Le monde de la banque et les diasporas (des années 1730 aux années 1930) : des banquiers cosmopolites ?





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Le monde de la banque et les diasporas (des années 1730 aux années 1930) : des banquiers cosmopolites ?
Hubert Bonin, professeur d’histoire économique à l’Institut d’études politiques de Bordeaux (Gretha- Montesquieu Histoire économique-Université de Bordeaux 4) [www.hubertbonin.com]

L’image de marque des banques est devenue si mauvaise dans les années 1920-1940 (surcoûts d’intermédiation, dureté dans l’appréciation des garanties, vente de placements mauvais ou spéculatifs, fragilité de leurs propres actifs et donc failles dans la garantie des dépôts, manque de constance vis-à-vis des débiteurs, etc. – sans même parler des aléas de leurs rapports avec la vie politique) que la puissance publique a construit une architecture financière et bancaire qui a fixé, dans un cadre national et pour quelques décennies, les principes d’une régulation stricte, sous le contrôle vigilant des hauts fonctionnaires ; dans le même temps, la nationalisation des quatre grandes banques (Crédit lyonnais, Société générale, Cnep, Bnci) et de la Banque de France, la mise sur pied de banques publiques ou semi-publiques et l’émergence de la Caisse des dépôts comme levier du développement local ont permis elles aussi la promotion des hauts fonctionnaires ; un monde de « grands commis » a triomphé jusqu’au milieu des années 1990, d’autant plus que l’organisation de la grande entreprise bancaire sembler imposer la mobilisation de tels gestionnaires formés à l’aune de la rigueur de l’Ena ou des grandes écoles d’ingénieurs. L’on peinait alors à imaginer des « étrangers » ou des banquiers insérés dans des réseaux familiaux ou confessionnels internationaux jouer un rôle essentiel sur la place bancaire parisienne ; même les Rothschild – qui avaient prouvé leur patriotisme au combat en 1940 puis leur attachement à la France – avaient mis sur pied un groupe désormais sans guère de liens désormais avec son homologue londonien, tandis que les trois maisons Lazard ont vécu longtemps en toute autonomie gestionnaire, d’autant plus que la maison de Londres avait quitté le contrôle familial capitalistique. La maison de Haute Banque Mirabaud, longtemps symbole d’une osmose d’intérêts franco-suisse, avait fini par être absorbée par la Banque de l’union parisienne (Bup) en 1953. L’élimination physique (déportation) ou financière (aryanisation des biens) avait conduit également à la destruction du noyau de banques gérées par des familles israélites pendant la guerre. Cette uniformisation et cette cohésion sociologique de la profession bancaire ont été bouleversées par l’ouverture de la place parisienne à la compétition, avec la venue notamment des investment banks américaines à partir des années 1990… Paris en fait redécouvrait les vertus et les tensions d’une place ouverte au vent de la concurrence portée par les réseaux relationnels internationaux.
Or, avant la Seconde Guerre mondiale, ç’avait déjà été une grande place internationale, un nœud de relations franco-européennes, un relais transmettant un capital de savoir-faire et d’influences, dans le cadre d’une « économie bancaire ouverte », qui bénéficiait d’une complémentarité entre la Banque de France, « les grands établissements parisiens » (banques de dépôts et banques d’affaires), les banques pluridépartementales, les banques locales, les maisons de Haute Banque. Cette diversité confinait même au foisonnement, pendant les décennies d’expansion économique, avant que les récessions et des krachs viennent apurer la place de maisons mal gérées ou ayant pris trop de risques. Cette économie ouverte avait permis d’insérer Paris parmi les places accueillant les initiatives et les investissements des « diasporas »1 capitalistes européennes, c’est-à-dire les familles de toutes confessions qui menaient à l’échelle européenne leurs activités de gestion d’actifs pour leur compte propre ou pour leurs clients, leurs stratégies de placement et parfois leurs organisations d’entreprise, qui disposaient de relais sur plusieurs places grâce à leurs ramifications familiales et/ou confessionnelles. Notre intention est ici de rappeler que ces banquiers issus des diasporas n’ont pas constitué des îlots de conservatisme ou des freins au progrès ; certes, beaucoup étaient issus de la « première révolution bancaire » (vers 1750-vers 1850), qui avait vu émerger les merchant banks, les PrivatBanken, les « banques privées » suisses et, en France, les maisons de Haute Banque ; mais les mouvements de fondation et de diaspora se sont renouvelés pendant la deuxième révolution bancaire (1860-1960) et la vitalité de ces diasporas bancaires a contribué à celle-ci et surtout à l’internationalisation de la place parisienne.
