Les Principes d’an-archie pure et appliquée, Paul Valéry





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Les Principes d’an-archie pure et appliquée, Paul Valéry
Entouré d’une mère italienne et d’un père corse, Paul Valéry grandit dans un milieu relativement simple et fait son collège à Sète, sa ville natale, où ses ambitions scientifiques le quittent rapidement. Renonçant à préparer l’Ecole Navale, il commence dès l’adolescence à se concentrer sur les lettres, et cette passion ne le quitte pas lorsqu’il entre au lycée de Montpellier. Les études secondaires constituent un moment essentiel dans la découverte de la littérature : c’est l’époque des lectures enthousiastes de Hugo, Baudelaire et de Verlaine, et c’est aussi durant ces années que s’affirment ses goûts pour la peinture et l’architecture.

Ses premières créations sont d’ailleurs contemporaines de ces découvertes. Son premier poème est aussi publié en 1889. C’est cette même année qu’il entre à la faculté de droit de Montpellier, et c’est à cette époque qu’il découvre les œuvres de Flaubert, de Mallarmé et de Huysmans. Poursuivant son travail de création, il fait en 1890 deux rencontres décisives : d’abord celle de Paul Louÿs, avec qui il nourrira il longue amitié ; ensuite, celle d’André Gide, qui l’encourage vivement à poursuivre la conquête d’un style.

Mais la rencontre la plus marquante, et tellement espérée, c’est celle de Stéphane Mallarmé, en 1891. Déjà fortement marqué par ses lectures symbolistes, Paul Valéry voit dans l’œuvre de Mallarmé l’affirmation la plus parfaite de ce que peut la poésie, et c’est à ce maître qu’il se réfèrera sans cesse chaque fois qu’il s’interrogera sur le style à atteindre. Cette admiration est même en partie inhibante. En effet, alors qu’il publie depuis plusieurs années ses poèmes dans des revues, P. Valéry désespère très vite de pouvoir jamais atteindre une telle perfection. De surcroît, cette période de doutes s’accompagne d’une déception amoureuse avec Mme de Rovira, qu’il ne parvient pas à séduire.

Affaibli par ces épreuves, il trouve cependant la force de s’ouvrir à une inspiration nouvelle et foudroyante. Si Pascal a eu sa « nuit de feu », Paul Valéry connaît en 1892 sa Nuit de Gênes », nuit durant laquelle il pense avoir aperçu « l’Esprit. » Ce qui lui apparaît, c’est l’absolu d’une force mystique qui, bien qu’il refuse de la personnifier et de la nommer Dieu, revêt tous les aspects de la divinité : beauté, grandeur, perfection, immatérialité. Cette nuit est décisive en cela qu’elle précise l’objectif qui sera désormais celui de Valéry : il s’agira dans ses œuvres en prose comme dans ses poèmes de faire apparaître et de figurer l’Esprit, dans ce qu’il a d’absolu et de vivant. Manifeste dans l’observation de la création artistique elle-même, manifeste dans le travail théorique (Paul Valéry prend alors l’habitude de commencer ses journées par une heure de mathématiques), manifeste dans le sentiment amoureux, manifeste dans la contemplation esthétique, l’Esprit devient l’objet central de travail valéryien. Même s’il reste difficile à définir, tantôt immanent, tantôt transcendant, tantôt présent en l’auteur, tantôt figuré au dehors, tantôt Esprit, tantôt esprit, l’Esprit est ce dont il faut éprouver le fonctionnement et l’évolution, ce dont il faut parler et ce qu’il faut apprivoiser par le travail artistique ou théorique.

C’est donc naturellement que Paul Valéry entame en 1894 la série de ses Cahiers, et qu’il commence son Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, deux ouvrages où ce travail de l’Esprit doit s’apercevoir. En attendant de vivre de sa plume, l’écrivain doit travailler au Ministère de la Guerre en 1895 où il s’ennuie prodigieusement. Un voyage à Londres lui donne l’occasion, dans le cadre de ce nouveau travail, de réfléchir sur les politiques étrangères des différents pays européens, ce qui aboutit à la rédaction de l’article La Conquête méthodique, où il évoque l’efficacité de l’organisation allemande et la place prépondérante qu’elle sera ainsi amenée à prendre bientôt. 1896 est aussi l’année où il rédige La soirée avec Monsieur Teste, et c’est aussi l’époque où il s’intéresse à l’économie de Walras, dont il rédige un compte rendu.

