Résumé : Le débat qui a eu lieu en Angleterre dans la première moitié du XIX





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L’ouverture du marché céréalier national au marché mondial est un vecteur d’harmonisation et de justice sociale



Le deuxième argument important développé par Ricardo exprimait que la mise en place d’un marché céréalier mondial sans droit de douane était, par voie de conséquence, un puissant vecteur de réduction des inégalités sociales et un instrument au service de l’équité entre catégories sociales. En effet un marché céréalier libre, sans droit de douane, était un marché qui permettait de se procurer des produits agricoles à bas prix. Or, un pain à bon marché profitait à tout le monde, mais plus particulièrement aux industriels. Grâce à l'abrogation des corn laws, les salaires monétaires allaient baisser dans un premier temps (une main d’œuvre à bon marché grâce au pain bon marché rend les coûts de production plus faibles), mais pouvaient augmenter dans un deuxième temps en raison d'une hausse de la demande de travail en provenance des manufactures. Mais c’étaient surtout les profits qui grâce à l’abrogation des corn laws devaient augmenter. Ainsi en jouant sur les salaires20et surtout sur les profits, et sur l’emploi indirectement, c’étaient les industriels et les salariés de l’industrie et de l’agriculture qui devenaient les véritables bénéficiaires de ces mesures de libéralisation. Or, ces agents économiques représentaient, aux yeux des ricardiens, l’immense majorité de la population. L’argument le plus récurrent dans l’œuvre de Ricardo fut finalement celui de l’équité. En effet seuls les propriétaires fonciers profitaient de ces lois et retiraient « un intérêt non seulement temporaire mais aussi durable ». Donner priorité aux propriétaires fonciers, revenait à accorder plus de considération à la rente, revenu d'oisiveté, qu'au profit récompense du travail et de l'industrie. Ces propos furent ensuite relayés par ceux de J. S. Mill qui s'insurgea aussi dans les colonnes de la Westminster Review en 1827 contre le fait que l'intérêt des propriétaires fonciers passât avant celui de la nation, tout en ayant recours à des arguments du type, les intérêts de la nation, alors qu'il s'agissait en fait de l'intérêt pécuniaire d'une classe sociale.

Un marché céréalier national ouvert au marché mondial est un puissant instrument d’équilibre au service de la paix