Cet article n’a nulle vocation à être original dans sa démarche et ses analyses, car il s’appuiera essentiellement sur les ouvrages des collègues mais parfois sur nos propres recherches ; il se veut une mise au point désirant briser le mythe d’une place bancaire (d’une France ?) repliée sur elle-même et fermée aux influences européennes stimulantes. Il suivra une progression chronologique pour identifier le degré de participation des banquiers issus des diasporas pour chacune des grandes périodes ou des étapes des mutations de l’économie bancaire.
1. La France terre d’accueil bancaire
H. Lüthy2 pour le xviiie siècle puis L. Bergeron3 pour le tournant du xixe siècle ont bien relaté comment les périodes de [ce qu’on a appelé depuis] la protoindustrialisation puis la première étape de la première révolution industrielle ont, de façon classique pour toute période de ’’décollage’’ général et sectoriel, créé une demande de crédit que des marchands-banquiers-investisseurs ont satisfaite. Certes, ils ont aussi été ’’aspirés’’ par les besoins d’emprunt d’un État désargenté – dès les années 1770-1790, et la promotion du Suisse parisien Necker au ministère des Finances en est un symbole – que la disparition du système d’Ancien Régime (fermiers généraux, circuit de financement par la noblesse – comme l’a montré Daniel Désert –, voire par l’Église, etc.) a rendus plus criants ; mais un nouveau circuit s’est constitué autour de ce qui devient la Rente publique (avec le jeu de la Caisse des dépôts notamment pour stabiliser ce marché) ; sur chaque vague d’emprunt ont vogué les banquiers disposant d’actifs à placer pour leur compte et pour le compte de leur clientèle de ’’bourgeois’’ et de marchands enrichis par la révolution des tissus fins puis des indiennes (beaucoup plus que par le financement indirect de la traite des Noirs). Cela explique le rôle bien connu des banquiers suisses sur la place parisienne de part et d’autre de la Révolution – mais aussi sur les places portuaires comme Nantes4, notamment au cœur du financement des circuits liés à la révolution de l’indiennage5 (coton, armement maritime, négoce6, etc.). Pendant la Révolution elle-même, ces émigrés sont placés au cœur du pouvoir : l’un des adjoints du Girondin Clavière, ministre des Finances en 1792-1973, puis le ministre lui-même en juin 1793-avril 1794, Louis Deschamp-Destournelles, « venait d’une famille émigrée à Genève puis à Berlin, pour cause de protestantisme »7, mais le pouvoir financier réel est passé alors du côté de Cambon, avant que la direction du Comité des finances glisse en avril 1795 dans les mains de Jean Johannot, « d’origine genevoise [qui] fit rouvrir la Bourse de Paris »8. L’appel au crédit provoqué par les démarrages sectoriels successifs constituant la révolution industrielle a pris un relais puissant pour stimuler la circulation d’argent à l’échelle européenne, dès que la situation budgétaire a été assainie par la création d’une administration robuste et que la ’’confiance’’ a été rétablie peu ou prou au tournant des années 1820.