Ces années d’effervescence sont pour Valéry le moment essentiel de sa formation intellectuelle. De 1892 à la fin du siècle, il forge ses principales catégories de pensée et fixe ses objectifs principaux. Ceux-ci resteront inchangés, ou bien seulement adaptés aux circonstances futures.

Il reste assez discret durant l’affaire Dreyfus pendant laquelle il soutient la veuve du colonel Henry, et se marie en 1900 avec Jeannie Gobillard qui lui donnera trois enfants. Ses activités du début du siècle se poursuivent dans le sens de la création mallarméenne, avec Agathe et des poèmes qu’il diffuse dans diverses revues. Il faut attendre 1908 pour qu’il commence à classer ses Cahiers, ensemble de réflexions riches et éclatées, rédigées depuis plusieurs années déjà.

En 1912, son travail poétique connaît un tournant presque fortuitement lorsqu’il décide de reprendre des poèmes de jeunesse. Ce travail se prolongera sur cinq ans pour donner naissance à La Jeune Parque. De même Charmes réclame quatre ans de patience avant de paraître en 1922. Cette patience s’explique d’une part par l’exigence esthétique de l’auteur, et d’autre part parce que sa renommée l’engage de plus souvent à faire des conférences dans toute l’Europe, ou à fréquenter les cercles officiels, devenant peu à peu le représentant de la culture française. Cela ne l’empêche toutefois pas de poursuivre la rédaction de ses Cahiers, auxquels il consacre encore beaucoup de temps. Il rassemble aussi un ensemble de remarques dans le premier volume de Variété. C’est là que s’exprime notamment la « crise de l’esprit » qu’il relève dans la conscience européenne au lendemain de la première guerre mondiale. C’est à ce propos qu’il déclare ces quelques mots restés célèbres : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles.»

L’engagement de Valéry, même modeste, passe aussi par la participation non négligeable à la Commission Internationale de Coopération Intellectuelle, jusque 1930. Durant cette période, il publie quelques œuvres importantes, romans ou fragments, comme le colossal Monsieur Teste, Rhumbs, et les Fragments du Narcisse. Puis viennent L’Idée fixe, Regards sur l’art dans laquelle il retourne à ses travaux de théorie esthétique, et Regards sur le monde actuel.

Les années trente sont le moment de nombreux voyages partout en Europe et en Afrique du Nord, où il prononce des conférences et représente la France. Il rencontre même Mussolini en 1933. Malgré tous ses engagements, il publie L’Homme et la coquille en 1937, ainsi qu’un nouveau volume de Variété, commence de rédiger Les Principes d’an-archie pure et appliquée en 1936, et travaille à Mon Faust et à Tel Quel jusque 1941.

Il ressent très douloureusement la seconde guerre mondiale ainsi que la défaite française, et il refuse toutes les fonctions qui de près ou de loin l’obligeraient à collaborer. C’est ainsi qu’il perd son poste d’administrateur du Centre Méditerranéen de Nice. En 1941, il prononce un discours à la gloire de Bergson qui vient de mourir, et les milieux intellectuels saluent ce geste courageux perçu comme un acte de résistance. Il publie alors Tel Quel et les Mauvaises Pensées et autres. Mais à partir de 1943, sa santé se détériore, et en dépit de ses derniers projets, il avoue lui-même avoir accompli ce qu’il voulait accomplir. Il meurt ainsi en juillet 1945.

