Transformations industrielles et économie de la connaissance, par Elie Cohen, directeur de recherche au cnrs, directeur de recherche au Cévipof, membre du conseil d’analyse économique





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Transformations industrielles et économie de la connaissance, par Elie Cohen, directeur de recherche au CNRS, directeur de recherche au Cévipof, membre du conseil d’analyse économique

L’expression « économie de la connaissance » ne traduit que de manière incomplète la réalité de notre économie actuelle. Si l’on veut être précis, il nous faut plutôt parler d’une économie de la connaissance, mondialisée et financiarisée. Ces trois dimensions sont en effet constitutives du basculement que nous connaissons aujourd’hui.

Cette économie de la connaissance renvoie à trois réalités simultanément :

  • Elle désigne le passage d’une économie industrielle à une économie intense en R&D et où la R&D et l’innovation constituent quelques uns des facteurs de la dynamique de croissance.

  • Il y a un secteur de l’économie de la connaissance qui se développe en tant que tel (comme en témoigne le développement des SSII).

  • Même au sein des activités les plus traditionnelles, la part des activités de la connaissance est de plus en plus importante. On assiste en effet dans les activités les plus traditionnelles à une sorte d’évidemment du cœur manufacturier et à un redéploiement vers des activités dont le contenu en connaissance est le plus élevé. A côté de la division horizontale du travail (par secteur : certains secteurs d’activité quittent les métropoles pour aller s’installer dans les pays émergents) commence donc à apparaitre une division verticale du travail (par tâche : certaines tâches quittent les métropoles développées tandis que d’autres – les tâches de conceptions, de design, d’ingénierie – y restent). Il faut avoir présent cette double dimension de l’économie quand on réfléchit à l’économie de la connaissance.

Quand on combine ces trois dimensions, on se retrouve donc devant un monde caractérisé par une nouvelle division international du travail qui suscite à la fois un grand émoi et une grande confusion.

Les facteurs de confusion

Face à cette nouvelle division internationale du travail, plusieurs interrogations témoignent d’une certaine inquiétude. On retrouve ainsi dans la presse des incompréhensions fondamentales.

  • On se demande quel est l’effet sur l’emploi de cette nouvelle dynamique. Ne risque-t-elle pas de porter préjudice aux emplois peu qualifiés ? La réponse est négative comme en témoigne le fait que sur les 5 dernières années aux Etats-Unis, la santé (qui compte beaucoup d’emplois très peu qualifiés) est le secteur qui a connu le plus fort développement.

  • On peut lire que la Chine dépasse les Etats-Unis en matière d’investissements dans la R&D. Comment est-ce possible alors que l’économie américaine pèse 7 fois plus que l’économie chinoise et que les Etats-Unis investissent 2 ou 3 fois plus que la Chine dans la R&D ? Tout simplement en calculant une projection des dépenses de R&D de la Chine exprimée en PPA (Parité de Pouvoir d’Achat). Or si on calculait en PPA, la Chine serait déjà la 1ère économie mondiale, ce qui en dit long sur la pertinence de cet indicateur.

  • Il apparaît également que la Chine serait le 1er exportateur mondial de High Tech. Or le fait d’exporter en masse des i-pod dont les composants viennent des Etats-Unis ne signifie pas que la Chine soit devenue le plus grand spécialiste high tech au monde.

  • On renforce l’angoisse généralisée autour du phénomène des délocalisations en annonçant que les Etats-Unis perdent 200 à 300000 emplois par an. Or on ne précise pas que les 300000 emplois en question ne représentent pas plus d’1% de la population active américaine.

  • On constate enfin dans les pays développés que les salaires moyens stagnent tandis que s’ouvrent les salaires importants, sans expliquer que cette polarisation salariale s’explique par une pénurie de profils hautement spécialisés.

Face à toutes ces approximations, il apparait donc urgent de faire la part des craintes légitimes et des craintes infondées.

La nouvelle organisation internationale du travail

Elle se caractérise par le phénomène d’évidement du cœur manufacturier. Ce phénomène d’évidement ne doit pas inquiéter a priori. Il est en effet dans l’ordre des choses que dans pays qui se développe et où plus le pouvoir d’achat croît, la population ait tendance à consommer de plus en plus de services et de moins en moins de biens industriels. Rien d’étonnant donc à ce que certaines activités industrielles aillent se localiser dans d’autres pays.

