Comment l'Etat forge la nation L'"Espagne" du xvie au début du xixe siècle





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Comment l'Etat forge la nation
L'"Espagne" du XVIe au début du XIXe siècle


Comme toute entité nationale, l'Espagne n'est pas une donnée éternelle mais une représentation politique identitaire progressivement construite, de tout temps concurrente à d'autres dans l'esprit même de ses porteurs1. On peut résumer l'histoire de son édification en quatre moments. Tout d'abord, le mot "Espagne" devient vers le XIe siècle une expression géographique qui désigne communément et dote de certains traits spécifiques les pays et les peuples de la péninsule ibérique, aux yeux des étrangers d'abord, mais aussi, dans certains contextes, aux yeux de ses propres habitants. Cette représentation s'appuie elle-même sur une histoire qui remonte à la tradition géographique et politique grecque, romaine et wisigothique2. Dans une deuxième étape, entre la fin du XVe et la fin du XVIIIe siècle, au sein d'un édifice politique qui la déborde de tous côtés3, se dégage très progressivement une entité politique, culturelle et sociale, correspondant aux frontières de l'Espagne actuelle. Elle hérite certains traits de la construction antérieure et cette dernière aide à sa cristallisation, mais elle ne lui correspond ni quant à son contenu, ni quant à ses limites. Dans un troisième moment, entre mai 1808 et les premiers mois de 1810, cet ensemble prend brutalement corps, se constituant comme entité politique souveraine. En revendiquant l'exclusivité de la fidélité politique de ses membres, face à toute autre entité, communauté ou personne, elle se définit à proprement parler comme nation4. L'invasion française et la captivité du roi seront les catalyseurs de cette cristallisation5, qui s'effectue dans des conditions qui hypothèquent son avenir. Les limites de l'entité territoriale ainsi définie correspondent, elles, très exactement à celles de l'entité politique, culturelle et sociale modelée au cours de l'étape précédente6. La quatrième étape est celle de la perpétuation. La représentation identitaire qui a pris corps ne peut se maintenir que si elle est dotée d'un contenu fort et positif, valorisant pour ses participants. Sa survie, par transmission aux générations postérieures, exige un formidable effort de propagande et d'éducation, ainsi que des expériences collectives marquantes qui modèlent une vision du monde7. La faiblesse, unanimement reconnue, du nationalisme espagnol des deux derniers siècles découle en grande partie d'un échec dans ces domaines8.

Nous approfondirons ici l'action de la monarchie au cours de la seconde étape, en partant du principe, reconnu par l'historiographie, qu'elle a joué au cours de celle-ci un rôle essentiel: il est acquis en effet que le concept politique d'Espagne a été imposé au XIXe siècle par et au service d'un Etat qui se posait non sans raisons en héritier de la monarchie du XVIIIe siècle9. Nous croyons cependant que des aspects capitaux de son action ont été insuffisamment mis en lumière.

Le début de notre étude coïncide avec l'unification des Couronnes de Castille et d'Aragon sur une seule tête10, événement capital car il rassemble sous une même souveraineté les territoires dont une partie sera plus tard politiquement définie comme l'Espagne. Ainsi se trouvait remplie une condition sine qua non - notre texte tendra à montrer à quel point elle fut indispensable sans être suffisante - pour la naissance de celle-ci. Elle se termine à la veille de la crise catalytique dont nous parlions ci-dessus.

L'action publique politique légitime n'est pas monopolisée, dans les monarchies d'Ancien Régime en général et dans la Monarchie hispanique en particulier, par un Etat unique. Elle est répartie entre des ensembles institutionnels autocéphales11: l'Eglise, le Royaume - nous reviendrons sur cette notion, fondamentale pour la question dont nous traitons -, le souverain. Il faut y ajouter la famille, qui domine la sphère privée mais qui a des implications dans la sphère publique; d'aucuns mentionnent aussi la communauté d'habitants (la ville-cité) et/ou la seigneurie. Ces institutions sont en concurrence les unes avec les autres pour établir leur prééminence dans la sphère publique. La représentation du territoire politique qu'elles offrent est en conséquence particulière à chacune. Ce que nous appelons l'Espagne n'est qu'une représentation parmi d'autres, inventée ou évoquée à certains moments par les représentants de l'une ou l'autre instance de pouvoir, dans des circonstances déterminées et dotée d'un contenu variable selon les contextes. Nous montrerons comment, progressivement, en prenant le dessus sur les autres, le souverain a imposé sa propre vision du territoire; mais aussi comment ce faisant il a modifié les conditions d'exercice de son autorité et, par voie de conséquence, les limites et l'organisation de celle-ci, dégageant lentement ce faisant au sein de l'ensemble territorial sur lequel il exerçait sa souveraineté le sous-ensemble qui constitue aujourd'hui en Etat indépendant reconnu comme tel par la communauté internationale, phénomène qui n'arriva à terme que dans le courant du XIXe siècle.