Sur un plan politique, un marché céréalier ouvert aux échanges internationaux favorise un équilibre harmonieux entre puissances économiques. Un tel argument est avancé à une date -1815- où, pour la première fois en Europe, régnait la paix alors que la plupart des Européens n’avaient connu jusqu’alors que guerres et instabilité politique. L’ouverture du marché apparaissait comme un gage de confiance entre les nations. Le libre-échange constituait un facteur puissant de paix internationale en raison de l'interdépendance économique des nations qui avaient plus à gagner dans le commerce que dans la guerre. En revanche une politique très protectionniste, voire autarcique, dans ce domaine aurait été perçue comme un facteur de tensions entre les nations. Le repli d’un pays sur son marché intérieur serait susceptible de favoriser une crispation des autres pays placés dans le besoin.
Dans leur contre-attaque les partisans des corn laws développèrent deux arguments. Le premier argument reposa sur le comportement tyrannique que pouvait avoir une nation hostile à l'égard du pays acheteur. Or pour les libre-échangistes, une telle politique s’avèrerait désastreuse pour le pays fournisseur économiquement. Il y aurait surproduction, et baisse des prix, avec impossibilité de réinvestir sur le champ tout le capital dans les autres secteurs. Ricardo en conclut qu'il s'agissait d'une « misère qu'aucun souverain ou union de souverains ne serait prêt à infliger au peuple. Et si tel était le cas, ce serait d'ailleurs une mesure à laquelle aucun peuple ne voudrait se résigner » (1815 [1951/1955], p. 29, trad. fr. p. 14). Les effets très mitigés du blocus continental à l’égard de l’Angleterre furent sans aucun doute présents en arrière plan dans cette analyse21.
Le deuxième argument était tout aussi important. Il relevait de ce qu'on appelle la préférence nationale : « Si de mauvaises saisons survenaient outre-mer, les pays exportateurs seraient en droit de nous refuser la quantité habituellement exportée, pour pallier leur propre déficit » (ibidem, p. 14). Cet argument semblait irréfutable car l'intérêt pécuniaire passait avant les besoins du pays. Mieux valait vendre à l'étranger du blé à un prix plus élevé, et imposer des restrictions à l'intérieur des frontières, que de favoriser l'approvisionnement à bon marché pour contenter sa population « dans le cas de mauvaises récoltes, le pays exportateur se contenterait de la plus petite quantité possible pour sa propre consommation et saisirait l'avantage représenté par le prix élevé en Angleterre pour y vendre ces excédents ainsi réalisés » (ibidem, p. 16-17)22.
3. 3. Vers une convergence des positions théoriques ?
Après avoir pris soin d’analyser séparément les deux grandes positions théoriques, au risque de donner l’apparence de renvoyer dos à dos les deux argumentations adverses, force est de constater que le débat connut, au-delà des positions contradictoires bien affirmées, une certaine évolution voire une certaine convergence. Ce serait en effet une erreur de considérer le débat comme définitivement clos et réduit à des positions théoriques bien définies, de camper sur l’existence d’une opposition irréductible, parce que les positions ne furent pas aussi figées qu'elles paraissaient a priori. Sans laisser penser que les positions des uns et des autres pouvaient se fondre dans un moule commun, il est étonnant de voir que chaque point de vue s’est rallié partiellement à la cause adverse. Ce nouvel éclairage est en partie dû aux travaux récents de Samuel Hollander sur Malthus (1992-a ; 1992-b ; 1995), et à ses travaux antérieurs sur Ricardo (1977), ainsi qu’aux travaux de Bette Polkinghorn (1986).
Ricardo en effet n’était pas en opposition complète avec le protectionnisme agraire. Certes il ne revendiquait pas une protection de l'agriculture, mais dans ses discours à la Chambre des Communes ou dans sa correspondance avec J. R. McCulloch en particulier, le ton était moins libéral que dans les textes antérieurs et plus conciliant. Dans une lettre datée de 1821 Ricardo précisait « qu'il devrait être accordée une prime à l'exportation du blé afin que le prix à l'étranger et à l'intérieur soient très proche » de même qu'il tolérait une taxe à l'importation. En réalité il pensait que le progrès technique pouvait jouer le même rôle que le recours à des produits étrangers bon marché. Mais surtout l'impact d'une alimentation à bon marché lui semblait plus limité. Ricardo observa notamment que si le taux de profit pouvait être influencé par le prix de la nourriture, d'autres effets jouaient à contre courant : « Je reconnais la tendance du capital à émigrer tant que les corn laws sont en place mais je pense que nous l'avons surestimé (ce phénomène), j'ai dit que le désir (du capital) de rester dans notre pays est un obstacle non encore vaincu » (cité par Hollander, 1977, p. 22). L'obstacle majeur était l'immobilité des capitaux. à cela, il fallait bien ajouter que le coût de production du blé n'était pas supérieur en Angleterre par rapport à l'étranger, ce qui pouvait impliquer un effet limité de l’abrogation des corn laws (cf. infra). Enfin la supériorité industrielle de la Grande Bretagne bien perçue par Ricardo lui donnait l'argument le plus important. En effet le pays avait une avance importante dans le domaine industriel et une rentabilité non acquise ailleurs si bien que l'handicap provoqué par les corn laws lui apparaissait comme sérieusement minoré : « Je crois qu'aucune mesure ne pourrait contribuer autant en faveur de notre richesse et prospérité qu'une abrogation des corn laws [...] mais bien que ce soit mon opinion, je suis prêt à admettre que nous ne pouvons pas avoir de limite à notre prospérité malgré l'opération continue de nos corn laws » (ibidem, p. 23). En fait Ricardo adopta alternativement un raisonnement analytique, avec les conséquences que nous avons étudiées, et un raisonnement historique, basé sur la situation britannique du moment, présenté avec beaucoup d'optimisme et d'enthousiasme. Dans ce second registre l'impact des corn laws apparaissait de fait plus limité.
Si Ricardo relativisa les effets négatifs du protectionnisme, Malthus prit le chemin inverse. Malthus entama une conversion progressive en faveur du libre-échange mondial. Nous avions déjà souligné son attitude de principe relativement favorable à un libre-échange dans un monde où tout le monde jouerait un jeu identique. Les faits ont sans doute beaucoup pesé en faveur d'une attitude plus protectionniste. Cependant les mêmes faits ont pesé aussi sur une modification de son analyse. L'Angleterre des années 30 de ce siècle n'était plus l'Angleterre de l'Essay de 1798. Plusieurs lettres datées de 1832-1833, adressées à Thomas Chalmers : « je suis d'accord avec vous sur un avantage moral d'une abrogation des corn laws » (Cité par Hollander, 1992-b, p. 652) à Nassau Senior et à Jane Marcet : « Ici je suis pour une suppression des restrictions » (cité par Polkinghorn, 1986, p. 845), une note dans la 6e édition de An essay on the Principle of Population (1803, 1826 [1986], vol. 3, p. 435-436, note 13) où Malthus propose de remplacer le système de 1815 par un système qui ne doit pas « empêcher les principes du commerce libre », enfin un article publié dans la Quarterly Review de 1824, témoignent de cet infléchissement de pensée. L'évolution théorique de Malthus est, comme chez Ricardo, conditionnée par son analyse de la réalité économique. Celui-ci reconnaissait que les exportations de produits manufacturés avaient considérablement augmenté et avaient adouci les mauvais effets de la dépression économique. Malgré des évolutions tout au long des différentes éditions de l'Essay, Malthus avait un a priori très favorable pour l'activité agricole, qualifiée pratiquement de seul secteur source de richesse. Il souhaitait avant tout que ce secteur ne fût pas sacrifié sur l'autel de la modernité, en ce sens, son héritage physiocratique demeurait constamment présent23. Cependant, Malthus remarquait que ce secteur était menacé. Le protectionnisme apparaissait comme étant le seul moyen de maintenir cet équilibre sectoriel et la survie du système agricole. Mais si le libre-échange pouvait favoriser le développement de ce secteur, pourquoi pas ? Ces rapprochements théoriques offrirent en fin de compte à l’opinion publique plus d’arguments en faveur de l’abrogation, la position de Malthus se confondant de plus en plus avec une défense non pas du protectionnisme, mais avec une défense de l’agriculture et des propriétaires fonciers.

