L’utopie d’éternité





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date de publication23.05.2017
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L’utopie
« Les utopies ne sont souvent que des vérités prématurées » selon Lamartine. Depuis des siècles, l’humanité imagine des cités idéales. Le mot figure pour la première fois dans De optima reipublicae statu deque nova insula Utopia que fit paraître en 1516 Thomas More, le futur chancelier du roi Henri VIII d’Angleterre. Dès 1551, l’Oxford English Dictionary en donne la définition suivante : « Une île imaginaire décrite par sir Thomas More comme jouissant d’un système social, juridique et politique parfait ». En 1610, une nouvelle édition du même dictionnaire précise que le terme s’applique « à n’importe quelle région, contrée, localité située dans un lointain indéfini ». En un siècle à peine, la notion s’est élargie et elle ne cessera de le faire jusqu’à nos jours. Mais l’utopie a existé avant que ne fût forgé le terme qui la désigne. Son histoire ne commence pas en 1516, mais dans l’Antiquité. Aujourd’hui, quatre grandes utopies dominent, selon Jacques Attali : « La première, l’utopie d’éternité, part de la théologie pour aller au clonage. La seconde, l’utopie de liberté, va de la lutte contre l’esclavage jusqu’à l’économie de marché ; l’utopie d’égalité politique à l’égalité monétaire. Ces trois premières utopies sont, au fond, un peu égoïstes. Il y a heureusement une quatrième utopie : c’est l’utopie altruiste, qui consiste à chercher son bonheur dans le bonheur des autres. Une condition s’impose, dans ce domaine : on a intérêt à laisser à l’autre le choix de la définition de son bonheur. C’est ce que j’appelle l’utopie de la fraternité. C’est cette utopie qui devra être approfondie au XXIe siècle ». (L’homme nomade, 2003).
Le rêve d’une société parfaite remonte, dans la culture occidentale, à l’Antiquité grecque, au Ve siècle avant notre ère. C’est elle qui inspire les auteurs d’un genre littéraire nouveau, le récit d’utopie qui décrit, dans un pays imaginaire, un idéal d’organisation politique de la communauté humaine qui n’a cessé d’alimenter le débat politique (1). Malgré les critiques dont elle a fait l’objet tout au long du XXe siècle, la notion d’utopie reste toujours d’actualité (2).

1. L’UTOPIE DÉCRIT UN IDÉAL D’ORGANISATION POLITIQUE DE LA COMMUNAUTÉ

HUMAINE ET N’A CESSÉ D’ALIMENTER LE DÉBAT POLITIQUE

Les récits utopiques définissent des sociétés où tout est organisé, codifié pour le bonheur de l’homme. Aussi ne faut-il pas s’étonner si l’utopie se voit doublée de son envers, la contre-utopie, qui va se moquer des prétentions à vouloir organiser le bonheur des hommes. Les créateurs d’utopies rêvent d’une société idéale et évoquent dans leurs récits des mondes parfaitement heureux. Plusieurs écrivains de la Grèce, puis du monde hellénistique tels que Phaléas de Chalcédoine, Hippodamos de Milet, Aristophane, et plus tard Zénon, ont élaboré sinon de véritables utopies, du moins des plans de sociétés dotés d’une constitution qu’ils considéraient comme parfaite. Aristote raconte que l’architecte Hippodamos de Milet « entreprit de tracer un plan de constitution idéale ». Il proposa de faire correspondre aux quartiers de la ville de Milet chacune des fonctions de ses citoyens. Cette idée d’une cité découpée selon une rationalité géométrique exprime un rêve de perfection. Mais c’est Platon, avec La République, qui est le véritable précurseur du récit utopique. Deux aspects essentiels se manifestent dans ses œuvres. L’utopie considérée comme un traité abstrait du meilleur gouvernement y est représentée par la République et par les Lois ; l’utopie littéraire, avec son affabulation plus ou moins complexe y figure sous une forme embryonnaire dans le Timée et dans le Critias. Il rêve d’une cité puissante, homogène, capable d’endiguer toute rébellion intérieure. Athènes sera donc cette ville idéale. Trois classes la composent : les artisans et les agriculteurs assurent la production des biens ; les soldats défendent la cité ; enfin des « gardiens » l’administrent. Dans cette dernière classe, hommes et femmes reçoivent la même éducation. L’intérêt communautaire est primordial : la cellule familiale est inadaptée. Le but est d’intégrer l’individu au tout social qu’est la cité.