Nous examinerons dans un premier temps l'image que le souverain avait de ce territoire, et de son évolution, à travers les titres qu'il se donnait et qu'on lui donnait, et l'organisation que lui-même donnait à son administration. Nous mesurerons ensuite les répercussions de cette action politique en dehors des domaines politiques et administratifs, à la lumière de travaux récents.
I. Le politique et l'administratif. Titres du souverain et organigrammes institutionnels.

a) Les titres du souverain.

La question ici est de savoir quand et comment on est passé d'une titulature agrégative, qui aligne l'un après l'autre le nom de tous les royaumes sur lesquels le souverain exerce son pouvoir, à une titulature unique, synthétique, sous l'étiquette "Espagne". La réponse est différente selon qu'il s'agit de politique extérieure ou de politique intérieure.

1) Pour le monde, très vite l'Espagne. La politique étrangère est l'affaire des rois, non - sauf exception -des royaumes, et encore moins des peuples. Elle est un jeu entre souverains. Or, selon un mot célèbre et très juste, lorsque le Grand Turc fait la guerre à Philippe II, il ne s'inquiète pas de savoir si c'est contre le roi de Castille, le duc de Milan ou le roi de Naples qu'il se bat. Autrement dit, un regard extérieur gomme les subtilités internes de l'organisation d'une entité politique, pour la simple raison et dans la stricte mesure où elles n'ont pas d'incidences perceptibles pour l'observateur sur la politique extérieure, qui seule lui importe. La constellation des royaumes espagnols, dès qu'elle passe sous la responsabilité d'un même souverain, acquiert d'autant plus vite un statut international sous la dénomination collective d'"Espagne" que son centre de gravité se situe sur des territoires couverts par l'expression géographique du même nom, très anciennement définie et installée.

Un rapide examen des recueils de textes diplomatiques publiés pour l'époque des rois catholiques et le XVIe siècle12, pour le XVII et le XVIIIe siècle13, montre dès la fin du XVe siècle la recherche d'une expression commode pour désigner l'ensemble politique qui vient alors de se constituer. Le mot "Espagne" apparaît dans de rares textes à caractère semi-officiels ou privés sous la plume de souverains ou de membres de la famille royale. La pratique courante de la correspondance diplomatique et des traités internationaux consiste plutôt à recourir à une titulature cumulative simplifiée.

Sous Charles V, l'Espagne (au sens géographique) n'est plus qu'un fragment d'empire, et non le centre d'un ensemble dont les domaines italiens pouvaient encore passer, à la mort d'Isabelle, pour une annexe. L'empereur y séjourne cependant beaucoup et la Castille, son cœur, devient le principal appui financier de la Monarchie14. La conscience d'une monarchie espagnole qui forme un ensemble distinct au sein de cet univers politique ne se perd pas, mais passe au second plan.

Le retour sous Philippe II à une monarchie incontestablement centrée sur la péninsule ibérique, mais qu'elle déborde de toute part, s'accompagne d'une simplification supplémentaire, y compris dans des documents officiels. Entre étrangers, d'abord, où, en concurrence avec la désignation de "roi catholique", dès le début du XVIIe siècle s'impose le terme "roi d'Espagne": l'expression va de soi pour la diplomatie de Louis XIV et de Louis XV. Dans les traités internationaux où le souverain est partie, ensuite, donc avec son aval, au moins depuis les années 1630. Roi catholique, roi des Espagne, roi d'Espagne semblent presque équivalents. La titulature officielle en chaîne est absente.

