4 Les "trois idoles de la tribu des historiens" : François





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n° 4. Quantification et longue durée : les paradigmes des Annales

4.1. Les "trois idoles de la tribu des historiens" : François Simiand (1873-1935), "Méthode historique et science sociale", Revue de synthèse historique; 1903 (extrait).
Il serait temps et il serait bon, semble-t-il, de renoncer dès maintenant à un certain nombre d'habitudes bien définies et sans aucun doute condamnées, de caractériser ce qu'on pourrait appeler, en employant la métaphore de Bacon, des "idoles de la tribu des historiens" et d'entamer sans retard une lutte contre elles. Je donnerais volontiers comme exemples :

1° L'"Idole politique", c'est-à-dire l'étude dominante, ou au moins la préoccupation perpétuelle de l'histoire politique, des faits politiques, des guerres, etc., qui arrive à donner à ces événements une importance exagérée, et, comme la contingence a peut-être dans cette catégorie de faits la plus forte part, retarde pour autant l'acceptation de l'attitude scientifique en rendant plus difficilement admissible et praticable l'élimination méthodique des influences contingentes, moins concevable et possible l'établissement de régularités et de lois. Il ne faut pas que les faits politiques soient ignorés, mais il faut qu'ils perdent la place éminente, tout à fait injustifiée, qu'ils conservent même dans les recherches des autres branches de l'histoire.

2° L'"Idole individuelle" ou l'habitude invétérée de concevoir l'histoire comme une histoire des individus et non comme une étude des faits, habitude qui entraîne encore communément à ordonner les recherches et les travaux autour d'un homme, et non pas autour d'une institution, d'un phénomène social, d'une relation à établir. Un Pontchartrain ayant eu la fortune d'être tour à tour conseiller au Parlement de Paris, président du Parlement de Bretagne, intendant, contrôleur général, secrétaire d'État de la marine, directeur des Académies, chance lier de France, on étudiera Pontchartrain et le Parlement de Paris, Pontchartrain et l'administration locale, Pontchartrain et les finances, et la marine, et les lettres, et l’Église, et aucune de ces études entreprises de biais, par voie indirecte, sans cadre réel, sans séparation réglée sur la nature des choses, n'apportera une connaissance pleine et utile d'aucune de ces institutions beaucoup plus importantes que toute la personnalité de Pontchartrain. Même pour un Colbert, il n'est pas sûr que le cadre biographique et individuel soit le meilleur et le plus scientifique. Mais pourquoi ne pas interdire, en principe, ces études d'institutions faites à l'occasion d'un homme secondaire et ne pas demander l'étude des institutions elles-mêmes ? Et enfin, pourquoi ne pas éliminer complètement, du moins de l'histoire scientifique, ces travaux consacrés à des biographies pures et simples du moindre petit cousin d'un grand homme, et ne pas envoyer se rejoindre, dans l'histoire anecdotique et le roman historique, les "Affaires du collier" avec toutes les "Famille de Napoléon", alors que nous sommes presque totalement ignorants de la vie économique de la France sous la Révolution et l'Empire ? Le personnel n'est pas assez nombreux, le temps n'est pas assez abondant pour faire ceci ou cela. Il faut sacrifier l'un ou l'autre.