« Que peut un homme d’esprit ? » Telle est la question que pose Paul Valéry en 1944, à l’occasion du 250ème anniversaire de la naissance de Voltaire. Cette question, c’est aussi celle qu’il faut poser à Valéry lui-même : comment un homme à ce point préoccupé par le fonctionnement de l’esprit et attaché au travail solitaire de l’artiste peut-il avoir une pensée et une action pratiques et politiques ? Qu’est-ce qui peut justifier les quelques essais politiques qu’il a rédigés ? En quoi ne jurent-ils pas avec l’ensemble de son œuvre ?

Il est vrai que Paul Valéry a écrit peu d’essais politiques, et que son engagement effectif dans des causes politiques a été plus discret et moins fréquent que celui de la plupart de ses collègues écrivains. Mais cette discrétion, toujours distincte de l’indifférence, tient essentiellement à l’obligation d’être un homme d’esprit pour pouvoir être véritablement un homme politique. Il faut pouvoir se concentrer, faire l’expérience de sa propre pensée par un travail artistique, poétique et scientifique, pour pouvoir ensuite regarder le monde avec un regard objectif et pénétrant.

Par ailleurs, cet investissement du réel dans sa dimension politique ne peut se faire que d’une manière spécifique. Il ne peut s’agir de faire de la poésie alors que le vers permet d’apercevoir l’esprit, ce qui n’est pas le but de la théorie ou de l’action politique pour Valéry. Il ne peut s’agir non plus de rendre esthétique et pur ce qui apparaît à Valéry comme impur et mêlé. Il ne peut s’agir de faire croire que cette réalité mêlée peut être simplement comprise, simplement expliquée, et trouver une solution trop simple et trop définitive. Il s’agit plutôt de reconnaître la complexité du phénomène tout en signalant ce qu’on y aperçoit, ne serait-ce que ponctuellement. C’est en cela que l’écriture fragmentaire se justifie.

C’est dans cet esprit qu’il commence à rédiger Les Principes d’an-archie pure et appliquée en 1936. Il les abandonne plus ou moins abandonnés en 1938, alors que l’œuvre constitue déjà un ensemble riche et cohérent. Ce livre reste donc inachevé, mais sa publication posthume se justifie par son degré d’avancement et la pertinence de son propos.

Si elle se présente sous forme fragmentaire, mêlant des réflexions générales à des remarques historiques ponctuelles, c’est parce que Valéry veut d’abord échapper à l’idée que le réel puisse se donner d’emblée, simplement, et sans détour. Le réel dans sa dimension politique est avant tout complexe ; aussi ne se donne-t-il que par saillies, fragmentairement, c'est-à-dire par bribes. Ce serait tricher que de donner une allure systématique à ce qui ne peut la prendre, et c’est d’ailleurs toute pensée du système qui est globalement suspecte. En matière politique, elle signale un désir d’alignement des masses sous la bannière d’une pensée unique et simplificatrice, ce qui se traduit dans le style par des écritures trop sûres d’elles-mêmes, trop bien enchaînées et trop séduisantes. Rédiger cet essai à la manière des Pensées de Pascal, c’est donc tout à la fois reconnaître les limites de l’esprit qui cherche à comprendre la réalité politique, et refuser toute pensée ou toute politique systématique et totalitaire.

On comprend aussi que pour un écrivain à ce point attaché au travail de l’esprit, et se situant donc plutôt dans le domaine de l’intériorité, il y a un risque à réfléchir sur la réalité extérieure. Il faut éviter une contagion et une confusion des deux domaines, ce que l’écriture fragmentaire garantit en partie. En effet, ces fragments sont des manières pour l’auteur de ne jamais confondre ces deux lieux, car ils ne sont que des moments, des instants pendant lesquels l’esprit peut s’aventurer en dehors de lui-même, mais dont la fugacité même le protège. L’esprit sort, mais il sort pour quelques secondes, se protégeant ainsi de la dispersion.