On relève cependant de la part de la monarchie espagnole, du XVIIe siècle jusqu'en 1808, un usage différentiel complexe de la titulature en chaîne simplifiée et du titre unique, selon que le texte a valeur purement internationale (traité - titre unique) ou aussi valeur interne (pouvoirs aux négociateurs ou instruments d'application - titulature en chaîne). Les pouvoirs, les conventions d'application, instruments qui pourront être allégués devant des tribunaux espagnols, restent fidèles à la titulature cumulative. Le traité de Versailles de 1783 est de ce point de vue particulièrement éloquent. Les préliminaires, document peu formel, ne s'embarrassent pas de nuances et reflètent la pratique courante des chancelleries: "Le roi d'Espagne...". Le traité lui-même parle du "roi d'Espagne et des Indes": nous voyons pointer là une distinction dont nous verrons l'importance. La ratification reprend la titulature cumulative15. Elle ne s'adresse pas seulement aux puissances étrangères, mais aussi aux sujets: Charles III ne peut affirmer devant eux qu'il entretient avec tous les territoires le même type de rapport ou pis encore des rapport identiques avec un territoire indifférencié: ce serait, en premier lieu, mentir; il n'est pas sûr, en second lieu, que le roi souhaiterait sans réserve qu'il en fut ainsi, car sa force en tant que monarque repose sur la diversité des rapports qu'il entretient chacun des éléments de la Monarchie. La Couronne est unique, les royaumes multiples. La diplomatie ne connaît que la Couronne. Les sujets le royaume, chacun le sien.

2) Au XIXe siècle: l'Espagne, enfin, pour les Espagnols.

A usage interne, la titulature en chaîne est donc de rigueur. Entendons-nous, elle n'apparaît que dans les formes les plus solennelles, telles les "provisions" royales16. Les cédules royales mentionnent simplement "El rey" en tête de document; d'autres types diplomatiques moins encore17. Mais lorsque la solennité de la forme demande de nommer le roi, c'est la titulature en chaîne qui est utilisée. Et cela jusqu'au début du XIXe siècle au moins. Ainsi s'ouvre encore la Novísima Recopilación encore en 180518. Ce n'est pas pur archaïsme. Une telle formulation exprime la constitution de la Monarchie et, à ce titre, garantit la légitimité de l'ordre donné: le roi est lié à chacun des royaumes, et à l'intérieur de chacun à chacune des familles qui comptent, par un pacte particulier, par une relation personnelle qui lui en garantit la fidélité. Ce n'est pas là l'expression d'une quelconque fatalité, mais le résultat d'une politique voulue et réfléchie qui, à partir de la fin du XVe siècle, a orienté les territoires espagnols sujets de Ferdinand et d'Isabelle vers la constitution sous l'égide de la monarchie d'oligarchies locales puissantes qui garantissent au souverain la gouvernabilité du territoire en échange de son appui social, politique et économique pour assurer la perpétuation de ce groupe au pouvoir19.