3° L'"Idole chronologique", c'est-à-dire l'habitude de se perdre dans des études d'origines, dans des investigations de diversités particulières, au lieu d'étudier et de comprendre d'abord le type normal, en le cherchant et le déterminant dans la société et à l'époque où il se rencontre : au lieu, par exemple, de procéder comme Ashley qui, étudiant le système manorial, commence son œuvre par le prendre tout constitué, au Xlle siècle, dans les comtés du centre et du sud où le type s'en dégage le plus complètement et le mieux défini, et ensuite remonte aux origines capables de l'expliquer et passe aux formes moins nettes des autres comtés 1. L'idole chronologique entraîne par suite à considérer toutes les époques comme également importantes, à concevoir l'histoire comme un rouleau ininterrompu où toutes les parties seraient semblablement établies, à ne pas s'apercevoir que telle période est plus caractéristique, plus importante que telle autre, que tel phénomène "crucial" mérite une étude approfondie, alors qu'ailleurs des répétitions sans intérêt d'un type connu ne forment qu'un matière stérile et inutile à développer ; elle consiste, en un mot, à considérer tous les faits, tous les moments comme indifféremment dignes d'études et comme susceptibles d'une même étude. - Il n'est peut-être pas de reproche qui choque plus l'esprit historique traditionnel 2. Il faut insister cependant, car le point de méthode est capital. Il faut montrer que, sans cesse, sans le savoir, et par suite avec maladresse et erreur, l'histoire traditionnelle elle-même ne fait pas autre chose. Pourquoi l'histoire du présent ne se fait-elle pas avec la même sûreté que celle du siècle dernier, sinon parce que l'historien a besoin, pour comprendre le avant, pour en apprécier l'importance et en discerner les éléments, de connaître le après ? Comment se fait-il qu'une bonne part de l'œuvre historique s'emploie à étudier les origines d'une institution, l'existence ultérieure du peuple qui a imposé la question à l'esprit de l'historien ? C'est constamment avec le souci, en vue et sur la connaissance de ce qui vient après, que, dans ce qui vient avant, nous est choisi, trié, élucidé ce qu'on nous en donne. Il s'agit donc de prendre une conscience claire de ce processus nécessaire et de l'appliquer mieux, plus méthodiquement, plus rigoureusement que ne l'ont fait et que ne le font les historiens. Au lieu de dresser au petit bonheur, suivant les suggestions du milieu et du moment, le questionnaire que nous jetons sur le passé, c'est par une détermination préalable d'ensembles bien définis, de types constitués au temps et au lieu où nous avons chance de les établir, que nous devons préparer notre recours aux phénomènes antérieurs capables de les expliquer génétiquement. Au lieu de dérouler mécaniquement, indéfiniment ce tissu de la chronologie pure et simple, qui, nous venons de le voir, n'est pas un rangement sincère, et au fond, n'est qu'un pis-aller, il faut rechercher des groupements explicatifs, d'une cohérence objective, et, pour comprendre les vrais rapports, même de succession, s'attacher à connaître le normal et l'adulte avant de vouloir saisir la diversité particulière, le cas exceptionnel et l'embryon indifférencié.

Ainsi, en ces directions transitoires, comme dans l'œuvre idéalement tracée, le souci dominant doit être de substituer à une pratique empirique, mal raisonnée, une méthode réfléchie et vraiment critique. […] Amener ces tendances à l'acte sera, je l'espère, l'œuvre de la nouvelle génération.
Voir le texte complet :

http://www.uqac.uquebec.ca/zone30/Classiques_des_sciences_sociales/index.html

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4.2. LUCIEN FEBVRE (1878–1956)

Combats pour l'histoire (1953) - Pour une histoire à part entière (1962)
La construction des faits historiques

[…] "Or, chacun le disait : l'histoire, c'était établir les faits, puis les mettre en œuvre. Et c'était vrai, et c'était clair, mais en gros, et surtout si l'histoire était tissée, uniquement ou presque, d'événements. Tel roi était-il né en tel lieu, telle année ? Avait-il, en tel endroit, remporté sur ses voisins une victoire décisive ? Rechercher tous les textes qui de cette naissance ou de cette bataille font mention; tirer, parmi eux les seuls dignes de créance; avec les meilleurs composer un récit exact et précis : tout cela ne va-t-il pas sans difficulté ?

Mais déjà, qu'à travers (…) telle suite d'années les salaires aient baissé, ou le prix de la vie haussé? Des faits historiques, sans doute, et plus importants à nos yeux que la mort d'un souverain ou la conclusion d'un éphémère traité. Ces faits les appréhende-t-on d'une prise directe ? Mais non : des travailleurs patients, se relayant, se succédant, les fabriquent lentement, péniblement, à l'aide de milliers d'observations judicieusement interrogées et de données numériquement extraites, laborieusement, de documents multiples : fournies telles quelles par eux, jamais, en vérité. -- Qu'on n'objecte pas : " Des collections de faits et non des faits…". Car le fait en soi, cet atome prétendu de l'histoire, où le prendrait-on ? L'assassinat de Henri IV par Ravaillac, un fait ? Qu'on veuille l'analyser, le décomposer en ses éléments, matériels les uns, spirituels les autres, résultat combiné de lois générales, de circonstances particulières de temps et de lieux, de circonstances propres enfin à chacun des individus, connus ou ignorés, qui ont joué un rôle dans la tragédie : comme bien vite on verra se diviser, se décomposer, se dissocier un complexe enchevêtré… Du donné ? Mais non, du créé par l'historien, combien de fois ? De l'inventé et du fabriqué, à l'aide d'hypothèses et de conjectures, par un travail délicat et passionnant.

