I. Les deux féminismes du Conseiller des Femmes





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« Défendre les intérêts des femmes dans les années 1830 : conjugalisme et sexualisme dans le Conseiller des Femmes et dans l’Echo de la Fabrique»1
Anne Verjus (CNRS, Triangle, Université de Lyon)
La famille et l’économie domestique sont au fondement de l’équilibre politique et social de la période 1789-1848. On sait en effet qu’à cette époque, une femme née de parents désargentés ne peut que difficilement survivre par ses propres moyens2 ; que ni l’élevage, la surveillance et l’éducation des enfants ne sont pris en charge par des institutions de substitution telles que les salles d’asile, les écoles et les garderies qui seront mises en place par les Républiques du Xxème siècle ; et que tout ce qui concerne la reproduction de la force de travail des ouvriers est principalement confié aux épouses ou aux mères des membres de la famille3. C’est ce qui rend le travail domestique fourni par les femmes aussi vital que l’apport du revenu produit principalement par le chef de famille.

Dans ce contexte, il est difficile de penser la défense des intérêts des femmes en tant que telles, c’est-à-dire comme une classe de sexe, tant cela entre en contradiction avec le principe et la pratique de la survie par l’économie domestique. Cette défense des intérêts des femmes n’est pas impossible ; mais elle est difficile, y compris pour les féministes. Ce n’est pas seulement une question d’idéologie, mais de configuration économique et sociale.

Deux journaux lyonnais des années 1830 nous permettent d’en vérifier la difficulté. L’un, Le Conseiller des Femmes, est alors le seul journal féministe de Lyon4 ; l’autre, L’Echo de la Fabrique, est le journal des canuts5 ; tous deux ont été choisis parce qu’ils partagent une même inquiétude pour le sort de la femme en général, et des femmes pauvres en particulier. C’est par la confrontation de leurs différents points de vue sur les femmes que les deux journaux illustrent le mieux la difficulté à concevoir un féminisme sur la base de la classe de sexe dans le contexte économique et social des années 1830.


Musée Gadagne. Intérieur d’atelier Canut, XIXème.

I. Les deux féminismes du Conseiller des Femmes


Le féminisme emprunte des visages contrastés6. L’émancipation de la femme peut consister pour les uns à lui offrir les moyens d’une plus grande liberté vis-à-vis de l’oppression masculine ou du système matrimonial (c’est tout un) ; quand pour les autres, elle consistera surtout à lui offrir la protection nécessaire à l’amélioration de sa condition d’épouse et de mère7. Ces deux courants, qui forment alors l’essentiel du féminisme des années 18308, sont présents dans le Conseiller des Femmes. Ils sont profondément contradictoires : l’un dénonce l’oppression des femmes par les hommes, toutes classes sociales confondues ; constate l’antagonisme entre les classes de sexes et promeut l’association et la solidarité entre les femmes ; c’est ce qu’on peut appeler une conception sexualiste des rapports sociaux entre les sexes9 ; l’autre au contraire lie l’amélioration de la condition féminine à celle de la famille et de la classe sociale ; c’est, par exemple, dans l’intérêt des hommes et des enfants, et plus largement de la condition ouvrière, que les femmes doivent être éduquées puisqu’elles feront ainsi de meilleures mères et de plus utiles épouses10 ; c’est donc ensemble qu’hommes et femmes s’émanciperont, et non l’un en dépit de l’autre. C’est ce qu’on peut appeler une conception conjugaliste des rapports sociaux de sexe11. Ces deux conceptions imprègnent Le Conseiller des femmes dans sa globalité.
1.1 Un féminisme sexualiste
Eugénie Niboyet est la directrice du Conseiller des femmes qu’elle fonde en arrivant à Lyon en 1833, après avoir longuement milité à Paris au sein du mouvement saint-simonien12. Déçue par les pratiques paternalistes des chefs saint-simoniens13, elle inscrit d’emblée au cœur de son combat féministe la nécessité pour les femmes de faire corps.



