Résumé : L’œuvre de Maurice Allais est abondante et protéiforme. Elle comporte des travaux d’économie théorique et d’économie appliquée comme des ouvrages de politique économique.





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La théorie des choix dans l’incertitude

La théorie des choix incertains de Maurice Allais mérite une place à part dans la discussion de ses contributions, parce qu'elle a assuré à l'auteur une notoriété dans les milieux académiques anglo-saxons bien supérieure à celle obtenue de ses autres travaux8, et parce que les développements auxquels elle donne lieu aujourd'hui sont révélateurs de l'évolution des théories économiques.

Maurice Allais expose sa théorie des choix en univers incertain lors d'un colloque international du CNRS qu'il organise à Paris en 1952, afin d'entamer un débat, qu'il espère fructueux, avec les tenants de l' « école américaine », alors dominante depuis l'émergence de la théorie des jeux (von Neumann et Morgenstern, 1944). Sa contestation des postulats de la théorie (néo-bernoullienne) de l'utilité anticipée est fondée à la fois sur l'intuition – l'introspection psychologique – et sur les résultats d'un questionnaire qu'il fait remplir aux participants du colloque et à ses meilleurs étudiants, et qui établirait le fondement empirique du fameux « paradoxe d'Allais ». En fait, Allais va évoquer pendant 25 ans les résultats de ce questionnaire sans jamais les publier. Il prétend pourtant que cette analyse montre « que pour tous les agents considérés, il existe effectivement un indice de valeur psychologique ou utilité cardinale, qui peut être déterminé indépendamment de la considération de tout choix aléatoire » (Allais, 1989). Cette proposition n’a guère été prise au sérieux9.

La théorie que Allais propose insiste sur la préférence pour la sécurité au voisinage de la certitude, sur la probabilité de ruine et, plus généralement, sur un traitement approprié du risque. Elle jette un doute sur la validité des résultats des analyses en termes d'utilité anticipée dans la plupart des situations où elles sont généralement appliquées : la théorie des jeux bien sûr, mais aussi la finance, les choix d'investissement.

Selon la théorie néo-bernouillienne, un individu rationnel prend ses décisions dans l’incertitude en vérifiant certains axiomes de rationalité. Dans ce cas, on peut lui attribuer une utilité cardinale U (c) telle que l’utilité pour lui d’une loterie soit . Allais montre que les individus ont une forte préférence pour la sécurité au voisinage de la certitude. Ainsi, ils préfèrent généralement la loterie A (10 000 €, 100%) à la loterie B (15 000 €, 95% ; 0, 5%), mais préfèrent la loterie D (15 000, 45% ; 0, 55%) à la loterie C (10 000 €, 50% ; 0, 50%), ce qui est incompatible avec des préférences néo-bernouillienne. Allais remet en cause l’axiome d’indépendance de van Neumann, Morgenstern et Savage : « si la loterie A est préférée à la loterie B, alors, quelle que soit la loterie C et quelle que soit la probabilité , la loterie [A () ; C (1-)] est préférée à la loterie [B () ; C (1-)] ». Selon lui, cet axiome ne tient pas si la qualité de la loterie A était l’absence d’incertitude ou l’absence de risque de ruine.

Les économistes américains – von Neumann, Morgenstern, De Finetti, Savage, Friedmann... – n'ont pas voulu admettre le bien-fondé de ces critiques ; les analyses en univers incertain a continué d'utiliser les postulats contestés par Maurice Allais ; le paradoxe d’Allais a été considéré soit comme le produit de l’irrationalité de certains agents10, soit comme une particularité locale de la fonction d’utilité qui pouvait être négligée dans les plupart des cas. En sens inverse, Allais ne proposait pas une spécification précise, sinon qu’il fallait considérer l’ensemble de la distribution des gains. En 1979, l’ouvrage publié par Allais et Hagen ne fait que reprendre la polémique de 1952, sans la faire progresser.

Cependant, la multiplication des « anomalies » constatées dans certaines applications empiriques et le développement récent d'une véritable économie expérimentale ont, à partir de la fin des années soixante-dix, remis le paradoxe d’Allais au goût du jour (voir, par exemple, Kaineman et Tversky, 1979, Machina, 1982). D’un certain point de vue, Maurice Allais peut être considéré comme le précurseur de la finance comportementale, qui se donne comme but d’analyser les choix effectivement fait par les individus et met à jour des phénomènes que n’explique pas la théorie néo-bernoullienne (comme la préférence pour la sécurité, la préférence pour les gains importants, l’impact des gains et des pertes passées sur les comportements, etc.).

