Education géographique et Révolution nationale, la géographie scolaire au temps de Vichy





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3. Vichy : un test acide pour la géographie scolaire ?



Depuis des siècles, on publie des livres pour enseigner de la géographie, sa nomenclature, ses localisations, ses inventaires des richesses du monde et ses leçons sur les peuples. Cette éducation géographique contribue à la construction du rapport entre l’élève et son environnement, elle contribue à sa façon d’être au monde. Pour les éducateurs comme pour les politiques, il s’agit tout à la fois d’enseigner des faits et des valeurs. On comprend donc aisément que les gouvernants de Vichy aient fait preuve d’un vif intérêt en faveur depour l’enseignement de la géographie. Ils connaissent la fonction identitaire de cette discipline scolaire. De plus, par contraste avec l’histoire, ses aspects qualifiés de concrets entrent en résonance avec l’idéologie pétainiste.
Le rapport au monde et l’image des autres
Ainsi, depuis longtemps, la géographie scolaire a construit des représentations de la France, des Français et des autres, images qui rétrospectivement nous semblent aujourd’hui caricaturales, voire à connotations racistes. Au milieu du XXe siècle, le tempérament des peuples continue à être dépeint dans les livres de géographie. La collection Jean Brunhes, une des plus répandues, propose une sorte de codicille à son manuel de la classe de troisième où les auteurs déclarent leur amour de la France.
« […] C’est le sens de la mesure qui est le fond du tempérament français. […] Le Français n’a pas les préjugés de couleur qui caractérisent les Anglo-saxons ; il admet les indigènes au bénéfice de sa culture, s’ils s’assimilent, il les considère comme de sa famille.

[…] La douceur de vivre, qui caractérise la France, la facilité cordiale de nos relations et notre respect pour autrui, nous ont conservé l’affection des Canadiens français et des Mauriciens, sujets de l’Angleterre et de nombreux habitants des Antilles. Notre influence est incontestable, aussi sur la formation intellectuelle et morale des États latins de l’Amérique du Sud, dont les représentants vivent par milliers à Paris, qu’ils considèrent comme une seconde patrie. Les esprits libéraux subissent volontiers notre attirance et nous donnent leur sympathie.

Descendants d’une race de paysans, nation encore à moitié paysanne, nous avons les qualités et les défauts des hommes dont les générations successives ont vécu du sol natal. Tout notre désir est de cultiver en paix notre jardin, la Douce France51 (Géographie troisième, Nouvelle collection Jean Brunhes, 1941)52 ».

Géographie 3e Nouvelle collection Jean Brunhes, 194153
Ce tableau moralisateur sera repris à l’identique dans l’édition de 1942, avec la même référence aux racines paysannes, avec aussi cette référence au libéralisme qui peut surprendre alors et toujours cette tonalité implicitement anti-anglaise.

Cette animosité envers les Anglais n’est pas nouvelle et se retrouve dans les géographies scolaires du XIXe siècleDix-neuvième. En ce qui concerne les années 1930-1940, l’étude de Marie-Claude Blanc- Chaléard : La vision du monde extérieur dans les manuels de géographie français avant et après la Sseconde Gguerre mmondiale54 montre cette persistance, une certaine anglophobie suinte des paragraphes qui sont consacrés « au caractère anglais »55. Dans l’édition de 1937 du manuel de tTerminale de Gibert et Turlot chez Delagrave, l’Anglais est décrit comme « Pratique, égoïste et utilitaire, d’imagination lente […], d’un orgueil prodigieux… ». Ces mêmes auteurs paraissent comme fascinés par l’Allemagne et les Allemands : « Toutes les forces ainsi organisées et réglées sont mises en mouvement vers un but précis, à la fois simple et pratique : depuis le chef de l’Etat jusqu’au dernier des citoyens, chacun se regarde comme l’ouvrier d’une œuvre commune, la grandeur de la Patrie allemande et la glorification de la Race germanique. »56. Ainsi, la géographie scolaire propose des jugements de valeur, proches des idées reçues ;, elle est discipline idéologique.