Le terme d’utopie est cependant inconnu du grec. C’est l’Anglais Thomas More qui, au XVIe siècle, forge le mot « utopie » qui, étymologiquement, signifie « lieu de nulle part », mais aussi lieu hors du temps, hors de l’histoire. More transporte le lecteur dans l’île d’Utopie. Celle-ci est entièrement planifiée : toutes les villes sont bâties sur le même plan et comptent les mêmes édifices. L’industrie de base est l’agriculture. La communauté des biens abolit l’inégalité. Chacun travaille six heures par jour, le reste du temps étant consacré à l’étude. L’Utopia de More se réclame à plusieurs reprises de Platon, du moins dans sa partie positive qu’est la description de l’île et de sa capitale Amaurote, tandis que dans sa partie négative, elle est avant tout une critique de l’Angleterre contemporaine. Par l’introduction de personnages tels que Raphael Hythlodée, l’ouvrage cherche à éviter l’écueil de l’abstraction, sans pourtant y parvenir vraiment. C’est à partir de l’Utopia, considéré comme paradigme, que le genre va se développer et

évoluer.
Le premier imitateur semble avoir été Stiblin, un Allemand, qui fit paraître en 1553 une utopie-traité, intéressante à cause de la date de publication, mais en réalité peu originale, intitulée De Eudaemonensium Republica. Les utopistes du XVIIe siècle, vivant dans un monde encore largement dominé par les Églises, auront quelque difficulté à trouver un moyen terme entre le « communisme » de Platon et la fidélité aux dogmes chrétiens. Un livre comme la Reipublicae Christianapolitanae Descriptio du Wurtembergeois Johann-Valentin Andreae n’a certes plus les préoccupations théologiques de la Civitas Dei de saint Augustin, mais tout en recherchant le bonheur de l’homme sur cette terre, il n’arrive pas à s’affranchir de la religion, et d’ailleurs ne le désire point. Plus nuancée est la position de l’italien Tomaso Campanella. Sa Città del Sole (1623) contient plus d’une idée non conforme aux dogmes de l’Église ce qui lui vaut des années d’emprisonnement. Sa cité est protégée par sept enceintes fortifiées. L’économie relève d’un communisme de gestion et de production. Les unions sont contrôlées et on pratique l’eugénisme. Avec Nova Atlantis de Bacon, écrite entre 1620 et 1626, mais publiée seulement en 1638, l’utopie cherche à se mettre « à la mode » en utilisant les thèmes des voyages lointains dont tout le monde rêve depuis les croisières de Vasco de Gama. À partir de ce moment, l’utopie va s’occuper de problèmes de plus en plus divers. John Barclay dans son Argenis (1621) se contente de faire discuter quelques personnages de son roman d’aventures et d’amour du « meilleur gouvernement possible », ne faisant plus de l’utopie qu’un épisode. Samuel Gott dans La nouvelle Solyme (1648) mêle les préoccupations utopiques où régnerait une constitution idéale. Harrington renoue avec la tradition platonicienne et se cantonne dans le « projet de législation » avec Oceana (1656). À peu près à la même époque Godwin avec L’homme dans la lune (1638) et Cyrano de Bergerac par son Voyage aux États du Soleil (1643-1647) préparent la voie aux futures utopies scientifiques, à la « Science-Fiction » du XIXe et du XXe. L’ouvrage de Denis Vairasse d’Allais, l’Histoire des Sévérambes (1677) reste cependant le plus célèbre et le plus lu de l’époque. L’eudémonisme qui s’en dégage joint au goût des lecteurs pour les mystérieuses « terres australes » en fait un des succès littéraires du XVIIe siècle finissant. Les Aventures de Télémaque (1699-1717) de Fénelon, dont certaines parties (Salente) sont de véritables utopies, font