4. L'économie vulgaire et la victoire du libre-échange
Après la mort de Ricardo en 1823 et celle de Malthus en 1834, le discours qu’ils avaient défendu respectivement dans les cercles intellectuels et au Parlement, pour l’auteur des Principes d’économie politique et de l’impôt, fut relayé par les milieux socioprofessionnels. Mais c’est surtout le discours libéral qui fut vulgarisé au prix de quelques simplifications, et devint dominant, partisan, « démagogique » au point d’éclipser la position adversaire, devenue de fait minoritaire. Si ce combat contre les corn laws fut encore un combat économique il devint, au fil du temps, un combat de plus en plus politique. La classe moyenne se saisit du discours sur le libre-échange pour faire passer un autre message : la nécessité de renverser l’ordre politique conservateur et profondément inégalitaire.
4. 1. Des premières protestations à la naissance de la Manchester School (1838)
Dès la fin des années 20, le nombre d'opposants au régime protectionniste ne cessa de grossir, parallèlement à la popularité des idées libérales qui étaient de mieux en mieux connues au sein de l'opinion publique. La plupart de ces opposants se regroupèrent au sein de la Manchester school. Les premiers opposants aux agrariens furent naturellement des industriels, mais aussi des propriétaires fonciers éclairés qui souvent partageaient leur temps entre ville et campagne, investissant dans l'immobilier, les mines, et les affaires industrielles et commerciales. Le principal argument avancé par les ricardiens, et repris par ces opposants, était celui des coûts salariaux qui réduisaient la compétitivité des produits industriels sur les marchés extérieurs. C'est ce qu'exprimèrent par exemple dans leurs pamphlets J. Graham (1826 in Kadish, 1996, vol. 1), J. Rooke (1828 in Kadish, 1996), Ch Fitzwilliam (1839 in Kadish, 1996, vol. 1)24. Mais Fitzwilliam notait aussi que si le prix du blé était plus bas, cela permettrait au peuple de consommer plus de viande et plus de produits industriels, ce qui permettrait au secteur agricole d'enregistrer une compensation. La plupart de ces auteurs ne considéraient pas, comme Ricardo, que les propriétaires fonciers étaient de simples oisifs profitant d'une rente souvent injustement perçue. Mais ils restaient persuadés que le secteur agricole ne pouvait se développer sans les autres secteurs ou même contre eux. Rooke disait que le développement du commerce créait des emplois, favorisait la croissance démographique,et donc la demande de produits agricoles. Fitzwilliam considérait la prospérité commerciale et industrielle comme la clef de la bonne santé de l'agriculture. La prospérité rurale dépendait de la consommation urbaine. Ainsi moins de taxes profiteraient à la fois aux deux secteurs directement ou indirectement. Les mêmes arguments étaient présents chez J. Childers (1839 in Kadish, 1996, vol. 1), chez Th. Jevons (1840 in Kadish, 1996, vol. 2).
Le mécanisme de protection fixe ou mobile fut aussi critiqué à cause de son inefficacité, car il n'induisait pas la stabilité attendue, et surtout la garantie de prix suffisamment rémunérateurs souhaitée. Bien au contraire, nous dit J Childers : « Le système des corn laws augmente le prix à un moment et le diminue à un autre » (1839 in Kadish, 1996, vol. 1, p. 8). L'instabilité de ce système d'échelle mobile nuisait d'abord au fermier qui ne pouvait se baser sur un prix stable, à partir duquel les rentes étaient calculées, et nuisait au consommateur en cas de variation subite des prix (mais pas des salaires). En fait tous ces auteurs pensaient qu'en intégrant le marché anglais au marché mondial, on obtiendrait un prix producteur plus stable, et plus rémunérateur pour tous. L'idée d'une simple taxe accompagnée d'une autorisation d'importation permanente semblait davantage retenir l'attention de tous (Salomons, 1839 in Kadish, 1996, vol. 2) compte tenu de son efficacité.
Outre les industriels et les propriétaires fonciers précédemment cités, il existait tout un courant d'industriels paternalistes animés par des mobiles humanitaires, estimant que les corn laws imposaient une taxe injuste et appauvrissante sur la nourriture. Ces gens qui par ailleurs favorisaient la création d'organisations d'entraide et de coopératives, subventionnèrent une organisation comme la Manchester Statistical Society qui engagea les premières études sur la condition des travailleurs dans les usines, mirent en priorité l'accent sur le problème de la demande solvable et du niveau des salaires jugés insuffisants tant pour des raisons économiques que sociales. La famille Greg propriétaire des plus grandes filatures du Lancashire est représentative de ce courant de pensée. L'argument des bas salaires est certes évoqué, mais R. H. Greg (1840 in Kadish, 1996, vol 5) pensait que, loin de diminuer les salaires (qui dépendent d'abord de la loi de l'offre et de la demande) l'abrogation devrait entraîner une augmentation du niveau de vie, davantage de nourriture, une meilleure consommation globale des autres biens. Son frère William (1842 in Kadish, 1996, vol. 5), en analysant le succès de l'entreprise familiale, confortait l'idée que le problème manufacturier n'était pas un problème de surproduction mais un problème de sous-consommation. En conséquence, l'abrogation des corn laws devait contribuer à le résoudre, en jouant sur le niveau des salaires et sur celui des revenus réels. C'est enfin sous un angle plus politique que W. Greg, dans un article de la Westminster Review publié en 1842, élargit enfin les véritables enjeux de cette loi en mettant l'accent sur les profondes inégalités sociales dont elle était responsable : « Dans toutes les nations aristocratiques l'inégalité des classes pèse lourdement sur les pauvres. Presque par une loi de la nécessité, le privilège d'un individu engendre un fardeau pour un autre, l'exemption d'une classe devient un fardeau pour une autre [...] Dans un pays où la richesse et la puissance n'offrent aucune assistance à leurs citoyens souffrant [...] dans lequel l'aristocratie cherche à multiplier les fardeaux d'une classe sur les autres dans le but de multiplier leurs propres dispenses, assurément un tel pays ne présente aucune assurance et il incombe à toute personne qui y vit de préparer le changement à venir » (1842 in Kadish, 1996, vol. 1, p. XXXIV).
Un troisième groupe d'opposants était formé par les pacifistes, membres de cette nouvelle classe moyenne industrielle, dont R. Cobden et J. Bright étaient les représentants les plus connus25. Ils eurent l'idée d'associer la classe des travailleurs à leur combat, dans leur campagne contre les corn laws, ce qui fit partie de la stratégie d'action de leur mouvement. La question des salaires fut de fait mieux prise en compte par ce groupe qui n'hésitait pas à considérer les intérêts des industriels en totale harmonie avec ceux des salariés : « Les bas salaires ont-ils déjà prouvé la prospérité de nos manufactures ? à chaque période, quand les salaires ont chuté il a été prouvé aussi que les intérêts manufacturiers ont été touchés » (cité par Kadish, 1996, vol. 1, p. XXXIV). Dans un autre discours il fut encore plus clair : « Les intérêts de la classe moyenne seront servis par des salaires élevés à partir d'une augmentation de la demande intérieure autant que par une meilleure sécurité de la propriété et une diminution des poor rates qui aboutissent à la paupérisation de cette même classe moyenne » (ibidem, p. XXXV). L'ultime argument utilisé dans leur campagne reposait sur le fait que le libre-échange constituait un facteur puissant de paix internationale, en raison de l'interdépendance économique des nations, qui avaient plus à gagner dans le commerce que dans la guerre. Dans son discours de 1846 à la Chambre, Cobden déclara solennellement : « Je regarde plus loin, je vois le principe du libre-échange jouant dans le monde moral le même rôle que le principe de la gravitation dans l'Univers : attirant les hommes les uns vers les autres, rejetant les antagonismes de race, de croyance et de langue, et nous unissant dans le lien d'une paix éternelle » (cité par Bairoch, 1997, vol. 2, p. 283).
Un quatrième groupe était composé de radicaux, philosophes pour la plupart, et appartenant au courant utilitariste de J. Bentham. Ces abolitionnistes, parmi lesquels J. Bowring, l'éditeur scientifique des oeuvres de Bentham, P. Thompson et J. Hume qui menèrent parallèlement une campagne pour la réforme électorale de 1832, apportèrent une dimension intellectuelle à l'école de Manchester. Charles Villiers qui était un des leurs, fut le leader du mouvement libre-échangiste au parlement avant d'être remplacé ensuite dès 1841 par R. Cobden. Un cinquième groupe était composé de radicaux appartenant à la classe moyenne, différents des précédents par leur origine, plus impliqués dans les affaires et plus proches des réalités dont Archibald Prentice éditeur de la Manchester Gazette, puis du Manchester Times, J. B. Smith un économiste autodidacte et négociant en coton unitarien, G. Wilson manufacturier26.
4. 2. De la naissance de la ligue à l'abrogation des corn laws
Si le mouvement de protestation à l'encontre des corn laws prit dès le départ une envergure nationale, ce furent les abolitionnistes de Manchester qui assurèrent la direction du mouvement. Dans ce combat, la Chambre de commerce de Manchester joua un rôle déterminant, même si dans les années 20 la position de la plupart des industriels était très modérée à l'égard du libéralisme. Il faut préciser que tous les industriels au départ n'étaient pas des libre-échangistes convaincus, particulièrement ceux qui participaient au commerce colonial, ainsi que les armateurs. La rupture eut lieu en 1838 quant R. Cobden et leurs amis firent passer la résolution de l'abrogation. Au cours de la séance du 13 décembre 1838 la campagne pour l'abrogation fut présentée comme une opposition de classes sociales par Cobden, J. B Smith, J. C. Dyer (1839 in Kadish, 1996, vol. 5). Ces différents intervenants abandonnèrent le ton consensuel tenu jusque-là par les dirigeants de la Chambre. J. Chessborough Dyer parla même de « l'aristocratie foncière comme des vampires qui vivaient du sang de la nation et étaient intéressés simplement par le monopole qu'ils souhaitaient conserver ». Le 20 décembre les opposants préparèrent une nouvelle pétition demandant l'abrogation, et la motion fut adoptée, suivie de l'élection d'un nouveau président en la personne de J. B. Smith. En 1845 la Chambre de Commerce se divisa entre les abolitionnistes et les conservateurs qui fondèrent la Manchester Commercial Association.
Parallèlement, entre 1820 et 1840, ces lois furent régulièrement dénoncées au parlement, mais les radicaux étaient loin de disposer d'une majorité. En 1836, les philosophes radicaux formèrent l'association anti-corn law de Londres. En 1838, cette association servit de modèle à celle qui fut constituée à Manchester. Début 1839, fut fondée par Cobden et Bright la National anti-corn law league (sous forme de fédérations d'associations locales), dans laquelle la ligue de Manchester exerça une influence considérable. À compter de cette période le mouvement en faveur de l'abrogation prit une toute autre tournure. Une véritable campagne nationale se mit en mouvement, plus d'ailleurs dans l'opinion qu'au parlement où les partisans étaient naturellement minoritaires27. En 1840, à titre d'exemple, la ligue organisa 800 conférences et distribua un million de brochures. Le succès de ces campagnes tenait à l'extrême popularité des thèses défendues où chacun y trouvait son compte. Même si la classe moyenne joua un rôle clef dans cette affaire, les dirigeants de la ligue n'hésitèrent pas à se tourner vers le mouvement ouvrier, en laissant entendre que la question des salaires était au centre de leur campagne. La ligue tenta d'enrôler les ouvriers en particulier sous l'influence de Bright. On adressa deux types d'arguments aux travailleurs. Le premier était politique : la taxe sur les blés était injuste parce qu'elle frappait fortement les pauvres et parce que les riches ne la subissaient pas. Le deuxième argument était économique : l'abrogation augmenterait à la fois les salaires réels et monétaires. Les salaires monétaires augmenteraient en raison d'une hausse de la demande de travail de la part des manufactures. Les salaires réels s'élèveraient à cause de la baisse du coût de l'alimentation. Mais le discours de la ligue passa mieux auprès des fermiers et des salariés agricoles car les lois ne leur avaient pas permis d'améliorer leur situation.
Le succès de la ligue tenait au fait qu'elle laissait entendre que les consommateurs, les manufacturiers, les exportateurs et les salariés seraient gagnants, et même la plupart des travailleurs ruraux. Tous les mécontentements se confondaient dans un intérêt national, contre un ordre privilégié établi rendu responsable de tous les maux. De fait, cette campagne était non seulement celle du libre-échange, mais aussi celle du changement politique auquel aspirait en particulier la classe moyenne. Il ne manquait plus que l'intelligence politique et l'ouverture des principaux dirigeants du parti Tory, et particulièrement de Robert Peel, pour abroger ces lois. Le génie de Peel fut aussi d'avoir compris qu'il ne devait pas y avoir opposition mais compatibilité entre le monde des villes et le monde rural. En faisant voter en 1846 le Public money drainage act qui accordait des prêts en vue du drainage des terres (Moore, 1965, p. 560). Peel mit l'accent sur la nécessité de privilégier la solution du progrès technique comme moyen permettant de défendre l'agriculture anglaise, et de rendre cette dernière compétitive et compatible avec l'abrogation des lois, même si l'effort financier fut très modeste. Les défenseurs des intérêts industriels, aidés par la récolte désastreuse de 1845 et la maladie de la pomme de terre, permirent enfin de l'emporter. Après deux nuits de débats à la Chambre, les résolutions de la ligue furent adoptées avec une majorité de 97 voix et à la fin juin, la Haute Assemblée adopta la loi. Dans son discours de 1846 Peel proclama : « Je crois que c'est l'intérêt de l'agriculteur que la prospérité industrielle soit établie sur des fondations permanentes. Je crois que les intérêts directs et indirects des classes industrielles et agricoles sont les mêmes » (cité par F. Caron in, P. Léon, éd., 1978 p. 424). La ligue ne survécut pas à l'abrogation puisqu'elle fut dissoute le 4 juillet 1846. Son existence fut confondue avec le combat mené par les partisans de l’abrogation. Le succès des abolitionnistes permit-il pour autant d’enregistrer les effets spectaculaires annoncés ?

