Colloque réalisé avec l’aide du ministère de l’action sociale et de la santé





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RÉSEAU NATIONAL "JEUNES EN ERRANCE"

LES JEUNES EN ERRANCE :
ÉTAT DES SAVOIRS
NOUVELLES QUESTIONS


Colloque national

ROUEN

22-23 novembre 2012

Colloque réalisé avec l’aide du ministère de l’action sociale et de la santé

(DGCS et DGS)
En partenariat avec la Ville de Rouen

Réseau « Jeunes en errance ». c/o CEMÉA. 24 rue Marc Seguin. 75018 Paris

Ce compte-rendu est disponible sur www.cemea.asso.fr/spip.php?rubrique375

SOMMAIRE

Page 3 Deux avertissements préalables aux lecteurs
Page 4 Pourquoi ce colloque ? Et comment ?

François Chobeaux. Animateur du réseau national « Jeunes en errance »
Page 5 Les jeunes en errance : qui sont-ils ? Qu’est-ce qui change dans leur accompagnement ?

François Chobeaux. Animateur du réseau national « Jeunes en errance »
Page 17 Jeunes en errance et addictions

Marie-Xavière Aubertin. Chargée de recherche, CEMÉA
Page 36 Approche psychopathologique des conduites d’errance

Olivier Douville. Psychanalyste, Maître de conférences en psychologie clinique et en psychopathologie
Page 50 Concilier les politiques sociales et de tranquillité publique

Jean Laversanne. Directeur général-adjoint des services, directeur du CCAS. Ville de Rouen
Page 52 La police municipale : la pratique à Rouen

Aurélien Guilmard. Directeur de la tranquillité publique. Ville de Rouen

Page 56 La construction d’une politique locale avec les populations marginales. La pratique à Bordeaux

Christophe Darasse. Directeur général en charge de la Vie sociale et de la Citoyenneté. Ville de Bordeaux

DEUX AVERTISSEMENTS PRÉALABLES AUX LECTEURS

Sur le texte lui-même

Les interventions de François Chobeaux et de Marie-Xavière Aubertin sont une des étapes de l’élaboration du rapport de recherche final « Jeunes en errance et addictions ».

Dans le texte final, validé en juin 2013, des expressions, des formes d’exposition, quelques contenus ont été modifiés, amendés par rapport à ce qui est écrit dans ce compte-rendu. Et quelques affirmations ont été supprimées par manque de certitudes appuyées sur suffisamment de données.

Nous renvoyons le lecteur au texte final, ce qui n’enlève rien à ce qui a été dit et débattu à un instant t à Rouen.
Des manques dans ce compte-rendu

Toutes les interventions « plénières » du colloque ont pu être correctement enregistrées, et sont retranscrites ici.

Par contre la qualité du son des enregistrements n’a pas permis de retranscrire les échanges et débats qui ont eu lieu à la tribune : réactions des participants étrangers aux exposés introductifs de François Chobeaux et de Marie-Xavière Aubertin, table-ronde sur la formation ouverte par des questions issues des groupes d’échanges préparatoires, débat sur les politiques locales de tranquillité publique articulées aux droits de tous.

Le débat public qui a suivi la projection de Home squat. Le wagon des punks n’a pas été enregistré.

POURQUOI CE COLLOQUE ? ET COMMENT ?

Les CEMÉA, organisateurs de ce colloque, sont chargés de l’animation du réseau national « Jeunes en errance » par convention passée avec la Direction Générale de la Cohésion Sociale.

La première convention, annuelle, était signée en 1998 ; l’actuelle convention porte sur les années 2010-2012. Elle prévoyait en fin de troisième année l’organisation d’une rencontre nationale présentant les acquis des trois ans de travail.

D’autre part, les CEMÉA ont été chargés en 2012 de conduire une recherche « Jeunes en errance et addictions » par la Direction Générale de la Santé. Ce colloque fait partie des formes de travail et des engagements pris dans le cadre de cette recherche : présenter en fin d’année 2012 les premiers acquis, et les soumettre aux avis de professionnels et de chercheurs venus de France et des pays européens proches.

Dans ce cadre François Chobeaux présentera une synthèse sur la connaisssance des jeunes en errance ; Marie-Xavière Aubertin présentera les premiers acquis du travail conduit en 2012 sur le versant « addictions ». Ces deux interventions seront discutées par nos invités étrangers venus du Québec, de Belgique, du Luxembourg et du Portugal.
Nous avons aussi voulu mettre en débat pendant ce colloque quelques grandes questions qui ont animé les travaux du réseau « Jeunes en errance » ces dernières années.

