Les organisations de planteurs de caoutchouc indochinois et l’Etat du début du xxe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale





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Les organisations de planteurs de caoutchouc indochinois et l’Etat du début du xxe siècle à la veille de la Seconde Guerre mondiale



Marianne Boucheret
Le 17 mai 1946, une conférence interministérielle évoqua la situation des plantations de caoutchouc en Indochine. La France cherchait alors à rétablir sa souveraineté sur la péninsule extrême-orientale, quelques mois après la fin l’occupation de la péninsule par les forces japonaises et la proclamation d’indépendance de la République du Vietnam par Ho Chi Minh1. Outre la fixation à l’échelle internationale du prix de la gomme naturelle, l’ordre du jour de la réunion comportait l’examen des moyens permettant « d’obtenir, pour le plus grand bien de l’économie générale de la France, un prompt rétablissement de la production des plantations indochinoises d’hévéas »2. L’assimilation entre l’intérêt de la France et celui des affaires de caoutchouc implantées dans la lointaine péninsule asiatique n’était pas nouvelle. Elle était apparue dès les débuts de l’histoire des exploitations d’hévéas en Indochine, pour justifier l’aide apportée par les pouvoirs publics au développement de cette branche. Cela signifie-t-il que les acteurs économiques aient dicté la conduite à tenir aux détenteurs du pouvoir politique, autrement dit que l’histoire des plantations d’hévéas en Indochine puisse être lue comme un exemple de la suprématie du capital financier dans la conduite des puissances occidentales en Orient ? Poser cette question revient à tenter de mesurer l’impact des actions menées par un groupe de pression, celui des planteurs, sur les décisions prises par le pouvoir colonial, depuis la métropole ou dans l’Union indochinoise. Nous retracerons ici les relations entretenues par les producteurs de caoutchouc et les autorités politiques depuis la création de la première organisation de planteurs (1910) jusqu’à la fin des années 1930. Nous examinerons plus particulièrement les résultats enregistrés par les planteurs et leurs représentants, durant les années du boom du caoutchouc puis celles de la crise, sur deux points cruciaux, l’accès à la terre et le soutien économique de l’État3.

1. Le caoutchouc, un produit clef de l’économie indochinoise contrôlé par de grands groupes

Les statistiques du commerce extérieur de l’Union révèlent l’importance prise par les plantations d’hévéas dans la vie de la péninsule indochinoise dans la première moitié du xxe siècle.

A. L’essor de la branche hévéicole en Indochine



À la veille de la Première Guerre mondiale, la valeur des exportations de gomme, dont la production démarra en Indochine plus tardivement qu’ailleurs en Asie4, ne représentait que 0,28 % des exportations de la colonie5. À l’aube de la guerre, la part du caoutchouc dans le montant des ventes6 était passée à 34 %. Le caoutchouc se hissait alors au deuxième rang des produits exportés par l’Union indochinoise et au quatrième rang des marchandises vendues par l’ensemble de l’empire français, après le vin, le riz et le blé. Cette performance productive et commerciale résultait en partie de l’importance considérable des capitaux investis dans cette branche, d’origine métropolitaine essentiellement. Une estimation faite d’après une étude effectuée en 1943 donnait le chiffre de 69 % du total des investissements français dans les affaires indochinoises consacrés aux plantations d’hévéas7. Celles-ci employaient en outre un nombre croissant de travailleurs, évalué à un peu moins de cent mille à la fin des années 1930, sur une superficie de plus en plus étendue, proche de cent trente mille hectares8. Le développement spectaculaire de la branche hévéicole en Indochine était dû, pour une grande part, à l’activité de quelques grandes sociétés.

