Quelle synthèse entre économie et sociologie ?





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Quelle synthèse entre économie et sociologie ?

Bernard Guerrien et Pétronille Rème

La crise qui ébranle l’ensemble du monde capitaliste a pour conséquence, entre autres, de semer le trouble parmi les économistes – en particulier, ceux du courant dominant, dit « néoclassique ». Le discours auparavant omniprésent sur les vertus des marchés « flexibles » avec des agents qui y font des « anticipations rationnelles », a soudainement disparu. Aux bienfaits de la main invisible – les actions mues par le seul intérêt personnel résultent en un résultat bénéfique à tous – sont opposés les dégâts provoqués par la « cupidité » de certains, qui ne respectent pas la réglementation, ou qui profitent de ses failles. Des mots comme « éthique », les références à l’« aléa moral », font un retour en force dans les propos des économistes. L’intervention de l’Etat, en tant que garant de l’intérêt collectif, est unanimement approuvée. Sa dette, présentée encore il y a peu comme un « fardeau » pour les générations futures, est en fait bienvenue : les investisseurs s’arrachent les titres qu’il émet, ne sachant plus où placer leurs fonds. Il faudrait « assainir », « purger », punir les méchants, pour repartir sur des bases saines, avec un pacte social renouvellé, doté de solides garde fous contre ceux qui ne pensent qu’à faire des profits, sans tenir compte de la collectivité.

Dans un tel contexte, on peut prévoir que les économistes du courant dominant vont adopter un profil bas1. Les tendances à l’impérialisme économique – consistant à voir des « marchés » partout – vont sans doute en prendre un coup. On peut même prévoir un retour en faveur de l’approche pragmatique, qui accorde une place importante aux faits et à l’histoire, au détriment de celle qui insiste sur les choix individuels hors contexte – typique de la démarche néoclassique. Les normes sociales, les comportements routiniers devant un monde largement imprévisible – mis en avant par Keynes, l’économiste de référence des années 1920 – vont faire l’objet de toutes les attentions. Rapprochement des sociologues.


Dans un récent numéro de cette revue, Pascal Chantelat a publié un article sur « La sociologie économique des marchés et ses rapports à la microéconomie : controverses, impasses et perspectives » (Chantelat, 2004). Bien que nous souscrivions en grande partie à ce qu’il écrit, il nous semble que son allusion à un « piège épistémologique », qui résulterait d’une oscillation permanente entre « références épistémologiques et conceptuelles différentes », n’est pas très claire. C’est pourquoi nous nous proposons de montrer dans ce qui suit que le problème ne tient pas tant à des « références épistémologiques différentes », mais plutôt au fait que les deux disciplines adoptent des démarches fondamentalement différentes : alors que les économistes (du moins les néoclassiques, dont la microéconomie est le principal pilier) sont guidés essentiellement par un point de vue normatif (leurs modèles sont axés sur ce qui doit être), les sociologues ont dès le départ une démarche de type positif, qui cherche à comprendre le monde tel qu’il est.

Notre propos est donc de nous élever – comme semble le faire Chantelat, mais pas de façon très claire – contre une opinion assez répandue, surtout chez les sociologuesi, selon laquelle il serait possible de rompre progressivement les barrières qui séparent l’économie de la sociologie  – ces disciplines se fécondant mutuellement, avec l’émergence progressive d’une synthèse qui permettrait de mieux comprendre la réalité sociale, du moins en ce qui concerne sa dimension marchande. Cette synthèse pourrait être assurée par une sorte de branche commune aux deux disciplines, appelée « sociologie économique » ou autrement. Il suffirait pour cela que les économistes sortent un peu de leur monde « parfait » où des « homo oeconomicus » interagissant en dehors de toute institution ou norme sociale, et tiennent compte des « imperfections » qui caractérisent les sociétés dans lesquelles nous vivons. C’est d’ailleurs ce qu’ils feraient depuis un certain temps, que ce soit à propos des « défaillances des marchés » (Arrow, 1985), de l’ « asymétrie d’information » (Stiglitz, Akerlof, Spence, pour ne citer que des Prix Nobel récents (2003)), de la « concurrence monopolistique », etc. Certains vont même jusqu'à mettre en cause la rationalité ou, du moins, à envisager son caractère « limité » (Williamson). Mais pratiquement tous le font en adoptant d’emblée un point de vue normatif, leur propos principal étant de trouver des moyens pour corriger ces « imperfections » de façon à revenir à l’optimalité – ou à l’atteindre. Ce point de vue détermine en quelque sorte la démarche utilisée, qui consiste à formaliser un certain nombre de situations type, réduites à leur plus simple expression, pour ensuite en dégager le caractère imparfait de leurs « solutions » – en fait, des équilibres de ces modèles. La démarche du sociologue est tout autre, puisqu’elle consiste généralementii à partir de l’observation du monde tel qu’il est – les marchés tels qu’ils sont, dans le cas présent – dont il cherche à dégager les principales caractéristiques, sans avoir pour souci premier de dire ce qu’il doit être (ce qui supposerait qu’il ait en tête un monde un « cas parfait » comme c’est presque toujours le cas pour les économistes néo-classiques).