Les auteurs de manuels scolaires ne sont pas les seuls à diffuser une image des autres, négative ou positive, toujours comparative. Prenons comme exemple l’image des juifs dans les volumes des années Trente 1930 de la Géographie universelle. Augustin Bernard, membre de l’Institut parle des « remarquables aptitudes commerciales » des juifs d’Afrique du Nord développées par « un atavisme bien des fois séculaire »57. Emmanuel de Martonne avait eu recours au même lexique pour présenter les juifs en Europe centrale : ils commercent, sont redoutés et accaparent écrit-il. Ils sont cantonnés dans des ghettos. Ils sont « étrangers », « allogènes », « inassimilables », « indésirables », « gênants »… « ils affluent » répète-t-il. Il emploie à leur propos des mots lourdement chargés de sens comme « invasion », « infiltration », « problème ». Il présente la « question juive » en Europe centrale, comme « un problème économique et non national » 58. Et quand de Martonne déplore le trop grand nombre de juifs en Roumanie, il voit dans leur émigration une « solution » pour ce pays59.

Ces mots résonnent tristement dans la France de Vichy. À partir du n°3 daté d’avril-mai-juin 1941 de L’Iinformation géographique, le nom de Jules Isaac est retiré de la liste des membres du comité de parrainage. Carcopino refuse d’intervenir pour soutenir Léon Abensour60 qu’il avait reçu à l’agrégation d’histoire et de géographie en 191261. En présentant la vie de Jean Gottmann, Paul Claval écrit plutôt sobrement : « La guerre le contraint à chercher refuge aux Etats-Unis où il s’installe en 1941, se marie et se retrouve à l’université de Princeton. »62. Sans reprendre la biographie détaillée de ce grand géographe63, rappelons qu’Albert Demangeon, gravement malade, préoccupé par le sort de Gottmann, l’incite à quitter Paris pour se réfugier en zone non occupée, à Montpellier, auprès de son ami Jules Sion. Après la mort de Sion, Gottmann reste quelque temps à Montpellier, où il contribue au Bulletin de la Société languedocienne de géographie. En 1941, il réussit à passer en Espagne et ensuite à rejoindre les Etats-Unis où il se met, en tant que géographe, au service des Forces fFrançaises lLibres. En 1944, Jean Gottmann est nommé représentant provisoire de la République française aux Antilles, puis en 1945 retourne en 1945 en mMétropole où il conseille le ministre de l’économie Pierre Mendès-France et son successeur René Pleven.
Pendant ces dures années, on ne constate pas de comportement homogène d’une corporation de géographes. Certains se replient sur l’expertise technocratique, d’autres utilisent de façon opportuniste la Révolution nationale pour « libérer la géographie » ; certains mobilisent la géographie au service de la « Révolution nationale », d’autres rejoignent la Résistance.64

Mais pendant les années d’occupation, il y a de nombreux repliements individuels comme celui de Lucien Gachon dont les romans paysans chantent alors l’enracinement dans la petite patrie, le retour à la terre, la dénonciation de la France des villes et de la modernité. Gachon opère alors une sorte de glissement de la géographie agraire au retour à la terre pétainiste.65

