Résumé L'analyse des sources écrites notamment Homère





télécharger 331.23 Kb.
titreRésumé L'analyse des sources écrites notamment Homère
page2/6
date de publication06.06.2019
taille331.23 Kb.
typeRésumé
e.20-bal.com > économie > Résumé
1   2   3   4   5   6

LE CAS DE PHAISTOS
Phaistos est, avec Gortyne, la cité la plus importante de la plaine de la Messara (Crète centro-méridionale - pl. I)77. Elle est située sur la chaîne de basses collines qui surgissent au centre de la Messara occidentale et s'étendent en direction de la mer. Le site est caractérisé par trois hauteurs : 1) la zone où se développa le palais minoen ("la colline du palais") ; 2) l'"acropole du milieu" qui surplombe les ruines de l'Age du Bronze ; 3) le Christos Effendi, le sommet le plus élevé qui domine le site à l'Ouest (Pl. II). La ville et ses annexes devaient s'étendre au-delà des "trois acropoles", sur les pentes des collines et jusqu'à la plaine, mais les limites précises de la zone urbaine restent à définir. Des découvertes fortuites et des fouilles systématiques ont intéressé les secteurs d'Haghia Photini, de Chalara jusqu'au lieu-dit Gria Saita78, d'Haghios Ioannis, du couvent d'Haghios Georghios in Falandra, du moulin, des hauteurs de Kalyvia et Liliana, du monastère de Kalyviani au-delà du fleuve Hiéropotamos (l'ancien Léthéos - pl. I).
Parmi les phénomènes concomitants à la mise en place de la polis, on a cité l'essor économique. Or, si du point de vue des échanges commerciaux Phaistos n'a pas livré d'abondantes informations79, les traces d'anciennes implantations artisanales80 sont, en revanche, bien conservées. Il s'agit de deux fours de potier datés d'époque G/O découverts dans les quartiers de la cour LXX (pièce G81) et d'Haghia Photini82. On remarque aussi la présence de pressoirs, vraisemblablement à huile, témoignage direct des activités agricoles qui se développèrent à cette époque83. L'abondance de denrées alimentaires est attestée, en outre, par le grand nombre de pithoi et d'autres vases à contenir (amphores, stamnoi) découverts dans les maisons, l'exemple du pithos trouvé in situ dans la pièce AA (quartier de la cour LXX) étant probablement le cas le plus saisissant84. Ces occurrences revèlent une augmentation des capacités de stockage de la communauté qui pouvait sans doute déjà destiner une partie de ses surplus aux échanges85.

Certains de ces pithoi produits localement sont décorés sur le col avec des figures d'animaux : un coq, des taureaux86, des chevaux, un chien ou une lionne. N. Cucuzza87 a tâché d'en percer la signification symbolique, peut-être en rapport avec des cultes anciens. En fait, il pourrait s'agir, selon D. Palermo88, de jarres utilisées dans des contextes cultuels, comme il est attesté ailleurs en Crète (cf. Prinias, Aphrati, Dréros) et déjà à l'époque minoenne. Ces vases décorés, trouvés dans le secteur à l'Ouest du palais, ainsi qu'à Chalara et à Haghios Ioannis, sont datés de la période VIIe - début VIe s.89, mais ils furent réutilisés pendant longtemps : quatre d'entre eux proviennent de maisons hellénistiques construites à l'Ouest de la "cour du théâtre"90.