Et voilà de quoi ébranler sans doute une autre doctrine, si souvent enseignée naguère. "L'historien ne saurait choisir les faits. (…)" -- Mais toute histoire est choix.

Elle l'est, du fait même du hasard qui a détruit ici, et là sauvegardé les vestiges du passé. Elle l'est du fait de l'homme : dès que les documents abondent, il abrège, simplifie, met l'accent sur ceci, passe l'éponge sur cela. Elle l'est du fait, surtout, que l'historien crée ses matériaux ou, si l'on veut, les recrée : l'historien, qui ne va pas rôdant au hasard à travers le passé, comme un chiffonnier en quête de trouvailles, mais part avec, en tête, un dessein précis, un problème à résoudre, une hypothèse de travail à vérifier. Dire : "ce n'est point attitude scientifique ", n'est-ce pas montrer, simplement, que de la science, de ses conditions et de ses méthodes, on ne sait pas grand chose ? L'histologiste, mettant l'œil à l'oculaire de son microscope, saisirait-il donc d'une prise immédiate des faits bruts ? L'essentiel de son travail consiste à créer, pour ainsi dire, les objets de son observation, à l'aide de techniques souvent fort compliquées. Et puis, ces objets acquis, à " lire " ses coupes et ses préparations. Tâche singulièrement ardue; car décrire ce qu'on voit, passe encore; voir ce qu'il faut décrire, voilà le difficile.

Etablir les faits et puis les mettre en œuvre… Eh oui, mais prenez garde : n'instituez pas ainsi une division du travail néfaste, une hiérarchie dangereuse. N'encouragez pas ceux qui, modestes et défiants en apparence, passifs et moutonniers en réalité, amassent des faits pour rien et puis, bras croisés, attendent éternellement que vienne l'homme capable de les assembler. Tant de pierres dans les champs de l'histoire, taillées par des maçons bénévoles, et puis laissées inutiles sur le terrain… Si l'architecte surgissait, qu'elles attendent sans illusions -- j'ai l'idée que, fuyant ces plaines jonchées de moellons disparates, il s'en irait construire sur une place libre et nue. Manipulations, inventions, ici les manœuvres, là les constructeurs : non. L'invention doit être partout pour que rien ne soit perdu du labeur humain. Élaborer un fait, c'est construire. Si l'on veut, c'est à une question fournir une réponse. Et s'il n'y a pas de question, il n'y a que du néant. »

Vérités qui trop souvent échappaient à trop d'historiens. Ils élevaient leurs disciples dans l'horreur sacrée de l'hypothèse, considérée […] comme le pire des péchés contre ce qu'ils nommaient Science." […]

L. Febvre, Leçon inaugurale au Collège de France (1933), in Combats pour l'histoire, Paris, A. Colin, 1953, pp. 6 à 8.

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Sources et documents de l'histoire

[…] "L’histoire se fait avec des documents écrits, sans doute. Quand il y en a. Mais elle peut se faire, elle doit se faire, sans documents écrits s’il n’en existe point. Avec tout ce que l’ingéniosité de l’historien peut lui permettre d’utiliser pour fabriquer son miel, à défaut des fleurs usuelles. Donc avec des mots, des signes. Des paysages et des tuiles. Des formes de champs et de mauvaises herbes. Des éclipses de lune et des colliers d’attelage. Des expertises de pierres par des géologues et des analyses d’épées en métal par des chimistes. D’un mot, avec tout ce qui, étant à l’homme, dépend de l’homme, sert à l’homme, exprime l’homme, signifie la présence, l’activité, les goûts et les façons d’être de l’homme. Toute une part, et la plus passionnante sans doute de notre travail d’historien, ne consiste-t-elle pas dans un effort constant pour faire parler les choses muettes, leur faire dire ce qu’elles ne disent pas d’elles-mêmes sur les hommes, sur les sociétés qui les ont produites – et constituer finalement entre elles ce vaste réseau de solidarités et d’entraide qui supplée à l’absence du document écrit. "

L. Febvre, "Vers une autre histoire" (1949) Combats pour l’histoire, Paris, A. Colin, 1953, p. 428.
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4.3. Les temps de l'histoire

Fernand Braudel (1902-1985), La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, "Préface" (1946), Paris, A. Colin, 1949, pp. 13-14.