Des maisons ont essaimé des places helvètes à la place parisienne, pour construire l’armature de ce qui devient « la Haute Banque » – tandis que des maisons d’origine germanique et hanséatique agissent de même sur la place londonienne (Kleinwort, Benson, Baring, Schroder, Rothschild, etc.), alors que peu d’entre elles gagnent Paris dans un premier temps (Odier, de Hambourg ; Rothschild, Stern et Neufville, tous trois de Francfort). Sans souci d’exhaustivité9, relevons que, de Suisse10, sont venus par exemple Mallet11 (Isaac à Paris en 1713, banque en 1723), Jean-François Bartholony (1814) ; Paccard (1822) et Hentsch (1854) (de Genève) ; Marcuard (de Berne) ; Delessert (du canton de Vaud, l’un des viviers les plus riches, comme l’a précisé Lüthy et de Genève) ; Perregaux (de Neuchâtel) ; Hottinguer (de Zurich) ; Frédéric Pillet-Will de Savoie et de Lausanne ; Marcuard (de Berne). Deux cas de figure concernent un passage par des cités italiennes : Dominique André12 provient d’une famille nîmoise émigrée à Gênes en 1667 (avec plus tard une branche à Londres) et lui-même revient à Paris en 1798 pour s’y associer au Suisse François Cottier ; Louis-Henri Mirabaud13, d’une famille d’émigrés à Genève, œuvre d’abord dans la banque familiale établie en 1814 à Milan avant de glisser sur Paris en 1846, où il transplante la maison milanaise. Marié à Adélaïde Paccard, la fille d’un banquier genevois qui avait monté une banque sur Paris en 1828, il en profite pour réaliser la fusion entre Barthélémy-Paccard et Mirabaud au sein de Mirabaud, Paccard.
Contrairement au monde des négociants girondins, ce milieu n’accueille presque pas de Britanniques, mis à part Blount (voir plus bas) et Jean-Edouard Jameson, qui devient associé chez Hottinguer dans les années 1850, car l’on peut penser que Glasgow et Londres absorbent tout le vivier disponible outre-Manche, sans parler de la diaspora britannique à New York (Morgan, etc.). Mais Bordeaux abrite une diaspora d’israélites ashkénazes, attirés par les affaires de négoce de la place ; les familles Pereira y prospèrent et l’une des branches ‘’’monte’’ à Paris – tout en restant fidèle à la Gironde, où elle lance la station d’Arcachon et en fait le cœur de sa Compagnie des chemins de fer du Midi – où Isaac et Émile Pereire s’affirment en rivaux des Rothschild par la guerre du Crédit mobilier (1852-1867).
C’est à la fois du ’’neuf’’ puisque ces maisons revitalisent la place de Paris et contribuent au take off et de ’’l’ancien’’14 puisque le modus operandi de ces maisons est identique à celui des maisons du monde médiéval évolué, tant à Florence (avec les succursales des Medici à travers l’Europe) qu’à Paris15 : propriété et gestion familiale, essaimage par des maisons sœurs sur plusieurs places (Rothschild sur Francfort, Londres, Naples, Paris, Vienne ; Mirabaud sur Genève, Naples, Paris), et/ou déploiement d’un réseau de banquiers correspondants à travers l’Europe des banquiers, fonds propres familiaux ou fournis par des investisseurs marchands proches, activités de crédit classiques (escompte, crédits saisonniers, change, endossement et acceptation de lettres de change à l’échelle européenne, voire asiatique puis aussi nord-américaine) et répartition à travers l’Europe des titres émis par les différents États – ainsi ceux de l’Autriche-Hongrie diffusés à l’Ouest jusqu’en 1910-1914 par les réseaux animés par les Rothschild de Vienne16. Prétendre que cette première révolution bancaire contemporaine érigée en un véritable ’’système’’ de circulation de l’argent et d’intermédiation a été porté uniquement par des banquiers issus des diasporas serait fallacieux ; en effet, des banquiers issus des régions françaises et de diverses religions ont eux aussi pris largement part à cette émergence de la place parisienne moderne. Mais l’histoire est aussi portée par des ’’représentations’’ et la ’’perception’’ : le fait que la presse, l’opinion, le roman –Balzac et son baron Nucingen, Zola et son Gundermann ) – ou la caricature aient mis en valeur le rôle clé des Rothschild constitue en soi un processus symbolique de représentations dominantes, tandis que, peu à peu, au fil des décennies, se cristallisait le ’’concept’’ de ’’haute société protestante’’ dont les maisons de Haute Banque dirigées par des protestants sont devenues des pièces essentielles.