Il est alors illusoire de croire qu’on peut marier une démarche qui se veut avant tout positive – celle du sociologueiii – avec une démarche guidée par la normativité – celle de l’économiste. Telle est la thèse que cet article se propose de défendre. Une de ses conséquences est que pour qu’il y ait effectivement une collaboration fructueuse – permettant de mieux comprendre le monde des relations marchandes – entre sociologues et économistes, il faudrait que ceux-ci changent radicalement de perspective et de façon de procéder, en commençant par examiner les relations marchandes telles qu’elles sont, quitte ensuite à avancer quelques idées sur ce que devrait être un « bon » marché.
Réalité et « perfection »
Curieusement, celui qui veut savoir comment se déroulent effectivement les relations marchandes doit plutôt regarder du côté des écrits des sociologues que des économistes. Dans son étude sur le marché aux fraises, Marie-France Garcia-Parpet (1986) montre, par exemple, que les réseaux de producteurs, les intérêts politiques d’un responsable de la chambre d’agriculture du Loir-et-Cher, les représentations économiques des acteurs marchands ont permis la création et le fonctionnement d’un marché à Fontaines en Sologne. Les études de Paul Jorion (1990) à propos du marché aux poissons ou encore de Lucien Karpik (1994) sur celui des services juridiques, s’attachent elles aussi à montrer le rôle déterminant des facteurs sociaux, en particulier des rapports de force entre les acteurs marchands, dans la formation des prix et le fonctionnement des marchés. Aux Etats-Unis, on assiste à un foisonnement de travaux du même ordre, notamment sous la bannière de la « New Economic Sociology ». Ainsi Mark Granovetter (2000) montre t-il, à partir de nombreuses données empiriques, l’importance des réseaux de relations sociales dans l’explication de l’accès au marché du travail, la mobilité des travailleurs ou la formation des salaires. Il en va de même de l’étude de Wayne Baker (1984) sur le marché financier de Chicago qui explique la volatilité des prix par la fragmentation des réseaux sociaux.

