Les droits de l'homme : valeurs universelles ? ou expression idéologique d'intérêts particuliers ?





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date de publication04.10.2017
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Les droits de l'homme : valeurs universelles ? ou expression idéologique d'intérêts particuliers ?

La Révolution Française proclame la fin des privilèges, l'égalité de tous devant la loi, l'existence de droits naturels que l'Etat doit respecter de façon absolue. En même temps apparaît l'idée de liberté de conscience qui aboutira progressivement à détacher l'Etat de la Religion. Dans cette logique, la "Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen" de 1789 est un texte purement laïque, établissant des droits naturels, excluant toute référence au droit divin sur lequel reposait l'Ancien Régime. Comme fondement du politique, la nature humaine remplace ici la volonté de Dieu.

Mais si la religion est exclue de ce texte, l'esprit religieux l'est-il également ? Marx ne le pense pas. Pour lui, la conception libérale (au sens économique et politique du terme ---> libéralisme) des droits de l'homme reproduit, sous une forme apparemment non religieuse, le modèle chrétien, à la fois illusion et aliénation.
La démocratie libérale, en effet, repose sur le dualisme homme/citoyen, société civile/communauté politique, de même que la religion chrétienne repose sur le dualisme cité terrestre/cité c‚leste ( cf. : "Rendez à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu" ). En tant que citoyen, l'homme participe aux affaires de l'Etat, il pense à la communauté, aux intérêts de tous... Ici règne l'égalité en droits. Mais en tant qu'homme privé, membre de la "société civile" (monde du travail, de la famille, des affaires privées... et surtout de la concurrence économique) chacun suit ses intérêts sans se soucier des autres. Ici règnent les inégalités de fait (richesses, propriétés, chances inégales devant l'instruction, l'emploi, ...) Ces deux mondes sont bien séparés, contrairement à l'époque féodale, par exemple, où rôle politique et vie privée n'étaient pas séparables (la propriété personnelle du seigneur ne se distinguait pas de son pouvoir politique sur son serf ).


"L'État [issu de la Révolution Française] supprime à sa façon les distinctions dues à la naissance, le rang social, l'instruction, la profession en décrétant que la naissance, le rang social, l'instruction, la profession sont des différences non politiques, quand, sans tenir compte de ces distinctions, il proclame que chaque membre du peuple partage, à un titre égal, la souveraineté populaire […] Mais l'Etat n'en laisse pas moins la propriété privée, l'instruction, la profession agir à leur façon […] et faire prévaloir leur nature spéciale. Bien loin de supprimer ces différences réelles, il n'existe en vérité que grâce à elles : il a conscience d'être un État politique et ne fait prévaloir son universalité que par opposition à ces éléments.[1] […]

L'État politique achevé est essentiellement la vie générique de l'homme [2] par opposition à sa vie matérielle. Toutes les conditions de cette vie égoïste continuent à subsister, en dehors de la sphère de l'État, dans la société civile, [3] mais comme attributs de la société civile. Là où l'État politique est parvenu à son épanouissement véritable, l'homme mène, non seulement dans la pensée, dans la conscience, mais dans la réalité, dans la vie, une vie double, une vie céleste et terrestre [4] : 1) la vie dans la communauté politique où il s'affirme comme un être communautaire et 2) la vie dans la société civile, où il agit en homme privé, considère les autres comme des moyens, se ravale, lui-même au rang de moyen et devient le jouet de puissances étrangères [5]. L'État politique se comporte envers la société civile d'une manière aussi spiritualiste que le ciel envers la terre. […]

Religieux, les membres de l'État politique le sont en raison du dualisme qui sépare vie individuelle et vie générique, vie de la société civile et vie politique ; ils sont religieux parce que l'homme se comporte envers la vie de l'Etat, qui est étrangère à son individualité réelle, comme si elle était sa vraie vie ; ils sont religieux car la religion est ici l'esprit de la société civile, la marque de l'abîme qui sépare l'homme de l'homme. […] La chimère, le rêve, le postulat du christianisme : la souveraineté de l'homme, mais de l'homme comme être étranger, comme être différent de l'homme réel, tout cela est dans la démocratie, réalité sensible, présence, maxime profane. [6] […]
On distingue les droits de l'homme comme tels des droits du citoyen. Quel est cet homme distinct du citoyen ? Nul autre que le membre de la société civile. Pourquoi le membre de la société civile est-il nommé "homme", homme tout court; pourquoi ses droits sont-ils dits droits de l'homme? Comment expliquons-nous ce fait ? Par la relation entre l'État politique et la société civile, par la nature de l'émancipation politique.