Les années de guerre sont aussi celles où la Délégation générale de l’équipement national (DGEN), structure administrative créée par une loi de Vichy en février 1941, emploie de jeunes géographes agrégés, chargés de mission (Jacques Weulersse, Louis Chevalier, Pierre George66). Les études de ces géographes visent à proposer des solutions pour la décentralisation ou la déconcentration des usines67. En 1942, Jean-François Gravier publie Régions et nations et Yves-Marie Goblet La formation des régions. Introduction à la géographie économique de la France. La guerre, ça sert à faire de la géographie68.
Méthodes actives et finalités autoritaires
Nombreux sont ceux qui voient dans la géographie une discipline qui contribuera à reconstruire moralement la France. C’est dans ce contexte idéologique qu’est mise en place par le gouvernement de Vichy l’École nNationale des cCadres. Cette école, qui a pour mission « la formation des chefs », est installée à Uriage sous la direction de Paul-Henry Chombart de Lauwe. De 1940 à 1942, comme nous le montre Jean-Louis Tissier, les méthodes géographiques y sont utilisées pour former les nouvelles élites69. L’étude du terrain, réputé concret, les questionnaires d’enquête70, réputés pratiques, l’action, le travail en équipe sous la direction d’un chef ont des vertus formatrices qui permettent de se réapproprier la France et de forger les cadres du pays. Les travaux des géographes, en particulier ceux de Pierre Deffontaines71, tiennent une grande place dans les références bibliographiques. Pierre Deffontaines, Raoul  Blanchard se rendent à Uriage. Tissier estime qu’au cours des années 1941 et 1942, près de 2800 stagiaires y ont été formés et ont en particulier pratiqué l’enquête de terrain72. La formation par la pratique de la géographie est alors partie prenante de la « Révolution nationale ».
La conjoncture politique est donc porteuse pour la géographie, compte tenu du discrédit que les tenants de la « Révolution nationale » jettent sur l’histoire, mais cet engouement pour les études de terrain des géographes a des racines anciennes. L’enquête géographique est portée par les pratiques du scoutisme et des mouvements d’éducation nouvelle et les pédagogues partisans des méthodes actives. L’intérêt pour cette géographie de terrain date d’avant-guerre. La création des activités dirigées par Jean Zay en 1938 est une incitation à mettre en place un enseignement « par l’aspect et par l’action ». L’enthousiasme pour la géographie se marque par de nouvelles publications : création en 1937 de la revue Pour l’enseignement L’Information géographique73, publication la même année d’un Cahier de pPédagogie mModerne pour l'eEnseignement du premier degré consacré àsur la géographie avec les contributions de Max Sorre74 et d’Albert Demangeon75 et d’un Vade-Mecum pour l’enseignement de la géographie de René Ozouf76. C’est l’époque du Front populaire, des congés payés, du tourisme vert et des activités de nature.

L’intérêt pour la géographie locale caractéristique de la géographie au temps de Vichy est lui aussi une continuité avec l’avant-guerre. La réhabilitation de l’histoire et de la géographie locales, des dialectes provinciaux, de la littérature de terroir (circulaire du 9 octobre 1940) peut être rapprochée du décret du 19 juin 1937  qui prévoit la « création des ateliers-écoles près des établissements scolaires […] qui devraient éveiller les aptitudes et la curiosité des élèves, ouvrir plus largement à la vie le travail scolaire, leur faire connaître l’histoire et la géographie locales ».

Il y a continuité avec la pratique des activités dirigées quand le Bulletin de l’Association de gGéographes fFrançais de décembre 1940 rapporte que « M. Emm. De Martonne se demande si la place de la géographie dans l’enseignement secondaire ne pourrait être élargie en la faisant intervenir dans les exercices physiques auxquels on veut donner une plus grande importance, une partie des horaires de ces exercices étant réservés à des excursions. Les camps de vacances pourraient aussi se prêter à la pratique de la géographie en plein air. »77 Et quand Pierre George publie en 1942 À la découverte du pays de France, La nNature et les tTravaux des hommes78, Henri Boucau indique dans la préface que ce livre est écrit « pour le plein air, pour le promeneur solitaire, pour les routiers, pour les campeurs, pour les élèves de nos établissements que les séances d’enseignement général sortiront des habituelles murailles et verrières où s’enferme la majeure partie de leur existence scolaire ».

Certes, des différences de sensibilité apparaissent dans les principales collections de manuels scolaires des années Trente 1930 et Quarante194079. La morale catholique est fort présente dans les livres pour l’école primaire de Jean Brunhes80, moins nettement dans la collection qu’il dirige pour l’enseignement secondaire81. La collection Demangeon chez Hachette est moins marquée politiquement82. L’influence du marxisme et de l’école des Annales se voit dans les manuels de la collection Cholley.