Ce pacte, de moins en moins adapté à l'état de la société, vint à terme dans les premières années du XIXe siècle. Sa fin ouvrait en principe la voie à une autre conception de la monarchie. La série des textes constitutionnels, dont la valeur probatoire est évidente, puisqu'ils posent définition au plus haut niveau, balise assez fermement une évolution. La titulature en chaîne disparaît rapidement. Son esprit subsiste cependant dans le pluriel employé très longtemps pour désigner le territoire: les Espagnes. Il fut extrêmement difficile d'accepter politiquement le principe d'une Espagne politiquement définie comme un seul territoire uniforme, même de la part de personnes qui dirigeaient un Etat censé porter cet idéal. D'autre part, une lecture même sommaire montre que le concept d'Espagne à usage interne naît par opposition à l'Amérique, au sein même de la Monarchie, et non en référence à des puissances extérieures20. Le binôme Espagnes / Amérique, que nous avons vu pointer dans les documents diplomatiques de la fin du XVIIIe siècle et dont nous verrons qu'il s'impose vers cette date comme un élément structurant fort de l'organisation administrative de la Monarchie, est systématiquement utilisé au début du XIXe à usage interne par les textes constitutionnels. L'Amérique façonne ainsi l'Espagne et, par sa seule présence, nie son caractère absolu, autocéphale: si l'Espagne et l'Amérique figurent toutes deux dans un même ensemble, c'est qu'un principe supérieur les unit. Il faut attendre que les indépendances américaines liquident l'Empire pour que le(s) Espagne(s) émerge(nt) seule(s), comme autoréférence politique absolue. La constitution de 1837, qui le première procède de cette façon, fait immédiatement suite à l'expulsion des députés cubains des Cortes en 1836. Pour la première fois, la pluralité des régimes internes consubstantielle à l'Ancien Régime est niée: Cuba ne peut être l'Espagne et conserver un régime de droit particulier qui autorise entre autres choses l'esclavage. Elle peut, elle doit rester dans l'ensemble politique espagnol, auquel elle fournit l'essentiel des recettes fiscales; mais dans une position subordonnée, à la marge, clandestine21. Il faut cependant attendre 1876 pour que l'Espagne au singulier apparaisse: "Alphonse XII, par la grâce de Dieu roi constitutionnel de l'Espagne" (préambule); "Le roi légitime de l'Espagne..." (art. 59); "La succession au trône de l'Espagne..." (art. 60) 22.

b) Les définitions implicites de l'organisation institutionnelle

Nous nous sommes jusqu'ici intéressé aux dénominations explicites, réfléchies, à usage public. Les institutions aussi nomment, des bureaux, des ministères, des Conseils... Et cette manière de désigner, à usage interne, n'est pas moins parlante que la titulature officielle des souverains. Des institutions existent, sont supprimées, créées et réformées. Elles dessinent, par leur seule conformation, l'image que leurs créateurs se faisaient de leur système de gouvernement. Entre autres, son image territoriale.

1) Les institutions représentatives du royaume

La monarchie espagnole est un agrégat de royaumes. C'est une réalité qu'il est fondamental de ne pas perdre de vue. Les modernistes imparfaitement, les médiévistes beaucoup plus complètement23, les contemporanéistes pas du tout24, ont pris conscience récemment que certains des royaumes d'Europe occidentale, au premier chef la France et l'Angleterre, mais aussi le Portugal, la Castille, les royaumes d'Aragon, avaient acquis très tôt une forte consistance dans l'esprit de leurs habitants - de leurs élites d'abord, mais aussi des populations ordinaires. Il ne s'agit pas d'un esprit pré-national, qui annoncerait sous des formes indécises les nationalismes du XIXe siècle. Il s'agit d'une conscience claire de former une seule entité, dotée de ses lois propres, de ses coutumes et d'une ferme volonté de vivre ensemble, assimilable en tout à la conscience nationale soi-disant création de la Révolution française, à la seule différence - elle est de taille - que le détenteur de la souveraineté n'est pas l'émanation directe et immédiate du royaume, mais un arbitre extérieur, choisi par lui et entretenant avec lui des relations pactistes25. En d'autres termes, ce n'est pas le roi qui fait le royaume, c'est le royaume qui fait le roi. Un royaume a une capacité de résilience proprement phénoménale. Charles Quint en fit l'expérience avec la France après Pavie, les Autrichiens et leurs alliés en 1710 lorsque le royaume de Castille se lança à corps perdu au secours de Philippe V que l'écrasante défaite de Saragosse laissait sans ressources militaires, lorsque le royaume de France, galvanisé par le dramatique appel de Louis XIV, trouva en lui-même les ressources pour contrer la stratégie de Malbourough par une défense obstinée et têtue dont la bataille de Malplaquet est le symbole. L'union de plusieurs royaumes sous le même souverain ne signifie en aucune façon l'union des royaumes, qui restent indépendants, conservent leurs institutions, leurs lois et surtout la conscience de constituer des entités séparées, susceptibles à tout instant de rompre la vie commune avec les autres royaumes placés sous la même souveraineté26. Le Portugal27 et la Catalogne28, à l'intérieur de la Monarchie ibérique, en sont de clairs exemples. Nous verrons que les Etats américains, au début du XIXe siècle, constituent, mutatis mutandis, des cas semblables.

