La science politique et le monde arabe : d’une relation problématique à un savoir problématisé





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Casablanca

La science politique et le monde arabe : d’une relation problématique à un savoir problématisé

(Yves Schemeil, Université de Grenoble)

Résumé. L’économie et l’anthropologie sont solidement enracinées dans les universités et les cercles de réflexion arabes. En revanche, on peut se demander à quelles conditions une science politique de la région, déjà robuste, pourrait s’épanouir et enrichir ses résultats de recherche. Parce qu’elle traite de ce qui lie entre elles toutes les sphère sociales et toutes les communautés d’origine, et qu’elle constitue les interactions sociales puis en fixe ou en change les règles du jeu, l’activité politique ne se laisse pas toujours observer au niveau où elle se déroule, celui de la communauté politique tout entière, de la culture politique majoritaire, et du gouvernement. Des pans entiers de la vie publique sont ainsi préservés de la discussion critique – ce qui est vrai aussi, mais de moins en moins, dans de nombreux pays, même occidentaux. De ce fait, nombre de convictions morales et causales ne font pas problème, elles sont tenues pour acquises, l’analyse politique ne pouvant se déployer qu’à l’extérieur de ce périmètre de croyances « naturelles ». Afin que la science politique arabe, ou sur le monde arabe, complète son parcours, il faudrait que les objets dont elle peut légitimement se saisir se multiplient, et que le travail empirique soit mené avec des moyens à la hauteur du temps à rattraper.

Dans l’histoire de sciences, la concurrence entre explications tombe souvent sur un chiffre magique : on arrive presque toujours à trois paradigmes concurrents. Lorsque l’objet est naturel le dernier paradigme conçu prétend concilier les deux précédents. Quand il est culturel ses partisans affirment prudemment se tenir à distance égale de leurs prédécesseurs. En science politique, c’est la théorie du juste milieu qui prédomine, une position inopportune qui ne fait pas avancer la discipline, car les explications les plus pertinentes et les plus porteuse d’avenir se situent de part et d’autre de cette ligne médiane.

La thèse que je vais essayer de démontrer dans cette communication est la suivante : comme la condition faite aux sciences sociales dans les pays démocratiques qui soutiennent plus massivement que d’autres l’innovation reste insatisfaisante malgré les efforts déployés, on voit mal comment la science politique pourrait être un jour prochain mieux traité dans des pays où l’approfondissement de la démocratie et du savoir scientifique sur les humains ne sont pas et ne peuvent pas être des priorités. L’étude des objets prioritaires de la discipline ne peut en effet se dérouler qu’en satisfaisant à des conditions supplémentaires très exigeantes. Contrairement aux explications intuitives du « retard arabe », j’estime que la responsabilité des insuffisances de la science politique n’est pas imputable pas aux spécificités culturelles de la région, mais aux contraintes propres à la construction de la discipline partout dans le monde.

Avant de poursuivre cette démonstration, revenons un instant à l’image des trois paradigmes rivaux. La physique, par exemple, repose aujourd’hui sur deux piliers : la théorie des quantas de Max Planck, explique les phénomènes constatés à l’échelle microphysique ; la théorie de la relativité d’Einstein s’applique au comportements des objets macrophysiques. Entre les deux, une théorie des cordes agite beaucoup les chercheurs qui pensent y trouver la synthèse dont ils rêvent. Il en va de même en sciences sociales où la phénoménologie de la pratique relève soit d’une approche philosophiquement existentialiste et sociologiquement pragmatique, soit d’un approche par les choix rationnels, tandis que le mouvement des sociétés obéit à des lois structurales – un groupe croissant de constructivistes tentant avec plus ou moins de bonheur de se situer entre les deux, voire de les concilier.

Qu’en est-il en science politique ? Elle est tiraillée entre trois courants. D’abord, un positivisme moderne (celui des revues scientifiques internationales où des modèles abstraits sont empiriquement testés avec tout le sérieux des statisticiens). Ensuite, des théories critiques postmodernes (qui se nourrissent d’une relecture de textes normatifs anciens). Enfin, une criticisme social que l’on qualifie parfois de l’adjectif malheureux de «constructiviste » et qui, au nom de la sociologie, renvoie les deux autres dans leur périmètre initial (celui de la biologie et celui de l’ethnologie).