Le vrai problème réside dans le fait que ce phénomène d’évidement du cœur manufacturier doit être accompagné par un double redéploiement vers l’amont et vers l’aval du manufacturier. Vers l’amont, c’est-à-dire vers toutes les tâches de conception, d’innovation, de design, de création d’activités nouvelles, etc. Et vers l’aval, c’est-à-dire vers les activités de marketing, de commerce, de logistique, etc.

A partir du moment où ce double déploiement s’opère, on peut considérer que le cœur manufacturier (devenant de plus en plus productif et employant de moins en moins de gens) contribue à la prospérité générale.

La division verticale du travail aux Etats-Unis

Cette division verticale du travail se nomme également division internationale des processus productifs. Pourquoi ?

Depuis le milieu des années 70, les grandes entreprises des pays développés se sont interrogées, pour des raisons financières, techniques et économiques, sur la chaîne de valeur, sur l’architecture de cette chaîne, sur sa décomposition et sur la localisation de chacun de ses maillons. Cette interrogation est née à un moment où les entreprises américaines étaient en crise de rentabilité et où la Chine invitait à venir produire chez elle à faible coût. Un certain nombre d’entreprises américaines se sont alors demandé comment elles pouvaient améliorer leur rentabilité en bénéficiant des opportunités de marché. Pour répondre à cette question, il leur a fallu déterminer si elles avaient les moyens de développer toutes leurs activités. La réponse étant négative, elles ont donc du effectuer un arbitrage dans leur portefeuille d’activités aboutissant à la cessation de certaines activités. Une fois spécialisées, il leur a fallu évaluer si elles étaient compétentes sur toutes leurs fonctions. La réponse étant encore une fois négative, elles ont décidé d’externaliser la logistique, la production et même une partie de la recherche.

Cette réflexion sur la chaîne de valeur et sur la localisation des différents maillons de la chaîne de valeur a profondément transformé l’économie même des entreprises. Or tout ce qui est valable au niveau micro se retrouve également au niveau macro. Ainsi depuis la fin des années 70 on assiste à cette logique d’externalisation / délocalisation qui conduit à optimiser chaque maillon de la chaîne de valeur.

Les stratégies des autres pays

  • L’Allemagne n’a pas décidé de renoncer au manufacturier mais au contraire de le redéployer en le conservant à la base de la spécialisation. C’est pourquoi l’Allemagne reste aujourd’hui encore un leader mondial dans les niches les plus significatives pour ce qui est des machines-outils, des biens d’équipement, du matériel de transport terrestre, etc.

  • Le Royaume-Uni, comme les Etats-Unis, a effectué cet évidement du cœur manufacturier en l’accompagnant d’un double redéploiement vers l’amont (nouvelles technologies, Sciences de la vie, le médicament, la santé, etc) et vers l’aval (la finance).

  • L’Espagne a profité des fonds structurels de l’Union Européenne pour rattraper son retard en équipement. Les secteurs du bâtiment et de l’immobilier ont ainsi connu un essor économique si important qu’ils pèsent aujourd’hui autant que le secteur industriel dans l’économie espagnole.

  • La France n’a fait aucun choix. C’est un pays qui a toujours eu une spécialisation industrielle moyenne et qui est très sensible au taux de change. Si bien que lorsque les taux de change se portent bien, la société française surperforme. Ce fut notamment le cas en 1998. Mais dès l’euro a commencé à s’apprécier, la France a quant à elle plongé dans les profondeurs. Elle a découvert à ce moment là que sa compétitivité hors coût était assez faible. Face à l’accélération du commerce international qui est intervenu depuis 1999, l’économie française est ainsi restée sur place : elle n’a pas su suivre le mouvement. Mais si l’économie avait continué de fonctionner comme avant, la France n’aurait pas perdu de part de marché.

Quelles solutions pour la France ?

Confronté à ces éléments, le Président Chirac a fini par prendre conscience du problème. Il a donc décidé en 2003 – 2004 de s’entourer d’experts afin d’essayer de comprendre pourquoi la France avait tant de mal à basculer d’une économie industrielle à une économie de la connaissance mondialisée et financiarisée.