Maurice Allais comme macroéconomiste monétariste

Mais, l’œuvre d'Allais ne se limite pas à la théorie microéconomique .Une partie importante de celle-ci porte sur la théorie macroéconomique. C'est un monétariste et même un monétariste extrême.

Maurice Allais a toujours méconnu l'apport de la pensée keynésienne à la théorie macroéconomique. Il écrivait en 1954 dans Les fondements comptables de la macro-économie (p.70) : « Aucune des constructions théoriques de Keynes ne peut être prise comme un point de départ solide pour de nouveaux progrès. Il est d’ailleurs inutile de les discuter, d'en préciser les obscurités, les contradictions et les erreurs .... La théorie keynésienne n'a cessé de se caractériser par une rare confusion de pensée et une totale incohérence qui seraient vraiment incompréhensibles si nous ne savions pas combien la logique a peu de poids lorsqu'il s'agit de justifier théoriquement certaines positions idéologiques. Bien des discussions qui au premier abord apparaissent au lecteur peu averti comme particulièrement obscures s'éclaireraient singulièrement si les textes pouvaient être accompagnés d'annotations où seraient clairement explicitées les arrière-pensées .... Avec le recul du temps on ne tardera pas à reconnaître qu'avec Keynes la théorie économique s'est fourvoyée pour de nombreuses années dans une voie erronée. »

Dans cet ouvrage, Allais construit longuement une Comptabilité Nationale en utilisant des concepts personnels. Le livre est une accumulation de d’équilibres comptables, avec des définitions proches, mais subtilement différentes de celles de la Comptabilité Nationale comme le revenu distribué, l’épargne placée, l’auto-investissement. Allais distingue l’épargne placée et l’épargne sous forme monétaire car, pour lui, la monnaie se distingue radicalement des autres actifs financiers. Il proclame que, globalement, l'investissement n'est pas égal à l'épargne, mais à la somme de l'épargne spontanée et du revenu non distribué des entreprises. On voit mal l’intérêt de l’exercice. Finalement, Allais précise que les relations comptables doivent être complétées par des « conditions de structures et des conditions de causalité », mais que « leur fécondité est à la mesure de leur nécessité pour toute exposition claire et précise de la théorie économique » ; il ne peut en traiter « faute de place ». Les confrères d’Allais n’ont guère vu l’intérêt de remettre en cause les définitions de la Comptabilité Nationale. L’ouvrage n’a eu aucun écho en 1954, ni en 1993 (lors de sa réédition).

Allais y démontre de façon confuse, qu’en cas de « neutralité monétaire », c’est-à-dire lorsque les prix sont stables, « le prélèvement global effectué par les entrepreneurs sur le revenu national (déduction faite des amortissements et des intérêts des capitaux ainsi que de la rémunération des entrepreneurs en tant que tels est probablement peu différent de zéro » (p. 80). Il reprendra, par la suite, cette proposition pour soutenir que les socialistes qui veulent réduire la part des profits devraient militer pour une inflation nulle.

Ainsi, lorsqu'il intervient sur des sujets de macroéconomie, il le fait généralement en microéconomiste borné, c'est-à-dire en partant du point de vue que la réalité économique devrait se conformer au schéma théorique walrasien, malheureusement perturbé par la création monétaire exogène. Certes, par certains côtés, Allais est un Friedman français persuadé que tout ira bien si la masse monétaire croît à un taux fixe (le taux de croissance de la production potentielle + 2 % d’inflation tolérable), mais le monétariste français n'a jamais eu avec la pensée keynésienne le débat fécond que l'américain a pu avoir. Proche de Friedman, même dans ses aspects les plus déplaisants quand il écrit en 1984 : « Le chômage volontaire qui s'est développé ces dernières années dans certains pays comme la France trouve son origine dans l'avantage économique qui résulte pour un certain nombre de chômeurs du cumul de leurs indemnités de chômage avec les loisirs qu'il permet et les ressources procurées par le travail au noir » ou pire « Le chômage chronique ne pourrait être pallié que par la réduction de la rémunération du travail et par la détermination des salaires par le marché, tous les contrats de travail , et tout particulièrement ceux des travailleurs étrangers11 ne restant valables que pour une durée déterminée .» (Allais, 1987, p. 44) ».