4. 3 La contre attaque protectionniste
L’importance prise par le courant libéral ne doit pas faire oublier l’existence tout au long de cette période et bien au-delà d’un courant protectionniste assez fort, incarné en particulier dans les années 1840 par Lord George Bentinck qui défendit l’idée qu’une protection était une solution cohérente et favorable, aussi bien aux consommateurs qu’aux producteurs (Macintyre, 1989, p. 154). Ce dernier fut jusqu’à sa mort en 1848 le leader incontesté de l’Anti league. Ce politicien mais aussi W. Aytoun et Ch. Neaves, Hommes de loi, le journaliste J. B. Johnson de Liverpool diffusèrent également ces mêmes idées dans les journaux de l’époque : le Black-wood’s Edinburgh magazine et la Quarterly Review. J. Byles publia ses Sophisms of free trade and popular political economy examined en 1849, œuvre qui connut 8 rééditions successives. Tous ces protectionnistes continuaient à penser que les corn laws n’étaient qu’une prime (de faible valeur) payée par les consommateurs, dans l’intérêt de toutes les classes, pour maintenir une sécurité et une assurance contre la dépendance de la production étrangère. Leur discours, à proprement parler, n’était pas dirigé contre le marché mais plutôt contre les conséquences politiques et sociales du libéralisme (Macintyre, 1989, p. 158). Tous insistaient à l’instar de Stanley sur le rôle essentiel, et social en particulier, des propriétaires fonciers. Ce courant protectionniste offrait en quelque sorte un programme économique nationaliste teinté de social, sous la conduite d’une aristocratie foncière défendant les valeurs traditionnelles, sans pour autant exiger le développement d’un état protecteur. Sur une base très agrarienne, ces politiques protectionnistes convenaient parfaitement à la mission que voulait s’octroyer l’aristocratie. Le maintien partiel des poor laws, après leur abrogation en 1834, pouvait relever également de cette même démarche. Avec la victoire des partisans du libre-échange, le mouvement protectionniste continua son action bien au-delà du XIXe siècle, mais le combat retomba progressivement, en raison des divisions observées entre les différents acteurs du monde rural, en raison de la perte de foi progressive dans le rétablissement peu probable des corn laws, et enfin en raison de l’absence de relais politique suffisamment fort pour amorcer un tel changement (Collins in Thirsk, 2000, vol. 7, p. 54-71).