André Cholley (1886-1968) est un des fondateurs en 1936 de la revue L’Information géographique chez Baillière. Son titre complet : L’Information géographique pour l’enseignement explicite son public et ses objectifs. Cholley en est le directeur avant, pendant et après la guerre. Chez cet éditeur, il publie une collection de manuels scolaires pour le secondaire où écrivent des auteurs qui furent membres du PCF comme Pierre George et Jean Dresch83. Marie-Claude Blanc-Chaléard caractérise leurs livres comme plus scientifiques par leurs contenus, plus arides dans leur mise en page et plus orientés vers l’analyse de l’espace en tant que production sociale84. En 1941 Cholley rédige dans L’Information géographique un article à l’allure de manifeste. Dans un moment de probable désarroi idéologique, il glorifie une éducation géographique pour le moins directive.
« LA GÉOGRAPHIE ET LA JEUNESSE

La jeunesse dont nous examinerons le cas, au cours de cet article, n’est pas celle des Écoles, mais celle qui se trouve mise de bonne heure en contact avec les dures réalités de l’existence : la jeunesse des champs, celle des métiers et des usines.

Nous devons de plus en plus nous préoccuper d’elle ; car, elle aussi, mérite d’être guidée, façonnée intellectuellement ; nous avons plus que jamais besoin de toutes nos valeurs. […]

Notre géographie n’en est plus à l’époque des synthèses hardies, des rapprochements audacieux et superficiels. Elle a depuis longtemps abordé la dure réalité des constructions patientes, ordonnées, exigeant des matériaux convenablement choisis et disposés selon un plan réfléchi, établi à la mesure du réel.

Bref, une dure école, d’où la facilité est exclue. […]

Nous ne cesserons pas de protester contre le fait que l’enseignement de la géographie soit coulé dans le même moule que celui de l’histoire ou de la littérature. […]

Ce qu’il faut éviter avant tout c’est, à ce sujet, de tomber dans l’étude des abstractions telles que l’industrie, l’agriculture, etc. Ce qui est la réalité même, ce sont les milieux divers créés par ces formes d’activité ou transformés par elle. Je préfère de beaucoup, à l’étude de l’agriculture en France, celle des divers milieux paysans adonnés à la culture ; paysans ou fermiers de Beauce, de la Lorraine, du Midi aquitain ; à celle de l’élevage, l’étude des divers milieux d’éleveurs : éleveurs de Normandie, du Limousin, de la Brie… […]

Observation, enquêtes, causeries solidement appuyées par une représentation cartographique, un bon choix d’images et de croquis ; ce qui est bien là la meilleure documentation géographique. Nous croyons aussi que la réunion et la collaboration d’équipes diverses — équipes d’étudiants, équipes paysannes, équipes ouvrières donneraient des résultats intéressants.

Les moniteurs. — La tâche de diriger une initiative ainsi conçue n’est évidemment pas des plus faciles. Elle ne peut être entreprise avec succès que si l’on dispose de véritables animateurs mais aussi de chefs ou de moniteurs fortement imprégnés de la méthode géographique. En lisant ces lignes on pourra peut-être penser que nous nous inspirons fortement du programme que l’on a appelé géographie locale. Dans une certaine mesure évidemment, puisque c’est l’observation et l’étude des faits locaux qui doit constituer le point de départ, la base même de notre construction géographique. Mais cette étude des faits locaux n’est pas aussi facile qu’on le croit communément. Le choix qui les retient est extrêmement délicat ; il suppose non seulement une grande expérience de la région, mais il exige une culture très poussée en matière de géographie générale, culture à notre avis, impossible à acquérir en dehors d’un entraînement spécialisé. Autant dire que la formation des moniteurs ou des chefs d’équipe ne devrait être confiée qu’à des géographes jeunes et avertis.

