La solidarité, un mot-valise ?





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La solidarité, un mot-valise ?


L’histoire, octobre 2008

MC Blais


La solidarité serait-elle l’un de ces détestables mots qui, comme disait Paul Valéry, « ont plus de valeur que de sens, et chantent plus qu’ils ne parlent »? Elle fait aujourd’hui l’unanimité. Elle donne son nom à des lois (SRU, PACS, RSA). Partout en Europe les politiques sociales prennent le nom de politiques de solidarité. En 1987, une encyclique du pape Jean-Paul II, Sollicitudo rei socialis, a fait de la solidarité « la vertu chrétienne par excellence ». La société civile n’est pas en reste : les organisations et entreprises solidaires se multiplient. La solidarité est devenue une sorte d’auberge espagnole. Que veut-elle dire au juste ? D’où nous vient-elle ?
L’idée fut lancée dans la sphère politique à la fin du XIXe siècle par Léon Bourgeois, éphémère président du conseil (de novembre 1895 à avril 1896) et futur prix Nobel de la paix. Dans un petit livre publié en 1896, Solidarité, le militant radical ne propose rien d’autre qu’une voie médiane entre les deux grandes causes qui divisent les sociétés, le libéralisme et le socialisme1. Il entend concilier deux exigences apparemment contradictoires, la liberté individuelle et la justice sociale, La thèse est convaincante : puisque chaque être qui arrive au monde retire des bienfaits de la vie sociale, il a de ce simple fait des obligations envers ses contemporains et ses successeurs. Dès lors qu’il accepte la vie collective et profite du patrimoine commun, chacun doit s’engager à concourir au paiement de la dette commune, à la mesure de ce qu’il a reçu.

La doctrine vise à justifier l’impôt progressif sur le revenu, la législation sur les assurances sociales et sur les retraites, ainsi que la mise en place de services d’intérêt général destinés à « accroître l’interdépendance mutuelle » selon l’expression du juriste Léon Duguit. Elle cherche surtout à donner un contenu à cette république radicale qui se veut anti-collectiviste tout autant qu’anti-libérale. Ce « socialisme libéral » selon les mots de son promoteur, refuse la résolution des conflits par la lutte des classes et opte pour la voie parlementaire.
Cependant, Bourgeois est loin d’être l’inventeur de l’idée de solidarité. En réalité, elle a traversé tout le XIXe siècle. Les lendemains de la Révolution française sont taraudés par l’énigme de ce qui peut relier des individus désormais émancipés sans retour. Comment penser le lien entre ces individus détachés de leurs appartenances corporatives et déclarés libres et égaux ? Devant les révoltes ouvrières et le risque d’éclatement de la société, des Lamennais, Pecqueur, Michelet et bien d’autres en appellent à « l’unité perdue du genre humain » et à l’harmonie universelle. Ils insistent sur la réalité de l’interdépendance entre tous les membres de l’espèce humaine, interdépendance devenue plus flagrante avec la révolution industrielle et ces nouveaux « rails de fer » qui multiplient les échanges entre les hommes.

C’est un imprimeur progressiste, futur député à l’assemblée constituante de 1848, qui donne le nom de « solidarité » à cette loi d’interdépendance mutuelle (Pierre Leroux, De l’Humanité 1840). Il dit l’avoir emprunté au vocabulaire juridique (en droit romain, l’obligation in solidum désigne « l’engagement par lequel les personnes s'obligent les unes pour les autres et chacune pour tous ») dans le but de remplacer la charité, peu en phase avec les idées laïques et surtout impossible à organiser ». Aussitôt, le philosophe Charles Renouvier prédit une immense fortune à cette magnifique idée « à la fois humaine et divine »2. Les chrétiens, d’ailleurs, ne tardent pas à revendiquer ce mot dans lequel ils reconnaissent le dogme de la rédemption collective, si bien résumé par la phrase de Saint-Paul : « nous sommes tous membres d’un même corps ». La force de la notion est qu’elle récupère la tradition chrétienne en lui donnant des couleurs laïques. Providentielle ou naturelle, cette loi d’interdépendance nous indique la direction à suivre : nous devons être solidaires.