5. évaluation et conséquences des effets de l’abrogation
Le combat mené par les opposants à l'ordre ancien dirigé contre les propriétaires fonciers, et contre l'ordre politique traditionnel qu'ils incarnaient, fut-il réellement populaire ? Certes en 1815 le peuple s'opposa aux lois sur les blés, puisque lors du vote, les Chambres du Parlement durent être défendues par la troupe28. Pourtant le mouvement chartiste finit par adopter une position hostile à l'abrogation29. Au-delà de ce grand mouvement en faveur de l'abrogation où chacun sembla trouver son intérêt, se profilait pourtant un projet économique et social beaucoup moins populaire, dans lequel le marché constituerait la matrice première. L'abrogation de 1846 fit partie d'un train de mesures plus larges de libéralisation de l'économie (suppression des actes de navigation en 1849, abrogation de nombreuses taxes douanières entre 1846 et 1852,) et devait être surtout rapprochée, comme le suggère Karl Polanyi (1944 [1983]), de l'abrogation de Speenhamland en 1834. Cette dernière mesure qui obligea les travailleurs à accepter n'importe quel travail à n'importe quel prix, et la première qui contribua à réduire le coût d'entretien de la main d’œuvre, participait à la constitution d'un véritable marché concurrentiel du travail, utile à la conquête des nouveaux marchés extérieurs, mais désastreux sur le plan social.