à la fois passer au siècle suivant et à un genre qui s’apparente à l’utopie pure et que les Allemands nomment « Fürstenspiegel », le miroir des princes. Albrecht von Haller s’y distingue dans sa trilogie : Usong (1771), Alfred, König der Angelsachsen (1773) et Fabius und Cato (1774). Le plan du meilleur gouvernement n’est plus transplanté dans des îles lointaines, mais dans un passé plus ou moins historique, c’est à dire plus ou moins arrangé pour les besoins de la cause. Quant à la véritable utopie, elle subit l’influence de l’ouvrage de D. Defoe, Robinson Crusoe et devient pour un temps « Robinsonade », particulièrement en Allemagne avec l’Insel Felsenburg (1732) de Schnabel. En France, Gabriel Foigny fait découvrir à son héros, Jacques Sadeur, la terre australe, suivi en cela par Restif de la Bretonne qui ajoute à cette découverte le mythe de l’homme volant dans son ouvrage: Découverte australe par un homme volant (1781-1782). Dès le début du XVIIIe siècle, l’utopie devient si répandue et s’oriente vers des directions si diverses qu’il n’est plus possible de les nommer toutes. L’insularité, qui caractérisait déjà l’Utopia de More, se retrouve chez Morelly dans un vaste poème en prose intitulé Naufrage des Isles flottantes (1753) et dans L’Ile inconnue publiée en 1784 à Paris et à Bruxelles, sans nom d’auteur. La critique du temps présent, qui n’est que l’aspect négatif de l’utopie, aboutit aux Voyages de Gulliver dans deux pays imaginaires : Lilliput et Brobdignac (1726). Swift réussit à faire de ses livres des ouvrages de réputation mondiale, ce qui dans le domaine utopique est assez rare. Moins connue est l’utopie esthétique de Heinse, Ardinghello, oder die glückseligen Inseln (1781). Citons encore Mercier qui innove avec L’an 2440 (1770-86) en projetant son utopie dans un avenir relativement proche et en fixant une date précise de réalisation. Il aura de nombreux imitateurs.
La fin du XVIIIe siècle marque un tournant important non seulement pour l’utopie, mais encore pour l’histoire économique et sociale du monde.
Entre l’univers de Platon et celui des utopistes du XVIIIe siècle, il n’y a finalement pas une différence bien grande. En simplifiant à l’extrême, on peut considérer que le monde, malgré les découvertes de terres nouvelles, est resté, pendant des siècles, agricole et artisanal. Avec l’industrialisation, avant de pouvoir rêver de mondes imaginaires il faut essayer de maîtriser le réel. Les problèmes posés par l’évolution de l’humanité ne sont peut-être nulle part plus visibles que dans les Wanderjahre de Goethe. En homme du XVIIIe siècle, il écrit encore une utopie parfaite, tout imprégnée de vues sur l’éducation, la « Province pédagogique ». Mais en même temps, il soulève le problème de l’industrialisation et montre qu’il va falloir trouver de nouvelles solutions. Les hommes d’action les chercheront dans le socialisme, les rêveurs dans l’utopie socialisante. Cela aboutit au Capital de Karl Marx d’une part, d’autre part aux Parallélogrammes d’Owen et aux Phalanstères de Fourier. L’utopie socialisante durera jusqu’à l’aube du XXe siècle. Les plus connues sont Looking backward (1888) de Bellamy, News from Nowhere (1890) de William Morris, Freiland (1890) de Herzka, et pour ne pas oublier les Français, Sur la pierre blanche d’Anatole France (1905). Durant la même époque paraissent des utopies d’un genre différent comme le banal Voyage en Icarie de Cabet, Erewhon (1872) de Buttler qui se rapproche de la satire par sa critique acerbe de l’Angleterre victorienne et qui sera suivi de Erewhon revisited (1901).