Bien sûr, P. Valéry utilise aussi l’écriture fragmentaire dans Tel Quel et dans Variété, œuvres où l’on trouve des pensées politiques et des commentaires de l’actualité. Il n’est donc pas réservé exclusivement aux Principes d’an-archie pure et appliquée, même si dans cet ouvrage il s’agit uniquement de politique. Toutefois, la forme fragmentaire y a ceci de particulier qu’elle affirme un ancrage dans l’actualité. Le fragment, c’est l’écriture pressée par excellence, et qui se présente comme refusant toute reconstruction a posteriori. C’est l’écriture de l’urgence qui signale sa proximité des évènements. C’est ainsi que la première pages des Principes s’ouvre sur une remarque de style, par laquelle l’auteur assume une écriture chaotique. Il décrit un chien qui aboie et qui gêne l’écrivain dans son travail :

« Je décide d’écrire sur les versos car ce chien insupportable, tantôt pleurant, tantôt aboyant, ne permet qu’idées rompues (…) »1.

De cette manière, on n’est pas surpris par des réflexions portant des dates précises (« 8 avril 1938 », « septembre 1938 » …). Elles restent des réflexions, mais sont bien ancrées dans la réalité du moment.

Telles sont les interprétations que l’on peut donner de cette écriture toute pascalienne.

Toutefois l’on peut encore se demander ce qui justifie le choix de la prose. En effet, on aurait pu aussi avoir à lire une écriture fragmentaire de type poétique. Il faut d’abord rappeler que P. Valéry est resté très hésitant toute sa vie quant à la valeur à attribuer à la prose. Il a formulé le projet d’une prose non romanesque qui ne soit pas qu’un langage discursif classique, mais sans jamais expliciter ce qu’aurait dû être cette « autre prose.» On peut cependant interpréter ce choix comme la réponse la plus simple et la plus immédiate à un besoin urgent, celui de réagir aux troubles du moment par un essai exclusivement politique. Les années 1936, 1937 et 1938 sont en effet parmi les plus agitées de l’Histoire de la France et du monde.

Les expressions explicites d’évènements précis et actuels sont rares dans le travail de P. Valéry, et l’on comprend aisément pourquoi : à se tourner en priorité vers le fonctionnement de l’esprit, le dehors ne peut être que l’occasion d’observer les réactions de l’esprit, sans réclamer une attention particulière à la contingence de l’actualité.

On ne trouve donc que rarement des commentaires de l’actualité politique et sociale dans toute son œuvre, à l’exception de La conquête méthodique, Variété et des Principes d’anarchie pure et appliquée. Plus précisément, c’est dans cette dernière œuvre que les évènements sont les plus explicitement commentés, même s’ils ne font pas l’essentiel de l’œuvre, et même si cela s’inscrit par ailleurs dans un raisonnement plus intemporel. Il y a donc là quelque chose de fortement original dans l’œuvre de Paul Valéry, et c’est en cela que l’on peut parler d’une écriture de l’urgence.

Les quelques années qui précèdent la seconde guerre mondiale sont extrêmement inquiétantes pour les intellectuels qui sont alors suffisamment clairvoyants. La société française est trop agitée pour que des changements s’installent solidement, et les ministères se succèdent à un rythme effréné. La politique internationale est quant à elle peu réjouissante, et Valéry est très réaliste quant à l’avenir des fascismes. Il rencontre Mussolini et le trouve vulgaire et médiocre. Sans doute considère-t-il d’ailleurs toute la politique du duce comme médiocre. L’écrivain a donc parfaitement conscience que la France et toute l’Europe dansent sur un volcan. Les Principes sont donc le reflet de cette inquiétude, et soulignent, contrairement à ce qu’on a pu croire de Paul Valéry, combien cet homme était réceptif aux évènements de son temps. Qu’il les exprime et les commente expressément ne fait que souligner la dimension fortement politique de cette œuvre.

Les Principes d’an-archie pure et appliquée sont ainsi présentés comme un « essai sur le psychisme actuel »2, aussitôt caractérisé par « la folie actuelle.» On trouve ainsi pour titres de certains fragments « 1938 » où l’auteur relate la mentalité française du moment, « 8 avril 1938 » où il exprime à quel point l’hitlérisme est séduisant et dangereux ; et l’essai se termine sur « septembre 1938 », moment de la crise des Sudètes et du durcissement de la politique extérieure de Hitler comme pour signaler le moment où la machine politique, dans ce qu’elle a de plus imparfait, va inéluctablement provoquer un drame.