Dans Economie et intérêt (1947), son explication des blocages de l'économie dans des situations dépressives était cependant très proche de celle de Keynes, lorsqu'il expliquait que le taux d'intérêt nominal ne saurait prendre des valeurs négatives et donc : « Le taux d'intérêt nominal reste par la force des choses maintenu à une valeur beaucoup trop haute ; l'épargne garde une valeur trop grande, bien supérieure à celle de l'investissement et, l'excédent d'épargne s'immobilisant sous forme de monnaie thésaurisée, cette thésaurisation entraîne à son tour le blocage progressif de l'économie. » (p. 411).

La théorie héréditaire, relativiste et logistique de la demande de monnaie

Selon Maurice Allais, son apport essentiel à la théorie monétaire est la « théorie héréditaire, relativiste et logistique de la demande de monnaie et du taux d'intérêt», théorie qu'il a élaborée de 1953 à 2000. Peut-on comprendre pourquoi cette théorie, concurrente, mais beaucoup plus vaste, que celle de Cagan, a eu si peu de succès dans la communauté scientifique?

Ecartons la question de la langue : cette théorie fut exposé en anglais dans American Economic Review en décembre 1966 ; puis à trois reprises dans le Journal of Money, Credit, and Banking .

Cette théorie ne repose pas sur une démonstration précise basée sur l'application des principes habituels de maximisation d'utilité ou de minimisation de coût mais sur des postulats surprenants que l'auteur ne justifie que par la cohérence finale de sa construction avec les faits. Elle introduit des concepts nouveaux dont la compréhension est difficile et le rôle obscur. Même les économistes les plus favorables à Allais doivent le reconnaître. Bertrand Munier (1986), par exemple, écrit : « La théorie de la dynamique monétaire d'Allais est difficile à pénétrer, même lorsqu'on souhaite se dispenser des aspects secondaires, sans parler du détail du raisonnement » (p. 23). Pour Thierry de Montbrial (1986) : « Cette théorie est d'un abord difficile ... Ses méthodes numériques aussi lui sont particulières ...Il résulte de tout cela que pour accéder en profondeur à l'œuvre d'Allais, il faut un investissement considérable dont aucun économiste réputé n'a accepté jusqu'ici de payer le prix » (p. 40).

En 2001, Allais publie un recueil de ses écrits sur la dynamique monétaire, mais celui-ci n’a aucun écho. Vu de loin, c'est un spectacle assez étonnant que celui de cet homme qui défend obstinément une théorie grandiose, originale et homogène qui d'après lui explique la totalité des phénomènes monétaires, mais ne réussit pas à la faire comprendre et encore moins adopter. Allais (2001) l’explique par cinq raisons : ses travaux ont été publiés en français ; ils sont complexes et techniques ; ils se heurtent aux vérités établies ; ils n’ont pas été regroupés ; Allais a négligé les relations publiques ; il ajoute qu’il préfère éviter de mentionner les autres raisons.

Cette théorie comporte une théorie des cycles, une théorie de la demande de monnaie et une théorie du taux d'intérêt.

La théorie du cycle

C'est dans l'article « Explication des cycles économiques par un modèle non linéaire à régulation retardée » de 1954 qu'apparaissent les premiers ingrédients de cette théorie. Maurice Allais propose une théorie du cycle entièrement basée sur la confrontation entre l'offre et la demande de monnaie,

Il écrit ainsi que la dépense globale en valeur (égale au revenu global) de la période t+l est égale à la dépense de la période précédente augmentée d'une fraction de l'excès de l'encaisse détenue M sur l'encaisse désirée Md. Le rapport des encaisses désirées à la dépense globale est une certaine fonction décroissante, f(z), d'un indice de prospérité économique, z, que Allais appelle «taux d'expansion économique psychologique», qui est un lissage géométrique des taux de croissance passés de la dépense en valeur, x. Allais suppose par ailleurs que la masse monétaire est déterminée par le système bancaire, le ratio entre la monnaie émise et le revenu étant une certaine fonction croissante, g(z), de l'indice z. On a alors : x = h (g(z)-f(z))

Comme z est une fonction des x passés, cette équation détermine une dynamique de la croissance de la dépense globale. Si les agents ressentent une amélioration du taux d'expansion économique (z augmente), ils voudront détenir moins de monnaie tandis que les banques en créeront plus; cela provoquera une hausse de la croissance c'est-à-dire de x qui rétroagira sur z.

Sur le plan mathématique, Allais montre que l'on peut choisir habilement les fonctions f et g pour que l'équilibre stationnaire soit instable, que l'économie converge nécessairement après des chocs de taille modérée vers un cycle limite tandis qu’elle explose pour des chocs trop forts , d'une façon similaire aux modèles d'inspiration keynésienne de Goodwin (1951).