Pour sortir de ce piège, deux attitudes s’esquissent : d’une part, aspirer à une science expérimentale en devenir en imaginant ce que pourrait être un jour une physique politique rigoureuse si elle répondait au moins en partie aux critères des sciences de la nature. D’autre part, appeler de ses vœux une ethnométhodologie des conduites qui prendrait au sérieux les intentions affichées des acteurs au lieu de prétendre savoir mieux qu’eux ce qu’ils font et pourquoi ils le font. On observera que dans les deux cas les choix et décisions des individus comptent plus que les dispositifs au sein desquels ils se positionnent – un domaine davantage exploré par les partisans du juste milieu qui s’empêtrent souvent dans les « structures structurantes et structurées ». La conséquence logique de ce postulat individualiste c’est que les effets de contexte sont secondaires par rapport aux nombreuses décisions quotidiennes qu’il nous faut chacun prendre. En d’autres termes, le milieu arabe n’affecte que marginalement les comportements politiques des acteurs et le travail des auteurs.

Sur cette voie, un obstacle barre la route des politistes : les moyens d’investigation et de traitement des observations. L’ethnologie est une grande consommatrice de temps et pour être à la hauteur de ses ambitions ceux qui s’y livrent devraient retourner à plusieurs reprises sur le même terrain pour en mesurer les évolutions. Quant à la physique politique, son émergence dépend de moyens d’expérimentation et de comparaison lourds, hors de portée d’individus isolés. Il est rare que ces conditions soient remplies, ce qui entraîne deux conséquences. Première conséquence, même dans les lieux où la science politique est actuellement épanouie et incarnée par de nombreux collègues, la voie médiane implique un effort constant pour se différencier des journalistes et autres commentateurs « politologues », qui éclairent le grand public sur l’actualité : soit les savants « collent » à celle-ci, et leur valeur ajoutée est douteuse ; soit ils s’en éloignent, et ils paraissent alors excessifs voire irréalistes. Ensuite, les responsables d’administrations et de fondations censées financer leurs travaux n’arrivent pas à comprendre que la scientificité d’une recherche sociale est une fonction de son coût, un postulat qu’elles ne mettent pas une seconde en doute quand il s’agit de sciences expérimentales. Il manque donc tout le temps un ou deux zéros aux sommes chichement allouées pour qu’un projet remplisse sa mission.

Ajoutons à cela des difficultés propres à la science politique, qui compliquent singulièrement son devenir. Conçue par les uns comme une aide à la décision, elle entre en concurrence avec le savoir-faire indigène des hauts fonctionnaires et autres agents supérieurs de l’Etat, qui veulent bien d’une science ancillaire à peu de frais, mais ne feront rien pour la développer. Pensée par les autres comme un devoir critique, elle est peu susceptible de plaire aux dirigeants qui tolèrent à peine les enseignements confidentiels de contestataires surveillés, et leur préfèrent les cours élogieux des zélateurs du régime. Nombre de pays se trouvent aujourd’hui dans ce cas, particulièrement la Chine, mais aussi Singapour.

La science politique en souffre évidemment plus encore que l’économie ou la linguistique. Exercée en milieu arabophone (donc comme science du monde arabe et dans le monde arabe) elle est encore plus difficile à pratiquer pour diverses raisons que je vais essayer de discuter ici. J’en dirai tout de suite un mot, pour éviter tout malentendu : je parle de langue et de culture politique, pas de religions ou d’institutions. En effet, les convictions morales et métaphysiques font peser partout et depuis toujours des contraintes lourdes, toutes choses égales par ailleurs (il suffit d’évoquer Bruno, Galilée, et les créationnistes, puis de lier tout çà aux conceptions que John Rawls se faisait de la délibération pour s’en convaincre). Quant aux institutions, elles ne sont jamais complètement libérales. Comme le note Eberard Kienle dans un texte non public, il y a toujours de l’autoritarisme en leur sein, caché dans les profondeurs des processus de décision (et, à l’inverse, il y a du libéralisme dans les systèmes autoritaires). On compte aussi nombre de démocraties « illibérales », « mécaniques », « imparfaites », comme chacun le sait, voire de « démocratures ». Ces régimes hybrides ont l’obsession de figurer dans le monde au rang des puissances qui comptent et sont fréquentables sans devoir pour autant libéraliser la lutte pour le pouvoir et risquer ainsi de le perdre. Leurs dirigeants voient mal pourquoi ils devraient céder aux caprices démocratiques débouchant sur une tyrannie de la majorité, celle-ci étant jugée xénophobe et rétrograde (comme les Tea parties. Non, plutôt que la religion et les institutions qui ne distinguent guère le monde arabe du reste, ce sont les questions du statut social du chercheur et du sens de l’honneur des dirigeants qui retiendront ici mon attention.