On ne trouve rien de semblable dans les publications des économistes, si ce n’est des travaux, essentiellement théoriques, ou des réflexions sur comment les marchés doivent être organisés de façon à permettre une allocation optimale des ressources : telle serait le rôle des autorités de régulation ou des marchés tels que ceux des « droits à polluer » mis en place par les autorités. En fait leur point de départ, ou leur référence constante (implicite ou explicite), est ce qu’ils présentent comme le marché parfait, ou idéal, le cas dit « de la concurrence parfaite ». Ce modèle est suffisamment simple comme pour pouvoir être mis sous forme mathématique, tout en ayant des solutions (appelées « équilibres ») qui ont l’énorme avantage de posséder un certain nombre de propriétés jugées souhaitables par leurs auteurs – de sorte qu’elles peuvent être prises comme normes. L’ennui, c’est que le monde « parfait » décrit par ce modèle suppose une organisation très centralisée des échanges entre les individus, qui sont soumis à des règles très contraignantes (ils n’ont le droit ni de proposer des prix, ni de faire des échanges directs entre eux : tout doit passer par le « centre ») – règles qui n’ont strictement rien à voir avec celles qui peuvent prévaloir effectivement sur les marchés – quels qu’ils soient (Guerrien, 2005). La seule explication de l’importance donnée par la théorie néo-classique aux équilibres du modèle de concurrence parfaite provient donc de leur caractère « efficient », ou « Pareto optimal ». Mais cette propriété, souhaitable, résulte de ce que l’entité centrale – le célèbre « commissaire-priseur » - recherche et trouve, sans coûts, les prix qui permettent de coordonner les vœux (offres et demandes) de tous les membres de l’économie, sans intermédiaires, sans stocks, sans incertitude (autre que celle résultant d’ « états de la nature » exogènes dont toutes les éventualités sont connues à l’avance). Les théoriciens néo-classiques ne vont-ils pas eux-mêmes jusqu’à parler de « planificateur bienveillant » à propos de ce modèle (par exemple, Barro et Sala-i-Martin (1995), p. 81 ; Romer (1995), p. 242) ? Nous sommes là devant un cas extrême, presque caricatural, où les spéculations mathématiques n’ont pratiquement aucun rapport avec le monde qu’elles sont censées représenter (même de façon approximative). Seul le besoin impératif de disposer d’une norme, associée à l’idée de concurrence, peut expliquer la place donnée à ce modèle qui va à l’encontre du bon sens le plus élémentaire.
 « Imperfections » et normes
Tous les économistes de la mouvance orthodoxe évoquent les « limites » du modèle de concurrence parfaite, de l’ « irréalisme » de ses hypothèses (Cahuc et Zylberberg, 2005), mais aucun – sauf peut être Alan Kirman - ne va jusqu’à avancer qu’il n’est d’aucune pertinence, du moins si on s’intéresse aux économies de marché. En fait, les équilibres de ce modèle leur servent de référence permanente. Il suffit de lire, par exemple, les discours lors de la réception du prix Nobel de Michael Spence et de Joseph Stiglitz, deux auteurs se situant plutôt dans une mouvance critique au sein des néo-classiques, pour s’apercevoir que les équilibres de concurrence parfaite leur servent en permanence de norme (Spence (2001), Stiglitz (2001)). En fait, dès que l’on sort du cadre de la concurrence parfaite, on se trouve face à une multitude d’ « histoires » où les croyances des agents économiques – concernant le futur et les réactions des autres – jouent un rôle déterminantiv. C’est ce qui apparaît lorsqu’on consulte les ouvrages les plus prisés parmi les économistes portés à la formalisation : par exemple, ceux de Tirole (1988), Kreps (1990) et Mas-Colell, Whinston et Green (1995)v. Il est frappant de constater aussi que dans ces ouvrages, on ne trouve aucune donnée concrète, aucune étude de cas, aucune description du fonctionnement d’un marché précisvi. On est en présence d’une multitude de modèles qui font appel à des mathématiques plus ou moins compliquées et dont les « solutions » (équilibres) sont très sensibles au cadre institutionnel retenu. Qu’est ce que les agents ont le droit de faire ? Peuvent-ils, par exemple, proposer des prix ? Comment sont confrontées leurs offres et leurs demandes ? Quelle règle de rationnement est-elle adoptée lorsque celles-ci ne concordent pas ? Comment sélectionner un équilibre parmi plusieurs ? Comment faire le tri parmi toutes les croyances compatibles avec un équilibre ? Le seul point commun aux équilibres de tous ces modèles, c’est qu’ils sont en règle générale « sous-optimaux »vii ou « inefficients », contrairement à l’équilibre de concurrence parfaite. D’où les efforts déployés par les théoriciens néoclassiques pour déterminer ce qui doit être fait pour que les équilibres du système, modifié comme il le préconise, soient efficients – se rapprochent le plus possible du cas idéal de la concurrence parfaite – ou, du moins, pour qu’ils soient meilleurs, selon le critère de Pareto, que les équilibres « spontanés », sans intervention. Telle est la logique qui préside toutes les « histoires », mises en équations, sur le monopole, l’oligopole, la concurrence monopoliste, les externalités et les biens collectifs, l’asymétrie d’information, qui peuplent les manuels (avancés ou pas) et les articles dans les revues académiques en économie (du moins celle qui s’inscrit dans la perspective néo-classique). La logique est toujours la même : on se « donne » des fonctions d’utilité et de production (ou de coût) – à moins que ce ne soit des fonctions de demande et d’offre –, on cherche les équilibres, puis on regarde ce qu’il faut faire (règles institutionnelles ou contrôles de toutes sortes) pour arriver à des équilibres « Pareto supérieurs » ou, si possible, « Pareto optimaux ».