La fusion de deux royaumes, la formation d'un royaume, sont des processus très lents, dont les indices sont difficiles à percevoir dans l'Etat actuel de nos connaissances, en dehors des crises menaçant rupture qui permettent de mesurer la cohésion interne de l'entité en question. Un élément clef réside dans le mode d'organisation des relations entre les élites locales et la monarchie29. L'un des apports essentiels de l'historiographie récente sur le monde ibérique réside précisément dans la mise en relief de ce trait. Un royaume se caractérise par le fait que l'ensemble des ses élites accède aux ressources dont dispose le souverain au sein d'un marché unique. Ce phénomène ne suffit pas à constituer le royaume, mais il est un indice fort de son existence et, nous en sommes maintenant sûr, un instrument essentiel de sa création. En conséquence, l'existence d'assemblées territoriales dotés de suffisamment de pouvoir pour médiatiser les relations avec le souverain de l'ensemble des élites politiques d'un territoire doit être examinée avec attention comme le signe de l'existence d'un royaume; de même l'existence d'un vice-roi ou d'un gouverneur. Examiné avec attention, car leur seule existence ne suffit pas à garantir la fonction agglutinante que nous leur attribuons. Il faut encore qu'ils constituent un relais sinon monopolistique, du moins assez fort pour contribuer de façon décisive et autonome à l'organisation locale des relations avec le souverain.

[Colocar aquí el mapa de los reinos, cortes y juntas]

Examiner la question dans l'ensemble de la monarchie espagnole, serait évidemment important pour notre propos, surtout en prenant en compte le phénomène de l'exclusive qui réserve l'accès aux postes ecclésiastiques et à nombre de fonctions publiques aux naturels de l'endroit et que les contemporains considéraient comme un des critères de l'existence d'un royaume. Cela dépasserait cependant le cadre qui nous est ici imparti, d'autant que la littérature sur la question laisse encore dans l'ombre des pans très importants du tableau d'ensemble qu'il nous faudrait dresser30. Nous nous limiterons donc au cas du territoire actuel de l'Espagne, en fin de compte central dans notre étude. A la fin du XVIIe siècle, la situation y apparaît complexe. Il est facile de constater que six territoires sont dotés d'assemblées explicitement reconnues comme représentatives d'un royaume: Castille, Aragon, Catalogne, Valence, Baléares31, Navarre. Dans tous ces cas, nous savons que ces assemblées ont joué, au moins jusqu'au milieu du XVIIe siècle, un rôle d'intermédiation important (Castille) ou très important (tous les autres territoires) entre le souverain et les élites politiques locales, notamment en interdisant au souverain en dehors de la Castille certaines formes d'action militaires, judiciaires et fiscales dont l'usage a prouvé dans ce dernier royaume qu'elles étaient un véhicule capital de l'accès des élites locales aux ressources de la monarchie. Une exception doit être faite pour la Navarre où les Cortes, en dépit de leur rôle dans la vie du royaume32, n'ont pas décisivement médiatisé les relations entre le souverain et les notables locaux33. Nous constatons en outre l'existence d'assemblées territoriales sur des parcelles du royaume de Castille. Nous savons qu'elles assument un rôle inégal, mais important ou très important selon les lieux, dans l'organisation des pouvoirs locaux. Cependant, nous savons également qu'elles n'ont jamais empêché l'établissement de relations directes entre les élites locales et la monarchie. Nous sommes même en condition d'affirmer qu'exception faite de la Galice34, il s'agit des régions où cette relation a été la plus intense de toute la Monarchie. Nous conclurons donc que ces "Députations" et autres "Juntes générales", si elles constituent des indices de fragilité dans les tissu du royaume de Castille, si elles marquent des lignes potentielles de rupture, qu'en l'occurrence les guerres carlistes et les mouvements autonomistes du XXe siècle se chargeront de réactiver, ne suffissent pas, à la différence des Cortes et assimilées, à caractériser politiquement les régions qui en dépendent comme des royaumes à part.