Ce livre se divise en trois parties, chacune étant en soi un essai d'explication.

La première met en cause une histoire quasi immobile, celle de l'homme dans ses rapports avec le milieu qui l'entoure ; une histoire lente à couler et à se transformer, faite bien souvent de retours insistants, de cycles sans cesse recommencés. Je n'ai pas voulu négliger cette histoire-là, presque hors du temps, au contact des choses inanimées, ni me contenter, à son sujet, de ces traditionnelles introductions géographiques à l'histoire, inutilement placées au seuil de tant de livres, avec leurs paysages minéraux, leurs labours et leurs fleurs qu'on montre rapidement et dont ensuite il n'est plus jamais question, comme si les fleurs ne revenaient pas avec chaque printemps, comme si les troupeaux s'arrêtaient dans leurs déplacements, comme si les navires n'avaient pas à voguer sur une mer réelle, qui change avec les saisons.

Au-dessus de cette histoire immobile, une histoire lentement rythmée : on dirait volontiers si l'expression n'avait été détournée de son sens plein, une histoire sociale, celle des groupes et des groupements. Comment ces vagues de fond soulèvent-elles l'ensemble de la vie méditerranéenne, voilà ce que je me suis demandé dans la seconde partie de mon livre, en étudiant successivement les économies et les États, les sociétés, les civilisations, en essayant enfin, pour mieux éclairer ma conception de l'histoire, de montrer comment toutes ces forces de profondeur sont à l'œuvre dans le domaine complexe de la guerre. Car la guerre, nous le savons, n'est pas un pur domaine de responsabilités individuelles.

Troisième partie enfin, celle de l'histoire traditionnelle, si l'on veut de l'histoire à la dimension non de l'homme, mais de l'individu, l'histoire événementielle de François Simiand : une agitation de surface, les vagues que les marées soulèvent sur leur puissant mouvement. Une histoire à oscillations brèves rapides, nerveuses. Ultra-sensible par définition, le moindre pas met en alerte tous les instruments de mesure. Mais telle quelle, c'est la plus passionnante, la plus riche en humanité, la plus dangereuse aussi. Méfions-nous de cette histoire brûlante encore, telle que les contemporains l'ont sentie, décrite, vécue, au rythme de leur vie, brève comme la nôtre. Elle a la dimension de leurs colères, de leurs rêves et de leurs illusions. [...] Les événements retentissants ne sont souvent que des instants, des manifestations de ces larges destins et ne s'expliquent que par eux.

Ainsi sommes-nous arrivé à une décomposition de l'histoire en plans étagés. Ou, si l'on veut, à la distinction, dans le temps de l'histoire, d'un temps géographique, d'un temps social, d'un temps individuel. Ou si l'on préfère encore, à la décomposition de l'homme en un cortège de personnages. […]
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4.4. Ernest Labrousse, La crise de l’économie française à la fin de l’Ancien Régime et au début de la Révolution, Paris, P.U.F, 1943 (extraits)

« La crise cyclique se déclare dans le second semestre de 1788. La mauvaise récolte a comme d’ordinaire décidé de tout. En premier lieu, du sort des campagnes, où l’exploitant-marchand n’a que très peu à vendre : les faibles quantités négociables dont il dispose ne lui permettent guère de profiter de la hausse des prix (…) Son revenu recule, le bétail se vend mal, la consommation urbaine de viande se réduit : à ce titre encore, le profit de l’exploitant tombe. Le vigneron semble à première vue moins mal en point. La vendange de 1788 a sans doute été médiocre mais il vend beaucoup plus cher. Le profit de l'année-récolte 1788 fléchit à peine. Le vigneron est toutefois acheteur de pain : préservé, ou à peu près, comme producteur, il se trouve gravement atteint en 1789, comme consommateur, par la furieuse poussée saisonnière du prix. La crise frappe ainsi, dans tous les grands secteurs de la production agricole, le cultivateur-marchand, le chef d'entreprise exploitant un domaine assez étendu pour disposer d'un surplus négociable, après avoir prélevé les quantités nécessaires à la subsistance familiale, à l'impôt en nature, et, dans ce le cas du producteur de grains, à la semence. La situation du vaste prolétariat paysan est pire. Le vendeur de travail apparaît bien plus défavorisé encore que le vendeur de blé, de viande ou de vin.