Il existe toutefois un cas, peut être unique en son genre, où un sociologue, Harrison White s’est inspiré de « l’histoire » racontée par un économiste, Spence, pour réfléchir sur les marchés – et même pour tenter de mener quelques études empiriques à leur propos. Ce cas est intéressant car il illustre notre thèse sur les objectifs diamétralement opposés des sociologues et des économistes (néoclassiques) concernant le rôle de leurs modèles.

Un exemple : Spence et White
En 1972, Michael Spence propose un modèle dit « du signal », où il envisage le cas de travailleurs qui connaissent (évidemment) leur niveau de qualification, alors que leur employeur potentiel l’ignoreviii. Il montre alors, sous certaines hypothèses, qu’il existe des équilibres où les travailleurs qualifiés ont intérêt à envoyer un « signal » (coûteux pour eux) ix pour informer l’employeur de leur niveau de qualification – de sorte à être embauché sans que celui-ci le regrette. Spence montre en fait qu’il existe un grand nombre d’équilibres possibles (un continuum, même), chacun correspondant à un signal particulier. Ce qui l’intéresse, c’est de trouver parmi eux le signal « optimal », celui qui correspond à un équilibre préféré à tous les autres du point selon le critère de Pareto (en l’occurrence, le signal le moins coûteux). Spence s’intéresse alors tout particulièrement aux systèmes d’incitation ou de taxation qui permettent que cet équilibre qui s’instaure : son propos est clairement normatif. Ses articles ne comportent aucune donnée ; ils ne prétendent pas d’ailleurs décrire des situations concrètes, précises. Ce sont des histoires, comme aiment en raconter les néoclassiques, qui attirent l’attention sur les problèmes posés, d’un point de vue normatif, par l’existence d’asymétries d’information.

Le propos de White, le sociologue, est très différent, puisqu’il reprend les équations de Spence et leur fournit un tout autre contenu, son objectif étant d’établir à partir d’elles une typologie des marchés – tels qu’on peut les observer – notamment en tenant compte de la présence de « niches » qui assurent leur viabilité. Les niches sont en fait des positions occupées par les différentes firmes au sein du marché, marché défini comme une structure sociale. Pour White, il importe peu que celles-ci soient des sortes de « petits monopoles », donc source d’inefficience selon les économistes, car, contrairement à Spence, il récuse sans ambiguïté toute démarche normative : parmi la multitude des équilibres possibles, il y en a qui prévalent effectivement dans la réalité, et c’est cela qui compte. Il va chercher à les déterminer, et à voir pourquoi il en est ainsi, sans se demander si « on peut faire mieux ». Comme Spence, White attire l’attention sur les croyances des agents ainsi que sur le caractère autoréalisateur des équilibres, mais seules l’intéressent les croyances qui se traduisent, dans la pratique, dans la reproduction à l’identique (ou presque) d’une période à l’autre. L’élément essentiel de ces croyances tient au fait que les agents, dans un monde où règne l’incertitude, tendent à reproduire ce qui existe, et a existé pendant un certain temps dans le passé – ce qui est un gage pour eux de viabilité, et donc de stabilitéx. White définit en effet les marchés comme des structures sociales que l’on peut aisément identifier dans un environnement incertain au fait qu’elles s’autoreproduisent. Les acteurs, les firmes, qui sont liés au sein de cette structure se comportent de manière relativement identique de période en période car ils se réfèrent aux résultats de leurs concurrents sur la période précédente pour anticiper celle d’après. Le marché se reproduit donc par autoréalisation. Il n’y a toutefois aucune raison pour que l’équilibre efficient prévale : ce qui compte, c’est d’observer quels sont les équilibres qui se réalisent effectivement, de chercher à les caractériser et éventuellement d’expliquer pourquoi ils se sont imposés, sans faire de jugement de valeur à leur propos, ni de proposer des politiques pour les remplacer par d’autres – politiques presque sûrement vouées à l’échec étant donné le rôle joué par les croyances et leur imbrication.