En ce sens, la décision de Philippe V de les conserver lors de la suppression des assemblées représentatives de la Couronne d'Aragon s'explique non seulement par le fait que ces régions lui étaient resté fidèles, mais encore parce qu'elles ne gênaient guère l'émergence du royaume unique dont il avait certainement l'idée. En revanche, la création de Cortes communes, représentatives de la partie européenne de ses royaumes - notons l'exclusion de l'Amérique, preuve s'il en était besoin de son extranéité en dépit de son inclusion théorique dans la Couronne de Castille - est un évènement capital dans l'élaboration de la représentation politique de l'Espagne: villes d'Aragon d'abord (Tarazona, Jaca, Borja en 1708; Calatayud, Fraga, Saragosse en 1709; royaume de Valence ensuite (Valence et Peñiscola en 1709); Majorque (Palma de Majorque en 1722); la Catalogne enfin, tardivement mais massivement (Barcelone, Tarragone, Gérone, Lérida, Tortose et Cervera en 1722)35. Elle marque symboliquement l'unité de l'Espagne, considérée comme une seule entité politique face au souverain. Etant donné la conception classique des Cortes comme représentation d'un royaume, le symbole est très fort. Du point de vue pratique, et étant donné l'affaissement institutionnel de ces institutions dans la seconde moitié du XVIIe siècle et, nous y reviendrons, l'état de dissolution des réseaux politiques qui leur sont liés, la portée en est plus faible.

b) Les Conseils

Hormis le Conseil d'Etat, le Conseil de l'Inquisition36 et de celui de la Croisade37, tous les Conseils de la Monarchie sont des Conseils territoriaux, spécifiquement chargés de l'administration d'un royaume38. Ils sont, du point de vue du roi, ce que les Cortes sont du point de vue des royaumes: la représentation de ceux-ci auprès de la Monarchie, ou de la Monarchie auprès de ceux-là, il est difficile de se prononcer. Représentation à tous les sens du terme: les conseillers, qui doivent être au moins en partie, naturels du territoire concerné39, défendent auprès du monarque les intérêts locaux, dont ils font remonter les observations; leur organigramme, par ailleurs, rend compte des limites et des divisions du/des royaumes qu'ils concernent40. Ici aussi, la recomposition à l'époque de Philippe V est très forte. Le Conseil des Flandres est supprimé en 170241 et ses papiers transférés au Conseil d'Etat: dès cette époque, le pays est de fait exclu de la Monarchie. Le Conseil d'Aragon est supprimé le 15 juillet 1707, et sa juridiction transférée au Conseil de Castille. Ce qui est moins connu, c'est que ses attributions en ce qui concerne la Sardaigne et les Baléares le sont au Conseil d'Italie42, qui les exerce jusqu'au traité d'Utrecht (1713) pour la première, jusqu'à sa suppression en 1717 pour les secondes. Autrement dit, les limites politiques de l'Espagne ne sont pas fixées à l'est au début du XVIIIe siècle: la Sardaigne fait partie de l'Espagne43, le statut des Baléares est ambigu. Il faut pour trancher, le coup de hache des traités d'Utrecht, et surtout le traité de Madrid de 1721, qui met fin à la tentative de reconquête de la Sardaigne et de la Sicile menée depuis 1717 par Philippe V. Ce sont la guerre et la diplomatie qui allègent également la Monarchie de l'Italie: la perte de Milan (1706) et de Naples (1707) amène une amputation drastique des attributions du Conseil d'Italie, qui explique pour une grande part l'attribution qui lui est faite des Baléares et de la Sardaigne. La suppression du Conseil en 1717, des motifs de laquelle nous sommes personnellement incapables de rendre compte, aboutit à faire coïncider l'aire d'action du Conseil de Castille, et avec lui de la Chambre de Castille, avec ce que nous appelons l'Espagne.

Nous constatons cependant que les sutures restent visibles. Au sein de la Chambre de Castille, émanation du Conseil chargé des affaire de grâce et de justice, on distingue jusqu'en 1814 un secrétariat spécial pour la Couronne d'Aragon, qui récupère une partie des archives du Conseil d'Aragon pour faciliter sa tâche44. Lors de la suppression de ce secrétariat, en 1814, on verra apparaître, au sein du Secrétariat de grâce et justice de la Chambre un bureau spécialisé dans les affaires la concernant45. La survie d'un organisme spécialisé est ici rendue nécessaire par le maintien de procédures particulières en matière de patronage ecclésiastique.