Le chômage cyclique s’est accru en 1788 : la production a fléchi. Il y a eu moins de blés à moissonner et surtout moins de grains à battre en grange; moins de raisin aussi à vendanger.

Par contre le prix des céréales n’a cessé de monter : entre les bas prix saisonniers de 1788 et les maxima de 1789, la hausse du blé est des 2/3 dans l'ensemble du pays. Comme d'habitude, les céréales populaires ont monté plus encore : la hausse du seigle atteint les 3⁄4 ! Autant dire que toutes les ressources du journalier vont à sa subsistance au sens le plus strict, qu’il diffère toutes les consommations susceptibles d’être ajournées, notamment les achats de produits

textiles. Le cultivateur-marchand, dont on connaît le sort, fait de même. Le débouché rural se ferme.

On devine ce qui se passe du côté des manufactures et des bâtiments. Privé de la clientèle agricole, le textile faiblit. Le fabricant sait bien d'ailleurs, dès le second semestre de 1788, le sort que lui réserve la conjoncture. Il connaît ces situations : la hausse du prix du pain n'éprouvera pas moins l'artisan et le salarié des villes que le producteur et le manouvrier des campagnes ; comme la clientèle rurale, et pour les mêmes raisons, la clientèle urbaine va faire défaut. Déjà le commerce de détail se réserve. Négociants-fabricants et manufacturiers, qui se plaignaient depuis un an et demi de la concurrence anglaise due au traité de commerce, ralentissent les métiers. Le profit tombe. Le chômage industriel s’aggrave. Dans le courant du dernier semestre 1788, le mal dépasse toute prévision. La production nationale des étoffes s’effondre. Elle ne présente plus, en 1789, que la moitié du chiffre de 1787. Le chômage tourne à la catastrophe, l’emploi tombant, au moins, comme la production : de 50%. Le taux du salaire fléchit lui- même, plus variable dans l'industrie que dans l'agriculture. Le bâtiment languit, de son côté, atteint par la crise agricole et industrielle, ainsi que par l'insolvabilité des preneurs, patrons ou salariés, qui réduit les disponibilités des propriétaires. Le mal des villes dépasse peut-être finalement celui des campagnes. Minée depuis plus de dix ans par le déclin du profit et par le chômage, l'économie entière s'effondre sous le coup de 1789. Il faut se résigner à voir dans les cahiers de doléances autre chose que des criailleries d'électeurs ou de contribuables. Le rédacteur du cahier n'exagère pas : c'est la crise qui exagère.

Si la baisse du prix des grains postérieure à la récolte de 1789 contribue temporairement à détendre la situation, les troubles politiques qui éclatent au même moment l'aggravent, et aussi, dans les quatre derniers mois de l'année, et durant le premier semestre de 1790, une nouvelle vague de hausse, qui pousse, dans l'ensemble du pays, le maximum saisonnier des céréales au-delà de celui de 1789, achevant la déroute générale, portant à son paroxysme le mal du textile et du bâtiment. Un cataclysme économique couvre ainsi la première année de la Révolution, auquel échappent seulement une poignée de fermiers et de féodaux, bénéficiaires des hautes prix saisonniers des grains.

[…] La Révolution apparaît bien, à certains égards, ainsi que l 'avait pressenti Michelet […] comme une Révolution de la misère.»
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4.5 François FURET (1927-1997) , "Histoire quantitative et construction du fait historique",

Annales ESC, 1971, 1°1, p. 63-75 (extrait p. 71-72)

En travaillant systématiquement sur des séries chronologiques de données homogènes, l'historien transforme en effet l'objet spécifique de son savoir : le temps, ou plutôt la conception qu'il s'en fait et la représentation qu'il en donne.