La prise en compte de la dimension psychopathologique de l’errance sera traitée par Olivier Douville dans le cadre d’une conférence animée par Alain Gouiffès, psychiatre, responsable de l’équipe mobile psychiatrie-précarité de Rouen.

Les contenus des formations des professionnels (travailleurs sociaux, psychologues, médecins, infirmières) seront débattus avec des enseignants et des responsables de formation, à partir d’échanges entre les participants.

La prise en compte et l’articulation de deux pôles, celui des libertés individuelles et celui de la tranquillité publique, seront traitées avec des responsables de la Ville de Rouen et Bordeaux, avec une représentante de La Rochelle, et avec des professionnels du réseau Errance.

L’existence des squats et le travail possible avec leurs habitants seront abordés en débat public animé par Roberto Bianco-Lievrin, responsable de la mission « Squats » de Médecins du Monde, après la projection de de Home Squat, un reportage de Larbi Benchiha qu’il nous a autorisé à présenter gratuitement dans le cadre du colloque.
Ce colloque existe grâce à trois financeurs : la Direction Générale de la Cohésion Sociale et la Direction Générale de la Santé du Ministère de l’action sociale et de la santé, ainsi que la Ville de Rouen.

Mais Rouen n’est pas que parmi les financeurs de cette rencontre : nous l’avons imaginée, conçue, préparée ensemble, et nous allons la conduire ensemble.

Les jeunes en errance : qui sont-ils ? Qu’est-ce qui CHANGE dans leur accompagnement ?

François Chobeaux

Sociologue, travailleur social. Animateur du réseau national « Jeunes en errance »
CE QUE NOUS SAVONS

En introduction, une question de vocabulaire

Hier comme aujourd’hui, pour le réseau de travail « Jeunes en errance » animé par les CEMÉA, « Jeunes en errance » cela signifie des jeunes âgés de 16-17 ans à une trentaine d’années, qui disent qu’ils ont choisi cette vie, ce statut, se posant alors en personnes, en sujets actifs, et pas seulement ou pas du tout en victimes de la vie. Certains sont assez avancés dans l’élaboration politique de leurs positionnements, de leurs revendications, et dans la prise en charge de leur mode de vie ; d’autres semblent plus revêtir les vêtements qui passaient par là du contestataire ou du révolutionnaire parce qu’ils avaient la peau, la chair à nue, et que se mettre quelque chose sur le dos cela tient chaud, même si on est parfois un peu serré ou pas complètement bien dedans parce que ce n’est pas complètement son costume. D’autres rejoignent ce discours radical par triste constat qu’après des années d’accompagnements en insertion cela n’a jamais marché pour eux, et qu’ils en concluent qu’on ne veut pas d’eux, rejoignant alors ceux qui refusent les accompagnements sociaux.

Hier comme aujourd’hui on rencontre donc dans l’errance active, revendiquée, ceux qui sont assez proches d’un vrai choix réel, construit, mis en acte, mis en œuvre, portant des alternatives de vie en construction, et il y a ici à regarder de près, à accompagner de près car il y a de la vie en mouvement, et ceux qui sont dans le « faute de mieux » ou dans la résignation.

Ce sont des hommes et des femmes, des garçons et des filles. En vingt ans de travail avec eux on observe une féminisation ; de 15% de femmes dans les années 1995 à 40% aujourd’hui. On observe aussi un rajeunissement, avec de plus en plus de jeunes et de très jeunes. Il faut probablement voir là le produit de l’accentuation et de la potentialisation des effets cumulés des difficultés socio-économiques et de difficultés psychologiques, avec comme effets l’absence d’avenirs envisageables conduisant à des fuites vers des réels imaginés possibles, même si cet imaginé possible s’éloigne chaque jour un peu plus.


Les origines de ces jeunes
Leurs origines géographiques et familiales

Les observations faites ces dernières années, les entretiens et les observations de l’enquête 2012 « Jeunes en errance et addictions » confirment largement ce que nous savons et construisons pas à pas depuis le début du travail avec ces jeunes dans les années 1990. Ils sont les enfants des petites et moyennes villes de province. Les grandes métropoles étant le lieu d’origine de très peu de jeunes rencontrés. Ils viennent toujours de milieux familiaux populaires, leurs parents étant ouvriers ou employés. Quand ils évoquent leurs parents ils parlent de conflits, de séparations, de beaux-pères et de belles-mères avec qui cela n’a pas été. On peut chiffrer à environ 50% les couples parentaux biologiques dissociés durant l’enfance ou l’adolescence.