Avant tout, nous constatons que ce qu'on appelle les "droits de l'homme", les droits de l'homme distingués des droits du citoyen, ne sont autres que les droits du membre de la société civile, c'est-à-dire de l'homme égoïste, de l'homme séparé de l'homme et de la communauté. [7] Laissons parler la constitution la plus radicale, la constitution de 1793 :
Déclaration des droits de l'homme et du citoyen. Art. 2. "Ces droits, etc. (les droits naturels et imprescriptibles) sont l'égalité, la liberté, la sûreté, la propriété."

En quoi consiste la liberté?

Art. 6 "La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d'autrui", ou, d'après la Déclaration des droits de l'homme de 1791 : "La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui."

Ainsi, la liberté est le droit de faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Les limites dans lesquelles chacun peut se mouvoir sans préjudice pour autrui sont fixées par la loi, comme les limites de deux champs le sont par le piquet d'une clôture. Il s'agit de la liberté de l'homme, comme monade isolée [8] et repliée sur elle-même. Pourquoi, d'après Bauer, le juif est-il inapte à obtenir les droits de l'homme ? "Tant qu'il reste juif, la nature bornée qui fait de lui un juif l'emportera sur la nature humaine qui devrait l'unir aux autres hommes, et le séparera des non-juifs."

Or le droit humain de la liberté n'est pas fondé sur l'union de l'homme avec l'homme, mais au contraire sur la séparation de l'homme d'avec l'homme. C'est le droit de cette séparation, le droit de l'individu borné, enfermé en lui-même. [9]

L'application pratique du droit de l'homme à la liberté, c'est le droit de l'homme à la propriété privée.

En quoi consiste le droit de l'homme à la propriété privée ?

Art. 16 (Constitution de 1793) "Le droit de propriété est celui qui appartient à tout citoyen de jouir et de disposer à son gré de ses biens, de ses revenus, du fruit de son travail et de son industrie."

Par conséquent, le droit de l'homme à la propriété privée, c'est le droit de jouir de sa fortune et d'en disposer à son gré, sans se soucier d'autrui, indépendamment de la société c'est le droit de l'intérêt personnel. Cette liberté individuelle, tout comme sa mise en pratique constituent la base de la société civile. Elle laisse chaque homme trouver dans autrui non la réalisation, mais plutôt la limite de sa propre liberté. […]

Ainsi, aucun des prétendus droits de l'homme ne s'étend au-delà de l'homme égoïste, au-delà de l'homme comme membre de la société civile, savoir un individu replié sur lui-même, sur son intérêt privé et son caprice privé, l'individu séparé de la communauté. Bien loin que l'homme ait été considéré, dans ces droits-là, comme un être générique, c'est au contraire la vie générique elle-même, la société, qui apparaît comme un cadre extérieur aux individus, une entrave à leur indépendance originelle. [10] Le seul lien qui les unisse, c'est la nécessité naturelle, le besoin et l'intérêt privé, la conservation de leur propriété et de leur personne égoïste.

Il est déjà mystérieux qu'un peuple, qui commence à peine à s'affranchir, à renverser toutes les barrières séparant les divers membres du peuple, à fonder une communauté politique, que ce peuple proclame solennellement les droits de l'homme égoïste, séparé de son prochain et de la communauté (Déclaration de 1791), et renouvelle même cette proclamation à un moment où l'on réclame impérieusement le dévouement le plus héroïque, seul capable de sauver la nation, au moment où le sacrifice de tous les intérêts de la société civile est mis à l'ordre du jour, et où l'égoïsme doit être puni comme un crime (Déclaration des droits de l'homme, etc., de 1793). Ce fait devient encore plus mystérieux quand nous voyons que les émancipateurs politiques réduisent la citoyenneté, la communauté politique, à un simple moyen pour conserver ces prétendus droits de l'homme, que le citoyen est donc déclaré serviteur de l'homme égoïste, que la sphère où l'homme se comporte en être communautaire est rabaissée à un rang inférieur à la sphère où il se comporte en être fragmentaire, et qu'enfin ce n'est pas l'homme comme citoyen, mais l'homme comme bourgeois qui est pris pour l'homme proprement dit, pour l'homme vrai et authentique. […]
L'homme réel n'est reconnu que sous l'aspect de l'individu égoïste, et l'homme vrai que sous l'aspect du citoyen abstrait. […]

C'est seulement lorsque l'homme individuel, réel, aura recouvré en lui-même le citoyen abstrait et qu'il sera devenu, lui, homme individuel, un être générique dans sa vie empirique, dans son travail individuel, dans ses rapports individuels, lorsque l'homme aura reconnu et organisé ses forces propres comme forces sociales et ne retranchera donc plus de lui la force sociale sous l'aspect de la force politique; c'est alors seulement que l'émancipation humaine sera accomplie.
MARX : LA QUESTION JUIVE ( 1843 ).
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[1] L'Etat libéral ne veut pas agir sur la vie privée, l'économie, les problèmes scolaires, le droit du travail, la santé... sous le prétexte que tout ceci concerne des choix individuels, alors que le citoyen ne doit se soucier que de problèmes généraux, universels.
[2] Gattugnswesen, là où l'homme est vraiment homme : quand il se soucie du destin du genre humain, c'est-à-dire de tous les hommes, et pas seulement de lui-même, de ses intérêts privés. Selon Feuerbach, l'homme se distingue vraiment de l'animal lorsqu'il prend conscience non pas de lui-même, mais de l'humanité (genre humain, réalité générique de l'homme) à travers les lieux et les temps.