L’appel à la solidarité
Dès le premier numéro du Conseiller des Femmes, Louise Maignaud alerte son lectorat sur cette nécessité impérative : la femme doit savoir
tourner au profit de son sexe les avantages qu’elle a reçus de la nature ; qu’elle médite et comprenne cette grande vérité : la femme ne sera véritablement forte que lorsqu’elle sera, de bonne foi, l’amie de son sexe ; c’est la première vertu de l’homme qu’elle doit chercher à imiter, si elle ne veut point demeurer éternellement son esclave. L’esprit de corps lui manque ; de cette cause naissent sa dépendance et son asservissement. Le défaut d’harmonie entre les femmes sera toujours fatal à leurs progrès. 14
Dans le numéro neuf, du 28 décembre 1833, le Conseiller des femmes publie la lettre d’une « dame anonyme » qui regrette, elle aussi, que « l’esprit de corps » manque trop souvent aux femmes :
et si celles qui ont souffert, mais qui croient avoir accompli leur traversée orageuse, arrivées au port, regardaient avec l’égoïsme de la fatigue celles qui commencent la vie, je leur dirais de chercher dans l’amour maternel cet esprit de corps qui manque trop souvent aux femmes.15



Il faut noter cependant que l’appel à l’unification des femmes cesse presqu’aussitôt : il n’en est plus jamais question après cette date. Presqu’au même moment, mais de manière aussi fugace, apparaît la notion de classe de sexe.



Le terme de classe
Le terme de classe apparaît dès le premier numéro, dans cet article déjà cité de Louise Maignaud sur « l’avenir des femmes » :
nous plaiderons aussi sa cause auprès des femmes de la classe privilégiée, afin que voulant bien mettre de côté les distinctions de rang et de fortune, elles aient de l’amour et des soins à donner à cette autre classe intéressante de la société.
On le voit, il n’est pas encore mis au service de la notion de « classe de sexe » puisque l’auteur renvoie aux classes sociales auxquelles appartiennent d’une part les femmes de la « classe privilégiée » et d’autre part les femmes du peuple, « cette autre classe intéressante de la société » ; mais le fait d’appliquer le même terme de « classe » à celles qui, par-delà leurs caractéristiques socio-économiques, se caractérisent par la même « dépendance » et le même « asservissement », renverse les fondements de la catégorisation : c’est en mettant de côté leur condition de fortune et de rang, que les femmes de la bourgeoisie parviendront à se rapprocher des femmes les plus pauvres ; mais le raisonnement va bientôt aller plus loin : c’est ainsi qu’elles vont découvrir qu’au-delà de ce qui fait leur condition sur terre, elles sont d’un même sexe, soumis à une même condition naturelle et sociale. La chose est admise dès le mois suivant, dans le numéro sept : S. Ulliac Dudrezène16 ramène l’ensemble des femmes à la catégorie des « ilotes » placées « par la nature et par la société, dans l’une de ces classes qui semblent destinées à un perpétuel esclavage »17. C’est la première fois dans le journal que le terme de classe s’applique aux femmes en tant que telles. Le ton mordant et l’ironie de l’article, renforcés par la conviction de la supériorité physique et intellectuelle de l’homme, n’échapperont à personne :



L’homme tout fier de la supériorité que lui assurent et sa force physique et ses deux ou trois onces de cervelle de plus, ne s’aperçoit pas qu’il fonde sa toute puissance sur son organisation seulement (…). Ilotes par l’effet de l’organisation que nous donne la nature ; ilotes par l’effet des préjugés et des lois, nous aurions très mauvaise grâce et fort mauvaise chance à nous révolter contre des êtres si supérieurs.18



Mais cette première apparition du terme de classe appliqué à la catégorie des femmes est également la dernière.