Or ces banquiers israélites et protestants sont en majorité issus des diasporas : l’essaimage européen des Rothschild, puis celui des Lazard – après leur retour de leur aventure de marchands en Californie – marquent durablement l’économie bancaire puisque ces deux ’’banques d’affaires’’ sont destinées à jouer un rôle durable et important sur la place. De leur côté, les descendants des huguenots expatriés dans divers cantons suisses après la révocation de l’édit de Nantes ont entrepris de saisir les occasions offertes par les boums du marché de l’argent français et reviennent dans leur ancien pays, tout en gardant généralement une maison sœur sur Suisse : la maison Mirabaud en est le symbole, on l’a vu.
Leur ’’naturalisation’’ s’effectue de facto par l’effet de leur pérennité en France – les Mallet en sont à la cinquième génération en 1913 –, le biais de leur insertion sur les marchés de l’argent parisien et par leur puissance de feu : la maison Rothschild17, mobilise environ 50 à 80 millions de francs de fonds propres ou de ‘fonds social’, selon les estimations des historiens au tournant des années 1870 ; certes, dans les maisons de Haute Banque, l’actif de la famille propriétaire (commanditaire) et les dépôts stables qu’elle effectue dans sa banque étoffent l’envergure financière, et il faudrait tenir compte de la fortune de James de Rothschild, qui est estimée alors à 110 millions de francs ; et sa Compagnie des chemins de fer du Nord est riche d’un capital de 200 millions de francs. Le capital immatériel ou le ’’capital social’’ est un enjeu aussi fort pour ces banquiers de la première ou de la deuxième génération ; parfois, l’État leur procure la légitimité citoyenne et politique, par un anoblissement (Napoléon et les anoblissements de 1810 pour rétablir une confiance troublée par les aléas militaires18), par des réceptions (Napoléon III au château de Ferrières des Rothschild) et par des contreparties financières. Dans l’ensemble, ces banquiers finissent par se banaliser au cœur des réseaux de sociabilité grands bourgeois (tel celui décrit par Bel Ami) et par se dissoudre dans le quotidien du monde des affaires. Mais l’accès au Conseil de régence de la Banque de France reste une ambition qu’on ne peut satisfaire que modérément, ce qui explique que la progression en son sein des banquiers issus des diasporas s’effectue lentement19 :
2. Les banquiers des diasporas acteurs de la révolution bancaire des années 1850-1890
Pourtant, une nouvelle génération de banquiers des diasporas perce pendant les ultimes années de croissance portées par la première révolution industrielle, mais aussi pendant les années moins faciles de la Grande Dépression des années 1882-1895, où des fluctuations conjoncturelles permettent quelques mini-relances propices aux opérations financières. Des ’’parvenus’’ émergent insensiblement, en une troisième étape de la construction de la Haute Banque parisienne ; elle a été beaucoup moins étudiée par les historiens, mais on peut en discerner les contours à travers les ouvrages sur le scandale de Panama (J. Bouvier, J.-Y. Mollier) ou sur le monde des affaires (P. Garrigues, etc.). Des banquiers israélites, notamment, établissent des maisons actives sur le marché financier ou dans le financement de grands projets d’investissement internationaux, car ils peuvent les épauler grâce à leurs réseaux de relations sur de nombreuses places où ils disposent de correspondants et à leur activité de gestion de patrimoine et d’actifs pour compte de tiers. Certains sont balayés par les krachs, d’autres résistent et s’insèrent dans la strate de deuxième envergure derrière les grandes maisons de Haute Banque.