Si les difficultés scolaires (alors masques de difficultés plus intimes) ne sont pas présentes très précocement, elles se révèlent à l’entrée en adolescence et marquent d’autres difficultés sous-jacentes et structurelles. C’est alors la période des décrochages scolaires à « bas bruit » qui s’articulent avec les premières fugues, et des premières consommations importantes, excessives, de substances psycho-actives. D’abord l’association tabac-alcool-cannabis, puis rapidement d’autres expérimentations.

Reste à insister sur une forte nuance pour prendre garde à ne pas englober tous ces jeunes dans les mêmes dynamiques. Certains sont comme en visite dans l’errance pour une durée limitée, venant s’y fabriquer en fin d’adolescence une transition vers le statut d’adulte, comme une initiation individuelle. Ceux-là viennent souvent des grandes villes, étaient engagés dans une scolarisation active et positive, et ont des parents appartenant aux classes moyennes cultivées. Mais on n’est pas ici vraiment dans l’errance ; ils savent d’où ils viennent et savent pourquoi ils sont là. Et ils n’y restent pas, où s’ils restent dans la marginalité ils y deviennent des leaders d’opinions et d’actions : collectifs de squatters, alternatives communautaires et culturelles autogérées…
Les parcours sociaux

On identifie trois types de parcours sociaux.

Pour certains cela n’a pas été dès la petite enfance ou l’enfance, et ils ont très rapidement fait l’objet de suivis sociaux très rapprochés et de placements. C’est la présentation classique des « enfants du malheur » : inadaptations et inattentions familiales, brutalités, violences sexuelles… Certains de ceux-là ont vécu depuis leur petite enfance jusqu’à l’anniversaire de leurs 18 ans une succession de placements et de ruptures, alternant foyers, familles d’accueils, MECS, ITEP, séjour de rupture… Ils sont les produits d’une maltraitance institutionnelle bien involontaire, mais réelle et terriblement destructrice. Ils ne s’attachent à rien ni à personne, sont dans des dynamiques abandonniques, et ils ne veulent plus entendre parler d’éducateurs, de psychologues ou de psychiatres. Ils fuguent définitivement des lieux de placement à 16, 17 ans ; au mieux ils y tiennent de façon chaotique jusqu’à 18 ans, et là il n’y a pas de suites à la prise en charge qui s’interrompt : les « contrats jeunes majeurs » sont quantitativement en chute libre, et de toute façon ces jeunes majeurs là n’ont aucun projet. Ils n’ont jamais appris à organiser et gérer leur vie, ils ne savent pas « habiter », et ils plongent dans le vide de la rue et de l’errance.

D’autres semblent aller normalement bien, et tout explose à l’adolescence. On trouve alors des fonctionnements permanents à la toute-puissance avec le refus des contraintes et des cadres, et une revendication radicale de liberté. Ils veulent tout et tout de suite. Le problème est que des difficultés psychologiques sont sous-jacentes, avec en particulier l’incapacité à se protéger liée à une faible estime de soi, elle-même issue de failles ou de manques dans la personnalité. Le passage à l’acte permanent est leur forme majeure d’expression d’un mal-être qu’ils ne peuvent pas, ne savent pas exprimer. Et la fugue, puis l’errance, sont les apothéoses de ces passages à l’acte.

Enfin, d’autres rejoignent l’errance alors qu’ils étaient engagés dans un parcours social dans la normalité : jeunes travailleurs, jeunes couples mariés, achats importants à crédit… Et survient un accident de vie, chômage, rupture affective, impayés de loyers et expulsion, qui fait que tout bascule. Pourquoi ce basculement pour eux, et pas pour d’autres ? Ce n’est pas seulement la faute à la vie. Il y aussi, d’évidence, des facteurs psychologiques intimes qui sont présents et qui empêchent alors de s’accrocher. Tous évoquent des passés d’enfances et d’adolescences chaotiques, tous racontent une adolescence faite de fugues, de consommation précoce de produits, des difficultés de positionnement individuel dans leur système familial, des difficultés de personnalité.