[…] L'histoire « événementielle » n'est pas définie par la prépondérance donnée aux faits d'ordre politique; elle n'est pas constituée non plus par le simple récit de certains « événements » sélectionnés sur l'axe du temps; elle est avant tout fondée sur l'idée que ces événements sont uniques et impossibles à intégrer dans une distribution statistique, et que cet événement unique est le matériau par excellence de l'histoire. C'est pourquoi ce type d'histoire est scandé à la fois, et contradictoirement, par le court terme et par une idéologie finaliste ; comme l'événement, irruption soudaine de l'unique et du nouveau dans la chaîne du temps, ne peut être comparé avec aucun antécédent, le seul moyen de l'intégrer à l'histoire est de lui donner un sens téléologique : s'il n'a pas de passé, il aura un avenir. Et comme l'histoire s'est développée, depuis le XIXe siècle, comme un mode d'intériorisation et de conceptualisation du sentiment du progrès, l'« événement » indique le plus souvent l'étape d'un avènement politique ou philosophique : République, liberté, démocratie, raison. Cette conscience idéologique de l'historien peut prendre des formes plus raffinées : elle peut regrouper le savoir acquis sur telle période autour de schémas unificateurs moins directement liés à des choix politiques ou à des valeurs (comme Г « esprit » d'une époque, sa « vision du monde ») ; mais elle traduit au fond le même mécanisme compensateur : pour être intelligible, l'événement a besoin d'une histoire globale définie en dehors et indépendamment de lui. D'où cette conception classique du temps historique comme une série de discontinuités décrites sur le mode du continu, qui se trouve être tout naturellement le récit.

L'histoire sérielle décrit au contraire des continuités sur le mode du discontinu : c'est une histoire-problème(s), au lieu d'être une histoire-récit. En distinguant par nécessité les niveaux de la réalité historique, elle décompose par définition toute conception préalable d'une histoire « globale » en mettant précisément en question le postulat d'une évolution supposée homogène et identique de tous les éléments d'une société. L'analyse des séries n'a de sens que si elle est conduite dans le long terme, afin de pouvoir distinguer les variations courtes ou cycliques des trends; la série découvre un temps qui n'est plus la poussée périodique et mystérieuse de l'événement, mais un rythme d'évolution désormais mesurable, comparable, et doublement différentiel, selon qu'on l'examine à l'intérieur d'une même série ou qu'on compare telle série à telle autre.

Ainsi, l'histoire sérielle a disloqué le vieil empire soigneusement clos de l'historiographie classique par deux opérations distinctes et liées. Par la décomposition analytique de la réalité en niveaux de description, elle s'est ouverte à l'importation et des concepts et des méthodes des sciences sociales plus spécifiquement constituées comme l'économie politique, qui a sans doute été l'élément moteur de son renouvellement. Par l'analyse quantitative des différents rythmes d'évolution de ces niveaux, elle a, enfin, constitué en objet scientifiquement mesurable la dimension de l'activité humaine qui est sa raison d'être, le temps.[…]

Je prendrai l'exemple de l'histoire démographique et de l'histoire économique, qui sont les secteurs les plus avancés de l'historiographie française (et sans doute internationale) contemporaine. Il se trouve que, depuis une vingtaine d'années, la période « moderne » a été, en France, l'objet du plus grand nombre d'enquêtes d'histoire sérielle (démographique et économique), et qu'elle est ainsi de ce point de vue la moins mal connue. Partie des mercuriales et de la reconstitution des prix, l'historiographie française leur a ensuite comparé l'évolution du nombre des hommes, d'après les séries démographiques. C'est ainsi qu'a été progressivement constitué le concept "ancien régime économique", fondé sur la prépondérance d'une production céréalière vulnérable aux caprices météorologiques et sur la "purgation" périodique du système par la crise cyclique, que signalent à la fois l'envolée soudaine de la courbe des prix et l'écroulement de celle du nombre des hommes.

Mais les séries de prix, aux significations ambiguës et très diverses, ont été complétées par des indicateurs plus pertinents en ce qui concerne le volume de la production, et par l'utilisation de séries qui touchent à l'évolution de l'offre et de la demande, elle-même constitutive de l'évolution des prix. Du côté de la production, les sources décimales qui, affectant chaque année le même pourcentage de la récolte, ne nous apprennent rien sur la valeur absolue de la production, mais tirent leur valeur de leur comparabilité relative; ou bien, au niveau macroéconomique, les sources proto-statistiques recueillies par l'administration de l'ancien régime et réorganisées en termes de comptabilité nationale. Du côté de la demande, en dehors des mouvements démographiques globaux, il y a la reconstitution des grandes masses monétaires disponibles : trésoreries communales, seigneuriales, décimales, rente foncière, profit d'entreprises, salaires.

