Une banque française maître d’œuvre d’un outre-mer levantin





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Une banque française maître d’œuvre d’un outre-mer levantin.

Le Crédit foncier d’Algérie & de Tunisie, du Maghreb à la Méditerranée orientale (1919-1970)
Hubert Bonin, professeur d’histoire économique contemporaine à l’Institut d’études politiques de Bordeaux
«  Jetez par la pensée les yeux sur la carte de la Méditerranée après la guerre ; voyez devant vous le bloc du Maroc, de l’Algérie, de la Tunisie, en face d’une Espagne enrichie par la guerre et intéressée comme nous au développement du Maroc ; d’une côte provençale également développée par le mouvement prodigieux dont Marseille a été le centre ; d’une Italie alliée avec à l’Est une Syrie et une Palestine pénétrées par l’influence franco-anglaise d’une manière qu’attestent les derniers pèlerinages de La Mecque ; rendez-vous compte des perspectives favorables qui vous sont ainsi ouvertes pour l’accroissement de vos moyens d’action »1. Cette évocation de la Méditerranée d’après-guerre résume la dimension géographique que le Crédit foncier d’Algérie & de Tunisie (CFAT) acquiert par la construction d’une stratégie de déploiement qui le mène de l’animation des flux transméditerranéens Nord-Sud à une activité orientée vers l’Orient méditerranéen : jusqu’alors seulement banque de l’Afrique du Nord, le CFAT devient également une banque de la Méditerranée orientale. Mais il reste fidèle à sa vocation de ‘banque impériale’ – puisqu’il s’implante dans des territoires confiés à la France, la Syrie et le Liban – et de banque transméditerranéenne, puisqu’il assume quelque peu la mission de promouvoir les intérêts français autour de la mer Égée et en Méditerranée orientale, selon un mode opératoire inséré dans le processus de « la France impériale »2.
Notre propos vise d’abord à compléter un puzzle historique qui exprime notre souhait de reconstituer le déploiement des banques françaises tout autour de la Méditerranée, de Gibraltar aux voies de Suez et du Bosphore3 – pour compléter les études passionnantes de Jacques Thobie4 sur l’Empire ottoman et de Samir Saul sur l’Egypte5. L’outre-mer français6 n’a pas seulement été colonial ou impérial ; il a englobé des têtes de pont au cœur des grands marchés commerciaux de l’époque, avec des comptoirs en relais de la puissance commerciale d’un pays moins malthusien et moins recroquevillé sur l’outre-mer colonial qu’on l’imagine. Notre propos veut aussi soupeser ces activités pour déterminer en quoi elles peuvent se rattacher à une économie somme toute traditionnelle – le simple accompagnement de la stratégie d’approvisionnement de la Métropole en produits de base (commodities) – ou en quoi elles s’élargissent sensiblement en un ‘système économique’ méditerranéen inséré dans la modernité économique de l’entre-deux-guerres et de l’immédiat après-guerre. Cet outre-mer était-il archaïque et potentiellement porteur de stérilité à terme ? était-il riche de promesses de développement ?