A. Cholley »85 »
Ce discours programmatique en faveur de l’éducation géographique est plein d’ambiguïtés. Il entre alors en résonance avec l’idéologie maréchaliste, avec ses paysanneries locales, ses équipes composées de façon corporative par profession, sa hiérarchie de chefs et de moniteurs. Il définit clairement la géographie comme la découverte de la « réalité » (le mot revient quatre fois dans le texte) du « réel » (ce mot revient aussi quatre fois dans l’article) par opposition aux « synthèses hardies et aux rapprochements audacieux et superficiels ». Est-ce la géographie d’autrefois qui est visée ici ou, sans le dire, l’enseignement de l’histoire ? La pratique de l’observation et les enquêtes sont mobilisées pour « guider », « façonner » la jeunesse. Les méthodes sont certes actives, mais encadrées, par le questionnaire d’enquête et sa grille d’observation et par les chefs ou moniteurs qui font les mises au point et guident les travaux. Ce n’est pas la créativité mais l’efficacité immédiate qui est primordiale. Les méthodes actives paraissent plus directives dans le contexte de 1941 qu’en 1937. Pédagogie active et idéologie autoritaire se combinent à Uriage, mais le goût de l’effort, du risque et de la vie de groupe était déjà promu au temps du Front populaire et des loisirs dirigés86.

La géographie scolaire et les héritages des années 1930 et 1940


Si les programmes scolaires de Vichy donnent encore plus que les précédents à la France la place de pivot de l’ensemble du curriculum de géographie, il faut néanmoins souligner que ce n’est qu’une inflexion par rapport aux programmes précédents. La place importante qu’ils accordent à l’étude de l’empire colonial n’est pas en soi une nouveauté. Un article de Pierre et Marcel Clerget explicitement intitulé « Comment faire pénétrer par l’enseignement la notion d’empire français » le montre bien87. Publié dans le premier numéro d’après-guerre de l’Information géographique, lorsque la revue reparaît, l’article semble rédigé pendant la guerre ; il ne fait pas allusion à l’idée d’une France d’Outre-mer de 1945 et son titre sent la pédagogie directive, si ce n’est autoritaire. En fait, P. et M. Clerget ne font que présenter leur propre ouvrage intitulé La France dans le monde et paru en 193888. Cet exemple illustre la place centrale dans les programmes scolaires de l’étude de la France et de son empire, avant, pendant et après la guerre.

Même les formulations des manuels scolaires ne changent guère pendant l’époque de Vichy. Certes, les grands découpages en chapitre sont revus quand les programmes de 1943 répartissent autrement les questions précédemment étudiées. Mais les paragraphes sur la géographie physique sont conservés et, surtout, la géographie humaine des livres semble figée dans la situation d’avant guerre. Les mêmes photographies de ports de commerce actifs illustrent les livres. L’appareillage statistique continue à reprendre les chiffres des années 1930, pour le commerce mondial comme pour les productions et les chiffres de population.

