Thèse Pour le Doctorat de Sciences Economiques





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2.1.2.Temps et incertitude
Même si l’analyse économique a de plus en plus le souci de prendre en compte la dimension temporelle des phénomènes économiques, l’approche la plus courante, structurée par la problématique de l’équilibre général, retient une conception du temps, cohérente avec cette problématique mais qui fait qu’il est « neutre » dans le sens où son passage n’est pas source d’apprentissage. La théorie économique courante adopte une approche du temps que l’on qualifie le plus souvent de statique et objective, lorsqu’il s’agit d’en montrer l’aspect réducteur : statique dans le sens où le passage du temps ne modifie pas fondamentalement les connaissances des agents, et objective dans la mesure où le temps n’est pas différentiable, et donc perçu de la même façon par tous les agents économiques.

Pourtant, les processus d’interactions entre les agents ne peuvent s’exprimer que dans une symétrie entre le temps et le changement : le temps doit être considéré dans sa durée, son écoulement façonnant les dispositions cognitives des agents impliqués dans l’interaction.

Concevoir que le passage du temps permet des procédures d’apprentissage par les agents, est essentiel pour envisager analytiquement les effets d’interactions des comportements individuels : ainsi, il est par exemple possible d’envisager que des agents, s’inscrivant dans des temporalités différentes et donc développant des modèles mentaux différents, puissent apprendre de leurs interactions.

Si le temps est considéré comme vecteur de changement, de « nouveauté », le cadre d’action des agents économiques est radicalement incertain, cette incertitude ne pouvant être ramenée, comme dans l’approche économique courante, à un simple risque probabilisable1, puisque chaque action devient unique du fait de l’irréversibilité du temps.

En effet, on peut considérer que l’environnement de l’agent comporte deux éléments : les facteurs exogènes (les « états du monde »), indépendants des actions individuelles, et l’environnement stratégique, c’est-à-dire l’incertitude quant aux comportements des autres agents. Dans le cadre de la théorie de l’équilibre général, en ce qui concerne le premier élément, on admet que les agents ne connaissent pas quels états du monde se réaliseront, mais cette incertitude est limitée car on suppose qu’ils connaissent à l’avance tous les états du monde possibles auxquels ils affectent des probabilités (B.Guerrien, 1999). En ce qui concerne l’incertitude stratégique, elle n’est pas réellement prise en compte, car du fait du caractère très centralisé du processus de coordination, on considère que les agents agissent de façon autonome : les agents prennent les prix affichés comme des données, c’est-à-dire indépendants de leurs propres actions et de leurs interactions avec les autres.

La réelle prise en compte des processus d’interactions des comportements individuels et de leurs effets, qui permet d’articuler les processus d’émergence des institutions et de coordination économique, nécessite que l’analyse économique offre un espace plus important pour l’étude de l’apprentissage. La rationalité qui fonde les comportements économiques individuels intègre cet apprentissage si l’on saisit la dimension subjective de cette rationalité, en spécifiant la caractéristique interprétative de la connaissance par rapport à l’information et en adoptant une conception du temps comme permettant cet apprentissage.

La prise en compte, sur le plan analytique, de l’apprentissage implique une hétérogénéité minimale des agents économiques.

2.2. Subjectivisme et hétérogénéité des agents
La rationalité économique usuelle, dans le cadre de notre questionnement, pose la question de l’hétérogénéité, si l’on prend en compte en particulier deux dimensions méthodologiques : la formalisation/quantification et l’universalisme.

En ce qui concerne la première dimension, la formalisation et la quantification des phénomènes économiques posent un problème lorsqu’il s’agit de saisir des phénomènes plus subjectifs et cognitifs ou les effets du passage du temps.

L’approche traditionnelle de la rationalité économique revient à transformer la rationalité des individus en comportement de maximisation des gains. Cette généralisation des comportements individuels par leur association à des mobiles de maximisation, fait de phénomènes subjectifs (les mobiles du comportement) des phénomènes objectifs, plus aisément modélisables (J.P.Chambon, 1996). Cette approche ne permet pas analytiquement de concevoir également des objectifs non quantifiables, car non matériels, dans les décisions individuelles, objectifs qui fondent la subjectivité et l’hétérogénéité des agents économiques. La pertinence de cette critique doit être appréciée à la lumière de ce qu’écrit F.Hayek (1953) : si dans les sciences dures on met en relation des quantités brutes, les sciences sociales, pour Hayek, raisonnent non pas sur les quantités, mais sur les représentations de ces quantités. En effet, selon cet auteur, les données en sciences sociales ont un caractère subjectif : «  La plupart des objets de l’action humaine ou sociale ne sont pas des « faits objectifs » au sens spécial et étroit où ce terme est utilisé par les sciences et opposé aux « opinions » ; ils ne peuvent en aucune manière se définir en termes physiques. Pour ce qui est des actions humaines, les choses sont ce que les agents qui agissent pensent qu’elles sont » (p 32). Ainsi, pour Hayek, une « marchandise » ou un « bien économique », la « nourriture » ou la « monnaie » ne peuvent se définir en termes physiques, mais seulement d’après les opinions que les individus émettent à l’égard des choses (ibid., p 40). Le problème de la connaissance illustre fondamentalement, dans l’optique hayekienne, cette complexité de la réalité, réalité non réductible donc à un ensemble de relations quantitatives. Ainsi, dans « Economics and Knowledge » (1937), Hayek met l’accent sur la spécificité de la science économique en tant que science sociale. L’économie doit partir d’un aspect empirique fondamental : la nature diffuse et fragmentaire de la connaissance. L’auteur met également l’accent sur la distinction entre « connaissance scientifique » et « connaissance des circonstances spécifiques de temps et de lieu » (1945 [1949, p 80]) : l’approche économique habituelle, selon Hayek, tient compte uniquement du premier type de connaissance, omettant la question de l’acquisition, de la diffusion et de l’utilisation des connaissances subjectives et personnelles des agents, connaissances souvent tacites et inconscientes. A la lumière de notre questionnement, ce sont les interactions des comportements qui permettent de rendre socialement disponible ces connaissances diffuses.