A ces références contemporaines, et outre les réflexions générales, s’ajoutent des observations relatives à l’Histoire de France des siècles passés. Elles permettent à Valéry de dire sa méfiance à l’égard du récit historique et des idéologies qu’il cache, mais aussi et surtout d’illustrer des propositions politiques plus générales. On trouve ainsi des réflexions sur Louis XIV, sur Napoléon ou encore sur la Révolution. Par ces analyses, Valéry met en place une pensée politique cohérente dont on peut ensuite ressaisir les lignes de force.



La pensée qui domine l’essai, c’est qu’il faut à tout prix fuir les abstractions et les systèmes. L’abstraction est avant tout œuvre de l’esprit qui cherche à animer et à concrétiser fictivement ce qui n’existe qu’en lui. C’est une machine qu’on lance et par laquelle on peut tout dominer et tout justifier. Ce que Valéry refuse, c’est qu’on mette l’esprit là où il n’est pas, et que par là on cherche à détruire l’individu. Tels sont les deux figures qu’oppose l’écrivain : l’abstraction et l’individu. L’individu est ce qu’il faut préserver de l’emprise des systèmes politiques, et l’artiste en est l’illustration exemplaire. C’est en cela qu’il déclare : 

« contre les choses fictives, le Peuple, l’Histoire, les dieux et les idoles. »3

De même, l’auteur prévient le risque des masses : elles sont vite manipulées, et elles peuvent participer à cette négation de l’individu en obligeant les récalcitrants par la seule force de leur nombre.

On voit aussi le lien intime qu’entretiennent la forme et le fond dans cette œuvre, en dépit de son caractère inachevé : la forme fragmentaire vient briser l’illusion d’une pensée que l’on voudrait systématique, mais indique seulement des saillies de clarté, comme autant de mises en garde contre les risques de tout pouvoir pour la liberté de chacun.

Paul Valéry répugne à toute nomenclature politique, aussi bien à celle des classes pour lesquelles les critères de distinction lui semblent fort discutables, qu’à celle des partis et des théories politiques du moment. Il se méfie des partis comme d’un piège offert à tout intellectuel, et pense par ailleurs que la notion de souveraineté est un « dogme fatal. »4 On sent bien à quel point Valéry répond et lutte contre les procédés propagandistes du moment et qui nourrissent les haines, dans les nations et entre les nations. Or, «  Il n’est rien de sacré par soi »5, et Valéry stigmatise toute cette manipulation intellectuelle en un fragment extrêmement vif et provocant :

« Les noms fondamentaux qui servent à la description et à la combinaison mentale des phénomènes politiques à grande échelle sont incertains.

-Nation- Etat-Peuple-Gouvernement.

Personnifications- substantifs.

-Données positives = Territoire- Langue.

-Nombre- Loi constitutionnelle-Lois. »6

Le risque de tout régime, c’est de nier l’individu et d’empêcher l’esprit de progresser et de s’exprimer. L’uniformisation, la consommation de masse, la presse sont autant de risques d’une « Agonie de l’individu contre le nombre »,7 dont P. Valéry lit les signes à son époque.

De même que Pascal dans ses Pensées, P. Valéry contemple avec le recul du créateur l’agitation futile de ceux qui agissent en se référant à des idoles auxquelles ils croient. Mais il y un second point commun avec Pascal. Tout comme lui, il est fondamentalement pessimiste sur la nature du lien social, et sur les ressorts de la politique. Une société tient avant tout par « des forces fictives », comme les mythes ou certaines lectures du passé, sans que jamais on puisse leur donner une véritable objectivité. La politique ne peut donc que s’appuyer sur cette nécessité, et la renforcer. La politique se sert donc d’illusions, ainsi que de la force. Il faut que le pouvoir soit coercitif pour être un pouvoir réel, et il faut qu’il y ait du pouvoir pour qu’il y ait société :