Bien que l’analyse de White soit en bonne partie semblable à celle de Spence, le but recherché est très différent : ce dernier (l’économiste) s’intéresse essentiellement à ce qui doit être, alors que le premier (le sociologue) n’est concerné que par ce qui est. On peut toutefois se demander pourquoi il en est ainsi : on constate en lisant Smith, Mill ou Marx, par exemple, qu’il n’en a pas toujours été ainsi, ces auteurs établissant un va et vient constant entre théorie et faits, tirés de l’histoire ou d’ailleurs. Tel n’est plus le cas avec les néo-classiques – ou leurs ancêtres marginalistes – qui se sont progressivement focalisés sur les choix individuels et sur l’échange, de façon générale, en dehors du temps et de l’espace. Les mathématiques, et la recherche associée de normes, se sont progressivement substituées à l’analyse fastidieuse des faits – sans parler du très faible espoir de pouvoir en tirer des « résultats » suffisamment généraux. Or, cette substitution s’est faite à un coût très élevé, puisque dès le début les théoriciens néo-classiques se sont heurtés au problème de l’indétermination du marchandage – problème qu’ils ne résolvent qu’en faisant appel à des hypothèses invraisemblables, qui les conduit à se déconnecter complètement de la réalité, au point que seul leur reste l’issue normative.
Au cœur du problème : l’indétermination du marchandage
Le problème est très simple, et a été soulevé depuis la nuit des temps : à quel taux vont se faire les échanges entre deux individus qui y ont intérêt ? La seule réponse que l’on peut faire à cette question, si on ne précise rien d’autre, est la suivante : à un taux compris entre le prix minimum accepté par le vendeur et le prix maximum accepté par le vendeur (ces prix étant appelés prix de réserve). Comme en général les prix de réserve des candidats à l’échange ne coïncident pas, il y a plusieurs taux acceptables (une infinité, même). Le théoricien ne peut donc prédire lequel de ces taux va prévaloir : c’est ce qu’on appelle le problème de l’indétermination du marchandage. Pour lever cette indétermination, il faut rajouter d’autres ingrédients dans la théorie. C’est ainsi que les classiques, de Smith à Marx, parfaitement conscients du problème, ont fait appel à l’idée que le temps de travail nécessaire à produire les biens peut être utilisé comme étalon pour en déterminer la valeur, et donc le taux d’échange. Pour des raisons sur lesquelles on ne s’étendra pas ici, cette solution n’a pas été retenue par les néoclassiquesxi. Francis Ysidro Edgeworth a, il est vrai, a montré que si on suppose une infinité d’agents de chaque côté (achat et vente) et que si ceux-ci envisagent toutes les coalitions qu’ils peuvent faire, alors il est possible de lever l’indétermination (Edgeworth, 1881, Debreu et Scarf, 1962). Ce résultat ne vaut que dans une économie sans production et, surtout, il fait appel à des hypothèses tellement lourdes (dont l’infinité d’agents et les calculs complexes auxquels ils se livrent) qu’il est difficile de lui trouver un quelconque prolongement, sans parler d’éventuelles applications. On peut en voir la meilleure preuve dans le fait que la solution d’Edgeworth n’est connue que de quelques économistes-mathématiciens, les manuels et les articles accordant une place centrale en revanche à la solution dite « walrasienne » et qui consiste à supposer que les prix sont donnés et que les agents en sont des « preneurs » (Arrow et Hahn, 1970). Mais cette solution – contre laquelle Edgeworth s’était élevé, trouvant qu’elle plaçait la charrue avant les bœufs (on « se donne » l’objet que l’on veut expliquer) – n’est évidemment en rien satisfaisante : c’est celle de la concurrence parfaite évoquée plus haut et qui conduit à une construction finalement absurde, du moins si le but recherché est de réfléchir sur les marchés (Edgeworth (1889), Berta (2001)).