La première forme de la contre-utopie est théâtrale : dans Les Oiseaux, le dramaturge grec Aristophane montre deux sages athéniens qui décident de fonder avec les oiseaux une ville entre terre et ciel : ils fuient ainsi les contraintes des cités idéales. À l’aube du siècle des Lumières, Swift retourne contre elle-même les armes de l’utopie. Avec The Coming Race (1871) de Bulwer Lytton apparaît l’anti-utopie. L’État des Vril-Ya est en effet de ceux que l’on n’aimerait pas visiter et dans lequel surtout on n’aimerait pas vivre. Et tandis que les utopistes des siècles passés ont pu faire croire un instant que le progrès scientifique se traduirait par une amélioration de la condition de l’homme, les anti-utopistes en font douter. Un nom s’impose à la fin du XIXe siècle, celui de H.G. Wells. Avec des ouvrages comme The Time Machine, qui date encore de 1895, puis avec The War in the Air (1903), avec Men like Gods (1921) et bien d’autres, il fait pénétrer son lecteur dans un monde scientifique effrayant, très différent de celui de Jules Verne dans lequel l’homme domine la science et dans lequel le « méchant savant » périt. Les autres créateurs de récits contre-utopiques sont Huxley, Ray Bradbury, Ira Levin. Ce dernier, écrivain américain né en 1929, écrit dans Un bonheur insoutenable une remarquable contreutopie : l’action se déroule dans le futur, dans un monde où le bonheur est imposé aux hommes. Tout est réglé par « UniOrd », un puissant ordinateur et les êtres humains n’ont plus de choix à opérer : programmés dès leur naissance, ils sont immunisés contre les maladies, la guerre, la faim. Les personnages, réduits à de simples numéros et appartenant à la « Grande Famille », ne connaissent même plus l’initiative ou la curiosité. Régulièrement, ceux-ci reçoivent un traitement au « Médicentre » afin d’éviter de connaître le besoin ou la souffrance. Mais un personnage, Li RM35M4419 et surnommé Copeau, va entrer en rébellion contre ce monde trop parfait où le bonheur est devenu insoutenable, car imposé. Le russe Zamiatine, puis Orwell, ajoutent à la satire la dimension tragique de l’expérience et mettent en garde contre des promesses lourdes de menaces pour l’espèce humaine. De même, de nos jours, une grande partie de la littérature de science-fiction s’inscrit dans ce courant de la contre-utopie. Le chef-d’œuvre, et le modèle, de l’anti-utopie est ainsi Brave New World (1932) d’Aldous Huxley qui sera suivi en 1948 de Ape and Essence. Publié en 1932, Le Meilleur des Mondes joue sur une double intertextualité : celle de La Tempête de Shakespeare (V, 1 : « O brave New World », signifiant « O nouveau Monde admirable ») et celle de Candide de Voltaire, que le roman de Huxley cite d’ailleurs en exergue : « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles » (Voltaire, Candide). Le Meilleur des mondes décrit par Huxley se déroule en l’an 2500. Toutes les ressources de la science sont alors mises en œuvre pour assurer la devise de l’État : « Communauté, Identité, Stabilité ». La génétique permet la reproduction des citoyens dans des éprouvettes où chaque classe sociale