Néanmoins, je n’ai pas écrit ce texte pour rendre plus légitime mon supposé pessimisme en le faisant partager à mes lecteurs, mais pour imaginer au contraire des solutions optimistes aux problèmes soulevés. L’une d’entre elles est très simple : introduire davantage d’universalisme que de spécificité dans le dosage des approches du terrain arabe en naviguant entre occidentalistes et orientalistes (première partie) ; la seconde est plus complexe : se saisir des objets dont l’observation a rendu la science politique nécessaire au lieu de les éviter pour paraître « moderne » ou pour travailler sans avoir à rendre de comptes aux pouvoirs publics (deuxième partie).

Première partie : Universalité et spécificité

Des pans entiers de la science politique comparative aujourd’hui échappent à ses motivations originelles, du temps des « aires culturelles » qu’il fallait bien comprendre avant d’agir. Au contraire, la comparaison présente désormais deux caractéristiques nouvelles. D’abord, elle est fondée sur l’hypothèse que les effets de contexte, s’ils existent, sont de portée limitée. Leur connaissance est néanmoins nécessaire car seule elle permet de nuancer et compléter les explications plus générales, donc d’attribuer éventuellement à un facteur singulier un poids dans l’explication. Ensuite, les variables exogènes aux modèles analytiques et empiriques sont considérées comme affaiblissant leur portée, au lieu de la préciser : par souci de parcimonie et d’homogénéité, elles sont soigneusement tenues à l’écart de l’explication. Un ouvrage aussi important que celui de North, Nye et Weingast illustre parfaitement ces deux tendances à la fois, mais c’est également vrai de l’idée de justice d’Amartya Sen.

Section 1. Les effets de contexte

Quand on se prive de l’argument facile de la spécificité absolue d’un objet historique, on regroupe toutes les variables intervenant dans l’explication sous un seul vocable, le « contexte ». L’opération a déjà un premier mérite, elle n’accorde pas de priorité essentielle et indémontrable à des composantes particulières de la différence (que ce soit l’ethnicité, la langue, ou la religion). Celles-ci sont simplement incluses dans un ensemble plus large (des normes et des procédures comme le type de droit et les modes de scrutin ; des clivages fondateurs ; des cultures politiques). Second avantage, le recours au contexte puise dans l’histoire et l’ethnologie les moyens de trouver ce qui fait dévier les observations de terrain des prévisions théoriques faites à leur sujet. Dans son sillage, on s’oriente vers les processus par lesquels se sont formés et se forment encore continument les rapports sociaux, plutôt que de s’intéresser à leurs seuls résultats, cristallisés sous forme d’institutions sociales, juridiques et politiques. En d’autres termes, on travaillera sur la formation des Etats, sur la politisation des sociétés et des individus, sur l’incorporation des normes et l’institutionnalisation des conduites, sur les régimes de justification et de légitimation. Mais on étudiera aussi les systèmes de clientèle, les systèmes de parenté, et le familialisme en politique, d’autre part (Leca et Schemeil, 1983 ; Schemeil, 2007, 2008, 2009, 2010 ; Hachmaoui, 2010).