Le vocabulaire de l’argumentation
Lui succède alors le déploiement, infini cette fois, des arguments dénonçant et décrivant l’oppression masculine et l’esclavage des femmes : dès le numéro trois, c’est Louise Maignaud qui entonne la ritournelle de la dénonciation :
Hommes de tous les siècles, vous avez été à l’égard de la femme ce qu’un monarque absolu est pour le peuple soumis à sa loi ; vous avez baillonné son intelligence, afin qu’elle se soumit sans trop de murmures à votre oppression, et vous êtes étonnés de ce qu’un jour elle s’éveille avec la pensée de travailler à son bonheur et au vôtre, en s’occupant du développement de ses facultés intellectuelles.19
Dans le numéro sept, Sophie Ulliac Dudrezène reprend le flambeau :
Où sont inscrits nos droits ? nulle part, et partout une main de fer a inscrit notre abaissement et nos devoirs ! » Quelques numéros plus loin : « Nous avons vu la jeune fille, voyons la femme ! Elle n’a fait souvent que changer l’esclavage du toit paternel contre l’esclavage de sa propre maison. Heureuse encore quand elle n’a pas réuni sur sa tête ces deux jougs à la fois ! Mais, admettons-le : elle n’est plus en la puissance de parents qui sans la comprendre, ont torturé, enchaîné sa nature ; elle est sous la domination d’un homme qui, le plus souvent, soit par ignorance, soit par faiblesse, soit par condescendance aux usages établis, refoulera tout le développement moral que, jeune fille, elle avait rêvé dans l’hymen. Elle vivra donc étouffée sous une autre cloche pneumatique, l’âme rivée à la matière. Elle vivra esclave du monde, esclave des préjugés, qu’elle sera souvent obligée de respecter tout en les méprisant.20
Les qualifications du sort réservé aux femmes peuvent devenir triviales sous la plume d’Elizabeth Celnart, lorsque celles de province, toutes classes confondues, sont assimilées à « d’éphémères objets de plaisir ou d’insipides moyens de reproduction. »21 Le ton devient plus amène lorsque c’est la directrice qui prend la parole par exemple pour constater avec amertume combien



il n’y a entre les hommes et les femmes aucun lien moral. Placés les uns bien haut, les autres bien bas dans le domaine de l’intelligence, ils se regardent curieusement, comme gens qui sont surpris de se trouver à la fois et si près et si loin.22