est ainsi préconditionnée à son rôle futur. Ce roman avait été précédé en 1920 par l’ouvrage du Russe Samjatin, My qui dépeignait déjà un monde dans lequel chacun fait la même chose au même moment, c’est à dire un univers d’où la liberté individuelle est entièrement exclue. Avec l’anti-utopie, les écrivains cherchent à montrer que le problème essentiel de l’utopie n’est pas la recherche du bonheur dans une société parfaitement réglée, mais la liberté de l’homme. Or, nulle part l’absence de cette liberté n’est peut-être décrite d’une manière plus effroyable que dans Nineteen Eighty-Four que George Orwell publia en 1947. Dans ce roman, George Orwell décrit un monde totalitaire dirigé par un chef suprême, Big Brother. Les personnages sont placés sous la surveillance constante d’un « télécran » , anticipant sur les caméras de surveillance. Mais le héros, Winston Smith incarne la résistance de l’homme ordinaire, luttant de toute son énergie contre l’oppression totalitaire. Nous Autres est également un roman de contre-utopie écrit en 1920 par le Russe Evguéni Zamiatine (1884-1938) qui participe avec enthousiasme à la révolution russe mais dont il craint l’évolution vers le totalitarisme. L’action se déroule dans mille ans environ, dans une société qui a réalisé l’utopie du bonheur parfait. Toute la terre est alors « soumise au pouvoir d’un État unique » et les hommes ne sont plus que des numéros. Tous font partie d’une organisation mathématiquement parfaite, dirigée par des inquisiteurs synchronisés : ceux-ci peuvent contrôler jusqu’aux pensées des individus. Il est prévu une heure pour chaque acte de la vie humaine. Face au monde collectivisé à l’extrême qui promet à l’homme un hypothétique bonheur, les anti-utopistes vont tâcher de créer des personnages héroïques qui s’insurgent contre la conscience collective et qui restaurent le règne de l’homme libre. Ce mouvement semble particulièrement vivace dans l’Allemagne contemporaine. La lecture d’ouvrages tels que Der Stern der Ungeborenen (1946) de Franz Werfel, de Heliopolis (1949) d’Ernst Jünger, de Die Sintflut (1949/59) de Stefan Andres de Nein. Die Welt der Angeklagten (1950) de Walter Jens, de Die Kinder des Saturn (1959) de Jens Rehn ou de Der achte Tag de Hermann Gohde laisse percer l’espoir qu’il suffit qu’un seul homme soit conscient de la nécessité qu’il y a de conserver l’homme tel qu’il fut toujours pour faire échec à la civilisation scientifique nivellatrice.

2. L’UTOPIE AUJOURD’HUI

« Dans le monde contemporain où nous sommes davantage des nomades que des sédentaires, il y a un grand besoin d’utopie » souligne Jacques Attali. « Le nomade a besoin d’utopies au sens où il a besoin de savoir où il va, de savoir ce qui le fait marcher et donc de savoir ce qui lui fait supporter la marche. Peut-il voir au loin une oasis, ou est-ce seulement un mirage ? Quelle est la destination du nomade : c’est cela la définition d’utopie ». Si les utopies politiques du XIXe siècle gardent une certaine actualité, le monde d’aujourd’hui semble prouver que les utopies sont beaucoup plus réalisables qu’on ne le croit.