Sur le plan économique, en revanche, le modèle est nettement plus discutable. D'abord Allais introduit une fonction de demande de monnaie ad hoc qui ne dépend que du revenu et de sa croissance, alors que dans Economie et intérêt, il avait justifié le fait que la demande de monnaie dépende du taux d'intérêt et de ses variations anticipées. Ensuite, l'équation fondamentale du modèle est bizarre : le taux de croissance de la demande devrait dépendre de la variation de l'écart entre encaisse et encaisse désirée ; on ne voit apparaître dans l'équation ni les dépenses ni les investissements financés par la création monétaire : la monnaie serait injectée dans l'économie par hélicoptère. Plus fondamentalement, que peut apporter un modèle purement monétaire du cycle, qui ne distingue pas entre prix et volume, entre investissement et consommation ? Le modèle ne comporte pas de cadre comptable rigoureux explicitant les comportements sur les trois marchés (biens, monnaie, titres-crédits) ; il repose en fait sur des hypothèses arbitraires : les ménages, s'ils ont trop de monnaie, dépensent plutôt que d'acheter des titres ; ils peuvent avoir trop de monnaie mais jamais trop de titres ; sur le marché du crédit, l'offre s'impose à la demande.

C'est un modèle monétariste puisque l'ajustement entre la demande et l'offre de monnaie, ici endogène, détermine l'évolution de la demande de biens et non le taux d'intérêt. Bien sûr, Allais peut écrire : « Notre théorie est donc en opposition complète avec la théorie keynésienne des cycles économiques qui repose sur la considération de l'épargne et de l'investissement que nous considérons comme fondamentalement erronée » (Allais, 1954b, p. 234) ou « il est possible d’expliquer les fluctuations conjoncturelles en considérant seulement l’interdépendance entre les séries temporelles de la dépense globale et de la masse monétaire, indépendamment de la considération de toute quantité réelle » (Allais, 2001, p. 88). Mais son modèle a le défaut de ne pas expliciter les déterminants de l'investissement, de faire l'hypothèse que les fluctuations de la consommation sont régies avant tout par des phénomènes patrimoniaux portant sur la seule monnaie, de reposer sur un concept arbitraire de monnaie.

Cette théorie l'amène à penser que si la vitesse de circulation de la monnaie et l'offre de monnaie sont fixes, il ne peut y avoir de cycles. Cela lui donnera des arguments supplémentaires pour ses deux grandes idées : la dépréciation de la valeur de la monnaie circulante (du coup les gens ne détiendraient qu'un minimum incompressible de monnaie) et la règle de « 100 % monnaie ».

La théorie de la demande de monnaie et du taux d'intérêt

En 1965, Maurice Allais propose une reformulation de la théorie quantitative de la monnaie. Malheureusement, son exposé est si confus que personne n'est sûr de l'avoir compris. Cet exposé part de huit postulats dont Allais dit : « En fait, l'analyse des données empiriques m'a conduit, d'une manière pratiquement irrésistible à chaque étape, à formuler successivement les différents postulats qui sont à la base de ma formulation héréditaire, relativiste et logistique. Comme les postulats de la Mécanique, ces postulats ont été dégagés d'une longue analyse antérieure. Ces postulats, comme les postulats de toute théorie, se trouvent justifiés par le fait que leurs conséquences se trouvent en accord avec les données de l'observation. » (Allais, 1965, p.67). Ces postulats mélangent bizarrement des considérations psychologiques et monétaires.

Citons le postulat relativiste 1 : le temps psychologique est tel que l'oubli par unité de temps psychologique est constant ; le postulat héréditaire 2 : les décisions des agents économiques dépendent du taux d’expansion psychologique, fonction de l’évolution passée de la demande ; le postulat 3 : la fonction d'encaisse désirée est invariante dans le temps et dans l'espace ; le postulat 4 : la vitesse de circulation de la monnaie est une constante dans le référentiel de temps psychologique ; le postulat logistique 5 : la variation de l’encaisse désirée est proportionnelle à la variation du taux d’expansion psychologique ; postulat 8 : le taux d'oubli est égal au taux d'intérêt psychologique.