1. Le CFAT aux confins de l’Égée et de la Méditerranée
« Notre installation en Asie mineure n’est que le premier pas vers une extension dans la Méditerranée orientale qui nous paraît commandée par les relations entre les différentes fractions de la population musulmane du bassin de la Méditerranée, comme aussi par les courants commerciaux qui tendent à se créer. »7 Le CFAT lui-même prend position en effet dans un premier temps en Asie mineure, dans la région d’Anatolie provisoirement ‘pacifiée’ par les Grecs : en octobre 1919, il y ouvre une agence à Smyrne, « peu après l’occupation de cette région par les troupes grecques, en exécution du mandat confié par les grandes puissances8 », afin de continuer à mettre en valeur une contrée où l’influence française et plus généralement ouest-européenne était active9. Le CFAT entre alors sur la scène des affaires de Méditerranée orientale : en octobre 1920, Paribas l’associe au groupe d’investisseurs français qui réalise la francisation de la Banque impériale ottomane (BIO), par l’achat des titres des porteurs étrangers, notamment britanniques10 : il devient (pour une modeste part) actionnaire de la BIO, ce qui symbolise cette orientation stratégique vers la communauté des affaires du Levant – même s’il abandonne dès 1920 son agence smyrniote11.
Au Levant, la banque clé de l’influence française était traditionnellement la Banque impériale ottomane qui fédérait des intérêts franco-britanniques pour gérer la concession de banque d’émission dans l’Empire ottoman et développer des activités de banque commerciale et de banque financière – face au déploiement des banques allemandes, telle la Deutsche Bank, dans un Empire où se côtoyaient et s’affrontaient tout à la fois les intérêts des diverses puissances européennes. Mais d’autres banques avaient pu se glisser dans des interstices, sur les marges de l’Empire ottoman.
2. Le CFAT prend le contrôle de la Banque de Salonique (1919)
La Banque de Salonique, créée en 1888, avait ainsi pris racine sur une grande place commerciale où se rejoignaient tous les flux balkaniques, danubiens et levantins. Or le CFAT devient le parrain de la Banque de Salonique en 1919/1920 : moins d’un an après la fin de la guerre, en octobre 1919, il en acquiert auprès de la Société générale un bloc de contrôle du capital.
A. La Société générale se replie de la Banque de Salonique
Comment expliquer le retrait de la Société générale de sa filleule, la Banque de Salonique, alors qu’elle avait mené à son égard une stratégie durable de partenariat, destinée notamment à faciliter l’établissement de relations efficaces au sein de l’administration ottomane ? L’éclatement de l’Empire ottoman, le glissement de l’essentiel des contrées balkaniques vers les États bulgare, serbe et grec, le repli de la Turquie sur l’Asie mineure (sauf Constantinople), sapent les bases de la banque plurirégionale égéenne qu’était la Banque de Salonique. La stratégie de la Banque de Salonique est fixée dès 1918 : elle se replie sur le monde hellénique. Les agences en Serbie (Monastir, Uskub) et en Bulgarie (Xanthia, Dedeagatch, Gumuldjina) sont fermées, ainsi que Tripoli et Kirk Klissé et, en Grèce, Drama. Elle doit choisir entre une vocation balkanique, autour de Salonique, sa cité d’origine, et une vocation turque. L’effondrement de l’Empire ottoman bouscule tous les espoirs de développer les affaires financières avec ce pays, dont la dette d’ailleurs est gelée durablement, dans l’attente (jusqu’au milieu des années 1920) d’un accord sur le remboursement éventuel des emprunts ottomans. Toute perspective de nouvelles opérations s’est donc effondrée, et la Société générale n’a plus besoin de la Banque de Salonique comme truchement auprès des autorités ottomanes, d’autant plus que la B.I.O. assume la fonction d’ambassadeur des intérêts français en Turquie.
Les tensions entre communautés nationales détruisent la communauté des affaires qui fonctionnait si bien sur les places levantines, égéennes et balkaniques. Turcs, hellènes, arméniens, israélites mettent fin (avec plus ou moins de responsabilité pour chacun, bien sûr…, mais la cristallisation du nationalisme turc paraît la plus susceptible de remettre en cause les équilibres anciens) à cet espace si fécond qui réunissait toutes les nationalités au sein d’un même ensemble économique, financier, bancaire, commercial. L’unité ‘marchande’ de l’Empire ottoman s’écroule : les Hellènes doivent fuir l’Asie mineure et l’agglomération de Constantinople, d’où la ruine de la place de Smyrne – cité où la succursale de la Banque de Salonique n’échappe pas au gigantesque incendie provoqué par l’armée turque victorieuse en 1922 quand les Grecs s’enfuient en masse12 ; les Arméniens et les Israélites se replient souvent sur certaines places, les uns à l’est, les autres à l’ouest. Nombre de Levantins enfin délaissent les empires (austro-hongrois et ottoman) déchus et gagnent des places d’Europe occidentale, comme Paris ou Marseille, ou, plus près, la place d’Athènes.
Les équilibres socio-ethniques dont bénéficiait la Banque de Salonique sont disloqués. En Turquie, la montée du nationalisme économique et financier remet en cause l’influence de la BIO et celle, bien moindre, de la Banque de Salonique ; elles tendent à devenir des banques commerciales banales, soumises à la concurrence de banques purement locales. Quant à la place de Salonique, elle garde bien sûr un rôle clé, mais au sein de la communauté des affaires grecques ; mais cette sœur d’Athènes est confrontée à la toute puissance des banques athéniennes, peu désireuses de laisser émerger une rivale en Thrace… L’intérêt stratégique, voire géopolitique, que représentait la Banque de Salonique pour la Société générale (et Paribas) s’estompe – tandis que le dessein d’insérer la Banque de Salonique dans un projet franco-russe disparaît avec la révolution soviétique. La Banque de Salonique redevient une banque locale ancrée à Salonique (qui lui apporte la moitié de ses dépôts) et n’a qu’une faible dimension de banque commerciale dans la Turquie d’après-guerre. Or la Société générale n’entretient pas après la guerre une stratégie d’essaimage de l’activité de ‘banque de détail’ ; chassée de Russie, elle ne se redéploie pas vers les Balkans ni vers le Levant. Elle préfère donc se replier de la Banque de Salonique, mais aussi d’une banque, la Banque française de Syrie, qui vient juste de s’établir dans les contrées dont la France vient d’obtenir la gestion, le ‘mandat’, la Syrie et le Liban, séparés eux aussi de l’Empire ottoman.


