistes et progressistes, qui étaient à la tête des luttes sociales. Le confessionnalisme a toujours été un outil utilisé par la bourgeoisie au Liban pour empêcher toute mobilisation sociale d’ensemble, et le Hezbollah ne fait pas exception à cela.
Le piètre bilan du Hezbollah sur le terrain des questions sociales et des mobilisations de travailleurs reflète l’évolution des intérêts de classe défendus par le parti, et son opposition à une autonomisation et à un renforcement politique des classes populaires. La possibilité de mobilisations interconfessionnelle et le développement de mouvements sur des bases de classe représentent une menace potentielle pour tous les partis confessionnels et bourgeois de la classe dirigeante au Liban, dont le Hezbollah fait maintenant partie. C’est la raison pour laquelle le Hezbollah n’a jamais mobilisé sa base populaire sur la base de revendications purement socio-économiques dans une perspective interconfessionnelle, bien que soutenant de manière rhétorique la Confédération Générale Des Travailleurs Au Liban (CGTL) et/ou ses revendications sociales.
La réticence du Hezbollah à intervenir et à participer aux luttes ouvrières s’est révélée de manière particulièrement frappante au cours des douze dernières années. Depuis 2004, un accroissement significatif des luttes syndicales et ouvrières a été observé, caractérisé notamment par les appels à la grève générale en 2004 et 2008, le débat tumultueux autour de l’initiative du Ministre Charbel Nahas en 2011 et les mobilisations organisées par le Comité de Coordination Syndicale (CCS). Ces luttes ont signalé les contradictions du Hezbollah, affirmant représenter les couches pauvres et marginalisées de la population chiite, tout en étant engagé dans un processus d’intégration au sein de l’élite politique, symbolisé par ses liens croissants avec la bourgeoisie émergente chiite.
À chaque occasion importante, le Hezbollah a exprimé une préoccupation rhétorique sur des questions telles que la privatisation, les implications d’accords tels que Paris III, et la baisse des salaires réels. Cela alors qu’il résistait et s’opposait fortement à toute tentative de mobiliser sa propre base populaire d’une manière qui soutiendrait réellement des initiatives indépendantes dépassant les clivages confessionnels. De manière générale, ces tensions ont été « résolues » par la mise en place de réformes néolibérales, en particulier dans les périodes au cours desquelles le Hezbollah a occupé des postes gouvernementaux.
La lutte contre la détérioration des conditions d’existence du peuple libanais a toujours été subordonnée à la reconnaissance de la légitimité de la structure armée du Hezbollah, et c’est la raison pour laquelle le Hezbollah a appelé Saad Hariri – à plusieurs reprises – à rechercher des collaborations conjointes et une participation à un gouvernement fondé sur les accords que le parti avait conclus avec son père, Rafiq Hariri. Cela était compris de la manière suivante : le Hezbollah s’occupe de la « résistance » à Israël et Hariri prend en charge les politiques économiques et sociales du pays, chacun n’interférant pas dans les affaires de l’autre.
Le Hezbollah, comme nous l’avons vu, en dépit de ses critiques et de sa rhétorique populiste visant ce qu’il a appelé le « capitalisme sauvage » dans son manifeste de 2009, n’a pas développé d’alternative. Au contraire, il continue de soutenir le capitalisme, le libre marché et les politiques néolibérales. La présence du Hezbollah au sein de tous les gouvernements depuis 2005 a confirmé les politiques antérieures des gouvernements libanais précédents. De cette manière, le Hezbollah est devenu partie intégrante de la bourgeoisie libanaise, où des rivalités existent mais sont surmontés lorsque des révoltes ou mobilisations populaires menacent le système politique établi, confessionnel et bourgeois.
La question des femmes
En ce qui concerne les femmes, le Hezbollah promeut une vision conservatrice dans laquelle la domination des hommes sur les femmes est la règle et qui attribue des rôles spécifiques aux femmes dans la société, le premier et le plus important étant le rôle de la « maternité », dans le but d’éduquer les générations futures selon des principes islamiques. Les femmes dans le mouvement islamique libanais ne sont pas présentes dans les structures de prise de décision. En aucun cas les structures patriarcales de la société sont contestées par le parti, tandis que les vêtements et le corps des femmes doivent se conformer à des normes particulières afin, selon leurs explications, de préserver leur honneur et celui de leur famille.
Le modèle islamique est le seul chemin juste pour les femmes, sous peine d’être considérées comme étrangères à leur propre société, sinon soupçonnées de relayer l’influence de l’impérialisme culturel occidental. Comme le chercheur Adam Hanieh l’a noté, « les structures conservatrices concernant le rôle des femmes font partie intégrante des objectifs contre-révolutionnaires plus larges ».xxxiii