C'est cette combinaison de séries démographiques et économiques multiples qui a permis à Le Roy Ladurie [E. Le Roy Ladurie, Les paysans de Languedoc, Paris, 1966] de reprendre l'analyse de l'ancienne économie agraire sur une base plus large. Il s'agit, en effet, d'un échantillonnage de données couvrant l'ensemble du Languedoc, d'une chronologie de longue durée (XVe-XVIIIe siècles) et d'une documentation quantitative diverse et riche, qui permet, notamment grâce au cadastre, l'étude de la propriété rurale. XVe-XVIIIe siècles : c'est l'histoire d'un très long cycle agraire, caractérisé à la fois par un équilibre général et des déséquilibres successifs. L'équilibre général est grossièrement conforme au modèle malthusien […]: l'économie de l'ancien Languedoc rural est dominée dans le long terme par le rapport de la production agricole et du nombre des hommes; l'incapacité de la société à élever la productivité agraire, l'impasse foncière, c'est-à-dire l'absence d'une réserve indéfinie de bonnes terres, constituent, au même titre que la fameuse « famine monétaire » chère aux historiens des prix, autant de blocages structurels à une croissance décisive. Tout en perdant son rôle central, l'explication monétaire est ainsi intégrée à un système multiple et unifié d'interprétation.

Cette structure de l'économie ancienne agit dans le long terme comme une règle de fonctionnement interne. Mais elle n'empêche pas qu'à l'intérieur du système les différentes variables décrites — nombre des hommes, évolution de la propriété, répartition de la rente foncière, mouvement de la productivité et des prix, etc. — permettent de repérer des périodes, selon la place que chacune d'elles occupe par rapport à l'ensemble, selon les rythmes annuels et les cycles que traduit chaque courbe particulière. Ainsi, la structure inclut chronologiquement plusieurs types de combinaisons de séries, c'est-à-dire plusieurs conjonctures. Et c'est même à partir de l'examen attentif de ces conjonctures successives et de leurs traits différents et communs qu'est mise à jour cette structure. Cela, soit dit en passant, permet peut-être d'éclairer le débat entre synchronie et diachronie qui sépare souvent anthropologues et historiens, et qui est en ce moment au cœur de l'évolution des sciences sociales. Le mouvement périodique, à court et à moyen terme, qui constitue l'« événement » dans l'ordre économique, n'est pas nécessairement contradictoire avec une théorie de l'équilibre général. Sa description empirique peut permettre au contraire de préciser les conditions théoriques de cet équilibre : l'élasticité qu'il manifeste indique les limites dans lesquelles il s'inscrit.
***

4.5. Dossier : Histoire et structure.
Fernand Braudel, "La longue durée", in Écrits sur l’histoire, Paris, Éditions Flammarion, 1985, p. 44-61.

(accessible en ligne :

http://classiques.uqac.ca/.../braudel.../braudel_sciences_soc_et_temps.doc

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1 Ashley, Histoire des doctrines économiques de l'Angleterre, trad. franç., 2 vol.

2 "Expliquer le début par le milieu, m'a objecté M. Hauser, le passé par le présent, c'est mettre du finalisme dans l'histoire, c'est commettre l'erreur d'Augustin Thierry, qui, tandis qu'il étudiait Étienne Marcel, était frappé de se ressemblance avec certains hommes de 1830 et en arrivait à créer dans l'histoire une filiation qui est peut-être un mythe." - A l'exemple cité par M. Hauser, j'en ajouterais volontiers beaucoup d'autres (et récents et tout proches, plus proches que ne paraît le croire M. Hauser) d'une mauvaise application par des historiens de cette méthode que je dis nécessaire : mais cela prouverait-il rien contre la bonne application, sinon qu'elle est difficile ? Et les préoccupations finalistes, en effet très fréquentes et en effet condamnables, prouvent-elles bien, sinon que la distinction n'est pas toujours faite ni comprise entre l'explication finaliste, d'une part, et, d'autre part, l'explication de l'embryon par l'adulte, du préformé et de l'incomplet par le cas type, laquelle peut et doit ne rien contenir que de purement causal ?

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