Si on veut éviter de passer par une issue supposant quelque part un « centre » qui coordonne les choix individuels – ce qui semble raisonnable –, alors on retombe inévitablement sur le problème du marchandage. Certains auteurs, conscients du caractère absurde de la solution centralisée, ébauchent ce que pourrait être un marché non centralisé. C’est ainsi que David Kreps, un théoricien néoclassique réputé et respecté, écrit dans ses Leçons de théorie microéconomique, tout juste après avoir montré le caractère pour le moins discutable de la solution walrasienne :

« Il serait plus réaliste de penser à des institutions et à des mécanismes où, soit les marchés opèrent séparément, soit les échanges ont lieu entre les individus, directement. Par exemple, on peut imaginer des consommateurs déambulant dans une vaste place, en ayant dans leur sac tout ce qu’ils possèdent. Ils se rencontrent, au hasard, et quand cela arrive à deux d’entre eux, ils examinent ce que chacun a à offrir, afin de voir s’ils peuvent parvenir à un échange mutuellement avantageux. Pour être plus précis, on peut imaginer qu’à chaque rencontre, ils décident à pile ou face lequel des deux fait une proposition d’échange, que l’autre peut seulement accepter ou refuser. Si l’échange a lieu, tous deux modifient ainsi le contenu de leurs sacs, puis partent à la rencontre, au hasard, d’autres personnes disposées à faire des échanges à des taux plus avantageux. Personne n’a le droit de consommer ce qu’il a, ni de s’en aller, tant que le processus n’est pas terminé » (Kreps, 1990, p 201).

Après avoir ébauché ce modèle, Kreps fait le commentaire suivant : « l’exploration de modèles plus réalistes des marchés [tel celui qui vient d’être décrit] en est encore à ses débuts ». (Ibid., p 202). On pourrait pourtant penser qu’après un demi siècle de haute mathématisation de la théorie économique, la situation apparemment simple qu’il décrit (échanges sans production) n’aurait pas posé trop de problème, et permis des développements autres qu’embryonnaires. S’il n’en est rien, c’est parce que passer d’une forme d’organisation très centralisée, telle celle de la concurrence parfaite, à une autre qui l’est moins introduit inévitablement un certain nombre de problèmes essentiels – qui ne sont pas d’ordre mathématique. On peut noter à ce propos que même dans le modèle qu’il ébauche, en le présentant comme « plus réaliste » que celui de la concurrence parfaite, Kreps impose un certain nombre de règles aux participants, dont certaines sont vraiment ad hoc : rencontres au hasard, pile ou face pour décider de celui qui fait une proposition, condition « à prendre ou à laisser », interdiction de consommer et de quitter la place avant la fin du processus (qui peut être fort long, si ce n’est sans fin). On est loin d’un quelconque « ordre spontané des agents économiques cherchant à optimiser les formes de leurs transactions marchandes » dont parle le sociologue économiste Philippe Steiner (Steiner, 2005, p.72). En fait, tout modèle où les individus peuvent améliorer leur situation (augmenter leurs gains) à travers l’échange suppose une forme d’organisation plus ou moins élaborée – notamment pour lever l’indétermination inhérente à toute situation de marchandage. Si en plus on parle d’optimalité, alors on a vu que cela suppose un système fortement centralisé, aux antipodes d’un quelconque « ordre spontané ».
Des « défaillances » aux « imperfections » des marchés
Les théoriciens néo-classiques ne s’en tiennent pas, évidemment, au seul modèle de la concurrence parfaite – dont ils s’accordent pour dire qu’il est « irréaliste » ou qu’il peut se traduire par des résultats non optimaux, au sens de Pareto. Dans ce dernier cas, ils parlent de « défaillance des marchés », l’idée étant alors de chercher le moyen de surmonter ces « défaillances », dont l’origine ne se trouve pas dans les marchés eux-mêmes, mais dans les caractéristiques de certains biens, qui fait qu’ils ne sont pas a priori échangeables entre les parties. Tel est le cas, pour l’essentiel, des biens (ou « maux ») source d’externalités (dont le plus connu est la pollution), et de ce qu’on appelle les biens collectifs – biens dont plusieurs personnes peuvent profiter en même temps. Dans l’un et l’autre cas, la démarche suivie est clairement normative : l’économiste cherche le moyen pour remédier à cette défaillance, qui se traduit par un manque à gagner concernant le bien être de tous. Il propose soit un système de taxes et de subventions, soit l’intervention directe de l’Etat, soit d’« établir » (ou de « rétablir ») des marchés, qui n’existeraient pas sinon et qui nécessitent d’être organisés en permanence.