Dénonciation de l’oppression masculine, constat réitéré de l’esclavage des femmes, de toutes les femmes : les catégories sexuées sont bien en place au moins dans l’esprit des rédactrices ; mais c’est l’usage qu’elles font, dans le journal, du terme de classe et de l’appel à l’union des femmes qui, manifestement, fait long feu. Il y a à cela deux explications possibles.
Cette chronologie étrange, au moins du point de vue rhétorique, qui va de la conclusion (la nécessité pour les femmes de s’unir en formant une classe au-delà des frontières sociales) à l’énoncé des arguments (les femmes sont les « ilotes » de la société) trouve une première explication dans le décalage entre l’expérience des rédactrices et celle de leur lectorat ; Eugénie Niboyet, Louise Maignaud, Sophie Ulliac Dudrezène militent depuis longtemps lorsqu’elles entreprennent de fonder Le Conseiller des femmes ; elles ont acquis une forte conscience de la nécessité de s’unir et c’est pourquoi elles l’affichent d’emblée ; fortes de leurs années d’apprentissage au sein du mouvement saint simonien, elles appellent leur lectorat à dépasser les frontières sociales entre la bourgeoisie et le prolétariat féminin pour accéder à une première forme de conscience de classe ; ce faisant, il est probable que le courrier qu’elles reçoivent, les échos qu’elles ne peuvent ignorer à mesure que le journal est diffusé, leur font réaliser également combien leur lectorat féminin n’est pas, autant qu’elles, prêt à déployer l’étendard de la lutte des sexes ; il y a certainement, dans une partie de la bourgeoisie lyonnaise qui lit ces pages, une réticence à se laisser comparer aux femmes du peuple avec lesquelles elles estiment n’avoir rien à faire ; la conscience de classe en général, et de sexe en particulier, est le fruit d’un travail des représentations qui ne peut vaincre en une page d’un numéro de journal ; aussi les rédactrices finissent-elles par en venir à l’étape première de toute démonstration, celle des arguments ; et c’est en effet à la description patiente et minutieuse des conditions de vie des femmes, toutes classes sociales confondues  qu’elles en viennent exclusivement, en délaissant ce par quoi, dans leur enthousiasme premier, elles avaient débuté : les outils de l’action, la défense des intérêts féminins.
Une autre hypothèse, qui ne contredit pas la première, permet de comprendre cette disparition soudaine des revendications et des notions ui avaient servi d’oriflamme au premier numéro du journal : la volonté, de la part de la directrice, de ne pas apparaître trop vindicative aux yeux d’un lectorat trop fortuné, trop habitué à se considérer comme identitairement membre d’une classe sociale, pour endosser les habits de l’esclave et de la « femelle » ; et sans fonder cette fois d’argument sur l’hypothétique réaction du milieu lyonnais dont nous ignorons l’ampleur et l’influence, nous pouvons constater qu’au sein du journal, les rédactrices elles-mêmes sont tiraillées par des représentations antagoniques à cette pensée sexualiste, et qui sont autant classistes que conjugalistes, puisque les deux vont à l’amble : autrement dit, si elles se montrent sexualistes dans leur dénonciation de la condition féminine, on s’aperçoit rapidement qu’elles ne poussent pas la critique du mariage et des rapports entre les sexes jusqu’à promouvoir l’autonomie. Le mariage reste le plus souvent l’horizon indépassable : et c’est à son amélioration et finalement, à la promotion d’une conjugalité réussie, que par leur travail critique, elles travaillent. Aussi, l’une des explications à l’abandon assez rapide du thème de la solidarité de classe entre les femmes réside-t-elle dans le projet politique antagonique qu’elles portent parallèlement : tout en dénonçant l’oppression exercée par les hommes sur les femmes, ces journalistes qui sont toutes des femmes de la bourgeoisie23, maintiennent un projet politique conjugaliste.


1.2 « L’égoïsme de la femme est toujours à deux » : un féminisme à visée conjugaliste
L’exemple le plus frappant du projet conjugaliste au cœur de la parole féministe est donné à travers un conte moral publié en mai 1834. Signé Elisabeth Celnart, il s’intitule « La blanchisseuse riche et la pauvre brocheuse » ; il est présenté comme l’illustration d’une conférence sur « l’ordre et l’économie chez les femmes [qui] offrent plus d’avantage que le gain »24. Le propos, que nous allons développer, se résume ainsi : il vaut mieux pour une mère choisir un métier modeste et vivre chichement afin de se consacrer à l’entretien physique et moral des membres de sa famille, que choisir un métier lucratif dont les gains ne compenseront jamais la richesse des biens matériels et immatériels dont par son absence elle prive époux et enfants. Par ce texte emblématique, le Conseiller des Femmes promeut une division sexuée des tâches au sein de l’unité conjugale. Mais ce que l’on y lit surtout, c’est la valorisation du rôle maternel présenté comme le seul élément vraiment indispensable au fonctionnement du système familial.
L’article porte en exergue une affirmation qui contredit singulièrement le projet éducatif affiché par le journal : « le défaut de soin fait plus de tort que le défaut de savoir ». De fait, les lectrices du journal doivent se rendre à l’évidence : une femme est avant tout au service de sa famille ; et tout apprentissage ne doit se concevoir qu’à l’aune de cette visée.

Mme jeudi est une blanchisseuse que son travail a amenée à « complètement négliger le soin du ménage » : tout occupée, « toute charmée » à gagner de l’argent, elle oublie d’économiser, de préparer les repas. Son époux, lassé de gronder et jurer, prend l’habitude de dîner dehors ; désertant de plus en plus son foyer, il cesse de travailler assidûment, fait de mauvaises connaissances, prend le goût du vin, ruine sa santé et… meurt. Sa veuve, qui continue de travailler, peine malgré tout à payer son loyer.