 « La Peur enfante tout. (…) Point de société sans ces peurs ; point de Dieu ; point de biens sans les maux qui menacent les biens. »8

Ainsi, le pouvoir est un mal, mais un « mal nécessaire »9, car on ne peut envisager une société sans pouvoir selon P. Valéry. De plus P. Valéry reconnaît que la difficulté est intrinsèque et que nul homme ne peut y voir parfaitement clair dès lors qu’il s’agit de politique : 

« Il n’est homme d’Etat qui ne soit inférieur à sa tâche.

Car elle est au-dessus de tout esprit possible. »10

Aussi, lorsque P. Valéry affirme que « la politique c’est s’occuper de ce qu’on ignore »11, il le dit à la fois sur le ton du réalisme et sur celui du reproche : on ne peut faire autrement, mais il ne s’agit pas pour autant de profiter de cette limitation intrinsèque pour prendre des décisions arbitraires et tyranniques.

Si le pouvoir use de la force, de la peur et de l’illusion, il va de soi qu’il passe par des représentations. Ce sont celles-là et leur excès qu’accuse l’essayiste, essentiellement lorsqu’il voit dans l’histoire l’occasion de toutes les dérives idéologiques. L’histoire ne parle du passé que par les témoignages indirects, réels ou écrits qu’elle recueille. Mais il lui est toujours possible d’orienter le récit dans un sens ou dans un autre pour fabriquer une tradition et par suite manipuler les masses. Elle peut aussi fabriquer des abstractions, sous couvert d’analyses scientifiques :

« Elle conduit à penser à des entités comme à des êtres. Ainsi France, Prusse ,etc. »
P. Valéry rencontre enfin la question classique du meilleur régime. Sa réponse passe par une critique de chacun d’entre eux pour ensuite envisager des critères plus positifs, qui permettent de comprendre ce qu’il faut entendre par une « an-archie ».

La démocratie lui semble illusoire et dangereuse, car ou bien elle consacre la force du nombre, ou bien elle favorise la manipulation du nombre. Ainsi :

« La démocratie met la force avec le nombre. Le petit nombre avait la force avec soi pendant qu’il était fait d’un choix de forts. Quand ce petit nombre s’est mêlé de faibles, il est deux fois faible, et succombe.

Les forts sont ceux qui savent traiter les autres comme des choses, avec un heureux et durable succès.»12

« La vie collective est en train d’écraser la vie individuelle et plus grand est le nombre des individus assemblés et assujettis par les liaisons des besoins, des conventions et coercitions « sociales », plus l’individu est diminué. »13

On retrouve donc ici la dichotomie abtraction-système-masse versus individu, qui sert non à juger des risques de toute politique, mais à stigmatiser la dérive procédant de ce que la démocratie a de plus essentiellement séduisant.

Cette dichotomie est aussi mobilisée lorsqu’il s’agit d’évaluer la monarchie :

« Monarchie = Développement démocratique d’une hiérarchie à forme convergente – qui aboutit à l’équivalence de l’Un – et du Peuple, ou de la Loi – ou de l’Etat. »14

En définissant paradoxalement la monarchie par un « développement démocratique », P. Valéry veut tout simplement accuser le même défaut en elle que dans la démocratie. Dans les deux cas on forge des abstraction, différemment nommées, mais bien réelles chaque fois.

Ce jugement sévère s’applique-t-il à l’aristocratie ? La réponse de P. Valéry est plus nuancée à cet égard. Il écrit : 

« Plus noble est un noble, moins il est monarque ».15

L’essayiste veut sans doute dire ici que la vraie valeur ne fait pas le gouvernant effectif. Selon lui, prôner un gouvernement des meilleurs ne va pas souvent de pair avec le choix de ceux qui sont véritablement les meilleurs. Mais cette critique est accidentelle, elle ne remet pas en cause l’essence même de l’aristocratie.