L’utopie est toujours perçue aujourd’hui comme un projet imaginaire d’une réalité autre mais à côté des utopies sociales, il y a lieu de souligner les utopies techniques aéronautiques, architecturales, médicales, certaines d’entre elles étant en passe de devenir réalité (vols habités dans l’espace, biotechnologie et débat sur le clonage). Dans le domaine architectural, l’utopie est très présente, de la Jérusalem céleste à la cité radieuse de Le Corbusier, en passant par les cités idéales de la Renaissance. Christian de Portzamparc, architecte contemporain, constate : « La ville idéale des utopies procédait d’une sorte d’arrêt sur image sur un moment futur rêvé. Elle oubliait, ce faisant, que la ville, comme aurait dit Bachelard, c’est du temps concentré, où s’accumulent de quatre à dix siècles passés, plus le temps actuel, lui-même en évolution constante, et ses milliers de transformations quotidiennes dans tous les domaines. Cette utopie ancienne arrêtait le temps, excluait l’aléatoire, le futur, l’inconnu ». « Mais la ville résiste » car nous avons pris la mesure du fait que s’il est un domaine où la logique occidentale d’une maîtrise du monde par la technique a échoué, c’est bien celui de la ville. La ville résiste ; son désordre est plus fort que les projections idéales et les plans rationnels. Et c’est cette résistance qui fait sa beauté. L’exemple des « réductions » du Paraguay, montre l’importance du dessin de la ville dans l’organisation du gouvernement idéal. À l’origine communautés chrétiennes fondées dès 1558 par les missionnaires jésuites dans les colonies espagnoles et portugaises, devenues « réductions » en 1607 sur le territoire des Indiens Guaranis au Paraguay, chacune de ces « réductions » constituait une ville d’environ cinq mille habitants, aux lignes régulières et symétriques, avec, en son centre, l’église, l’école, les logements des jésuites et un asile pour les veuves et les femmes seules. Les Indiens semblaient y trouver la sécurité, ils y étaient protégés du trafic d’esclaves, l’économie était agricole, les produits du travail conservés dans des magasins publics. Il n’y avait pas de propriété privée, sinon celle, viagère, d’une maison et d’un couteau. Mais cet État dans l’État suscita l’opposition des colons et, en 1767, les jésuites furent expulsés et les Guaranis massacrés. Si Voltaire et Diderot dénonçaient l’asservissement des Indiens par les jésuites, Montesquieu et Joseph de Maistre voyaient dans ces « réductions » un modèle, la réussite d’un gouvernement qui garantirait le bonheur des hommes. L’utopie reste toujours un idéal politique, à l’image des utopistes du XIXe siècle. Le point commun de toutes les utopies alors décrites est la question de la justice sociale. Leur espoir commun est de résorber le chômage grandissant et de remédier à la misère des villes et des campagnes, en particulier celle concentrée dans les usines : la misère croissante du prolétariat. Différentes tentatives de réalisations ont marqué ces utopies.
Du mouvement babouviste au socialisme utopique, les réflexions politiques utopistes cherchent la meilleure organisation possible pour lutter contre l’injustice sociale.
Ainsi l’Anglais Robert Owen (1771-1858) d’abord ouvrier dans l’industrie textile puis patron de plusieurs filatures souhaite améliorer la condition ouvrière et veut transformer la terre en paradis, en faisant appel à la seule raison de l’homme. En 1825, il part avec huit cents personnes s’installer aux États-Unis en Indiana, où il fonde « New Harmony », expérience qui ne dure que deux ans.
En France, Saint-Simon (1760-1825) fonde le Nouveau Christianisme, religion de la raison pour améliorer la condition prolétaire et le bien-être de l’espèce humaine. Ses théories sont reprises par Enfantin qui crée en 1832 à Ménilmontant une communauté modèle. Mais le Collège saint-simonien, qui prône une certaine liberté sexuelle ne dure pas très longtemps et Enfantin est condamné pour outrage à la morale.
Dans le même esprit, Charles Fourier (1772-1837) imagine le Phalanstère, coopérative de production et de consommation dont les membres sont actionnaires copropriétaires, principalement des cultivateurs. Aucun n’est salarié, tous participent aux bénéfices de la coopérative. Les enfants sont élevés en commun. Cependant, aucune des tentatives de réalisation de phalanstère n’a pu fonctionner.