Celles-ci, en effet, conservent leur rôle déterminant. D’une part, elles renouvellent sans cesse leur vivier d’argent et de capacités en remodelant leurs structures au fur et à mesure des successions, des relèves, des mariages et de l’injection de nouveaux partenaires, dénichés sur place ou, parfois, issus d’une nouvelle génération de diasporas. Le cas Mirabaud est explicite puisque les changements de son appellation (Mirabaud, Paccard, puis Mirabaud Puerari, puis Puerari, puis Mirabaud) reflète la recomposition récurrente des partenariats), avant, plus tard encore, l’absorption de la maison D’Eichthal, donc fruit d’un élément de diaspora germanique20 ; mais les liens avec la maison Mirabaud de Genève restent forts et suscitent plusieurs opérations financières en commun. Cette vitalité explique que la transition entre la première et la deuxième révolution bancaires s’effectue sans rupture, contrairement à une perception dominante dans le monde académique dans les années 1960-1970. En effet, les analyses précoces de B. Gille et de J. Bouvier21, puis les recherches sur l’histoire de la Banque de Paris et des Pays-Bas (Paribas) (É. Bussière), du Comptoir national d’escompte de Paris (Cnep) (N. Stoskopf) et de la Société générale (nous-même) ont de plus en plus insisté sur l’osmose entre la Haute Banque classique et la grande entreprise bancaire moderne portée par un statut de société par actions cotées en Bourse. Les Pereire22 eux-mêmes ont entraîné dans leur sillage plusieurs maisons de Haute de Banque, à qui le Crédit mobilier a procuré des occasions d’affaires en émission et en courtage de titres, au profit de leur clientèle fortunée. Or nombre de banquiers s’inquiètent de la force des Pereire, qui ont constitué en une dizaine d’années un véritable ’’groupe financier’’ autour de leur Crédit mobilier23 et ont entrepris d’essaimer en Europe en dotant certains pays de leur « Crédit mobilier », comme en Autriche, en Espagne et en Italie.
Dès le milieu des années 1850, les Rothschild, qui animent alors la première maison de banque française, tentent de fédérer divers banquiers pour créer une grande banque au statut de société anonyme ; B. Gille, dans un article pionnier24, a scruté les circonstances de ces négociations qui associent notamment des maisons issues des diasporas, telles B. Paccard, Dufour & Cie (la future Mirabaud), Mathieu Hentsch & Cie, E. Blount & Cie ou F. Vernes & Cie ; ils sont tout prêts d’aboutir en 1856/1857, avec un projet de « Comptoir impérial des travaux publics, du commerce & de l’industrie », mais leur demande officielle au ministère des Finances est rejetée car les autorités rechignent à libéraliser plus encore le marché de la banque ’’moderne’’ par peur d’un risque de déstabilisation du marché de l’épargne. Il est vrai aussi que ce mélange de révérence et de rivalité qui anime les banquiers de la place vis-à-vis des Rothschild pousse à constituer des coalitions sans la maison de la rue Saint-Florentin puis de la rue Laffite, avec des constellations instables car ces maisons balancent sans cesse entre la préservation de leur autonomie et la conscience de la nécessité d’une fédération de leurs intérêts, d’où les tentatives successives autour du Cnep, du Crédit mobilier, du Crédit lyonnais, de la Société générale et de Paribas ; l’institutionnalisation des banquiers issus des diasporas (mais les autres aussi) supposerait leur dissolution dans une ’’organisation d’entreprise’’, qui serait en contradiction avec leur mode de travail fondé sur l’animation de réseaux de relations et une addition d’affaires (voire de coups financiers) et non seulement sur des structures de gestion d’opérations massives et récurrentes. Alphonse-Louis Pinard25 a mobilisé autour de son Cnep des maisons de banque dont certaines appartiennent à notre cohorte des diasporas. Lui-même et ses successeurs réussissent même à asseoir cette banque ’’moderne’’ dans le monde si ancien des diasporas hellènes ; en effet, la place marseillaise et son foisonnement de négociants lui fournissent un Vlasto qui siège à son Conseil, tandis que, dans son déploiement en Méditerranée orientale (en Égypte), le Cnep s’immisce dans la communauté du négoce (si puissante à Marseille26 avec les Zarifi et les Zafiropoulos) hellène qui lie Alexandrie, Athènes, Istanbul et Smyrne et Marseille (et même Londres).