La seconde protagoniste du conte, Françoise, est une modeste brocheuse. Veuve de bonne heure, chargée d’un fils en bas âge, elle a senti qu’il lui fallait à la fois « gagner et épargner autant que possible ; l’ordre lui en avait semblé le meilleur moyen ». A la mort de son époux, elle a vendu tous ses effets désormais inutiles pour une veuve (dentelles, robe de noces, collier) : cette femme que seul guide le sens moral, épouse éternellement fidèle à son défunt époux, a naturellement renoncé à toute vie amoureuse ; l’argent qu’elle obtient en échange lui permet de faire des provisions au moment où la saison est la plus convenable et la nourriture, par conséquent, la moins chère. Ces provisions lui font, en outre, gagner un temps non négligeable, en lui évitant des courses journalières, donc des sorties aussi inutiles que fastidieuses hors de son domicile situé au sixième étage. Ses journées, dédiées au travail, deviennent lucratives ; ses économies sont placées chez un notaire. Toute son énergie est dirigée vers l’éducation et l’instruction de son fils unique : lorsqu’il rentre de l’école (gratuite), elle lui fait répéter ses leçons, lui conte des histoires morales, tout en continuant à effectuer son travail de brocheuse ; bien élevé, le jeune garçon peut entrer à l’âge de 12 ans chez l’employeur de sa mère, le libraire. Après sept années de persévérance, de sérieux et d’ordre, le jeune homme devient premier commis. Beau garçon, économe et toujours de belle humeur, il attire l’attention de toutes les jeunes filles et mères du quartier. Le garçon s’éprend alors de Mariette, la fille de Mme Jeudi, la lavandière dont les affaires vont de mal en pis ; la mère du garçon décide immédiatement de s’interposer :
Mariette ne te rendrait pas heureux, mon fils, parce qu’elle ne sait pas ce que c’est que l’ordre, le bon arrangement d’un ménage. Vois comment tout se fait dans cette maison : on envoie chercher le savon à la demi-livre, tandis que si on en avait une ample provision, il sécherait et abonderait une fois plus ; on s’y chauffe au cotret, à la falourde, et par conséquent on paie du mauvais bois le double du bon prix à la voie ou à la demi-voie. Tandis qu’il serait si nécessaire d’épargner le charbon en employant pour le repassage ces fourneaux de fonte qui ne laissent rien perdre de la chaleur, on s’obstine à faire usage de ces mauvais réchauds en terre qui se cassent fréquemment, et consomment deux fois plus en chauffant moins. Pas plus d’économie dans l’éclairage, on se couche tard et on se lève de même. Jamais rien de préparé pour les repas ; aucun ordre même dans ce que l’on prend à tant de frais chez le traiteur. Aujourd’hui il y a trop, demain pas assez : c’est Mme Jeudi qui en plaisante elle-même ; d’après cela il est bien permis de croire que le reste ne va pas mieux, car une mauvaise gestion nuit à tout. 
Ce à quoi, le jeune garçon rétorque que la mère et la fille gagnent bien leur vie. Mais sa mère a réponse à tout :
La mère : La belle affaire ! si cela les porte à dépenser davantage. Puis la santé souffre ; avec ce régime là, Mariette est pâle à faire mal.

Le fils : Tout cela est la faute de la mère…

La mère : Eh ! où veux-tu que la fille ait pris le goût de l’ordre quand elle n’a jamais eu que l’exemple contraire ?

Le fils : Mais Mariette n’a que ce défaut.

La mère : Ah ! c’est l’un des plus fâcheux chez une femme ! le manque d’ordre détruit la paix et ruine la maison. La preuve c’est que la voisine a fini par faire mauvais ménage avec son mari quoiqu’elle soit bonne, et par ne rien avoir, quoiqu’elle soit laborieuse.