[3] bürgerliche Gesellschaft (parfois traduit aussi par : Société bourgeoise) C'est la sphère de la vie privée, du "bourgeois", au sens médiéval du terme, par opposition à la vie politique, communautaire, du citoyen. Dans le libéralisme, est surtout visé le monde économique : libre production, libre échange, laissés à l'initiative individuelle et à la concurrence.
[4] C'est ici l'analogie profonde entre la démocratie libérale et le christianisme. Le chrétien mène une double vie : 1) en tant qu'homme réel, il est serf, ou seigneur, ou bourgeois, il ne doit pas se révolter contre les inégalités mais respecter l'ordre établi (cité terrestre) car tout pouvoir, quel qu'il soit, vient de Dieu (Saint Paul); 2) en tant que chrétien, quelque soit son rang, il est l'égal de tous les autres hommes : mais cette dignité et cette égalité ne valent que pour Dieu, c'est-à-dire après la mort (cité céleste). De même, dans la démocratie libérale s'opposent le monde politique ( égalité des hommes en tant que citoyens ) et le monde civil ( inégalités des hommes privés, "bourgeois", dans leurs richesses, statuts, formations, chances...)
[5] Ces puissances étrangères, ce sont les lois économiques, les lois du marché. On utilise les autres comme moyens en utilisant leurs capacités contre salaire pour faire du profit. On est soi-même moyen en tant qu'instrument volontaire ou involontaire des lois du marché. La "guerre de tous contre tous" [bellum omnium contra omnes, Hobbes] disparaît de la sphère politique, grâce à l'établissement du Droit (les lois, les institutions...) mais c'est pour mieux s'établir dans la sphère privée : concurrence économique, course au profit...
[6] Pour le chrétien, la vraie vie, c'est la vie de justice et de charité, mais cette vie n'est peut-être qu'une illusion puisqu'elle ne s'établira qu'après la mort, au ciel, et qu'elle semble s'opposer à la vie réelle, sur terre, faite d'injustices et de souffrances. De même, dans le libéralisme, la vie authentique ( l'égalité des citoyens solidaires ) reste une abstraction, alors que la vie réelle (société civile) montre l'injustice, l'inégalité et l'égoïsme. Le rôle positif du christianisme aura été de donner à chaque homme une égale dignité ; l'aspect négatif, c'est que cette dignité universelle n'est effective qu'"au ciel" ; sur terre, les injustices subsistent. De même le rôle positif du libéralisme politique est de faire de chaque homme un citoyen participant à part égale aux lois et à la vie collective ; l'aspect négatif, c'est que le citoyen cache l'individu réel qui, dans sa vie privée, doit accepter les inégalités matérielles et le "chacun pour soi". N'y aurait-il pas mystification du christianisme : faire croire à la justice céleste pour faire accepter les injustices terrestres ? De la même façon, n'y aurait-il pas mystification de la démocratie libérale : utiliser l'égalité politique pour justifier les inégalités économiques, sociales..?
[7] Ici commence une analyse critique de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen. Pour Marx, ce texte n'exprime pas des valeurs universelles, contrairement à ce qui est proclamé dans le Préambule, mais les valeurs d'une époque, où l'opposition entre le citoyen (égalit‚ abstraite) et l'homme (inégalités réelles) conduit à une aliénation des plus pauvres vis-à-vis des plus riches. La "bürgerliche Gesellschaft" n'est plus seulement la société civile, au sens neutre du terme, mais devient la "société bourgeoise" au sens polémique du terme.
[8] Chez Leibniz, monades : substances simples et indivisibles, sortes d'atomes composant la nature, chacun étant isolé de tous les autres.
[9] La principale critique que Marx fait à la Déclaration de 1789, c'est que la liberté de l'homme y est définie contre les autres hommes, et non pas avec eux. C'est une définition négative (limite, défense) et non pas positive (accomplissement, solidarité).
[10] La vie collective, politique n'est plus considérée comme ce qui réalise l'essence de l'homme (chez Aristote, par exemple, l'homme est défini comme "animal politique", c'est-à-dire comme l'être qui ne se réalise pleinement qu'à l'intérieur de la Cité) Dans le libéralisme, la sphère politique n'est plus qu'un mal nécessaire, qu'il faut limiter au maximum. Ce n'est plus l'homme privé qui est au service du citoyen, c'est le citoyen qui se fait le serviteur de l'homme privé.

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