  1. Le CFAT tuteur de la Banque de Salonique


Le CFAT et la Société générale13 concluent un vaste accord en septembre-octobre 1919. Le CFAT achète à la Société générale un gros paquet d’actions de la Banque de Salonique (environ 20 % avec perspective de monter rapidement à 34 %) et souscrit à une augmentation de capital (de 20 à 30 millions de francs) de cette banque14, effectuée en 1920/1921. La Société générale continue de refinancer la Banque de Salonique, le temps que la situation se stabilise autour de la mer Egée, mais elle ne se veut plus sa marraine : le CFAT apporte le même montant de refinancement (12,5 millions de francs chacun). Par ailleurs, la Société générale se défausse au profit de la Banque de Salonique d’engagements qu’elle portait pour le compte de la Société des tramways & électricité de Constantinople, de la Société immobilière de Constantinople et de la Société nationale pour le commerce, l’industrie et l’agriculture dans l’Empire ottoman (pour un total de 3,4 millions de francs), en signe de son repli complet des affaires financières et bancaires turques. Plus largement encore, la Société générale doit perdre à terme sa vocation de refinancement de la Banque de Salonique, qui constituait un poids (modeste à son échelle mais réel)15 : « La Société générale ne cherche pas à se débarrasser de la Banque de Salonique, mais verrait d’un œil favorable une association avec un groupe sérieux comme celui du CFAT, qui aurait la possibilité de surveiller la marche et le développement des opérations de la Banque de Salonique en y consacrant toute l’activité et tout le temps nécessaires. »16
Trois représentants du CFAT entrent au conseil d’administration de la Banque de Salonique en 1919 : André Lebon, le président du CFAT, promu vice-président auprès du président André Bénac, Edmond Philippar, vice-président du CFAT, et Démétrius Zafiropoulo (administrateur du CFAT) ; les deux premiers siègent à son comité de direction, où ils côtoient Léon Leblanc, qui y représente encore la Société générale (jusqu’en 192917), et Emmanuel Salem, l’un des dirigeants historiques de la Banque de Salonique. Joseph Misrachi (administrateur jusqu’en 1929) et Alfred Misrachi (administrateur jusqu’en 1922), tous deux désormais établis à Marseille, et Isaac Fernandez (qui réside encore à Constantinople et est administrateur de 1898 à 1929, quand Maurice Fernandez lui succède au Conseil) représentent la tradition marchande de la banque. L’emprise du CFAT prend corps : il détient plus de la moitié du capital18 en 1925 ; les bureaux de Paris de la Banque de Salonique sont transférés au Siège du CFAT rue Cambon ; Albert Misrachi quitte la direction générale en 1919 et le CFAT nomme désormais des directeurs d’origine française, tandis qu’Alfred Jourdanne, lui-même directeur du CFAT, entre au Conseil (1922).
C. Le renouveau dualiste de la Banque de Salonique
Le CFAT entreprend alors de remettre sa nouvelle filiale sur les rails de la croissance. Il hérite d’une Banque de Salonique en pleine crise d’adaptation à la nouvelle configuration politique et commerciale de son champ d’activité. Le bouleversement des frontières entre 1913 et 1923, le redéploiement des populations et des élites économiques, les incertitudes sur le devenir de nombre de créances et d’actifs, sont autant de causes de repli des affaires, celui-ci étant accentué par la récession générale de 1920-1921, durement ressentie par exemple en Grèce, donc par les agences de la Banque de Salonique à Salonique et à Cavalla. La guerre coupe souvent Constantinople de ses réseaux de relations bancaires et commerciales avec l’Asie mineure ou avec les ports du Caucase (comme Batoum).