5. 1. Les effets de l’abrogation sur les prix, sur la consommation et sur les niveaux de vie des classes populaires

Les effets de l’abrogation sur le prix du pain ne furent pas immédiats et, sur le long terme, les prix ne diminuèrent pas au point que tout le monde pût « manger à sa faim » (Longmate, 1984). Les prix du blé fluctuèrent en effet fortement entre 46 et 70 shillings par quarter sur la période 1850-1878 (Afton and Turner in Thirsk, 2000, vol. 7, p. 2044), mais aucune baisse tendancielle et substantielle ne se dessina réellement. Le seul effet de l’abrogation fut peut-être de limiter une hausse possible (Fairlie, 1969, p. 107). Ainsi les céréaliers bénéficièrent d’une accalmie pendant encore près d’un quart de siècle. Les prix agricoles assurèrent de bons profits pour ceux qui exploitaient notamment de grandes fermes, et, pendant plus de 20 ans, les sombres prophéties (invasion des produits étrangers, effondrement des prix) ne se réalisèrent pas. On put parler ainsi de l’âge d’or30 de l’agriculture britannique (Crouzet, 1978, p. 149-150). En fait, il n’existait pas de surplus mondial important de grains à bon marché, susceptible d’envahir le marché britannique et de concurrencer les producteurs britanniques. Aussi la production céréalière ne connut qu’un léger fléchissement. Les chiffres donnés par Fairlie (1969, p. 102-103) indiquent une production moyenne de blé (en milliers de quarters) pour la période 1837/46 de 15.6 ; pour 1847/56 : 13.4 ; pour 1857/64 : 13.3 ; pour 1867/76 : 10.8. Les changements attendus n’intervinrent que bien après 1870. Ce n’est qu’au-delà de cette période, que les prix diminuèrent réellement. Les indices calculés sur la période 1860-1900 donnèrent les résultats suivants pour les prix agricoles 118 en 1862, 120 pour 1870/1872, 110 en 1878, 107 pour 1880 /1882, 90 pour 1890/1892, 86 pour 1900/1902 (Ó Gráda in Floud and McCloskey, 1981 [1994], p. 146). Le véritable décrochage de la production se fit à partir de 1879. Dès cette date, la production céréalière continua à fluctuer jusqu’en 1914 mais sans pour autant retrouver son niveau antérieur. En revanche la production animale s’orienta pour sa part à la hausse (Turner in Thirsk, 2000, vol. 7, p. 304)31. C’est seulement à partir de cette période que l’importation de produits alimentaires à bas prix se réalisa et menaça, de façon irrémédiable, l’agriculture céréalière britannique. En effet les importations en blé qui ne représentaient que 3% en 1811-1830, 13% sur la période 1831-1850 (Bairoch, 1984, p. 128)32 atteignirent la proportion de 75.2% de la consommation nationale en moyenne sur la période 1905-1909 (Collins in Thirsk, 2000, vol. 7, p. 41).