Il n'en reste pas moins qu'une révolution s'est produite: les conseils sont désormais répartis en deux blocs territoriaux: les Indes d'un côté, la "péninsule et les îles adjacentes" de l'autre. Une radicale simplification a eu lieu, qui gomme les frontières entre les royaumes péninsulaires. Seuls les deux conseils qui administrent une juridiction de nature ecclésiastique, ceux de l'Inquisition et de la Croisade, conservent une compétence à cheval sur les deux ensembles. On remarque que ces deux organismes étaient précisément les seuls, au XVIIe siècle, à transcender les frontières des royaumes, dont l'Eglise, organisme universel par essence, n'avait pas à connaître. Nous constatons ici, au point où les deux systèmes s'articulent, l'influence du modèle universaliste ecclésiastique sur l'homogénéisation territoriale du système politique.

c) Les secrétariat d'Etat (secretarias del despacho)

Les secrétaires d'Etat assistent le roi dans la prise de décision. Ce sont des techniciens, serviteurs personnels du souverain, ne relevant que de lui, simples reflets de sa volonté, indépendants du royaume, beaucoup plus proches des secrétaires d'Etat américains d'aujourd'hui que des nos ministres actuels, avec lesquels c'est commettre un profond contre-sens que de les confondre. Il s'agit par ailleurs d'une institution nouvellement créée dans les premières années du XVIIIe siècle, donc en grande partie indépendante des structures antérieures. La répartition des tâches entre eux a donc des chances de nous éclairer sur la manière dont le souverain percevait effectivement l'espace sur lequel s'exerçait sa souveraineté, indépendamment des pesanteurs de l'héritage.

Du 11 juillet 1705, date de la première division du secrétariat du Conseil de Cabinet46, au 30 novembre 1714, les affaires sont partagées entre deux secrétaires: Guerre et Finance d'un côté; "Tout le reste" (sic) de l'autre47. La charge croissante de travail des secrétariats, sur lesquels le souverain s'appuie de plus en plus en raison inverse de la baisse d'influence des Conseils, amène à en augmenter le nombre. Du 30 novembre 1714 au 28 avril 1715, date de la suppression du Conseil, ils sont cinq: Affaires d'Etat; Affaires ecclésiastiques et justice; Guerre; Indes et marine; Finances48. Ils sont à cette date maintenus, désormais comme organismes indépendants, ne préparant plus le travail d'un Conseil, mais du roi, directement49.

Du 28 avril 1715 au 2 avril 1717, le secrétariat des Indes est supprimé et ses attributions réparties entre les quatre autres: Affaires d'Etat et affaires étrangères; Affaires ecclésiastiques, justice, juridiction des Conseils et tribunaux; Guerre et marine d'Espagne et des Indes; Finances50. Le 2 avril 1717, Alberoni introduit une nouvelle organisation, en trois départements: Etat et affaires étrangères; Guerre et marine; Justice, gouvernement politique et finances51. En décembre 1720 et pour quelques semaines, les Finances sont rétablies comme département de plein droit52. Les décrets de fondation précisent dans tous les cas que les affaires des Indes et d'Espagne sont traitées conjointement au sein du même département.

Du 18 janvier 1721 au 8 juillet 1787, cinq secrétaires d'Etat se partagent les départements: Affaires d'Etat, Guerre, Marine et Indes, Justice et gouvernement ecclésiastique de l'Espagne et des Indes, Finances. Les Indes sont à nouveau traitées à part de l'Espagne53. La réforme du 8 juillet 1787, en vigueur jusqu'au 24 avril 1790 crée deux départements spécifiques pour les Indes: le Secrétariat d'Etat de grâce et de justice des Indes et le Secrétariat d'Etat à la guerre, aux finances et au commerce des Indes54. Le 25 avril 1792, retour en arrière. Les départements spécialisés dans les affaires américaines disparaissent. Les départements correspondants pour l'Espagne se chargent de leurs attributions, Guerre et Marine sans modification de leur organigramme, Grâce et justice d'un côté, Finances de l'autre, en créant en leur sein une section spéciale pour l'Amérique55.