Comparaison entre la théologie de la libération et Hezbollah
La théologie de la libération et les mouvements fondamentalistes islamiques, y compris Hezbollah, ne sont pas de même nature et leurs objectifs sont différents: la théologie de la libération n’est pas tant l’expression d’une identité culturelle – dans le sens de la préservation de soi vis-à-vis d’une domination occidentale «autre», telle que la revendique le mouvement fondamentaliste religieux – elle s’ancre davantage dans un discours du développement et de l’émancipation des subalternes. Elle a principalement mobilisé les pauvres et les exploité-e-s, tandis que les mouvements islamistes ont tendance à cibler les classes moyennes éduquées, considérées comme les principaux agents du changement politique. Les mouvements fondamentalistes islamiques visent avant tout à islamiser la société, la politique et l’économie, alors que les théologiens de la libération n’ont jamais eu l’intention de christianiser la société, mais plutôt de la changer à partir du point de vue des opprimé-e-s.
Les mouvements fondamentalistes islamiques n’encouragent en rien les politiques visant à émanciper la société, pas plus qu’ils ne s’opposent aux politiques néolibérales. Ils les promeuvent au contraire, en réprimant les syndicats. Par ailleurs, les inégalités sociales et la pauvreté ne peuvent en aucun cas être combattues à travers la charité, qui caractérise ces mouvements. La charité les maintient au contraire puisqu’elle ne remet pas en cause le système qui les sous-tend.
Conclusion
La présence de larges sections des classes populaires chiites au Liban au sein du Hezbollah est indéniable comme nous l’avons vu, mais cela n’en fait pas nécessairement un parti défendant les intérêts des classes populaires, au contraire. Le Hezbollah ne construit en effet pas une contre-société ou un projet contre-hégémonique en soi, comme le suggèrent certains issus de courants de gauche et/ou académiques, mais tentent plus ou moins d’islamiser les couches les plus larges de la population chiite, tout en ne présentant pas une menace d’aucune sorte pour le système politique dominant dans sa propre société, ou même à un niveau plus large.
Le projet du Hezbollah ne constitue pas une alternative fondamentale au système capitaliste et confessionnel dominant au Liban et dans la région. Au contraire, il le soutient, comme l’illustre sa défense du système confessionnel, des discriminations contre les femmes, mais aussi son absence d’intervention en faveur des travailleurs et des réfugiés palestiniens et syriens.
En outre, la fourniture de services par ses réseaux d’organisations ne diffère pas des autres communautés politiques et confessionnelles au Liban, sauf quant à son ampleur et à son efficacité, en favorisant et en promouvant le soutien ou la gestion privée, confessionnelle et patronale des risques sociaux. Tout projet véritablement contre-hégémonique au Liban exige une rupture avec le système politique confessionnel et bourgeois. Or, comme nous l’avons vu, une telle rupture n’est nullement promue par le Hezbollah, pas davantage qu’une rupture avec le système impérialiste, régional et international.
L’organisation a été progressivement intégrée dans ce système comme une fraction politique liée à la bourgeoisie confessionnelle. En ce sens, la première étude réalisée par Mehdi Amel sur le comportement de la bourgeoisie islamique dans les années 1980, peut être à bien des égards vu dans l’évolution du Hezbollah concernant le système politique libanais :
« L’aspiration des fractions de la bourgeoisie islamique à renforcer leurs positions dans la structure du pouvoir, ou plutôt à modifier la place qu’ils occupent au sein du système politique confessionnel, afin de mieux partager l’hégémonie et de ne pas changer le système… Par sa participation, cela conduira à un renforcement et à une consolidation du système politique confessionnel et non à sa transformation ou à sa suppression. Cette solution ne constitue pas une solution, car elle ne peut conduire qu’à une aggravation de la crise du système ».xxxiv


i La hâla islâmiyya exprime une identité collective et totalisante qui incarne une vision de «l'islam en tant qu'idéologie (« aqîda ») et système (nizâm), comme idée (fikr) et gouvernement (hikm)». L'adhésion à la hâla islâmiya produit une identité collective générant un fort sentiment d'appartenance, donnant un sens à l'individu. La chercheuse Lara Deeb (2006, “Lebanese Shia Women Temporality and Piety”, ISIM Review, Issue 18, p. 36), par exemple, explique que, pour que la hâla islâmiyya soit pleinement accompli, chaque personne est responsable d'effectuer des choix réfléchis basés sur la connaissance religieuse. Le hâla islâmiya est donc conçu comme un produit collectif, avec de la solidarité et un sens du volontarisme comme clés essentielles de son développement.

ii Dans cette identité collective, l'iltizâm se réfère aux normes et aux pratiques individuelles (Harb Mona 2010, le Hezbollah à Beyrouth (1985-2005), de la banlieue à la ville, Paris and Beyrouth: Karthala and IFPO 190). Lara Deeb (2003, An Enchanted Modern: Gender and Public Piety among Islamist Shi'i Muslims in Beirut, (PhD), Emory University, p. 102-103) décrit l'iltizâm comme des obligations, par exemple, le hijab (voile) fait partie de l'iltizâm pour les femmes, la consommation d'alcool est interdite pour les personnes engagées (multazim). Iltizâm réunit ces genres d’obligations à un sens personnel du devoir.

iii Gambill, Gary (2007), “Islamist Groups in Lebanon”, Middle East Review of International Affairs, Vol. 11, No. 4, pp. 42

iv Saad Ghorayeb, A. (2005), “Hizbullah's arms and Shiite empowerment”, The Daily Star (online). Available at:
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