On trouve donc les mêmes soubassements chez ces trois populations : difficultés d’équilibration ou de solidification de la personnalité, et absence d’acquisition des compétences psychosociales avec l’impossibilité d’exprimer une émotion autrement que par l’acte, l’absence de capacité à affirmer et soutenir une position individuelle, et l’incapacité à savoir apprécier une situation potentiellement risquée afin de s’en protéger. Seuls leurs engagements différentiels dans la vie sociale permettent à certains de savoir mieux se gérer au quotidien, ce que d’autres n’ont jamais appris.
Les modes de vie
Les étapes dans l’errance

Une première étape, très ludique, est le temps de la lune de miel fantastique avec l’errance. C’est l’affirmation de l’idéal adolescent : « tu fais ce que tu veux quand tu veux ». C’est l’époque de la toute-puissance, de la certitude de totale maitrise des actes de la vie et de leurs conséquences. C’est donc aussi l’époque où tous les messages d’alerte, toutes les paroles de bon sens ne sont pas entendus car non-entendables. Une période radicalement non raisonnable, difficile à vivre pour les intervenants sociaux car ils voient ces tout jeunes accumuler les prises de risques, commencer à se détruire peu à peu, au jour le jour, en n’entendant absolument pas les paroles attentives. Ce qui est seulement possible c’est de peu à peu construire avec eux une relation de confiance pour parvenir à ce que, petit à petit, ils entendent que les intervenants sont là, sont présents, attentifs, disponibles, et qu’il est toujours possible de se tourner vers eux ou de leur demander de l’aide. Mais se passent alors des années à les voir expérimenter et dériver sans pouvoir intervenir sur le fond.

Dans cette période il y a une relative mobilité territoriale de villes en villes, avec aussi des passages par les grands lieux festifs estivaux et les petits lieux festifs locaux, éphémères et plus ou moins secrets. Tout ceci au gré des aventures de groupes, des plaisirs et des difficultés relationnelles, et des mal-êtres qui s’installent et dont la fuite conduit à un nouveau départ.

Puis la résignation prend peu à peu la place du ludique. C’est le temps du « c’est comme ça », du « faut faire avec ». Continuer à affirmer ce choix est de plus en plus difficile, des évidences dures deviennent de moins en moins dissimulables. Quelques années passent alors, plus sédentaires, dans des conditions d’habitat qui portent de moins en moins au rêve quand elles sont observées avec plus de lucidité.

Alors peu à peu la dépression émerge. Une dépression massive, masquée depuis longtemps, et structurelle en ce qu’elle se construit sur les carences de la personnalité. La toute-puissance ne tient plus, et c’est terrible pour eux de devoir l’admettre alors qu’elle portait leur vie. Arrivent ainsi des paroles très auto-dévalorisantes sur le vide de la vie vécue et le noir de l’avenir entrevu. Des appels terribles sont formulés, terribles car souvent lucidement sans espoirs : quelle possibilité de re-écrire, de re-tricoter sa vie à 30 ans avec les maladies et les virus attrapés en route, les pertes cognitives liées aux excès de produits, l’absence de savoir-faire professionnels… ? Certains appellent cependant. D’autres, « ceux qui se perdent », n’appellent même plus, happés par une pente qui les fait peu à peu clochards punks, puis clochards tout court dans une perte de soi totale.

Y a-t-il des sorties « par le haut », en dehors de celles qui sont construites par les visiteurs en voyage initiatique et de celles qui sont possibles pour ceux entrés tardivement dans cette dynamique, et qui ont déjà acquis des compétences sociales permettant un ré-accrochage avec la normalité… si il y a pour eux emploi et logement ?

Pour les autres, tous les autres, les avenirs sont dans des systèmes très accompagnés, au long cours, centrés non pas sur la réhabilitation sociale dans un projet illusoire de réinsertion, mais sur l’accompagnement de personnes telles qu’elles sont et telles qu’elles ne peuvent plus être autrement.