Aux antipodes de l’orientalisme culturaliste (Schemeil, 2011) le recours au contexte n’a nullement pour but d’historiciser à l’excès les sociétés non occidentales. Les variables contextuelles et historiques ne sont en effet ni les seules ni même les principales sources d’explication. Elles ne sont opérationnalisées qu’en dernier, une fois testées et éventuellement invalidées les hypothèses dont la formulation n’a pas été étroitement liée à un terrain précis, dont d’autres travaux portant sur des problèmes différents partent aussi : les effets de génération, les effets de période, les effets « thermostatiques » (Stimson et al., 2010), et bien sûr, les facteurs propres à l’irréductible individualisme méthodologique d’une décision, lesquels sont symétriquement opposés aux facteurs culturels forcément collectifs – qu’il s’agisse de motivations personnelles à prendre au sérieux sans plaquer sur elles un point de vue savant leur déniant toute réalité (Dupré & Ferrié, 2010), de la psychologie individuelle (Marcus, 2008) ou des choix rationnels (Schemeil, 2009 ; Favre, 2010). A propos de cette dernière approche, il faut noter qu’elle se distingue parfois mal de l’analyse des effets de structure, ou plus exactement des analyses centrées sur les facteurs matériels et institutionnels qui rendent une science politique possible, ou en freinent le développement. A titre d’exemple, on peut attribuer la rareté sinon la faiblesse des recherches sur le monde non arabe en pays arabe à un banal utilitarisme : on n’en vit pas, et l’on n’en tirera guère de reconnaissance locale car il n’ y a pas de demande sociale pour ce type de savoir. A l’inverse, les pays occidentaux ont créé et développé les recherches anthropologiques puis comparatives par besoin, à chaque rencontre avec des peuples différents des leurs (d’abord lors des grandes découvertes, puis lors de la colonisation moderne et de la décolonisation qui l’a suivie, enfin après la fin de la guerre froide et la fin de l’isolement de la Chine). En poursuivant le raisonnement on pourrait même faire la conjecture suivante : la curiosité pour d’autres contextes de vie que le sien est un luxe pour des pays dont l’ouverture politique et l’enrichissement économique sont insuffisants, et dont les gouvernements tentent de protéger leur peuple des ingérences extérieures ; elle devient une nécessité pour les pays prospères et conquérants qui y consacrent des moyens en argent, en postes, et en distinctions.

Vus sous cet angle, les chercheurs arabes n’étudiant que leur propre pays s’adaptent rationnellement à une situation qui les y contraint, quitte à abandonner toute ambition de relativiser la portée de leurs observations en rapprochant leurs affirmations sur la spécificité de leurs objets de celles que l’on peut faire sur un ou plusieurs terrains de contrôle. Pour souscrire à un énoncé du genre « ce qui se produit en Egypte pourrait bien être déjà arrivé en Espagne ou en Italie », il convient de neutraliser un instant les justifications habituelles du retard arabe en science politique, assez intuitives – la censure dans les régimes autoritaires, les risques d’agression dans des régimes pluralistes, et dans tous les pays arabes la volonté partagée de ne pas donner d’armes à des adversaires comme Israël, voire les Etats-Unis, en leur offrant sur un plateau une connaissance facile des vulnérabilités arabes. Il est probable que ces obstacles pèsent sur la recherche faite à propos de soi, mais ils ne peuvent faire obstacle à la recherche sur ces adversaires eux-mêmes. Pourtant, on connaît peu de centres spécialisés sur les sources de menaces, ou plus généralement sur d’autres régions du monde que la Maghreb et le Machreq – et encore : ni la Turquie, ni l’Iran, ni Israël ne sont étudiés de façon approfondie et collective dans les universités arabes.

C’est pourquoi la variable contextuelle et historique ne peut être que résiduelle ou, si l’on préfère, ultime : elle vient en dernier, couronner ou compléter l’analyse quand celle-ci ne parvient plus à donner sans elle une explication satisfaisante du monde réel. Dans cet esprit on pourra ainsi juger qu’une culture de soumission à l’autorité (politique, religieuse, et évidemment transcendantale) rend difficile l’exercice de l’autoréflexivité critique fondée sur le doute permanent et le besoin de tous confirmer ou infirmer pour y croire, et que l’Europe jusqu’à Galilée ou le monde arabe aujourd’hui encore illustrent bien ce cas de figure, mais il faudra le prouver. En effet, il est fort possible de déconnecter la recherche scientifique des croyances religieuses. De plus, refuser aux arabes la possibilité de faire des calculs stratégiques voire des choix rationnels s’apparente au jugement abrupt porté par les chercheurs sur leurs objets dépourvus de compétence politique, à la limite de la condescendance (Schemeil, 2009 ; Favre, 2010).

En d’autres termes, et contrairement à l’intuition, les variables contextuelles et historiques ne sont pas endogènes aux phénomènes qu’elles expliquent de l’intérieur, en en captant « l’essence », elles ont exogènes à leur explication. Au contraire, les variables axiologiques et individualisantes leur sont, elles, endogènes : dans un monde dominé par le calcul stratégique permanent, il n’est pas rationnel d’opter pour une science universelle, et plus encore pour une recherche fondamentale qui ne soit pas déterminée par (ni même orientée vers) ses applications locales éventuelles.