La conclusion s’impose : la brocheuse enjoint son fils de ne pas épouser cette jeune femme « si bonne, si pieuse, si active » qui manque de l’essentiel : l’ordre. Un instant déstabilisé, ce fils respectueux supplie sa mère de donner une chance à la demoiselle en l’éduquant par ses conseils. Inutile peine : Mariette, déployant une activité que sa mère s’emploie involontairement, par sa mauvaise éducation, à rendre inutile, finit par tomber malade de chagrin et de fatigue. Sa mère, réalisant qu’elle va perdre sa fille, se démultiplie ; mais le manque d’ordre, tare irrémédiable, est un tonneau sans fond dans lequel la riche lavandière va laisser ce qu’il lui restait de santé physique et morale. Refusant de faire soigner sa fille à l’hôpital, cette mère impuissante assiste à son agonie. Le récit se termine sur les pleurs de celle qui, suffoquée de douleur, admet que, par son manque d’ordre, elle a commis le plus grand des crimes : le meurtre de sa fille.

En refermant les pages du journal, la lectrice ne peut qu’en conclure que le travail et l’indépendance ne sont ni une valeur morale ni une vertu économique en soi ; que mis au service du gain, et sans gestion à visée domestique, ils ne mènent qu’à la ruine du couple, de l’activité économique, puis de toute la famille ; et que l’ordre consiste avant tout à déployer son énergie dans la perspective éducatrice que doit se donner toute bonne mère. Car c’est en mère qu’agit Françoise, alors que c’est en professionnelle que se comporte la blanchisseuse, bien qu’elles soient toutes deux d’énergiques travailleuses. Dans ce contexte économique où la plupart des femmes du peuple sont obligées de participer aux charges du ménage, le Conseiller incite ses lectrices à subordonner toute activité rémunératrice à un ordre domestique supérieur : car lorsque le travail et l’argent sont mis au service de la liberté et du confort, ils ne conduisent qu’à la ruine ; au contraire, quand ils ne sont qu’un appui parcimonieusement utilisé pour soutenir un projet pédagogique et familial, ils deviennent un moyen de prospérité.

Puissance de la mère, faiblesse des dépendants
Que les deux personnages centraux soient des veuves n’est évidemment pas un hasard ; cela permet à l’auteur de mieux faire ressortir la part de responsabilité impartie aux mères en tant que telles, dans la gestion du ménage, indépendamment des choix et des possibilités professionnels des pères de famille. Ici, typiquement, l’argent « bien gagné » ne doit être qu’un moyen et non un but ; considéré comme secondaire, du point de vue de la mère, il doit d’abord servir des intérêts familiaux moraux ; il ne s’agit pas de s’enrichir, de chercher à changer de condition, de vivre librement et dans l’anarchie ; mais au contraire, de mettre la modestie au service d’un travail dont le projet se situe en dehors de lui-même, dans l’édification d’une famille tournée vers la réussite de ses enfants, vers la production de futurs adultes travailleurs, en bonne santé, économes et bientôt, par toutes ces conditions réunies, autonomes.

Travailler et s’activer, pour une femme, ne suffit pas, dit en substance le conte moral ; encore faut-il savoir conserver un foyer, le gérer sobrement, sous peine d’en voir dépérir les plus faibles, c’est-à-dire, en somme, les plus dépendants de son économie affective et domestique : le père d’abord, les enfants ensuite. Car que raconte Elizabeth Celnart, sinon la déchéance fatale de l’époux que ne soutient pas une économie familiale suffisamment confortable et réconfortante pour justifier le travail qu’il lui consacre ? Que décrit-elle d’autre que l’échange du salaire masculin contre le travail domestique féminin et leur contribution commune et nécessairement complémentaire à la prospérité de l’unité familiale ? Et encore les contributions ne sont-elles pas, dans l’esprit des contemporains, équivalentes en valeur : car il est bien démontré qu’une veuve, avec un peu d’ordre et beaucoup d’économie, peut subvenir à tous les besoins de sa famille ; tandis que l’homme que le souci de soutenir un foyer prospère et confortable ne guide ni ne stimule, perd progressivement le motif de son engagement jusqu’à se perdre lui-même. On sent bien, alors, qu’il serait de meilleur aloi, pour une épouse, de ne pas s’épuiser à gagner un argent qui ne serait pas vitalement nécessaire, sous peine d’enlever à son foyer toute attractivité, et à son époux tout sens de son utilité et avec, la volonté de soutenir la famille.