L'organisation du 6 avril 1812, qui restera en vigueur jusqu'au 19 juillet 1814, est fondée sur la constitution de Cadiz. Elle introduit pour la première fois la notion de ministre, au sens actuel du terme, responsable devant les Cortes des mesures anticonstitutionnelles qu'il contresignerait. Elle porte à sept le nombre des secrétariats d'Etat: Affaires d'Etat, Grâce et justice, Finances, Administration de la Péninsule, Administration de l'Outre-mer, Guerre, Marine56.

Le 19 juillet 1814, Ferdinand VII, la constitution abolie, revient à une organisation proche de celle d'Ancien Régime, en six départements: Premier secrétariat, Grâce et justice; Guerre; Finances; Marine; Indes57. Moins d'un an après, il supprime de département des Indes et intègre ses attributions aux cinq autres, chacun en fonction de sa spécialisation. Cette organisation subsistera jusqu'en 1832, sauf pendant le Trienio liberal (1720-1723) qui verra le rétablissement de la Constitution de 1812. Le 5 novembre 1832 s'ajoute à la liste un département du Développement général du royaume58, organisation qui perdurera jusqu'en 1836, date où l'on rétablira celle de 1812.

Nous aurions pu développer le panorama que nous avons dressé, analyser d'autres institutions. Nos conclusions en auraient été renforcées et toujours nous aurions retrouvé le même schéma59. Il est facile de constater, sous ces apparentes hésitations, une ligne directrice identique à ce que nous avons constaté à propos des conseils. Nous la résumerons en trois facteurs:

1° La tendance lourde est au traitement thématique des affaires dans un cadre géographique homogène, transcendant les frontières des anciens royaumes. Son succès est le produit immédiat de la croissance, au sein du système politique global de la Monarchie, de la sphère d'action du roi, ce que nous avons coutume d'étiqueter sous le nom d'"absolutisme". Il n'est pas besoin pour en rendre compte de postuler une quelconque révolution conceptuelle: la juridiction royale, dans ce qu'elle a de plus essentiel, la défense des royaumes, a toujours transcendé les frontières de ceux-ci - au cas où il en a plusieurs - lorsque de besoin60. Nous restons dans un cadre d'Ancien Régime. C'est dans ce cadre que l'un des acteurs du jeu politique bouscule ses partenaires et génère un espace politique nouveau.

2° Comme dans le cas des conseils, cette généralisation des territoires de compétence fait surgir avec force une frontière interne à la monarchie, irréductible celle-ci, dont l'avenir révélera l'énorme potentiel de fracture: l'opposition entre la péninsule et l'outre-mer, qui forment désormais deux blocs, dont l'un, à partir de 1721, commence à recevoir, avec hésitations encore et non sans repentirs, le nom d'"Espagne". Le fait que dans le cas des secrétariat d'Etat la monarchie ait essayé de surmonter cette dichotomie, et ait échoué61, marque que sa nature est différente de celle des anciennes frontières des royaumes.

3° A la lumière du point précédent, nous constatons que cette simplification n'est en fait que la fusion politique de deux "royaumes", Aragon et Castille, déjà rapprochés par bien des traits, vraisemblablement du fait d'une certaine communion autour d'une vieille autoreprésentation espagnole, mais aussi par la possession d'une langue unique de communication avec le monarque et la polarisation progressive d'un espace culturel sans doute, artistique en tous cas, autour d'une centre unique, en l'occurrence Madrid; rapprochés aussi par la distance: il s'agit en fait d'un cercle d'un peu moins de 500 km de rayon autour de la capitale. Que serait-il arrivé si les traités d'Utrecht n'avaient pas délesté la Monarchie de ses possessions italiennes et "flamandes"? Une telle polarisation aurait-elle pu se produire? Nous ne sommes pas en mesure de faire varier les "conditions de l'expérience" pour le vérifier. La force de la frontière "américaine" en tout cas est ne laisse aucun doute sur le rôle capital du facteur spatial. Il nous reste à explorer comment celui-ci s'articule avec le politique.

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