a. Les hésitations initiales de la Banque de Salonique



La Banque de Salonique, sous la conduite alors de l’administrateur délégué Salem et du directeur général Albert Misrachi, n’échappe pas à ces soubresauts : elle ne peut verser de dividende entre 1914 et 1924 inclus ; elle doit effectuer de gros amortissements sur nombre de créances et d’actifs, notamment pour l’année 1921, quand il faut convertir en francs la partie du capital comptabilisée en livres turques, dont la dépréciation est énorme19 : une somme de quelque 11 millions de francs est effacée en puisant dans les réserves. Ainsi, « les marchandises qu’elle avait en nantissement en Turquie et en Bulgarie ont été réquisitionnées et non payées »20 pendant les guerres en 1913-1918. La guerre gréco-turque renouvelle les inquiétudes au début des années 1920 ; elle impose une grande prudence, la réduction des engagements, le maintien de 38 millions de francs de disponibilités en caisse, donc un repli des emplois et de la rentabilité.
Plus gravement enfin, les bases traditionnelles de la Banque de Salonique sont sapées par l’évolution historique : Salonique perd quelque peu de son importance de place clé des échanges entre le Levant et les Balkans : coupée de l’ensemble ottoman ou turc, elle voit s’effriter ses relations et ses débouchés. Elle change insensiblement de nature : jusqu’alors une grande place levantine et une plaque tournante entre l’Europe orientale, la mer Égée et la Méditerranée nord-orientale, elle se transforme en une solide place régionale ; et le poids des israélites n’est plus dominant puisque le reflux des réfugiés hellènes élargit la diversité des communautés qui y animent l’économie. Elle doit donc à la fois maintenir sa clientèle historique dans le monde des marchands et industriels israélites et tenter de séduire une clientèle nouvelle, qui a tendance à se tourner vers des banques grecques. Le CFAT conçoit, semble-t-il, la Banque de Salonique plutôt comme un maillon d’un dispositif visant à s’insérer dans l’ensemble des flux intraméditerranéens, à l’échelle du Levant, et non plus comme l’axe des échanges nord-égéens. Cela explique sa persévérance initiale qui lui permet de surmonter les aléas du début des années 1920. Après que la conférence de Lausanne débouche, le 24 juillet 1923, sur l’accord définitif concernant l’emprise turque sur l’ensemble de l’Asie mineure et de l’agglomération de Constantinople, la situation s’éclaircit : la Banque de Salonique peut s’impliquer nettement dans les affaires turques, d’un côté, grecques, de l’autre.
Le CFAT respecte le savoir-faire des spécialistes de la Méditerranée orientale que sont les dirigeants de la Banque de Salonique, notamment Emmanuel Salem, l’administrateur-délégué, qui reste le pivot de la maison de 1898 jusqu’à sa démission du Conseil (pour raisons de santé) en mars 1937 – avant son décès en février 1940. L’équipe ancienne s’effrite peu à peu avec le temps : Bénac, président pendant trente ans, décède en octobre 1937 ; Lebon laisse la vice-présidence à son successeur à la présidence du CFAT, Loisy ; Fernandez s’efface lui aussi. Des administrateurs influents suivent de près l’évolution de la filiale, tel Eugène Journault, directeur à l’administration centrale du CFAT, qui entre au Conseil en février 1935. La direction elle-même connaît un fort renouvellement : comme Salem doit conduire nombre de négociations concernant le destin de la maison, il se voit adjoindre un directeur en 1923, Hector Sonolet21 ; celui-ci part dès 1925 et est remplacé par le secrétaire général, Michel Le Grain, en poste pendant une demi-douzaine d’années ; il devient administrateur-délégué, entre janvier 1928 et son décès en janvier 1931. L’homme clé de la Banque de Salonique devient François Gérard-Varet, personnalité issue du CFAT : il assume la fonction de secrétaire du conseil d’administration en décembre 1931, puis de directeur en novembre 1932, tout en entrant aussi au Conseil en 1936. Dirigeant de la banque pendant 17 ans, de 1931 à 1948, il en assure la stabilité pendant la dépression des années 1930 et la guide pendant les années délicates de la guerre.
b. La Banque de Salonique banque du commerce turc