Il en conclut que le ratio entre la demande de monnaie et le revenu national est une fonction décroissante d'un certain coefficient d'expansion psychologique du revenu national nominal, c'est-à-dire de la perception par les agents de la croissance passée du revenu, et ne dépend que de ce coefficient. Or cette thèse n'a aucun fondement logique, la demande de monnaie devant dépendre du taux d'inflation anticipé (si on considère les arbitrages monnaie/biens) ou du taux d'intérêt nominal (si on considère les arbitrages monnaie/actifs rémunérés), bien qu’à court terme effectivement le ratio monnaie/revenu soit bas quand le revenu a crû fortement, les ménages n'ayant pas eu le temps d'ajuster leurs liquidités. Mais Allais refuse toute autonomie aux anticipations : « aucune anticipation de l'avenir ne peut se former en dehors d'une influence héréditaire du passé. » (Allais, 1976a, p. 125)

D'après Allais, on peut définir à chaque instant un taux d'expansion psychologique du revenu nominal, Z(t), et un taux d'oubli : . Le taux d'expansion psychologique dépend alors de la croissance passée du revenu nominal, x, selon la formule :

(1) dZ/dt = x -Z

et le taux d'oubli dépend de Z selon :, avec = 0,004 en valeur mensuelle.

Cela formalise l'idée que la croissance psychologique est un lissage de la croissance observée, lissage d'autant plus court que la croissance est vive. Dans ce cas, Z est fort et le taux d'oubli élevé.

Allais écrit ensuite que la demande de monnaie est :

(2) , D étant le niveau du revenu global.

En raison du postulat 8, le taux d'intérêt psychologique i est égal au taux d'oubli :

(3)

La relation (2) peut donc s'écrire : (4) . Mais la relation entre demande de monnaie et taux d'intérêt psychologique n'est pas causale. Elle provient de ce que les deux dépendent de Z.

Le taux d'intérêt psychologique est le taux avec lequel la collectivité escompte l'avenir. Il n'est pas assimilable aux taux observés mais commande leur niveau. En croissance équilibrée, cette spécification aboutit à ce que la demande de monnaie soit très sensible au niveau du taux de croissance quand celui-ci est faible : si x passe de 0 à 1 % en rythme annuel, la demande de monnaie diminue de 10 %. Le taux d'intérêt psychologique vaut 4,8 % pour un taux de croissance nul puis il augmente moins vite que celui-ci : il lui est égal pour une croissance de 9,3 %.

Le lecteur qui a eu la patience de nous suivre jusqu'ici se demandera sans doute qu’elle est le sens de cette construction. Pourquoi, le taux d'intérêt psychologique dépend-t-il uniquement de la croissance nominale, quelque soit sa répartition entre inflation et croissance réelle ? Qu'est-ce d'ailleurs que ce taux psychologique dont Allais n'explique jamais quels comportements précis il est censé influencer ? Comment la demande de monnaie peut-elle avoir les mêmes caractéristiques quelles que soient les institutions monétaires et quelle que soit la définition de la monnaie ? Par quel miracle le taux d'oubli et la vitesse de circulation de la monnaie sont-ils proportionnels ? Tout ceci repose sur l'hypothèse implicite selon laquelle non seulement la nature humaine mais aussi les institutions monétaires et la monnaie sont les mêmes partout. D'ailleurs Maurice Allais écrit : « Les résultats obtenus montrent que tout se passe comme si, indépendamment de cadres institutionnels différents, de situations contingentes, et de leurs aspirations particulières, les hommes réagissaient de la même manière, et en quelque sorte mécaniquement, à des enchaînements complexes identiques. Ils montrent que nous sommes conditionnés par notre passé, et ils ouvrent de nouvelles perspectives dans le débat général entre déterminisme et libre arbitre. » (Allais, 1986, p. 14)

Allais est persuadé d’avoir introduit des concepts fondamentaux pour l’économie, mais aussi pour tous les domaines (psychologie, sociologie et sciences politiques) : l’analogie entre la mémorisation du passé et l’actualisation de l’avenir ; entre le taux d’oubli psychologique et le taux d’intérêt psychologique ; le concept de temps psychologique défini par la condition que dans ce référentiel, le taux d’oubli est constant12. Mais ces concepts n’ont guère été repris par d’autres.

On ne peut s'empêcher d'avoir l'impression d'être devant une construction théologique, arbitraire et sans fondements. Sans fondements logiques, voulons-nous dire, car Maurice Allais exhibe de nombreuses courbes établies par une méthode qui lui est propre, et qui prouvent que sa théorie rend compte à merveille des faits. Les points délicats étant que Z n'est pas directement calculable ; que jamais la validité empirique de sa théorie n'est prouvée selon des méthodes économétriques usuelles ; et, en ce qui concerne le taux d'intérêt, que Maurice Allais prend la précaution de dire que le taux d'intérêt psychologique n'est qu'une limite vers laquelle tend le taux d'intérêt pur.