Enfin, il ne suffit pas qu’une femme soit mère : encore faut-il qu’elle le soit dans les règles de l’art ; en cela il n’y a pas de croyance naïve en la naturelle compétence de toutes les femmes à être de bonnes mères : activité indispensable, la « capacité » maternelle exige un certain nombre de qualités que le conte s’évertue à égrener : abnégation, modestie, économie et sens du sacrifice en sont les vertus cardinales. A ce titre, c’est parce que la blanchisseuse n’est pas une « vraie mère » que périclite son économie familiale : on a montré combien elle manquait des qualités élémentaires pour parfaire l’éducation de sa fille ; mais du fait même de la stigmatisation de la piètre éducatrice et gestionnaire, tout occupée à gagner le plus d’argent possible, l’auteur la présente en usurpatrice de la fonction paternelle : son époux n’est-il pas mort d’avoir manqué certes d’un foyer attractif, mais également, de n’avoir pu jouer son rôle de principal pourvoyeur de la famille ? cette mauvaise mère, mauvaise épouse mais bonne blanchisseuse, en prenant la place de son époux, l’a tué. Exerçant un métier avant tout, elle a inversé l’ordre des priorités que doit s’imposer une femme dès lors qu’elle est en couple. A l’inverse, la « pauvre brocheuse » n’est pas tant brocheuse que pauvre, puisqu’elle est brocheuse par nécessité mais pauvre par choix de subordonner son confort à l’ordre familial requérant sa présence auprès de son enfant ; choix judicieux, puisque son foyer prospère doucement mais sûrement, sous l’égide d’une mère capable, méritante parce toute dédiée à sa famille. Cette femme n’est « pauvre » que parce que prime sa vocation maternelle, ce qui l’amène à ne pas négliger un travail malgré tout rémunérateur. A l’inverse, la blanchisseuse s’enrichit puis s’appauvrit parce qu’elle privilégie son occupation professionnelle, ce qui l’amène à forcément négliger ses devoirs de mère. Les choix ne sont pas symétriques, on le voit : on ne peut, dans ce système de pensée, « concilier » travail et famille que si le premier est placé au service de la seconde ; dans le cas contraire, le travail envahit l’espace familial jusqu’à l’anéantir. Ce qui nous amène à penser que dans l’espace familial ainsi présenté, si tout apport financier est considéré comme second, subordonné au motif familial, de même doit l’être le pourvoyeur de cet apport financier. De là à penser que le père de famille est lui-même considéré comme second relativement à la mère… il y a un pas que ne franchissent pas les féministes du Conseiller des Femmes. Point n’est besoin : le fait même que ce soient deux veuves qui incarnent le destin de ces deux familles suffit à démontrer que c’est bien sur la mère, et elle seule, que reposent la vitalité et la solidité de l’édifice familial.