La notion est d'autant plus puissante qu'elle est attestée par les sciences. Les naturalistes insistent sur la coopération entre les organes de tout être vivant. Saint Simon, le précurseur du socialisme, avait proposé d’étudier le corps social comme « un corps organisé », un corps dont aucun des organes ne peut vivre indépendamment des autres. Mais la solidarité désigne-t-elle un fait ou bien un idéal ? s’interrogent les économistes. « Laissons-faire la solidarité naturelle », diront des libéraux comme Frédéric Bastiat, qui refusent toute intervention autoritaire sur le mécanisme des échanges. Cette solidarité qui écrase les faibles doit faire place à une solidarité volontaire, répliqueront les autres (parmi lesquels Charles Gide). Car la solidarité n’est pas toujours bonne. Il y a une solidarité dans le mal, celle des associations de malfaiteurs, celle du loup et de sa proie. La solidarité qu’il s’agit de développer est une solidarité visant la justice, et destinée à rectifier les effets nocifs de la solidarité factuelle. Cette solidarité-là, inspirée par l’expérience des sociétés de secours mutuels, est à la recherche d’une organisation coopérative et mutualiste. Or les premiers sociologues, Alfred Fouillée (La science sociale contemporaine, 1880) et Emile Durkheim (De la Division du travail social, 1893), soulignent que, dans des sociétés passées sous le régime du contrat, les individus sont de plus en plus autonomes, mais ils deviennent également plus étroitement dépendants les uns des autres. Cette solidarité « organique », contractuelle et coopérative, nécessite l’intervention de la puissance publique pour faire respecter la juste exécution des contrats.

La doctrine politique proposée par Léon Bourgeois a fait son miel de tous ces travaux. Malgré son immense succès (l’Exposition universelle de 1900 fut placée sous l’invocation de la solidarité), elle est cependant confrontée à une contradiction majeure. Théoriquement, « la solidarité n’a pas de frontières », comme le clame Millerand à l’ouverture de l’exposition : elle a vocation à l’universel ; mais pratiquement, elle ne peut trouver ses conditions d’exercice que dans le cadre d’une communauté politique reposant sur la volonté de ses membres.
Devenue quasiment la philosophie officielle de la troisième République, l’idée de solidarité perd ses couleurs devant l’éclat de la révolution à l’Est. Après la première guerre mondiale, la solution réformiste fait pâle figure. Réapparue très timidement dans la constitution de 1946 (« La Nation proclame la solidarité et l’égalité de tous les Français devant les charges qui résultent des calamités nationales »), l’idée connaît un énorme regain de faveur à partir des années 1980.

Avec l’effondrement du communisme, au-delà de l’analyse de la société en termes de lutte des classes et au-delà des projets de révolution sociale, on retrouve les vertus de cette troisième voie. Dans un contexte de libéralisme débridé et d’accroissement des inégalités, l’invocation de la solidarité, mondialisation financière et environnementale aidant, manifeste l’exigence renouvelée de régulation politique dans un régime de liberté.

Mais quelle sera l’instance politique capable d’assurer l’effectivité du principe ? En 1900, le cadre paraît évident : c’est la nation. La République est sociale, libérale ... et nationale. La troisième composante est devenue problématique aujourd’hui. Quel peut-être le cadre d’application de la solidarité à l’heure de la mondialisation ? Le retour vers les origines de l’idée ne donne pas la réponse à cette question cruciale. Mais elle pourrait au moins suggérer qu’il est possible - et plus que jamais nécessaire - de mener de front l’exigence de liberté et celle de justice, y compris à l’égard des générations futures. Faute d’une responsabilité collective qui passe par la délibération et l’accord négocié, cette belle idée pourrait bien se dégrader en une sorte de saupoudrage destiné à colmater les brèches d’une société en proie à un individualisme forcené.


1 Léon Bourgeois, Solidarité, A. Colin 1896, reed. Le Bord de l’Eau éditions, 2008.

2 MC Blais, Au principe de la république. Le cas Renouvier, Gallimard, 2000.

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