Le rôle du groupe

Le groupe est à la fois le terrain de l’illusion et le terrain de la réalité. Ces groupes de pairs assurent une fonction centrale d’étayage. L’identité collective alors construite venant compléter, suppléer des identités individuelles fragiles ou défaillantes. Il est donc à la fois le lieu de l’existence par l’identité pour soi qu’il procure, et celui de l’enfermement par les comportements auxquels il assigne : mises en scènes identitaires sur-jouées où l’excès est permanent. Cette dynamique d’excès collectif conduit aussi à se jouer soi-même autrement que l’on est, de façon à gagner ou garder sa place au sein du groupe. Notons au passage des sur-jeux paradoxaux, où un des membres du groupe est spécialiste des paroles sensées reproduites quasi à l’identique à partir des discours des travailleurs sociaux de l’environnement, qui prouvent au passage que ces messages sont entendus et compris même si leurs contenus ne sont pas mobilisés. D’autre part, ces groupes ne sont jamais des lieux où va émerger une élaboration collective, un projet réel et concret, avec à la clé une mise en acte. Ceci parce que ce ne sont pas des groupes de projets mais des groupes de survie, et que pour élaborer puis construire ensemble il faut aller bien alors que ces jeunes vont très mal.

Le groupe reste éphémère, ponctuel. Il finit toujours par y avoir en son sein des histoires, des tensions, des désaccords, des vols, des embrouilles, et alors il éclate pour se reconstituer plus tard, autrement. Le groupe, c’est quand tout va bien.

Il y a par contre des microgroupes à 2, à 3, qui tiennent dans la durée. Mais c’est une toute autre dynamique qui se joue alors dans les relations internes et les présentations publiques extérieures, cherchant la discrétion, voire l’invisibilité sociale.

Le rapport au travail

On est très loin du travail collectivement accepté comme souffrance dans l’idéologie chrétienne, cette souffrance faisant rachat et suite du pêché originel, Adam et Eve en étant chassés du paradis et condamnés à gratter le sol pour se nourrir. On est également très loin de la doxa marxiste qui nous enseigne que l’émancipation des travailleurs, leur désaliénation vis-à-vis du travail, se produira quand ils auront pris possession de l’appareil de production. On est également très loin de la morale de Jean de La Fontaine avec Le laboureur et ses fils ou La cigale et la fourmi. Le futur paradisiaque, terrestre ou rouge, à construire et gagner par le travail n’est vraiment pas la question, pas plus que la morale de l’école publique.

Ils entretiennent avec le travail une relation strictement et uniquement fonctionnelle : travailler un peu, pas plus, quand un besoin d’argent ne peut pas être différé ou être satisfait autrement. Ceci avec une définition très large de ce qu’est un travail, qui va de la forte proximité avec la représentation qu’en ont les travailleurs sociaux et la morale sociale – comme le boulot en chantier d’insertion ou avec une association-relais, un peu d’intérim, parfois des emplois agricoles saisonniers – jusqu’à l’opposé construit sur la mendicité pratiquée sur un lieu fixe, avec un horaire fixe, et avec un discours de présentation et d’appel adapté. Un vrai travail en libéral prenant en compte la clientèle.

D’autre part, la vie dans la précarité génère beaucoup moins de besoins financiers que celle du salarié inséré normal : absence de charges fixes, efficacité des systèmes humanitaires et caritatifs pour se vêtir, se nourrir, nourrir et soigner son chien ; efficacité des systèmes d’accueil pour l’hygiène corporelle, le lavage des vêtements, pour des repas chauds…

Reste le besoin d’argent pour acheter ce qui se boit, se fume, s’inhale, s’avale, s’injecte… Le besoin est ici incontournable parce que le manque, trop connu, est impossible à imaginer car impossible à supporter.

Ceci étant, des accrochages avec le travail « classique » sont possibles pour autant que l’inventivité des travailleurs sociaux soit là : responsabilité mobilisatrice sur un chantier-école, jobs pour quelques heures ou quelques journées payés immédiatement suivis avec attention par une Mission Locale… Ce ne sont pas là des sous-solutions exploitantes ou du mauvais intérim social, mais des moyens d’aide à l’autonomie et à la dignité. Ce sont parfois des aides à la (re)mobilisation ; ceci sans grandes illusions.

Le rapport à la santé

Les comportements de santé sont liés à leurs fonctionnements juvéniles et adolescents : sentiment permanent de toute-puissance, et certitude d’invulnérabilité. Alors pourquoi porter attention à la prévention de risques potentiels ?

Rappelons également que ces jeunes là sont d’abord des jeunes, et qu’ils ne présentent pas plus que tous les autres jeunes des maladies qui surviennent nettement plus tard même si certaines de leurs racines sont en cours de plantation.