Seules, les pages décrivant l’administration du pays connaissent quelques modifications, mais de façon relativement tardive. Ainsi, on peut lire dans l’édition de 1941 du livre de troisième de la collection Jean Brunhes (programmes de 11 avril 1938 et 26 octobre 1941 est-il indiqué en couverture) : « Le gouvernement central – Il réside à Paris et comprend des organes législatifs et exécutifs. Le pouvoir législatif (faire les lois) appartient au Parlement, divisé en Chambre des Députés et Sénat ; la première est élue au suffrage universel, le second au suffrage restreint »89. Une note de pas de page précise laconiquement : « Une modification constitutionnelle, non encore terminée, s’est produite en juillet 1940 ». Il faut attendre l’édition suivante, surtitrée « Programme du 23 décembre 1941 » et publiée en 1942 pour lire à cette même place : « Le gouvernement central. – Les désastres de Mai et Juin 1940 ont emporté la République démocratique, issue de la constitution de 1875. Elle est remplacée par un gouvernement autoritaire qui réside provisoirement en zone non occupée à Vichy »90. La République ne semble pas avoir été retirée rapidement et avec entrain des livres de géographie.
Il faut de plus tenir compte de la faiblesse générale de l’édition scolaire en ces temps de guerre ; les institutions et les particuliers sont terriblement appauvris et le papier manque. Marie-Claude Blanc-Chaléard a fait un recensement, sans prétention d’exhaustivité, mais fort significatif des vagues des éditions annuelles de manuels de géographie entre 1936 et 194891. Elle montre que les publications nouvelles sont particulièrement nombreuses en 1939 : il s’agit de la mise en œuvre des nouveaux programmes pour l’enseignement secondaire. Il n’y a pratiquement plus de nouvelles éditions à partir de 1942. L’édition scolaire de livres de géographie ne refleurit qu’en 1948 et cette fois tant pour le primaire que pour le secondaire. Enfin le temps a heureusement manqué à Vichy, les nouveaux programmes n’étaient applicables pour l’année scolaire 1943-1944 qu’en sixième, cinquième et première et l’été 1944 a coupé court à la suite de cette entreprise.

Ces programmes scolaires ont donc eu un impact limité, en particulier par leur courte durée. Rapidement, à la Libération, le programme de 1923 pour le primaire est repris et le curriculum de 1938 est rétabli dans l’enseignement secondaire. Mais, changement d’importance, la géographie y fait désormais jeu égal avec l’histoire en terme d’horaire, du moins d’horaire prescrit. Ainsi la mobilisation idéologique de la géographie par la Révolution nationale vichyste n’a finalement pas desservi la discipline scolaire et universitaire qui se retrouve dotée après ces années de guerre d’une licence et d’une agrégation distinctes de l’histoire.

Quelle que soit l’efficacité du travail de lobbying d’Emmanuel de Martonne auprès des gouvernants, le caractère durable de ce succès a été garanti par un contexte doublement porteur dans l’institution scolaire et dans le monde des universitaires. Du côté de l’institution scolaire les partisans de la pédagogie par l’intuition et des pédagogies actives trouvaient dans la géographie une matière pour les leçons de choses, les classes-promenades, les enquêtes. L’intérêt pour les méthodes actives en géographie s’inscrit dans un mouvement de plus longue durée, fortement impulsé sous le Front populaire. Du côté de la géographie universitaire, pendant la guerre et dans l’après-guerre, nombre de géographes jouent un rôle important dans les organismes de conseil, de planification, de reconstruction. Si l’on ajoute la renommée mondiale de l’école française de géographie, on comprend que ce qui était au départ l’instrumentation de la géographie au service de l’idéologie pétainiste se soit transformé en promotion de la géographie scolaire et de la géographie universitaire. Désormais la géographie scolaire fait, théoriquement, jeu égal avec l’histoire.

Jean-Pierre Chevalier

Université de Cergy-Pontoise-IUFM

E.H. GO., UMR 8504, Géographie-cités.

André Cholley est des fondateurs en 1936 de la revue L’Information géographique pour l’enseignement chez Baillière92. Il en est le directeur avant, pendant et après la guerre. Chez cet éditeur, il publie une collection de manuels scolaires pour le secondaire où écrivent des auteurs qui furent membres du PCF comme Pierre George et Jean Dresch93. Marie-Claude Blanc-Chaléard caractérise leurs livres comme plus scientifiques par leurs contenus, plus arides dans leur mise en page et plus orientés vers l’analyse de l’espace en tant que production sociale94. En 1941 Cholley rédige dans L’Information géographique un article à l’allure de manifeste. Dans un moment de probable désarroi idéologique, il glorifie une éducation géographique pour le moins directive.
LA GÉOGRAPHIE ET LA JEUNESSE

La jeunesse dont nous examinerons le cas, au cours de cet article, n’est pas celle des Écoles, mais celle qui se trouve mise de bonne heure en contact avec les dures réalités de l’existence : la jeunesse des champs, celle des métiers et des usines.