A cette occasion, différents diagnostics sur la situation de l’économie française et sur les mesures à prendre pour s’en sortir ont été apportés :

  • Le 1er diagnostic a consisté à dire que le génie propre de la France résidant dans les grands projets, il fallait mettre en place des partenariats public / privé pour lancer des grands programmes qui seront à la base de la spécialisation.

  • Le 2nd diagnostic a pointé l’incapacité de la France à produire des effets d’agglomération, c’est-à-dire à faire travailler ensemble sur une base territoriale des groupes de personnes qui ont toutes les qualités pour pouvoir travailler ensemble (universités, entreprises, autorités locales, etc). La solution proposée consistait donc à adopter le modèle du cluster par la mise en place d’écosystèmes d’innovation.

  • Le 3ème diagnostic a révélé l’incapacité de la France, non pas à créer des entreprises innovantes, mais à les accompagner pour qu’elles croissent et deviennent des PME.

  • Le 4ème diagnostic (celui d’Elie Cohen) consistait à dire qu’après la guerre la France a inventé un outillage institutionnel remarquablement adapté à une économie de rattrapage et de croissance par imitation, mais qui n’est plus efficace aujourd’hui dans un monde nouveau où l’innovation est plus diffuse. Une seule solution donc : une réforme profonde des institutions afin de substituer au modèle de l’excellence français d’autres modèles plus efficients.

Au terme de cette revue des problèmes, l’autorité politique, au lieu de faire des choix et de définir des stratégies et des moyens, a finalement décidé de tout faire en même temps avec, par conséquent, des moyens ridiculement faibles. 71 pôles de compétitivité ont ainsi été créés avec 750 M€. A titre d’exemple, quand Hong Kong créé son pôle de compétitivité, il y consacre 4,5 milliards de dollars. Pour régler des problèmes de coordination, on a par ailleurs créé des institutions qui complexifient davantage encore la coordination.

Eléments de conclusion

On ne peut trouver de réponse efficace qu’en combinant plusieurs éléments.

  • Accroître les moyens accordés à l’enseignement supérieur (+0,5 point de PIB). Les universités doivent obtenir l’autonomie pas seulement en matière de gestion (comme le propose l’actuelle loi sur les universités) mais aussi en matière de rémunération et de recrutement des enseignants, de recrutement des étudiants et de cursus.

  • Réformer les institutions dans 3 domaines : les institutions du marché du travail, le domaine des biens et des services et les institutions financières.

  • Articuler des politiques macroéconomique et structurelle pour créer un environnement favorable à la croissance.

Questions / réponses

  • Pouvez-vous nous parler du Japon ?

Contrairement aux Etats-Unis le Japon a fait le choix de maintenir sur son territoire son cœur manufacturier et d’élaborer une stratégie de délocalisation très sélective.

  • Ne sommes-nous pas inconscients de transférer nos technologies en Chine ? Les chinois ne risquent-ils pas in fine d’intégrer l’ensemble de la chaîne de valeur ?

Penser qu’il faut reconsidérer notre modèle d’échange c’est encore une fois oublier que la règle du jeu a changé : la spécialisation n’est plus statique (elle ne s’opère plus par secteur) mais dynamique (elle s’opère par tâche). Ce qu’il faut c’est avoir toujours une étape d’avance, une spécialisation plus fine. La seule vraie question est donc de savoir si nous sommes capables d’avoir toujours cette étape d’avance ?

  • Et l’Europe dans tout ça ?

La stratégie de Lisbonne est très certainement ce que l’Europe a fait de pire. Au début, tout commençait bien. L’Europe cessait enfin d’être nombriliste. Mais dès les objectifs posés, c’est aux Etats qu’a incombé la responsabilité de leur exécution avec pour seule méthodologie la méthode ouverte de coordination. Une première évaluation a permis de signifier l’échec de Lisbonne 1. Il ne suffit pas d’adopter beaucoup d’objectifs pour que ces derniers soient cohérents entre eux. Une réduction des objectifs et des critères a donc été décidée. Mais on a continué de demander aux pays d’élaborer une stratégie propre d’appropriation des objectifs. Nouvel échec. Aujourd’hui la conjecture est très favorable. Avec la flambée des prix des matières premières qui touche l’agriculture, il est possible d’assister au redéploiement d’une partie du budget de la PAC vers la recherche.

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