Section 2. Les variables exogènes

Une variable est endogène à l’explication quand elle fait partie intégrante du modèle analytique ou théorique construit pour rendre compte du monde réel. Elle est exogène quand elle s’ajoute à cette fin aux variables endogènes, ou se substitue à elles. Par exemple, on peut expliquer les différences de rythmes et de périodes de croissance économique entre la Chine, le monde arabe, la Turquie et le Japon par les transactions économiques sociales et politiques entre agents ; ou bien par l’opposition entre exogamie (Japon et Turquie) et endogamie (Chine et monde arabe). Une explication à la fois complète et atteignable devrait donc partir d’un jeu de variables endogènes. Or, celles-ci sont universelles, parce qu’elles sont à la fois intentionnelles et rationnelles, tandis que les variables exogènes, culturelles et collectives, sont idiosyncratiques.

La comparaison devrait ensuite mais seulement ensuite faire intervenir des facteurs de particularisme. Dans une comparaison – et l’étude d’un cas, même d’une seul, est une comparaison par défaut – trois niveaux d’analyse sont en effet possibles : un niveau micro (ou local, dans le langage de Geertz) ; le niveau des « aires culturelles », ou régionales (dans le vocabulaire des regional Studies qui prend désormais le pas sur les area studies) ; et un niveau macro (ou global, chez l’ethnologue de Princeton). Notons deux choses : premièrement, Geertz lui-même a opéré aux trois niveaux. Par conséquent, lui que l’on cite souvent pour son penchant ethnométhodologique n’a pas négligé la comparaison transculturelle, comme le montrent ses travaux sur la notion de « personne » ou de « loi ». Deuxièmement, la science politique mondiale s’engage actuellement dans une combinaison systématique de ces trois niveaux. Par exemple, afin de prévoir la composition et l’orientation des coalitions électorales, le suédois Jonas Pontusson oppose aux modèles dominants de la rivalité sociale (et de classe) une explication en terme d’affinités sociales : au lieu d’affirmer que les classes moyennes se joindront aux riches pour soutenir des politiques sociales inégalitaires (fermant la porte de l’ascension sociale derrière elles, et se distinguant le plus possible par leur style de vie des milieux dont elles proviennent), Pontusson affirme que leur ralliement aux riches ou aux pauvres dépend d’une variable macro dont les différentes valeurs sont quantifiables : l’écart des revenus. Selon lui, plus grande est la proximité entre les revenus des pauvres et ceux des classes moyennes, et plus il est probable que celles-ci s’alliant à celles-là voteront « à gauche ». A l’inverse, plus l’écart entre ces deux catégories sociales est important, et plus grande sera la probabilité d’un vote médian pour les conservateurs. Toutefois, une comparaison menée sur les trente-cinq pays de l’OCDE sans considération pour d’autres différences que celle de l’inégalité relative doit dans un second temps être affinée par le recours à d’autres facteurs : l’histoire longue de chaque pays, sa conjoncture économique, la disparité des classes moyennes divisées en deux ou trois blocs, selon qu’elles sont en ascension sociale, en descente sociale, ou stagnantes mais aussi en fonction de l’histoire sociale d’un groupe de pays (comme les Etats welfaristes scandinaves ou les sociétés individualistes anglophones). Dans un troisième temps, les comportements individuels redeviennent primordiaux, assortis des calculs utilitaristes dont l’approche par les choix rationnels est friande (Schemeil, 2009), mais aussi connotés par un contexte local particulier exigeant du savant une connaissance fine du terrain. En fin de compte, une fois l’ensemble du parcours accompli, les particularismes locaux ou régionaux trouveront leur place dans l’explication. Ce sera en bout de parcours et non pas au début de celui-ci, ce qui présente un avantage certain : la première étape n’est ni longue ni coûteuse, elle n’impose pas d’énoncer des postulats de comportements singuliers et encore moins de justifier l’intérêt de les étudier auprès de bailleurs de fonds et autres autorités délivrant des autorisations d’enquête de terrain. Il suffit d’opérer des corrélations et des régressions sur les données fournies par l’OCDE. Le modèle sera ensuite rendu plus réaliste par petites touches successives qui le rendront de plus en plus complexe. Le particularisme éventuel sera retrouvé ex post, mais il ne sera pas postulé ex ante.
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