Cette évolution tardive est de nature à remettre en cause l’efficacité proclamée de l’abrogation des corn laws en matière d’approvisionnement alimentaire. Les changements dans l’évolution des prix furent difficilement imputables à la seule abrogation33, même si on pouvait considérer que celle-ci avait réduit les tensions sur un marché, dynamisé par une forte croissance démographique. En fait, les importations apportèrent leur contribution à la baisse des prix, essentiellement grâce à la baisse dans le coût du transport international des céréales : 50% de la réduction du prix du blé américain était imputable à cette baisse (Ó Gráda, in Floud and McCloskey, 1994, p. 169 ; Harley, in Floud and McCloskey, 1994, p. 324-5), et en l’espace de quelques décennies, l’écart du prix du blé entre Liverpool et Chicago était pratiquement comblé (Harley in Broadberry and Crafts, 1992, p. 246-247).

Un autre argument des abolitionnistes fut d’affirmer que cette baisse prédite devait profiter effectivement plus aux consommateurs qu’aux producteurs de céréales, mais indépendamment des causes qui la provoquèrent, cette baisse eut-elle réellement des répercussions favorables sur les budgets de consommation des classes populaires ? S’il est difficile de mesurer l’impact direct de cette baisse sur le niveau de vie des classes populaires on observe, encore dans les dernières décennies du XIXe siècle, qu’une part importante du budget des salariés est consacrée aux dépenses alimentaires alors que, selon les prédictions des abolitionnistes, le peuple aurait du consacrer une part plus importante de ses ressources aux objets manufacturés, contribuant implicitement au dynamisme du secteur industriel. Selon une enquête réalisée par le Dr E. Smith (citée par Drummont and Wilbraham, 1958, p. 328) les salariés consacraient en 1885 71% de leur budget aux dépenses alimentaires, et selon cette même étude, les salariés de l’agriculture et les ouvriers bénéficiaient d’une qualité alimentaire nettement insuffisante. Pour Burnett (1966 [1989], p. 111), le régime alimentaire de ces catégories sociales ne s’était même pas amélioré entre le début du XIXe siècle et 1863, voire même au-delà34. Ce constat infirme ainsi l’analyse de la Manchester School et implicitement la loi d’Engel qui révélaient qu’une amélioration du niveau de vie, était corrélative à une diminution de la part de leur budget consacré à l’alimentation. Cette loi ne fut pas systématiquement vérifiée pour toutes les périodes (Shammas, 1983, p. 96). En particulier, les nouvelles conditions de vie, à revenu égal (urbanisation, dégradation des conditions de logement et dépendance alimentaire accrue vis-à-vis du marché) augmentèrent le coût de l’approvisionnement alimentaire des familles les plus modestes. Les conditions différentes de préparation de la nourriture, les coût supplémentaires dus à l’usage d’énergies nouvelles comme le gaz ou le fuel influant sur le type de préparation, la nécessité parfois de prendre des repas à l’extérieur (Burnett, 1989, p. 164-165) affectèrent sensiblement la part du budget des ménages consacré à l’alimentation.
En réalité la politique de pain à bon marché n’apparaît pas suffisante pour améliorer le niveau de vie des populations.35 Ainsi ce n’est pas le prix en lui-même qui doit être en cause, et qui peut améliorer la situation des classes pauvres, mais c’est la capacité et la possibilité pour chacun de disposer d’un revenu suffisant pour améliorer sa propre condition. Or un argument essentiel de la Manchester School était d’affirmer que si les salaires devaient diminuer en valeur relative dans un premier temps, en raison d’une nourriture moins chère, ceux-ci devaient augmenter dans un deuxième temps, car compte tenu de coûts plus compétitifs, l’industrie britannique vendrait plus et produirait plus. L’emploi et donc les salaires seraient orientés à la hausse. Qu’en fut-il exactement ?