A propos de la seconde dimension méthodologique, à savoir la question de l’universalisme des hypothèses posées, la conceptualisation la plus courante de la rationalité économique, en tant que comportement de maximisation, est supposée avoir une validité universelle.

Pourtant, il faut admettre que les définitions de ce concept sont multiples. En effet, la rationalité peut s’entendre uniquement sur les moyens mis en œuvre (rationalité procédurale) ou concerner autant les moyens que les fins poursuivies1 ; on peut considérer également, en reprenant B.Walliser (1989)2, que la rationalité a une dimension instrumentale, qui concerne l’adéquation des moyens aux objectifs poursuivis, dimension définissant l’aspect délibératif et logique de la décision, et une dimension cognitive, concernant la qualité des informations disponibles et des anticipations3.

Cela suggère, si l’on admet les limites de la rationalité individuelle en particulier sur le plan cognitif 4, c’est-à-dire de ce que les agents savent, de considérer plutôt des rationalités, selon les agents ou selon les types de comportements. Dans une situation d’incertitude stratégique par exemple, des façons d’atteindre son intérêt personnel peut passer par d’autres actes que la maximisation, comme suivre des règles comportementales : ainsi, imiter le comportement d’autres individus, peut être, pour certains agents, un détour pour atteindre leurs objectifs5. Avec l’imitation, l’innovation peut être analysée comme un autre moyen pour faire face à l’ignorance et à l’incertitude : si elle est créatrice d’incertitude, l’innovation permet également de la réduire si l’on considère qu’elle améliore la connaissance individuelle, favorisant la maîtrise de l’environnement.

On peut s’interroger alors sur les déterminants de ces deux modalités comportementales, et en particulier sur le statut de la rationalité qui les sous-tend par rapport à la conception usuelle de la rationalité du comportement économique. Si l’imitation, en tant que forme de routinisation, définit une rationalité plutôt cognitive, l’innovation apparaît comme une négation plus fondamentale de la rationalité économique. Ainsi, pour Schumpeter, si l’individu moyen est hédoniste, le comportement de l’entrepreneur-innovateur est caractérisé par une forme de rationalité particulière, une « rationalité énergétique » (1919, p 114 ; 1942, p 182), dont les mobiles, comme cette « joie de créer » (1934, p 93), ne sont pas à priori économiques : pour les économistes, en général, l’agent cherche à accroître son utilité en effectuant des transactions économiques, l’objectif final étant l’amélioration de l’utilité.

Envisager de tels mobiles « non quantifiables » peut permettre d’examiner par exemple la rationalité des comportements d’innovation technologique, celle-ci ne pouvant être ramenée simplement à un profit anticipé : s’agit-il d’une rationalité substantive ? procédurale ? une rationalité d’un autre type ?

Par rapport à la conception purement individualiste de l’approche usuelle du comportement économique, le recours à une approche plus subjectiviste permet d’affirmer l’hétérogénéité des agents quant à la diversité de leurs mobiles d’action et ainsi concevoir un principe de rationalité économique plus large que celui retenu dans le cadre de l’analyse économique la plus courante, en tant que comportement de maximisation.
Ce qui précède nous permet de cerner les principaux enjeux analytiques et méthodologiques liés à notre questionnement. Nous posons l’hypothèse de travail suivante : des interactions des comportements individuels, émergent spontanément des institutions, plus ou moins formelles, qui favorisent la coordination de ces comportements.

Il s’agit d’expliquer, de manière satisfaisante, la dynamique même du processus qui conduit à ces institutions. L’éclairage de cette dynamique consiste à montrer que la coordination est possible car les interactions des comportements des agents, agents dont il faut admettre l’hétérogénéité des comportements et des connaissances, connaissances

subjectives et partielles, autorisent des procédures d’apprentissage interindividuel.