Dans une seconde étape, autour de Pinard et de quelques banquiers issu de la Haute Banque franco-européenne se constitue ainsi un pôle d’intérêts qui désireux d’établir une grande banque tournée vers l’industrie et l’international, sans les limites statutaires du Cnep, et il est partie prenante au groupe qui contribue à promouvoir le projet de la Société générale. Celui-ci n’est aucunement en effet l’œuvre des seuls Talabot ou même des Schneider ; et plusieurs personnalités du monde des banquiers issus des diasporas sont à l’origine de la création de la Société générale en 1864 ; elles engagent leurs réseaux relationnels et leur renommée dans le projet. C’est le cas d’(Isaac-) Édouard Hentsch qui est le représentant de la troisième génération des banquiers suisses Hentsch, de Genève ; il s’était établi à Londres en 1852 pour y pratiquer le négoce et la banque, puis avait rejoint Paris afin de prendre la suite d’un banquier au sein d’une petite maison devenue en janvier 1854 la banque Mathieu, Hentsch & Cie transformée en 1857 en Hentsch, Lütscher & Cie27 ; après que son cousin germain, Charles Hentsch, de la maison Hentsch de Genève, a participé à la création du Crédit lyonnais et y est devenu administrateur (en 1863-1868), lui-même décide d’accompagner Pinard dans le projet de la Société générale, et il acquiert 11 600 titres (7 300 pour Hentsch lui-même, 4 000 pour sa banque parisienne Hentsch-Lütscher, 300 pour la banque Hentsch genevoise) soit 4,8 %. Il y retrouve un autre banquier paneuropéen, Louis-Raphaël Bischoffsheim, qui, d’origine allemande, avait fondé une maison de banque à Amsterdam dans les années 1820, puis s’était aussi implanté à Londres (en 1846) et enfin à Paris en 1848, par le biais de la maison Bischoffsheim & Goldschmidt28. Les banquiers transfrontières mobilisés par Pinard complètent le bloc de banques françaises qu’il rassemble pour épauler la jeune Société générale – avant leur éloignement au tournant des années 1870, et ils lui procurent 10,4 % du capital : 6 500 pour Bischoffsheim (5 500 pour leur maison de Paris, 1 000 pour leur maison de Bruxelles), 6 450 pour Koenigswarter (4 500 pour la maison Koenigswarter et 1 950 pour Louis Koenigswarter), 200 pour Trivutzi-Hollander29, une maison parisienne et ’’cosmopolite’’, 3 800 pour le banquier Cahen d’Anvers et 3 000 pour la jeune Banque des Pays-Bas, ce qui confirme le degré d’ouverture de la place parisienne, largement insérée dans les flux d’argent transfrontaliers.