B. Le contrôle des plantations d’hévéas par quelques grands groupes



Initiée par des colons exerçant la plupart du temps une activité professionnelle autre9, la culture des hévéas devint en effet rapidement, sinon exclusivement, l’affaire de quelques grands groupes. Certes, le temps des fonctionnaires, commerçants ou avocats ayant investi quelques capitaux dans de modestes plantations aux environs de Saigon n’était pas totalement révolu à la fin des années trente10. On comptait par ailleurs une poignée d’autochtones parmi les propriétaires d’exploitations hévéicoles ne dépassant pas la centaine d’hectares11. Mais, dès les années précédant la Grande Guerre, de puissants groupes financiers avaient pris pied en Indochine et ils dominèrent de manière de plus en plus affirmée la production de caoutchouc au cours des deux décennies qui suivirent la Première Guerre mondialeCertains, issus de l’association de capitaux européens, étendaient leur influence sur des territoires appartenant à différents empires coloniaux. C’était le cas de la banque franco-belge Rivaud associée à la Banque des colonies de Bruxelles, à travers la Société financière des caoutchoucs (Socfin)12. Cette holding supervisait l’activité de deux fleurons de l’hévéaculture indochinoise, la Société des plantations des terres rouges (Sptr)13 et la Compagnie du Cambodge14, ainsi que celle de plantations situées en Malaisie britannique et aux Indes néerlandaises15.
D’autres groupes, plus nombreux, constitués de capitaux métropolitains et indochinois, privilégiaient l’investissement dans des plantations situées dans la colonie française. En 1924, la Banque de l’Indochine créa dans ce but la Société indochinoise de commerce, d’agriculture et de finance (Sicaf). Cette holding prit le contrôle de plantations fondées avec la participation d’une entreprise marseillaise, la Compagnie de commerce et de navigation d’Extrême-Orient (Ccneo)16 et favorisa leur concentration au sein d’un important groupe hévéicole de la colonie, la Société indochinoise des plantations d’hévéas (Siph)17. L’institut d’émission s’intéressa à trois autres affaires importantes. La Société indochinoise des plantations de Mimot était l’une d’entre elles ; une partie de ses capitaux provenait de l’apport initial des Messageries fluviales de Cochinchine dont l’un des administrateurs, le lieutenant-colonel Fernand Bernard, joue un rôle clef dans l’histoire de l’hévéaculture indochinoise18. Les Caoutchoucs de l’Indochine19 et la Société indochinoise des cultures tropicales, toutes deux contrôlées par la Société française financière et coloniale (Sffc) fondée en 1920 par Octave Homberg, attirèrent également l’attention de la Banque de l’Indochine. L’analyse de l’origine des capitaux initiaux et des prises de participation successives dans les affaires de caoutchouc20 permet donc de mettre en évidence la domination de l’hévéaculture indochinoise par deux pôles financiers majeurs, la Banque Rivaud et la Banque de l’Indochine. Un troisième pôle apparut néanmoins, constitué par les exploitations Michelin car l’industriel du pneu avait en effet décidé au cours des années 1920 d’ouvrir ses propres plantations en Indochine.
L’entregent dont disposaient les dirigeants des grandes entreprises bancaires et industrielles à la tête des principales plantations d’hévéas facilita sans doute leur accès aux milieux politiques décisionnels. Par ailleurs, certains représentants de l’administration coloniale se trouvaient eux-mêmes impliqués dans les affaires de caoutchouc et côtoyaient dans les conseils d’administration les acteurs économiques de cette branche. On peut citer le cas de Pierre Guesde, membre du conseil d’administration de la Société des plantations d’hévéas de la Souchère, auquel participaient également des représentants de la Sicaf ; pour le socialiste Augustin Hamon, Guesde était le « prototype des fonctionnaires coloniaux qui trouvent, après avoir servi [comme résident supérieur en Indochine], une riche retraite dans les conseils d’administration »21.

C. Les planteurs, un groupe de pression composite



Les représentants et les administrateurs des poids lourds’’ du monde du caoutchouc devaient cependant compter avec les petits planteurs. Ces derniers demeuraient nombreux dans la lointaine colonie d’Extrême-Orient, même si leur poids dans l’hévéaculture était sans commune mesure avec celui rapidement acquis par les grandes sociétés hévéicoles. De surcroît, c’est de leur initiative qu’était née en 1910 la première organisation de producteurs de caoutchouc, l’Association des planteurs de caoutchouc de Cochinchine, devenu par la suite Syndicat des planteurs de Caoutchouc22, en réaction à la politique menée par l’administration cochinchinoise23. André Crémazy était à la tête de l’organisation professionnelle à sa fondation ; arrivé en Indochine en 1889 en qualité de magistrat, il s’intéressa rapidement aux questions agricoles et plus particulièrement à l’hévéaculture : l’un des premiers, il pressent[it] le grand avenir réservé à la culture du caoutchouc » d’après le témoignage d’Albert Sarraut24 ; il devint administrateur de la Société des caoutchoucs de Cochinchine et anima l’association des planteurs, avant de laisser la place à Louis Jacque, propriétaire des Comptoirs généraux à Saigon et administrateur de la Société des plantations d’hévéas de Xa-Trach à ses débuts. La première organisation professionnelle chargée de défendre les intérêts des producteurs de caoutchouc fut donc dirigée par des hommes issus de la bonne société saïgonnaise, comme le confirme l’étude des membres du conseil d’administration du syndicat. Ingénieurs, négociants, employés de l’administration coloniale et avocats se retrouvaient mensuellement pour discuter des affaires du caoutchouc. Leur mandat d’administrateurs des sociétés anonymes des Plantations de Courtenay, d’An Loc, des Caoutchoucs de Cochinchine, de Gia-nhan ou bien encore de la Société agricole de Suzannah, les plaçait en position de défendre prioritairement les intérêts d’entreprises coloniales moyennes, peu liées encore avec les puissantes sociétés en cours d’implantation en Indochine.
Le groupement professionnel des producteurs de caoutchouc ressentit néanmoins très tôt le besoin de disposer d’un délégué permanent en métropole, à proximité du pouvoir politique central comme du siège des grandes entreprises s’intéressant au caoutchouc. Bernard se montra très actif dans son rôle de représentant des planteurs auprès du gouvernement. Il était mandaté par l’Association des Planteurs d’Indochine mais il agissait également en tant que personnalité importante du Comité du Commerce et de l’Industrie de l’Indochine. Fondé en 1903 « pour faire entendre aux pouvoirs publics la voix des intérêts généraux de l’Asie française »25, celui-ci groupait les représentants de grandes firmes françaises parmi lesquelles figuraient les affaires de caoutchouc. Entre le groupement saïgonnais plutôt représentatif des « petits » et « moyens » planteurs d’une part, et l’association métropolitaine d’autre part, les relations étaient complexes. Le premier faisait appel à la seconde pour soutenir ses revendications auprès des responsables ministériels, par exemple en ce qui concernait la construction de routes pour desservir les plantations26. Mais il ne pouvait empêcher que le Comité de l’Indochine prisse des initiatives qu’il n’approuvait pas toujours, car les intérêts des uns et des autres n’étaient pas constamment identiques. La question de l’accès à la terre fit notamment apparaître des positions divergentes, susceptibles d’affaiblir le lobby des planteurs face à une administration coloniale de plus en plus encline à encadrer l’action des colons et des hommes d’affaires par le biais de l’élaboration d’une nouvelle réglementation.
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