Par contre ils souffrent des maladies de la précarité, identifiables tous âges confondus : problèmes dermatologiques et parasitaires, problèmes digestifs, effets des déséquilibres alimentaires… et bien entendu ils souffrent des maladies liées à leur surconsommation permanente de substances psychoactives ainsi qu’aux effets secondaires et dérivés liés à cette consommation.

La plupart d’entre eux ont en matière de santé des savoirs profanes réels et opérationnels, et présentent des compétences évidentes en matière de bonne santé issues de leur propre expérience de santé, de celles de leurs proches, parfois du suivi de santé de leurs animaux. Ils savent ce qu’est une prescription médicale et le suivi d’un traitement. Il est nécessaire de bien marquer cela afin d’éviter de suivre des fausses pistes dans le travail avec eux sur leur santé. Il ne s’agit donc pas de chercher à les éduquer à la santé à partir du constat qu’ils ne se soucient pas de la leur, ou bien peu ; il s’agit d’abord de se demander pourquoi ils ne s’appliquent pas à eux ce qu’ils savent être une bonne conduite de santé. D’évidence, le fond dépressif prend ici le pas sur la logique rationnelle. Pourquoi se soucier de soi si on ne s’aime pas et si on ne se reconnait pas d’avenir ? Ce constat n’invalide pas pour autant les informations à continuer à transmettre sur des points simples et faciles à mettre en œuvre, telles les techniques de réduction des risques liés à l’usage des substances psychoactives ; il invalide, par contre, les programmes d’intervention qui voudraient partir d’une remobilisation centrée sur la santé.

Porter attention à sa santé, cela signifie également accepter de changer ses comportements de vie : alcool, injections, vie dans l’incertitude… Et pour ces jeunes ces comportements de vie servent paradoxalement à survivre, à se survivre à soi par la fuite du réel, par l’acte qui marque une limite. Et pourquoi changer vite et fortement un comportement de vie pour gagner un avenir hypothétique, ceci au prix de désagréments forts comme ceux liés aux traitements antiviraux VIH et VHC – avec leurs protocoles de prises complexes et contraignants et leurs effets secondaires particulièrement désagréables ? Pourquoi et comment se préoccuper d’un futur incertain quand on ne vit que dans l’ici et maintenant ?

Leur santé psychique est également complexe. Il est évident que la plupart de ces jeunes présentent d’importantes difficultés de personnalité ; certains présentent également les signes massifs de pathologie mentale que sont les délires, les hallucinations, les failles massives de personnalité. Et le recours aux toxiques, en particulier aux hallucinogènes, vient parfois ici pour masquer, pour lisser socialement et rendre invisibles ces états seconds alors partagés avec tous les consommateurs de produits. Mais quand après une séquence de consommation la plupart reviennent douloureusement dans le réel, ceux qui auto-produisent leur délire sont terriblement seuls, alors abandonnés car visiblement « fous », et le fou fait toujours peur et génère le vide autour de lui.

Il est donc clair qu’il y a des fragilités, des perturbations et des blocages endogènes, liés à l’histoire psychique de chacun. Et cet endogène est percuté par l’exogène qui se développe sur les réalités de la vie d’errance, l’accumulation des échecs, venant alors casser des barrières psychiques laborieusement élaborées et désespérément tenues, ceci en particulier pour ceux qui décrochent socialement après quelques années de normalité sociale vécues en tant que jeunes adultes. Ici la dureté de la vie vient rompre les défenses, et la personne lâche prise. Mais même avec ceux-là, pas d’illusions professionnelles pouvant faire conclure à plus de facilité dans les accompagnements : les failles de personnalité sont présentes et actives, peut-être même encore plus actives par la rupture narcissique alors développée en conséquence de l’échec venant de casser la vie normale, sinon rêvée et/ou entrevue.