Les choses sont moins claires dans le cas des « imperfections ». Celles-ci sont généralement comparées aux « frottements » qui font que les corps ne se déplacent pas exactement comme le prévoit la loi de la gravitation. L’idée est donc toujours de considérer des « écarts » par rapport au cas idéal, « parfait », vers lequel il faut chercher à revenir : le point de vue est donc toujours normatif. Les histoires racontées se veulent toutefois plus proches de la réalité : le monopole cherche à anticiper la demande qui s’adresse à lui, en tenant compte ou pas des substituts à leurs produits, les entreprises d’un oligopole cherchent à prévoir, en outre, les décisions et réactions de leurs concurrents, etc. Les croyances de chacun – concernant le fonctionnement du système et le comportement des autres – deviennent un élément essentiel de la modélisation : la forme des équilibres (situation où ces croyances ne sont pas infirmées) dépend étroitement du type de croyances attribué aux agents. Or, comme les croyances peuvent prendre des formes très diverses, comme les règles envisageables concernant les échanges sont également multiples, il s’ensuit un foisonnement de « petits modèles » en concurrence imparfaite qui peut faire penser à la « vitalité de la recherche » mais qui en fait traduit un grand désarroi, la théorie se présentant comme une suite sans fin d’histoires, dont les hypothèses sont faites surtout pour faciliter le traitement mathématique. Il suffit pour s’en rendre compte de consulter les ouvrages déjà cités (Tirole (1988), Kreps (1990), Mas Colell et al., 1997, Handbook of industrial organisation (1992))xii. S’il existe un point commun à tous ces modèles – qui, faut-il le rappeler, ne s’appuient pas sur des données tirées de la réalité, même « stylisée » – c’est leur dimension normative : après avoir déterminé leurs équilibres, l’attention est attirée sur leur « inefficience » (en les comparant presque toujours avec l’équilibre de concurrence parfaite), et sur les éventuels moyens que pourraient utiliser les autorités pour la surmonter.
L’asymétrie d’information et les façons de la corriger
Les modèles de concurrence parfaite dont on vient de parler supposent tous une forme de centralisation – qui peut être le fait, par exemple, du monopolexiii. A partir des années quatre vingt, le thème des asymétries d’information a occupé une place de plus en plus importante chez les théoriciens néo-classiques – Spence, dont on a parlé plus haut étant l’un des pionniers de cette approche – dans le cadre de ce qu’on appelle parfois la théorie des contrats. Les relations sont ici clairement bilatérales et, en tant que telles, leur résultat est aussi indéterminé que dans le cas de l’échange de biens. La différence, ou la nouveauté, tient ici au fait que l’une des parties détient plus d’information que l’autre, de sorte que, soit l’échange ne se fait pas (en raison de la méfiance du non informé), soit il se fait, mais avec un résultat qui sera inefficient (il existe une allocation des ressources où les deux cocontractants seraient mieux). Le nombre d’histoires qu’on peut raconter est ici aussi très grand, puisque l’asymétrie d’information peut occuper une place très importante lors de la négociation d’un  contrat de travail, d’une police d’assurance, d’un crédit, d’un bail de location, de l’achat de biens d’occasion. Mais ce sont là des situations connues depuis longtemps, par les employeurs, les assureurs, les banquiers, etc. – situations auxquelles ils ont apporté des solutions, variables dans le temps et d’un pays à l’autre. La démarche de l’économiste va être, ici aussi, essentiellement normative : face à des phénomènes comme l’aléa moral ou l’antisélection, constatés depuis bien longtemps, il va chercher à proposer divers « mécanismes » d’incitation, de contrôle, de garantie, ou de tout ce qu’on veut, qui visent à rendre plus efficiente la relation d’échangexiv. Mais, ici aussi, au-delà de constatations d’ordre général, ces solutions vont dépendre des croyances attribuées aux agents, de leur information commune, de l’horizon adopté (fini ou infini), de leur capacité de calcul, etc. En fait, ce sont là des paramètres difficiles à saisir, et donc à mettre sous forme mathématique. A cela s’ajoute le problème de leur caractère variable : ils se modifient au fur et à mesure que les agents acquièrent de l’expérience – ou du moins ils devraient le faire s’ils étaient rationnels.