Une amélioration des salaires concomitante à l’abrogation des corn laws fut effectivement constatée. Pourtant, indépendamment du fait que l’on puisse lier (ou pas) une quelconque amélioration des salaires au moins partiellement à l’abrogation, et malgré une amélioration effective et globale des revenus dans la deuxième moitié du siècle (en moyenne les salaires réels moyens augmentèrent de 84% entre 1850 et 1900, et selon les estimations de Feinstein [cité par McKinnon in Floud and McCloskey, 1994, p. 270] le salaire réel moyen aurait augmenté de 1.58% par an entre 1882 et 1899). Une importante minorité (40% selon les enquêtes de Booth et de Rowntree) des classes populaires (ouvriers agricoles, ouvriers non qualifiés, ouvriers à domicile) percevait encore à la fin du siècle des salaires qui ne leur permettaient pas de répondre décemment à leurs besoins les plus élémentaires (Hobsbawm, 1977). La base du seuil de pauvreté (estimée à 21 shillings par semaine pour un homme, sa femme et ses trois enfants) n’était pas atteinte par environ 30% de la population (Burnett in Carré et Révauger, 1995), et selon Hobsbawm (1975 [1997]), les pauvres qui comprenaient près de 40% de la population laborieuse de Londres ne disposaient pas à la fin des années 1880 « d’un minimum décent ».

Il semble donc que se confirme, malgré l’abrogation, non seulement une absence de réduction des inégalités de revenus (Supple in Floud and McCloskey, 1981, p. 128), mais également une aggravation de ces mêmes inégalités : ainsi les 5% de la population qui disposaient de 30% du revenu au début du siècle, élevaient leur part à 45% en 1867 (Verley, 1997). Dans les années 1870, le nombre de pauvres secourus dans les workhouses augmenta substantiellement, ce qui témoigne là-aussi d’une importante dégradation des conditions de vie pour une part des classes populaires. Au cours de cette période, selon les estimations de Lees (1998, p. 180), ce fut respectivement 10.8% de la population britannique et du Pays de Galles qui en 1855 reçut des secours sous des formes diverses (à l’intérieur comme à l’extérieur des workhouses), 9.6% en 1860, 10.2% en 1865, 10.4% en 1870 et 7.1% en 1880. L’amélioration des salaires n’est donc que partielle et, dans tous les cas, ne concerne pas une frange importante de la population ouvrière. Un tel constat donne raison a priori au peuple (quant aux effets seulement, mais non aux causes) qui avait manifesté scepticisme et résistances à l’abrogation. Les effets attendus de l’abrogation des corn laws sur le niveau de vie du peuple ne semblent pas vérifiés, même s’il est difficile d’isoler en ce domaine, une cause particulière.

5. 2. Les effets de l’abrogation sur les marchés extérieurs

Si l’abrogation n’eut pas les effets annoncés en matière d’augmentation de salaires et de baisse du coût de l’alimentation pour les classes populaires, la baisse des taxes sur les blés profita, semble-t-il, à l’industrie britannique qui conquit au cours de cette période un marché mondial en pleine expansion (Verley, 1997). L’absence ou la faiblesse d’une demande nationale populaire solvable est une preuve irréfutable du faible impact de l’abrogation sur le pouvoir d’achat des populations et sur la constitution d’un marché intérieur. L’abrogation permit en revanche de s’adresser à un marché extérieur en expansion. L’adoption du libre-échange par la Grande-Bretagne, à partir de l’abrogation des corn laws, fut un excellent moyen de propagande en faveur de l’ouverture des frontières des pays européens. C’est ainsi d’ailleurs que les grands états européens consentirent des allégements tarifaires. En réalité le Royaume-Uni prenait conscience de son avance dans le domaine industriel et en tirait des conclusions en adoptant le libre-échange. Les partisans du libre-échange mettaient en avant l’idée qu’en réduisant les importations alimentaires, en provenance des pays fortement agricoles, on réduirait d’autant les chances d’exporter les produits industriels britanniques (Bairoch, 1994). Les résultats sont assez impressionnants puisque les exportations ont été multipliées par dix entre 1820 et 1880 (Verley, 1997). Le dynamisme relève donc plus d’une extension à la plupart des pays développés de la politique commerciale britannique libérale, qu’à une meilleure compétitivité, dont la nourriture à bon marché aurait été le facteur majeur. Par ailleurs la supériorité de l’économie anglaise ne tenait pas aux salaires qui pour la plupart étaient plus élevés que sur le continent, mais à une meilleure productivité du travail, et à l’importance de réseaux commerciaux et financiers britanniques à l’exportation (Verley, 1997).

Pourtant, le rôle important joué par l’abrogation des corn laws dans la mise en place d’une politique de libre-échange doit être, dans ce registre également sensiblement réévalué, même s’il n’est pas question de remettre en cause sa véritable influence sur les esprits de l’époque. Il semble en effet exister un profond décalage entre les mesures annoncées et les pratiques enregistrées. Si nous prenons comme base de référence les recettes totales tirées des droits de douane en pourcentage de la valeur des importations, il apparaît que les tarifs douaniers moyens ont été sensiblement plus élevés en Grande-Bretagne qu’en France, et particulièrement entre 1840 et 1860 (Nye, 1992, p. 614) c’est-à-dire au moment même où l’Angleterre abrogeait les corn laws. Comme le note Nye36, les Français ont beaucoup contribué à l’avènement du traité de 1860, alors que les Anglais firent grand bruit autour de leurs réformes. Ainsi, l’abrogation des corn laws peut difficilement apparaître comme la figure emblématique et avant-gardiste de la politique libre-échangiste de la Grande-Bretagne de la deuxième moitié du XIXe siècle.
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