La renaissance de la Banque de Salonique s’effectue peu à peu ; l’augmentation de capital de 20 à 30 millions de francs en 1921 permet de regonfler ses moyens d’action. En Turquie, la Banque de Salonique engage sa ‘turquisation’ : le symbole en est l’entrée de deux Turcs à son conseil d’administration en 1923, Faik Nuzhet Terem Bey, un ancien ministre des Finances (qui devient vice-président de la banque en 1937), et Mehmed Memduh Ezine Bey (jusqu’à son décès en 1938), suivis en 1925 par Chukri Kaya Bey, député et président de la commission des affaires étrangères à la Chambre, mais il démissionne en 1927 quand il devient ministre. Midhabt Bey en 1927, Ferit Talay, Mithat Nemli (en 1938 : c’est le président de la Chambre de commerce et d’industrie d’Istanbul), rejoignent ensuite le Conseil eux aussi. La Banque de Salonique conserve son siège social à Istanbul-Galata et ne renie donc pas le transfert effectué avant-guerre depuis Salonique : le glissement des Balkans vers l’Est, les détroits et l’Asie mineure, est confirmé par la fermeture de l’agence d’Andrinople en janvier 1924. En Turquie, la banque bénéficie d’ailleurs sur place à partir de 1934 d’un statut de société anonyme turque, dont les assemblées générales se tiennent à Istanbul – même si la majorité de ses cadres sont d’origine israélite et si son capital est d’origine française pour l’essentiel : une loi de 1933 impose en effet cette transformation22. Les sièges d’Istanbul travaillent avec nombre de négociants et de commissionnaires, tel la maison Saül Amar, commissionnaire à Istanbul, relayé par une banque sœur à Paris et Salonique dont Salem est l’un des gros commanditaires.
La banque relance son activité de financement du commerce de minéraux (cuivre, charbon) et surtout, avec l’aide souvent de ses magasins généraux, des denrées du cru (coton, noisettes, raisins, chanvre, lin, figues sèches, olives, poils de chèvre, laines et laines mohairs, etc.), dont la production est stimulée par le renouveau de l’agriculture (dans la seconde moitié des années 1920, en particulier). Elle soutient l’essor de la Compagnie cotonnière d’Adana, en Cilicie, dans une contrée à la fois en développement et proche de la zone d’influence française, de l’autre côté de la frontière, le Sandjak d’Alexandrette (récupéré par la Turquie seulement en 1939). Cela justifie la création en 1924 d’agences à Adana et à Mersine, en plein cœur de cette région riche en coton, qui s’ajoutent ainsi au Siège d’Istanbul et à la succursale de Sultan Hammam, à Istanbul.
L’agence de Smyrne a perdu de son importance levantine avec le départ des Grecs en 1922/1923. Pourtant, les négociants turcs relancent les flux commerciaux à l’export, eux aussi dépendant des productions agricoles locales23. Nombre de négociants et de commissionnaires y sont clients de la banque, tel Charles Balladur, marchand d’automobiles et de machines agricoles, bénéficiaire d’avances sur marchandises et de découverts dans les années 1920-1930. L’activité clé y consiste en « crédits saisonniers en monnaies étrangères, mis abondamment à notre disposition par le CFAT, puis remboursés au CFAT24 », après des bénéfices de changes et des commissions perçues sur les firmes d’import-export.
La Banque de Salonique garde sa vocation de banque du tabac : la Turquie en produit plus de 80 millions de kg chaque année ; les flux d’exportations25 lui permettent d’intervenir soit pour financer les stocks au départ, soit pour des opérations de change et de transfert de devises. Un gros client est ainsi la Société des tabacs d’Orient & d’outre-mer, client de son agence d’Adana : cette firme, active en Turquie, en Grèce et en Bulgarie, partage ses affaires bancaires entre la Banque de Salonique et, à Paris, la Banque nationale de crédit (et sa quasi-filiale, la Banque française des Pays d’Orient) ; elle bénéficie en particulier de fortes avances sur tabacs. Plus généralement, la Turquie enfin stabilisée renoue avec la croissance, d’autant plus qu’elle conclut des traités de commerce avec ses partenaires et que, à partir de 1926, elle lance une politique de grands travaux, notamment dans les chemins de fer, ce qui procure nombre de retombées bancaires. La Banque de Salonique se place également dans le financement des importations, que ce soit du café, du matériel (électrique) ou des textiles.
c. La Banque de Salonique modeste banque grecque