Au-delà de ces remarques négatives, il faut tenter de comprendre la solution « an-archique » que propose positivement l’auteur. La première attitude à adopter est évidemment une vigilance permanente, une méfiance de principe à l’égard de tout gouvernement :

« Quand une doctrine serait excellente, elle ne peut jamais l’être au point de satisfaire entièrement un homme digne de ce nom. Et quand il n’en verrait pas d’abord le défaut, il doit penser qu’il existe, et se doit de garder une liberté contr’elle (…) ».16

Il s’agit de rester un homme d’esprit, c'est-à-dire de rester indépendant et critique, même si la politique reste nécessaire. C’est en cela que P. Valéry parle d’une « politique de l’esprit »17, une attitude qui en politique doit d’abord consister à protéger son esprit de tout ce qui pourrait lui nuire. En cela, cette attitude ambiguë de P. Valéry, entre l’engagement et la distance, trouve sa justification : pour être véritablement engagé, il faut savoir garder ses distances, savoir rester à de nombreux égards un « Robinson intellectuel.» Il s’agit de se concentrer sur son propre esprit, de protéger sa liberté pour se procurer les outils d’une juste pensée politique. Se concentrer sur soi, pour ensuite mieux saisir l’extérieur. De surcroît, l’esprit c’est non seulement la capacité à penser et à être libre, mais c’est aussi une « puissance de transformation. »18En cela, il joue un rôle actif dans l’évolution des sociétés, mais à cette stricte condition qu’il se soit protégé comme esprit.

Cette méfiance de principe, P. Valéry la nomme « an-archie » :

«Pascal est le type de l’anarchiste et c’est ce que je trouve de mieux en lui.

 Anarchiste, c’est l’observateur qui voit ce qu’il voit et non ce qu’il est d’usage que l’on voie »19.

Si P. Valéry écrit de préférence « an-archie », c’est sans doute pour que son idée ne soit pas confondue avec celle d’un pur désordre. Il la définit encore en ces termes :

« An-archie est la tentative de chacun de refuser toute soumission à l’injonction qui se fonde sur l’invérifiable ».20

Mais qu’on ne s’y trompe pas : la politique valéryienne n’est pas une pure attitude de refus. Elle veut envisager une « aristarchie », c'est-à-dire un régime qui combine une an-archie avec une aristocratie véritable, et non fondée sur des critères arbitraires. Cette politique de l’esprit vise ultimement un progrès, mais un progrès véritable. Bien entendu, ce dernier ne saurait être qu’un progrès de l’esprit :

« tout simplement mener l’homme où il n’a jamais été – à l’extrême d’une lutte avec « la nature » - ce que plus d’une religion a flairé, ce que tous les despotes ont grossièrement ébauché, ce que toute « civilisation » signifie, ce que toute science couve, ce que toute poésie ( en tant qu’elle rend, par contrecoup, la nature, trop matérielle à nos yeux, trop « imparfaite », trop « particulière » etc.) appelle. »21

Même simplement esquissée, on sent ici que la pensée politique de Paul Valéry n’est pas exclusivement négative. En envisageant le régime de l’aristarchie, informée de tout ce que refuse l’an-archie, Paul Valéry propose un modèle qu’il veut plus équilibré, plus ambitieux et moins dangereux que ceux des théories antérieures.



Les Principes d’an-archie pure et appliquée, Gallimard, 1984. C’est nous qui soulignons.

2 Ibid., p 27.

3 Ibid., p 18.

4 Ibid., p 16.

5 Ibid., p 16.

6 Ibid., p 121.

7 Ibid. p 160.

8 Ibid., p 55.

9 Ibid., p 25.

10 Ibid., p 92.

11 Ibid., p 35.

12 Ibid., p 57.

13 Ibid., p 76.

14 Ibid., p 61.

15 Ibid., p 60.

16 Ibid., p 72.

17 Variété I, « La politique de l’esprit », La Pléiade, O.I.

18 Ibid.

19 Les Principes d’an-archie pure et appliquée, p 19.

20 Ibid., p 20.

21 Ibid., p 136.

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