Cette théorie l'amène à écrire dans « Growth and Inflation » (Allais, 1969) que si on veut maximiser la consommation par tête, compte tenu de ce que la règle d'or nous indique qu'il en est ainsi quand le taux d'intérêt est égal au taux de croissance de l'économie, il faut selon l’équation (3) un taux de croissance nominal de 9,3 % environ13. Là encore cette théorie – le taux d'intérêt ne dépend que du taux de croissance et en dépend selon l’équation (3) – n'est pas démontrable logiquement et n’est pas vérifié empiriquement. D'ailleurs dans Economie et intérêt, Allais écrivait au contraire que 1'Etat pouvait et devait faire baisser le taux d'intérêt par une politique budgétaire adéquate. Il étudiait avec soin la double détermination du taux d'intérêt : à court terme par la politique monétaire; dans les situations d'équilibre, par la confrontation de l'offre et de la demande de capitaux. Allais écrit maintenant : « Le taux d'intérêt pur apparaît être entièrement déterminé par des considérations psychologiques. De ce fait, dans une situation d'équilibre, le taux d'intérêt pur n'est pas déterminé par l'équilibre entre la demande et l'offre de capital ; en fait la demande de capital par le secteur productif est le résultat du taux d'intérêt psychologique, qui est lui-même déterminé par l'évolution passée de la demande globale. » (Allais, 1969, p. 449).

Cette théorie a donné lieu à des débats avec des économistes anglo-saxons (Cagan, Niehans, Darby, Scadding) dans les années 1964-1972. Ceux-ci furent peu fructueux. La méthode d’Allais consistant à poser a priori des postulats sans fondements, à justifier a posteriori toute la construction par son adéquation aux données, adéquation évaluée par des méthodes non-standards, à refuser toute théorie concurrente sous l’argument qu’elle ne rendrait pas aussi bien compte des données, rendait difficile la discussion. De plus, le sujet de la demande de monnaie a perdu de plus toute importance dans l’analyse monétaire.

La théorie héréditaire, relativiste et logistique de la demande de monnaie et ses annexes apparaît malheureusement comme une impasse où un économiste de la taille de Maurice Allais s'est perdu durant 40 ans. Le point étrange est que Maurice Allais s'est accroché aux spécifications précises des équations (1) et (2), persuadé de tenir là des vérités aussi précises et valables en tout temps et tout lieu que les lois de la physique, sans avoir jamais réussi à convaincre un seul économiste réputé. Reste à savoir comment humainement Maurice Allais a ainsi pu croire avoir raison, contre toute la communauté scientifique, ce qui l'amenait à écrire : « Tout progrès scientifique réel se heurte à la tyrannie des idées dominantes des establishments dont elles émanent. Le savant à succès est celui qui apporte quelque perfectionnement marginal aux théories dominantes auxquelles tout le monde est habitué. Si par contre une théorie s'écarte des chemins battus, elle est assurée d'une opposition générale quelles que puissent être ses justifications empiriques. » (Allais, 1986, p. 29). Il faut regretter par ailleurs qu'aucun économiste, autre qu’Allais et ses thésards (J.-J. Durand ou J.-M. Bethenod), n'ait jamais testé sérieusement sa théorie, sans doute par manque de curiosité pour une analyse si peu fondée théoriquement.

Ses travaux sur la dynamique monétaire l’amènent à des conclusions tranchées en matière sociale. « La psychologie des hommes reste fondamentalement la même en tout temps et en tout lieu ; le présent est déterminé par le passé selon les lois invariantes… Les sociétés humaines, situées dans des contextes très différents, qu’il s’agisse de situations courantes, inflationnistes ou déflationnistes ou d’hyperinflations, de pays capitalistes ou communistes, d’aujourd’hui ou d’il y a cent ans, se comportent de manière semblable. » (Allais, 1965, p. 15). Laissons-le conclure : « Les régularités numériques que la formulation héréditaire et relativiste a permis de mettre en évidence sont à vrai dire les plus extraordinaires qui aient jamais été trouvées dans les sciences sociales et cela dans un domaine essentiel pour la vie des sociétés. » (Allais, 1986, p. 13). Alors, savant « nimbus » ou génie ?
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