Nous devons de plus en plus nous préoccuper d’elle ; car, elle aussi, mérite d’être guidée, façonnée intellectuellement ; nous avons plus que jamais besoin de toutes nos valeurs. […]

Notre géographie n’en est plus à l’époque des synthèses hardies, des rapprochements audacieux et superficiels. Elle a depuis longtemps abordé la dure réalité des constructions patientes, ordonnées, exigeant des matériaux convenablement choisis et disposés selon un plan réfléchi, établi à la mesure du réel.

Bref, une dure école, d’où la facilité est exclue. […]

…nous ne cesserons pas de protester contre le fait que l’enseignement de la Géographie soit coulé dans le même moule que celui de l’histoire ou de la littérature. […]

Ce qu’il faut éviter avant tout c’est, à ce sujet, de tomber dans l’étude des abstractions telles que l’industrie, l’agriculture, etc. Ce qui est la réalité même, ce sont les milieux divers créés par ces formes d’activité ou transformés par elle. Je préfère de beaucoup, à l’étude de l’agriculture en France, celle des divers milieux paysans adonnés à la culture ; paysans ou fermiers de Beauce, de la Lorraine, du Midi aquitain ; à celle de l’élevage, l’étude des divers milieux d’éleveurs : éleveurs de Normandie, du Limousin, de la Brie… […]

Observation, enquêtes, causeries solidement appuyées par une représentation cartographique, un bon choix d’images et de croquis ; ce qui est bien là la meilleure documentation géographique. Nous croyons aussi que la réunion et la collaboration d’équipes diverses — équipes d’étudiants, équipes paysannes, équipes ouvrières donneraient des résultats intéressants.

Les moniteurs. — La tâche de diriger une initiative ainsi conçue n’est évidemment pas des véritables animateurs mais aussi de chefs ou de moniteurs fortement imprégnés de la méthode géographique. En lisant ces lignes on pourra peut-être penser que nous nous inspirons fortement du programme que l’on a appelé Géographie locale. Dans une certaine mesure évidemment, puisque c’est l’observation et l’étude des faits locaux qui doit constituer le point de départ, la base même de notre construction géographique. Mais cette étude des faits locaux n’est pas aussi facile qu’on le croit communément. Le choix qui les retient est extrêmement délicat ; il suppose non seulement une grande expérience de la région, mais il exige une culture très poussée en matière de Géographie générale, culture à notre avis, impossible à acquérir en dehors d’un entraînement spécialisé. Autant dire que la formation des moniteurs ou des chefs d’équipe ne devrait être confiée qu’à des Géographes jeunes et avertis.

A. Cholley95
Ce discours programmatique en faveur de l’éducation géographique est plein d’ambiguïtés. Il entre alors en résonance avec l’idéologie maréchaliste, avec ses paysanneries locales, ses équipes composées de façon corporative par profession, sa hiérarchie de chefs et de moniteurs. Il définit clairement la géographie comme la découverte de la réalité (le mot revient 4 fois dans le texte) du réel (ce mot revient aussi 4 fois dans l’article) par opposition aux « synthèses hardies et aux rapprochements audacieux et superficiels ». Est-ce la géographie d’autrefois qui est visée ici ou, sans le dire, l’enseignement de l’histoire ? La pratique de l’observation et les enquêtes sont mobilisées pour « guider », « façonner » la jeunesse. Les méthodes sont certes actives, mais encadrées, par le questionnaire d’enquête et sa grille d’observation et par les chefs ou moniteurs qui font les mises au point et guident les travaux. Ce n’est pas la créativité mais l’efficacité immédiate qui est primordiale. Les méthodes actives dans le contexte de 1941 paraissent plus directives qu’en 1937. Pédagogie active et idéologie autoritaire se combinent à Uriage, mais le goût de l’effort, du risque et de la vie de groupe était déjà promu au temps du Front populaire et des Loisirs dirigés96.

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