D'autres informations permettant de retracer le panorama économique de Phaistos sont fournies par les ex-voto déposés, entre le PGB et l'O (840-640), dans le "santuario dei sacelli" à Haghia Triada (environ 2 km à l'Ouest de Phaistos - pl. I)91. Ce lieu de culte, étroitement lié au terroir qui l'entourait, a livré un nombre important de statuettes de bovins (100 spécimens), à côté de quelques représentations d'autres animaux (5 chevaux, 9 boucs et 7 oiseaux)92. Quelle que soit la divinité vénérée dans le sanctuaire, les fidèles faisaient partie d'une communauté pour laquelle la pratique de l'élevage des bovins jouait un rôle économique fondamental. La dédicace de kernoi, destinés sans doute à contenir des offrandes périssables, montre que l'agriculture était aussi pratiquée93. On remarque le nombre réduit de figurines de chevaux, qui sont en revanche bien présentes dans le sanctuaire de Kommos (dépôts votifs des temples A et B), ainsi que dans le quartier géométrique de la cour LXX (pièce G) où elles étaient probablement utilisées lors des cultes domestiques. Plus saisissante encore est l'absence d'objets d'importation dans le sanctuaire94, un type d'offrande qu'on aurait pourtant attendu dans ce lieu de culte installé à quelques kilomètres à peine du port de Kommos. Bien que l'utilisation de l'argumentum ex silentio soit périlleuse, on peut se demander si la rareté des figurines de chevaux, l'absence d'importations ainsi que celle de grands ex-voto en bronze (par exemple, de boucliers ou de chaudrons) ne trouvent pas une seule et même explication95.
Les données démographiques concernant le site de Phaistos pendant le haut-archaïsme sont rares en raison du caractère non systématique des fouilles dans les nécropoles96. La zone au Nord du site, sans doute aussi les collines au-delà du fleuve Hiéropotamos, était destinée aux sépultures comme c'était déjà le cas à l'époque mycénienne (cf. les nécropoles de Kalyvia et de Liliana97) : des crémations, dont les cendres furent déposées à l'intérieur de vases en terre cuite, ont été mises au jour sur les pentes septentrionales de l' "acropole du milieu" et près du moulin en contrebas (Sub-Minoen - PG)98. D'autres nécropoles étaient éparpillées autour de la "colline du palais", dans un rayon maximum de 2 km : des tombes protogéométriques ont été repérées près du monastère de Kalyviani99, 1,5 km à l'Est du site de Phaistos ; un autre groupe de sépultures fut récupéré en 1957 près du village de Petroképhali, environ 2 km au Sud-Est de la "colline du palais"100 ; près d'Haghios Ioannis, les archéologues de la 23e Ephorie ont récemment récensé au moins une tombe PG101 ; enfin, en 1958 un groupe de vases datés du PG, appartenant probablement à une tombe, fut découvert à Ambeli, 1 km à l'Est d'Haghios Ioannis102 (pl. I).

A l'époque géométrique ces mêmes secteurs semblent encore utilisés à l'exception apparemment de ceux du moulin et d'Ambeli. Dans la zone au Sud-Ouest du site de Phaistos, près du village d'Haghios Ioannis, au moins deux types différents d'ensevelissements sont attestés : des enchytrismoi (G/O) mis au jour au Sud du couvent d'Haghios Georghios, à proximité d'un tronçon de route hellénistique103, et une tombe à tholos découverte à côté du cimetière moderne du village, abritant des sépultures d'époque géométrique104. Ces données préliminaires laissent apercevoir une continuité d'utilisation des mêmes zones au PG et au G, avec une possible augmentation des occurrences à proximité immédiate de la "colline du palais" ; reste à vérifier l'abandon de l'ancienne zone de sépulture aux pentes septentrionales de l' "acropole du milieu"105.

Pour ce qui est de l'organisation sociale de la communauté, des indices sont fourni par la découverte d'armes en fer ("nécropole du moulin", Petroképhali) et d'objets d'importation (tholos d'Haghios Ioannis). Cette dernière tombe, apparemment de type familial, a livré des récipients en terre cuite, des vases d'importation (deux lekythoi phéniciennes et une chypriote, des productions de Cnossos), des armes en fer (épées, poignards), une statuette et des bijoux en bronze. L'interprétation de ces données, qui ne sont que partiellement publiées, nécessite toutefois une définition chronologique préalable106 ainsi que la mise en parallèle avec d'autres données funéraires contemporaines dans le secteur.

L'absence de recherches ciblées sur les nécropoles et la rareté des publications concernant les découvertes récentes ont, jusqu'à présent, empêché d'aborder la question démographique pour l'habitat archaïque de Phaistos. Quelques informations sur le développement de l'habitat ont été déduites de la prospection de surface récemment publiée107 : les premiers signes de reprise, datés du PG-G (cinq sites d'habitat et 6 lieux de sépulture, à l'exclusion de Phaistos), ont été suivis, à partir du début du VIIe s., par une augmentation des petites agglomérations dans un rayon de quelques kilomètres aux alentours de la "colline du palais"108.
Les données concernant l'extension et la densité de l'habitat de Phaistos pendant le haut-archaïsme témoignent du développement précoce de cette agglomération à partir du milieu du IXe s. au moins109 En l'état actuel de nos connaissances, trois quartiers d'habitation ont été repérés sur le site à partir du PGR-PGB: le plus ancien semble être le groupe de maisons à l'Ouest de la cour LXX, sur la "colline du palais" (pl. III), caractérisé par trois phases principales (PGR-PGB ; G surtout récent ; O récent110). Peu de temps après se serait développé l'habitat de Chalara (pl. II), dont la chronologie reste toutefois à préciser (PG-O111). Pendant le G et l'O le secteur d'Haghia Photini abritait aussi des maisons. Une quatrième zone d'habitat, au moins contemporaine de celle d'Haghia Photini, doit vraisemblablement être localisée près d'Haghios Ioannis, d'après la découverte d'un pithos décoré avec une figure de coq112 et de celle des tombes déjà mentionnées. L'emplacement de ces structures, dispersées sur une vaste superficie dès les origines, suggère une organisation kata kômas de l'habitat : au plus tard vers le milieu du IXe s. (PGR-PGB), surgît sur "la colline du palais" le futur centre urbain principal de la cité, qui fut entouré au fur et à mesure de quartiers installés dans les alentours immédiats (Chalara, Haghia Photini). A une distance plus ou moins rapprochée, des bourgades comme Haghios Ioannis, Petroképhali et peut-être Ambeli113, chacune dotée de sa propre nécropole, n'auraient pas tardé à subir l'attraction de l'agglomération installée sur les ruines de l'Age du Bronze. En effet, c'est de l'amalgame et de l'unification politique de la population éparpillée dès le IXe s. dans cette zone que la polis de Phaistos a probablement vu le jour, selon une progression et une scansion temporelle qui restent toutefois à définir.