Il y a du conjugalisme dans ce maternalisme outré : il va de soi que, dans la société ouvrière comme dans la société bourgeoise des années 1830, ni le veuvage ni le célibat ne sont des situations économiques enviables et que la norme demeure celle du couple assurant l’élevage, l’éducation et l’avenir des enfants. Le « recentrage » qu’effectue le Conseiller des Femmes sur la mère a l’intérêt de déployer un point de vue féminin que les corpus généralement utilisés pour donner à voir les représentations de la famille laissent le plus souvent dans l’ombre : en effet, débats parlementaires, textes de lois et ouvrages théoriques publiés sur le sujet révèlent, par la force des choses, une vision le plus souvent ancrocentrée du système familial25. Même lorsque cette vision va, comme chez certains rares critiques, à l’encontre du modèle familial dominant, elle a alors plus tendance à dénoncer la mascarade matrimoniale qu’à rééquilibrer la balance des pouvoirs dans le couple26. Quant aux romans ou traités éducatifs féminins, on ne les a que très peu interrogés à partir de la question du pouvoir maternel27. Reste que, si l’accent est mis sur la centralité de la figure maternelle dans le système familial, c’est dans un espace bien circonscrit de ce système : celui de son fonctionnement pratique, de ses conditions de survie, de son « économie générale ». Mais quant à la représentation de la famille dans l’espace public ; quant à la défense de son honneur ou à son éventuelle mobilité dans l’espace social, les regards ne peuvent se tourner que vers le père et époux. C’est alors un discours masculin, dont on sait combien il est prédominant dans l’espace littéraire de l’époque, et a fortiori journalistique, qui va avec le plus de brio prendre en charge la défense de cet autre point de vue. On est donc loin, encore, d’une forme de pensée faisant des femmes une classe à part, une classe de mères aux intérêts et aux pouvoirs disjoints de ceux de leur conjoint naturel, leur époux. C’est pourquoi nous parlons de conjugalisme.

On trouve bien d’autres traces de ce conjugalisme dans le Conseiller des femmes. A maintes reprises, on lit par exemple que la jeune fille non seulement est appelée à « devenir épouse et mère »28 mais que ses intérêts seront alors irrémédiablement liés à ceux de son époux : « La femme, marchant au progrès, travaille non seulement à son bonheur, mais aussi à celui de l’homme, dont l’intérêt sera toujours lié au sien »29. Or, c’est dans cette union des intérêts que se trouve l’une des plus fortes caractéristiques du conjugalisme30. Mlle S. Ulliac Dudrezène l’exprime de très belle manière lorsqu’elle tente de rassurer son lectorat sur les termes de la liberté que réclament les féministes : cette émancipation, dit-elle, n’est point une « folie, une chimère »31 ; les femmes n’ont pas la prétention de se délivrer des chaînes que la nature impose à la femme :
Le savoir ne saurait nous dédommager de toutes les jouissances qu’il fait perdre à l’homme ; la liberté entière dont il s’enorgueillit ne saurait nous satisfaire, car pour être libre de cette manière il faut rompre les liens de famille, vivre de sa propre vie, et l’égoïsme de la femme est toujours à deux32.
’égoïsme de la femme est toujours à deux : y a-t-il formule plus ramassée, plus dense pour exprimer l’absorption du destin féminin dans l’unité conjugale, aussi « une et indivisible » que le fut la République en un temps lointain ?
Enfin, ce maternalisme est un conjugalisme dans la mesure où, malgré des fonctions et des aptitudes aussi différentes qu’asymétriques, le père et la mère sont deux époux dont les intérêts, par définition, convergent. Intérêts économiques lorsqu’ils travaillent de concert, et chacun à sa place, à l’édification du foyer, sous peine de voir péricliter non seulement l’entreprise familiale, mais leur propre destin ; intérêts politiques, bien évidemment, puisqu’on le sait, il n’est pas question, même dans le milieu féministe, d’imaginer un vote féminin, sous peine de voir les pères de famille peser électoralement plus lourd que les célibataires ; intérêts sociaux enfin, puisque lorsque ces mêmes féministes, dans le Conseiller des Femmes, revendiquent une éducation pour les filles, c’est pour améliorer d’abord le mariage, et ensuite leur rôle d’épouse et de mère. Ce sont d’ailleurs ces éléments que l’Echo de la Fabrique, lorsqu’il ouvrira ses colonnes aux articles du journal féministe, va privilégier.


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