Ainsi, nous posons l’idée que notre questionnement a une dimension cognitive importante qu’il faut saisir, cette dimension signifiant que ce processus d’interactions est basé fondamentalement sur une dynamique de la connaissance. En effet, dans la perspective que nous avons choisie, la problématique de la coordination des comportements individuels pose la question de la compatibilité des subjectivités individuelles. Cette compatibilité suppose de considérer que l’interaction façonne en quelque sorte les dispositions cognitives des agents qui fait que ceux-ci sortent de (ou dépassent) leurs subjectivités. Si les individus acceptent d’abdiquer une partie de cette subjectivité, cela signifie que l’interaction a autorisé l’émergence de nouveauté, de nouvelles connaissances, de nouvelles modalités comportementales qui font, par exemple, que des individus décident tous, majoritairement, dans un contexte d’incertitude, d’imiter une règle qui vient d’être introduite. Pourquoi les agents vont-il agir de manière concertée ou proche de ce qui est concerté ? Une question centrale pour notre étude, est celle du passage de grandeurs subjectives, de délibérations mentales, à des grandeurs collectives ou sociales : le passage de la connaissance individuelle, de la subjectivité, au collectif.

Si l’on considère que l’interaction, en modifiant les connaissances individuelles, permet l’émergence ou la création d’une base de connaissance collective ou commune, qui offre un schème de coordination des comportements, il faut approfondir la manière dont est acquise cette connaissance « partagée » par les agents, son statut par rapport à la connaissance individuelle. Il est vrai que cette question a presque une connotation sociologique, certains auteurs, dans la continuité des réflexions d’E.Durkheim, envisageant l’existence de croyances collectives autonomes. Même si cette question de la réalité de telles croyances ne se pose pas avec la même ampleur en économie, elle se pose au moins dans un cas, celui du marché : par exemple, qu’est ce qui fait qu’à un moment donné, les agents individuels vont raisonner à partir d’une entité collective, comme le « prix du marché » ?

L’émergence de nouveauté, problématique essentielle pour notre étude, est fondamentalement dans cette perspective, un processus endogène, dans la mesure où les agents impliqués dans l’interaction peuvent accroître leur base de connaissance sans informations « extérieures ». Cette endogénéité spécifie le processus d’auto-organisation,

auquel nous allons identifier conceptuellement le processus spontané d’émergence institutionnelle, processus qui, dans le cadre de notre étude, peut être en définitive décrit comme comportant deux phases (K.Dopfer, 1997). Une phase initiale, « créatrice », intentionnelle et subjective, concerne les comportements individuels et les hypothèses qui vont porter sur ces comportements : à ce niveau, il faut envisager un concept d’agent économique qui permette de poser l’hétérogénéité des agents et de saisir, par des hypothèses comportementales appropriées, l’émergence de la nouveauté. La seconde phase, disons « macroéconomique » ou « collective », est une phase spontanée ou non intentionnelle, et qui concerne les effets d’interactions des comportements individuels en matière d’émergence d’institutions, comme l’émergence de règles qui vont régir les comportements. Cette seconde phase pose essentiellement la question de la nature et du résultat du processus à travers lequel les agents économiques, impliqués dans l’interaction, parviennent à partager des connaissances, processus dont l’éclairage suppose de questionner l’intersection des subjectivités individuelles.

Si l’on prend en compte ces différentes dimensions, et en admettant les limites des hypothèses comportementales et de rationalité posées par l’approche économique usuelle, il s’agit alors d’examiner la manière la plus satisfaisante de représenter le comportement économique, la rationalité ou l’intentionnalité, lorsque l’on considère le problème de l’émergence des institutions.
3. Une réinterprétation « institutionnaliste » de la tradition théorique autrichienne
En examinant notre questionnement du point de vue de l’histoire de la pensée économique, il apparaît qu’existe chez les auteurs autrichiens potentiellement une approche de l’émergence institutionnelle. L’importance de cette approche a été sous-estimée du fait que l’on a appréhendé la théorie autrichienne comme ayant étudié, essentiellement dans une perspective hayékienne, le marché en tant que processus de découverte, plus que son émergence. La raison de cet oubli relatif vient du fait que l’on n’a pas suffisamment tenu compte du fait que cette théorie autrichienne appartenait à un courant plus large, l’institutionnalisme.

Cet institutionnalisme ne doit pas être entendu comme s’inscrivant dans la tradition de l’Ecole Historique Allemande ou des auteurs institutionnalistes américains, mais dans une perspective plus large. Il est défini comme une approche qui pense la relation entre le changement institutionnel et le changement économique : en effet, l’un des éléments essentiels caractérisant les analyses de C.Menger, F.Wieser, L.Von Mises, J.Schumpeter ou F.Hayek, auteurs, parmi les plus importants, constitutifs de ce qu’il est convenu d’appeler désormais la tradition théorique autrichienne, est l’étude des comportements à travers l’analyse du rapport entre les comportements individuels et les interactions sociales, par le biais des règles et des organisations.
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