L’influence d’Edward Blount a été décisive pour fédérer des investisseurs de la City venus épauler la jeune Société générale car ce banquier vit et travaille des deux côtés de la Manche depuis un quart de siècle. Il participe en effet aux affaires françaises depuis la Monarchie de juillet ; comme beaucoup de Britanniques, il s’est intéressé aux activités ferroviaires et bancaires et a multiplié ses relations avec le monde de l’argent des deux côtés de la Manche. Issu d’une bonne famille catholique et francophile de grands propriétaires fonciers britanniques, il avait choisi d’abord une carrière diplomatique et était devenu attaché d’ambassade à Paris puis à Rome. C’est à Paris qu’il se convertit à la carrière de banquier en travaillant en 1831 chez le correspondant d’une banque anglaise, Callaghan, avant de s’installer rapidement à son compte à un apport d’argent de son père, commanditaire d’Edward Blount père & fils ; puis il s’était associé entre 1834 et 1848 à un banquier dynamique, Charles Laffitte, neveu de Jacques Laffitte, le grand banquier de l’époque, sans cesse en train de lancer des maisons de banque dotées d’une assise de plus en plus large et de participer à des projets industriels ou ferroviaires. Blount devient ainsi le partenaire de ce Laffitte d’une envergure plus modeste que son oncle, au sein de Charles Laffitte, Blount & Cie, qui est destinée à servir de truchement entre les capitaux britanniques et la France : elle a obtenu la concession de lignes ferroviaires dont le Paris-Rouen en 1840 – avant sa fusion en 1854/1855 dans la Compagnie de l’Ouest, que Blount préside d’ailleurs jusqu’en 1894. La banque de Blount aurait fini par mobiliser 49 millions de francs de capitaux pour les investir dans le capital de diverses compagnies ferroviaires, ce qui la place au troisième rang des investisseurs bancaires, derrière les Rothschild (avec 92 millions de francs) et Hottinguer (48,9 millions). Comme sa première maison de banque disparaît au début de la Seconde République, Blount a dû monter en 1851 une seconde maison, après une période d’apurement de ses comptes ; il s’associe aussi à la création de la Compagnie générale des eaux en 1853 et en devient administrateur en 1854 et même le président (de 1862 à 1901). C’est ainsi un banquier et un financier de haute volée, situé au cœur des réseaux d’affaires parisiens, mais avec des liens étroits avec la City, ce qui lui procure une aura particulière sur la place30, et ce qui explique qu’il siège au Conseil de la Société générale, en devienne vice-président puis même président en 1886-1901.
L’un des banquiers partenaires de cette Société générale participe à plusieurs projets successifs et prend position en intermédiaire entre les places belges et hollandaises et la place parisienne, en symbole de ce flux d’affaires qui se renforce durant toute la seconde moitié du siècle, avec un trapèze relationnel Paris-Bruxelles-Anvers-Amsterdam. Louis-Raphaël Bischoffsheim est en effet d’abord la cheville ouvrière de la création à Amsterdam en février 1863 de la Banque des Pays-Bas, l’une des deux ancêtres de la Banque de Paris & des Pays-Bas, créée plus tard en 1872. En fait, cette banque hollandaise n’est qu’un paravent destiné à faciliter la création d’une banque à statut de société anonyme dès lors qu’une loi française de 1857, qu’un décret de 1863 rend applicable à la Hollande, permet à l’État de reconnaître l’existence légale de sociétés anonymes étrangères et donc leur activité en France même. Bischoffsheim semble avoir voulu entretenir deux fers au feu, avec sa participation dans la Société générale et en développant en France la succursale de la Banque des Pays-Bas, qui est dirigée par Henri Bamberger, fils d’Auguste Bamberger et d’Amélie Bischoffsheim. Les Bischhoffsheim, de Mayence (Louis et Jonathan-Raphaël, mais avec des mariages sur Francfort avec des filles Goldschmidt), ont essaimé sur Anvers et Amsterdam (Louis), puis à Paris (Jonathan-Raphaël, dans Bischoffsheim-Goldschmidt) et à Londres ; ils participent à la création de la Banque nationale de Belgique et de la Deustche Bank, tandis que la branche parisienne (conduite par un membre de la famille établi à Paris, Henri Bamberger, est actrice (avec les Hentsch) de la naissance de la Banque de crédit et de dépôt des Pays-Bas en 1863 (qui reprend Bruxelles et Anvers), dont la fusion avec la Banque de Paris (créée en 1869 par des banquiers rivaux des Rothschild, dont l’Italien Henri Cernuschi) suscite la naissance de Paribas en 1872 : « Replacée dans son contexte historique, lointain et immédiat, l’association de la Banque de Paris avec le groupe Bischoffsheim prend tout son sens : il s’agit pour elle de se doter, par-delà les frontières, des alliances qui lui font défaut pour rivaliser avec les Rothschild dans les futures opérations internationales, de ne pas subir, en un mot, le sort des Pereire. »31 On les retrouve d’ailleurs dans l’expérience de la Banque franco-égyptienne en 1870-1889, avec Hentsch & Lütscher, Goldschmidt et Koenigswarter, quand ces maisons s’essayent à résister à la progression anglaise sur la place d’Alexandrie en s’associant à sa communauté israélite.