En fait, il n’est pas rare de voir des théoriciens en économie – notamment les théoriciens des jeux – faire appel aux coutumes, traditions ou conventions, pour expliquer telle ou telle situation. C’est ainsi que lorsque Mas Colell, Whinston et Green cherchent à justifier l’importance accordée à l’équilibre de Nash dans cette bible de la théorie néoclassique qu’est leur ouvrage de Microeconomic Theory, ils finissent par conclure que « la justification de l’équilibre en tant que convention stable est celle qui est la plus proche de la tradition en économie théorique » (Mas-Colell, Whinston et Green, 1997, p 248). Le « point focal » de Thomas Schelling, souvent invoqué, relève de la même logique. Il importe de noter que ces auteurs ne récusent nullement la rationalité ; ils constatent seulement qu’elle n’est pas à même, à elle seule, de lever les indéterminations inhérentes à leurs modèles.

Constater l’importance des coutumes et des conventions n’a rien de bien nouveau : John Stuart Mill le fait longuement dans son Principles of Political Economy (notamment dans le chapitre 4 du livre 2). Mais la nouveauté tient au fait qu’elle se fait dans le cadre « axiomatique » auquel tiennent tant les néo-classiques. Cela veut-il dire pour autant qu’ils vont alors se plonger dans l’étude concrète de ces conventions, telles qu’elles se manifestent dans les sociétés qu’ils disent vouloir étudier ? Pas du tout ! Ils préfèrent continuer avec leurs modèles généraux – qui seraient valables partout … ou nulle part ! – tout en attirant éventuellement l’attention sur la « multiplicité des équilibres », quitte à dire que chacun relève de conventions différentes. Ils pensent sans doute que c’est aux sociologues d’étudier ce qu’il en est exactement, sur le terrain pourrait-on dire, eux préférant s’en tenir aux « recommandations » qu’ils tirent de leurs histoires mathématiséesxv.
Et la macroéconomie ?
L’économie dans son ensemble nécessite d’être pilotée : tel est le rôle de la politique économique. Celle-ci relève de ce qu’on appelle la macroéconomie, où seuls sont envisagés les rapports d’un certain nombre d’agrégats – production, consommation, investissement, masse monétaire, niveau des prix, etc. Il n’est alors plus question des subtilités des choix individuels, mais plutôt des relations qui peuvent lier ces agrégats. L’économiste se confronte cette fois aux données. Les modèles macroéconomiques qu’ils créent se veulent positifs, leur ambition étant de fournir des prédictions si possible fiables. Pourtant ces économistes s’inscrivent eux-aussi souvent dans une perspective normative, soit que leur propos consiste à guider les choix de l’Etat, soit que la macroéconomie rejoigne la microéconomie en postulant « un agent représentatif ». Concernant cette seconde tentative, les néoclassiques sont divisés (voir (Kirman (1992), Solow (2001)).

La macroéconomie est donc particulièrement hétérogène sur le plan théorique et ses enjeux normatifs freinent à nouveau la construction de ponts avec les sociologues. On a d’autant plus de mal à imaginer ces ponts que dans le cadre même de leur propre corpus les économistes néoclassiques ne parviennent pas à les établir.
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