«Les utopies apparaissent comme bien plus réalisables qu’on ne le croyait autrefois. Et nous nous trouvons actuellement devant une question bien autrement angoissante : comment éviter leur réalisation définitive ?... Les utopies sont réalisables. La vie marche vers les utopies. Et peut-être un siècle nouveau commence-t-il, un siècle où les intellectuels et la classe cultivée rêveront aux moyens d’éviter les utopies et de retourner à une société non utopique moins « parfaite » et plus libre ». Cette phrase du philosophe russe Nicolas Bergaïeff est citée par Aldous Huxley en épigraphe du Meilleur des mondes. On l’a vu, les utopies du XXe siècle décrivent surtout ses effets menaçants pour l’espèce humaine et contraignants pour l’individu. L’utopiste moderne pose l’incompatibilité fondamentale du bonheur collectif et de la liberté individuelle. Il laisse penser que la maîtrise du destin et la création d’un univers dans lequel l’homme serait heureux et libre ne sont qu’une illusion, un idéal vain, alors même que l’homme accroît son pouvoir sur la nature. L’utopie réalisée risque ainsi d’aboutir à l’inverse de ce à quoi elle prétend : au lieu de l’abolition des injustices sociales, l’asservissement en masse à la machine de l’État ; au lieu de l’établissement d’un sens politique véritable, dont le seul souci serait le bien public, l’avènement du pouvoir absolu dans sa forme extrême du totalitarisme, où l’individu n’a d’autre réalité que sa sujétion totale à l’État… Mais il faut bien distinguer l’utopie et l’idéal, précise Jean-François Revel. « Il est évident qu’il n’y a pas de pensée politique sans un projet, sans un idéal, sans objectif. Mais l’utopie, c’est la construction a priori, antérieurement à toute application à la réalité, d’un modèle complètement achevé, et appliqué dans ses moindres détails, d’une société parfaite. Toutes les utopies que nous connaissons, chez Platon, Campanella, Fourier, construisent une société totalitaire dès l’élaboration du modèle intellectuel ». Christian Godin, professeur de philosophie, auteur de La fin de l’humanité (2003) reprend une distinction proche : « Il faut distinguer, jusqu’à les opposer, l’utopie des faits et l’utopie des valeurs. La première réduit l’existence multiple, complexe et contradictoire des hommes à un programme ; elle est de nature indéniablement totalitaire et doit, par conséquent, être rejetée sans détour. La seconde, en revanche, maintient comme horizon des idéaux qui, à cause de leur universalité même, n’impliquent en tant que tels aucune prescription particulière : la paix, la liberté et la justice pour la terre entière, pour l’humanité entière sont ces idéaux capables de donner à la mondialisation un sens autre qu’économique ».
Mais Pierre Lévy, philosophe, auteur de La Cyberculture, est résolument optimiste : « Pourquoi ne pas imaginer le meilleur ? On n’a aucune chance d’arriver au meilleur si on ne l’a pas d’abord imaginé. D’ailleurs, c’est ce que nous faisons. Il y a d’une part un progrès moral de l’humanité et cela est une conséquence des utopies que nous avons imaginées en amont. Tout ce qu’on a obtenu (la fin de l’esclavage, la démocratie, la libération de la femme...) a d’abord été imaginé par des utopistes, à une époque où personne n’y croyait. Tout est possible mais rien n’est garanti. À nous de faire exploser la diversité plutôt que de suivre le troupeau ». Ainsi l’informatique est vectrice de nouvelles utopies. Pour Pierre Lévy, « la grande utopie, l’utopie par excellence : c’est l’unité de l’humanité. C’est l’humanité qui se rencontre elle-même et qui arrête de se faire la guerre. C’est la fin des frontières. Or, cette utopie est désormais à notre portée, elle est à portée des mains, c’est-à-dire à portée d’ordinateur ». Pour Nicolas Bourriaud, écrivain, « toute proposition utopique a vocation à se réaliser ; elle se révèle, autrement dit, inséparable de la certitude qu’il est possible de transformer le monde, et parfois l’être humain ».
De même, pour Jacques Attali, « même si les utopies sont aujourd’hui discréditées par l’usage qu’on en a fait au XXe siècle, l’utopie demeure toujours comme rêve d’une société idéale. Et heureusement, car c’est le moteur de l’action ».

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