La maturation de Paribas32 a bénéficié quant à elle du rassemblement des initiatives, des capitaux et des réseaux par plusieurs banquiers actifs à la fois en France et en Belgique ou aux Pays-Bas, avec comme objectif la mobilisation des capitaux accumulés par le négoce et les grandes fortunes de ces deux pays pour prendre part aux opérations du marché financier parisien, mais aussi l’animation des flux de change et de crédits entre les places des trois pays et, au-delà, vers les places germaniques, anglaises et baltiques. Les banquiers issus des diasporas et installés sur la place parisienne entendent mobiliser leurs réseaux au sein des membres des diasporas établis sur d’autres places européennes pour asseoir le déploiement international de Paribas, ce qu’É. Bussière appelle « le système Paribas ».
Enfin, au-delà de la deuxième révolution bancaire elle-même, nombre de ces banquiers issus des diasporas ont eux aussi joué un rôle clé dans la création de plusieurs compagnies d’assurances ’’modernes’’ car cotées en Bourse et tournées vers un large marché de souscriptions de contrats. On retrouve nombre de banquiers issus des diasporas dans les conseils d’administration des compagnies créées dans les années 1820-1860 (l’Union, etc.) et qui, nationalisées en 1945, fusionnées en 1967, sont les lointaines ancêtres des sociétés qui ont constitué les groupes actuels dans les années 1980-2000.
Certes, ces banquiers issus des diasporas ne présentent finalement nulle originalité par rapport à leurs confrères autochtones ; eux-mêmes deviennent des Parisiens de souche, disposent d’une large fortune foncière rurale et de leur château et manoir, constituent parfois de belles unions matrimoniales dans la grande bourgeoisie française et ouvrent même leur entreprise à d’autres partenaires et investisseurs. Cependant, ces maisons conservent quelque héritage de leur histoire : leurs réseaux de correspondants européens, essentiels pour la gestion quotidienne des affaires de lettres de change et de change, mais surtout pour collecter les informations utiles à l’anticipation sur l’évolution des marchés et des projets d’affaires. Souvent, aussi, ils tissent des réseaux matrimoniaux qui renforcent encore plus l’architecture relationnelle des diasporas : « Jonathan Raphaël, frère cadet de Louis Bischoffsheim […] épousa Jetta, une autre fille de H.S. Goldschmidt et de Gelchen Gans. Leur sœur Amélie, femme d’Auguste Bamberger […], fut la mère de Louis […] et d’Henri […], lequel épousa Amélie de Hirsch, sœur de Maurice de Hirsch. Celui-ci devint le gendre de Jonathan. Quant à la cadette de la famille Bischoffsheim, Clara, elle se maria avec Meyer Joseph Cahen d’Anvers, banquier à Paris. Louis eut trois enfants […]. Raphaël épousa une fille d’Emile d’Erlanger, banquier à Paris, tandis que son cadet Henry, en se mariant avec Clarissa Biedermann, fille du joaillier de la cour à Vienne, devient le beau-frère de James Stern, banquier à Londres, où il s’était installé lui-même en 1849. »33
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