La dynamique de négation est présente en permanence, et fait d’ailleurs protection pendant des années. Sous-jacente à celle-ci est une dynamique de clivage, ou la personne sait peu à peu qu’elle se raconte des histoires et que rien ne va si bien que cela, puis que rien ne va vraiment, mais en même temps continue à affirmer un bonheur intégral. Reconnaitre la fin de la toute puissance, admettre que la jouissance de la satisfaction immédiate du désir est impossible, se construire, voire se reconstruire autrement en acceptant ses impossibilités à trouver d’autres épanouissements, est alors un chemin terrible. Et une fois de plus, quel équilibre lâcher au profit de quel avenir ? Il apparait que le travail psychique possible, engageable par des thérapeutes très spécialisés, se situe beaucoup plus sur le registre de l’étayage des possibles et la « capacitation », que sur celui des remaniements de fond.
Le rapport au logement

On entend énormément de rêves d’habitat collectif autogéré, alors que la norme sociale d’habitat pour les usagers de l’action sociale est très classique : F1 pour un célibataire, F2 pour un couple, pas de personnes invitées pour la nuit, pas de chien ni d’alcool ni de cannabis en CHRS... La solution que construisent alors ces jeunes, au plus près de leurs rêves et au plus loin du social normatif, ce sont les squats, les regroupements de camions, les campements de tipis…Et il est clair que dans certains squats se fabrique de la vie communautaire, et que dans certains squats se fabrique une prise en charge collective de celui qui n’est pas comme les autres, délirant, fou. Les squats sont aujourd’hui la triste solution à l’inadaptation quantitative et qualitative de l’offre d’accompagnement social en logement. Des « habiter » s’inventent là, impossibles dans le système normé. Des professionnels interviennent en squats, des professionnels aident à ouvrir des squats ou en ouvrent eux-mêmes de façon militante, mettant alors en place des formes de travail impossibles à développer dans de trop nombreuses structures d’accueil et d’hébergement.

Il y a souvent un écart énorme entre le rêve « habiter », là où on se sent chez soi, et l’offre « logement » du social. Ce qui ne doit pas faire oublier la légitimité de la demande de ceux qui souhaitent un habitat normal, un logement normal. La réponse professionnelle doit s’adapter à chacun, mais ce droit à la normalité ne justifie pas l’imposition de celle-ci.
Le rapport à la famille

Le rapport à leurs propres familles est fait de complexités, de détestations, de rejets, de clivages, avec la fabrication de tout bons et de tout mauvais, ceci avec des majorations extrêmes de ce qui est dit du couple parental biologique.

La plupart de leurs vies de famille n’ont jamais existé autrement que dans la douleur, la souffrance, avant que l’institution de protection de l’enfance intervienne. Ce qui n’empêche pas certains de raconter, de rechercher des rencontres parentales, mais tous disent aussi que ces rencontres parfois répétées conduisent toujours à des blocages, des explosions, des violences et de nouvelles ruptures. Et certains y reviennent cependant, car la famille…

Les souvenirs d’enfance, de famille, sont remaniés de façons souvent extrêmes dans la production personnelle de « romans familiaux » bien éloignés de la réalité ; il leur est nécessaire de se fabriquer un monde doré perdu, une famille idéale, donc un évènement déclencheur du malheur à partir duquel plus rien n’a été, pour se faire croire à de beaux souvenirs. Mais quel enfermement !

La famille c’est aussi la famille fondée, car des enfants sont déjà là, et parce que des bébés arrivent. Peut-on leur interdire le droit d’enfanter ? Il y d’évidence ici des dynamiques de réparation, de remise en jeu de ce qu’ils ont vécu et été.

Quand l’enfant approche puis nait, arrive très vite la norme du social avec l’inquiétude majeure des jeunes femmes, le placement de l’enfant dès sa naissance. D’où des grossesses non-déclarées, puis non-suivies par crainte de cela… avec des comportements qui viennent alors valider les a priori d’incapacité maternelle. Car il est patent que les institutions ayant à voir avec la protection de l’enfance, ASE et PMI, ont une très forte méconnaissance des dynamiques de vie de l’errance et de ces jeunes, fonctionnent sur des pré-supposés dévalorisants vis-à-vis de ces jeunes couples ou ces jeunes mères, et n’entendent pas que des professionnels du social sont au travail quotidiennement avec ces jeunes et peuvent demeurer leurs référents principaux, sous le contrôle des institutions spécialisées, afin d’éviter des ruptures relationnelles et des interventions aux conséquences trop connues ; fuites, reproductions familiales… La réalité est donc faite de placements précoces, construits et affirmés sur des incapacités à prendre en charge son enfant ; produisant alors chez les mères et les couples des sentiments de culpabilité, d’incompétence, et des reproductions familiales. Les placements ne sont pas présentés comme des solutions temporaires veillant à la préservation du lien, mais comme des mises en protection contre des incapacités rédhibitoires.
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