La contraction du champ d’activité de la Banque de Salonique, qui a perdu son réseau en Serbie et en Bulgarie, consacre son assise hellène : elle redevient de plus en plus une banque de Salonique, cité qui accueille ce qui est jusqu’en 1925 son seul siège grec. Certes, elle doit endurer d’abord les aléas causés par l’afflux des réfugiés d’Asie mineure, par la dépréciation de la drachme (d’où de grosses pertes de change en 1924, pour environ 3,4 millions de francs). Mais la stabilisation de la situation sociale, monétaire et économique en Grèce lui ouvre à nouveau des perspectives de croissance. La clientèle du négoce et du commerce est choyée, dans les secteurs classiques : tabacs, opiums, mohairs, laines, cuirs, tapis, soies grèges, raisins secs, etc. L’influence hellène s’exprime par la présence au Conseil de Zafiropoulo, négociant à cheval sur Marseille et le Levant. Jusqu’alors cantonnée dans la Macédoine, la Banque de Salonique ouvre en 1925 un bureau à Athènes, au cœur de la communauté bancaire hellène, car les opérations de change générées par les places de Salonique et Cavalla imposent l’installation dans la capitale. Ces affaires de change sont favorisées aussi par l’exportation de minerais (charbon d’Héraclée, métaux non ferreux). Un relais est ajouté en mars 1931 grâce à l’ouverture d’un bureau de la banque au Pirée. On peine à discerner pour l’entre-deux-guerres les activités de la succursale de la Banque de Salonique à Salonique. On peut supposer qu’elle continue à financer le négoce des produits locaux et en particulier du tabac et des produits agricoles. Sa fonction de port égéen et méditerranéen au service de l’hinterland balkanique doit procurer à la banque des occasions d’intervention au profit de clients commerçants ou transitaires.
d. Une croissance modérée mais sereine
La reprise de l’expansion de la Banque de Salonique prend corps au milieu des années 1920 : un premier dividende (348 396 francs pour un capital de 30 millions de francs) est versé en 1926 ! Le bilan reprend son ascension et fait plus que doubler entre 1923 et 1928 (il dépasse les 240 millions de francs). Malgré les aléas climatiques (avec des vagues de sécheresse qui éprouvent l’agriculture certaines années, comme en 1927 et en 1928), la Banque de Salonique profite de plus en plus des « campagnes d’exportations » qui animent l’économie agricole grecque et turque. Les bénéfices augmentent peu à peu et permettent la distribution d’un dividende apte à combler l’actionnaire clé qu’était devenu le CFAT en 1919-1921.
Malgré la forte contraction du commerce méditerranéen pendant la dépression des années 1930, une grave perte de change sur les actifs détenus en livres lors de la dévaluation de cette devise en 1931 – la perte de 1,835 million de francs ronge le bénéfice de 1,955 million de l’année 1931 - et le blocage du transfert des devises par la Grèce26, la Banque de Salonique tient bon. Certes, elle endure des pertes (elle ne distribue pas de dividende en 1931 et elle encourt un déficit en 1932), mais elle reste une pièce clé du déploiement du groupe du CFAT en Méditerranée. La contraction des échanges commerciaux et des changes lui impose d’alléger son dispositif bancaire : les effectifs de nombre d’agences sont élagués, par exemple à Smyrne (de 57 agents en 1929 à 35 en 1935), ou Mersine et à Adana en 1931, en raison de leur déficit – Adana devient un bureau rattaché à Mersine ; la direction générale des sièges de Grèce est supprimée (son titulaire, Rousselle, rentre au CFAT en 1933) ; enfin, l’agence de Smyrne-Izmir est fermée en 193727, certainement parce que le flux d’import-export a chuté.
Les activités de la Banque de Salonique s’inscrivent parfaitement dans le portefeuille de savoir-faire du CFAT, banquier des échanges transméditerranéens et donc plus généralement du commerce international. Elles procurent d’ailleurs du chiffre d’affaires au CFAT lui-même, car sa succursale londonienne gère les mouvements de livres anglaises entretenus pour le financement du commerce extérieur turc et grec28, comme quand la Banque de Salonique prête des devises aux importateurs de ces pays pour les aider à solder leurs dettes : elle emprunte elle-même ces devises sur des places européennes, et le CFAT est l’un de ses pourvoyeurs essentiels29. L’investissement n’a guère été coûteux, et il n’a pas dû mobiliser d’importantes sommes pour entretenir un réseau qui est resté modeste, avec une demi-douzaine de sièges. Ce maillage léger lui permet d’être actif sur les seules places marchandes d’envergure : loin de se vouloir une ‘banque de détail’, impliquée dans le monde de l’argent local (comme le devient un peu la BIO en Turquie, après la perte de son mandat de banque d’émission, ou comme la Banque d’Athènes, située dans la mouvance de la Banque de l’union parisienne en Grèce), elle se contente d’intervenir dans le seul financement des échanges extérieurs et un peu du négoce du cru. La Banque de Salonique n’a par exemple qu’un poids faible dans l’ensemble des dépôts des banques turques.





dépôts de la Banque de Salonique (en millions de livres turques)

dépôts de toutes les banques turques (en millions de livres turques)

part relative

1938

6,2

290,7

2,1 %

1939

5,7

262

2,2 %

1940

7,4

274

2,7 %


Cette réussite relative satisfait le CFAT D’ailleurs, son président, Loisy, assume lui-même (jusqu’à son décès en janvier 1949) la présidence de la Banque de Salonique à partir du 29 mars 1937 – en succédant au président ‘historique’ qu’était Bénac -, et Alfred Jourdanne, vice-président délégué du CFAT, partage (jusqu’à son décès en 1939) la vice-présidence de la Banque de Salonique avec une personnalité turque, Faik Nüzhet Terem30. Certes, son envergure est modeste par rapport à celle de sa maison mère, puisque, par le bilan, les dépôts ou les crédits, elle pèse entre 9 et 10 % ; mais elle contribue à animer les relations commerciales entre la France et le Levant et elle procure au CFAT des dividendes satisfaisants pendant les années 1920, sans que sa situation ne devienne mauvaise pendant les années 1930.

Comparaison entre le CFAT et sa filiale Banque de Salonique en 1929

(en millions de francs)




CFAT

Banque de Salonique

Rapport entre la Banque de Salonique et le CFAT

Bilan

2 389

230,4

9,6 %

Dépôts

1 913

167

8,7 %

Crédits

1 753

184

10,5 %

Fonds propres

179,9

32,6

18,1 %

Bénéfices

10,05

2,6

25,9 %




Evolution des comptes essentiels de la Banque de Salonique

(en millions de francs)




Bilan

Dépôts

Escompte avances garanties, découverts

Bénéfices

1918

126,7







0

1919

272,5







0

1920










0

1921

103,3







0

1922

96,7







0

1923

118,2

49,5

76,87

824 306 (grâce à la vente de titres et à appel aux réserves)

1924

150,8










1925

179,1




130

(348 396 francs de dividende)

1926

177,7







1,527 (dividende de 1,5 million)

1927

199,4










1928

244










1929

230,4

167

184

2,6

A partir des années 1930, les chiffres ne sont plus donnés en francs, mais en livres turques

1933










Perte de 1,812 million de francs

1938

27 millions de livres turques










1939

27,3











3. Le CFAT au service de l’Empire français en Méditerranée orientale
A la paix, la France se voit attribuer par la Société des Nations31 le mandat de tutelle sur des territoires issus du démembrement de l’Empire ottoman au Levant, la Syrie et le Liban. Or cet événement historique donne l’occasion au CFAT d’étendre plus encore sa stratégie de déploiement en Méditerranée orientale. C’est même la totalité de sa gamme de savoir-faire, de son portefeuille d’activités stratégiques, qu’il décide de mettre en valeur au Levant. Comme il l’a déjà fait en Algérie puis dans l’ensemble du Maghreb, il assume une mission de diffusion du crédit hypothécaire et bancaire dans cette nouvelle partie de l’Empire français. Plusieurs facteurs de cohérence surgissent donc : entre ses ‘métiers’ nord-africains et ceux mobilisés au Levant ; entre son rôle dans le soutien du négoce transméditerranéen et égéen et son dessein d’intervenir dans celui du négoce levantin ; entre sa légitimité ‘impériale’, conquise en Afrique du Nord, et cette extension de son rayonnement vers des contrées où la France doit assurer la construction d’une ‘civilisation moderne’, tandis que la Banque de Salonique s’insère dans l’État turc voisin.
A. Le CFAT parrain du Crédit foncier de Syrie
L’expérience historique du CFAT dans le domaine du crédit hypothécaire, foncier et immobilier, trouve à s’employer au Levant.

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