Dans le quartier de la cour LXX, le mieux connu jusqu'à présent, les maisons étaient formées de plusieurs pièces dont la plus vaste, de forme régulière, était souvent pourvue d'une banquette, d'un foyer ; de nombreux vases de grandes dimensions destinés au stockage et une abondante vaisselle d'usage domestique (cuisine, banquet, symposion) complétaient le mobilier. Outre l'activité artisanale déjà mentionnée, on remarque les attestations de cultes domestiques (une urne en forme de cabane, plusieurs figurines en terre cuite et en bronze représentant des chevaux ou des figures humaines) et les traces d'une activité de comptabilité114. Les deux maisons limitrophes115 formées par les pièces AA-EE-P-Q et R3-R2-R1 se détachent du reste du tissu urbain en raison des dimensions des pièces principales (AA et R3), ouvertes sur une petite cour commune, et par le fait qu'elles sont dotées de banquette (R3) et de foyers (elliptique et de grandes dimensions dans AA). Il s'agirait, selon A. Mazarakis Ainian116, de la résidence (une maison unique, à l'origine) des leaders de la communauté de Phaistos, siège des cérémonies religieuses à l'occasion.

L'une des nouveautés les plus significatives concernant les origines de l'urbanisme à Phaistos est la présence, dès le IXe s., de tronçons de rues pavées près desquels les habitations s'organisent (pl. IV). Dans le secteur de la cour LXX, qui a fait récemment l'objet de fouilles stratigraphiques de la part de V. La Rosa et de son équipe, quatre phases principales dans la construction des rues ont été dégagées: PGR117, G récent/O ancien118, fin de l'O, hellénistique. Le parcours de ces rampes, aménagées dans un secteur à forte dénivelée, a changé au fil des siècles : au PGR la rue dallée119 passait dans la zone où seront installées par la suite les pièces R3, AA, P, Q, tandis qu'à l'époque géométrique elle fut déplacée à l'ouest des pièces AA-EE. A la fin de l'O et à la période hellénistique, on retrouve la montée aménagée plus au Nord (la rampa geometrica de D. Levi) avec un parcours qui reprend peut-être celui de la rue géométrique déjà mentionnée120. Il s'agit de véritables axes routiers dotés d'un dallage régulier superposé à des couches de tessons émiettés pour favoriser le drainage121 ; ils sont en outre caractérisés par des parapets, réamenagés au fur et à mesure, et par des marches à certains endroits.

Les modifications des axes routiers, et notamment le déplacement des rues pour permettre l'installation des habitations privées, donnent des informations essentielles sur les origines de l'agglomération. Dans ce processus, l'organisation du tissu urbain et la distinction entre espaces publics et espaces privés, ont dû être des questions d'importance capitale, résolues sans doute au prix d'interminables discussions et changements. Le cas de la rampe PGR de Phaistos, ensuite effacée par le développement du quartier d'habitations et reconstruite plus à l'Ouest, est à souligner en outre pour son ancienneté : dans le monde égéen, il faut généralement attendre l'époque archaïque pour que la délimitation des rues et des zones d'intérêt public se précise et se matérialise en termes architecturaux. Ce qui fait l'intérêt de ce tracé PGR est enfin le fait qu'il reprend celui d'une rue minoenne (époque proto-palatiale) et peut-être d'un axe mycénien, preuve saisissante de la continuité de mémoire avérée sur "la colline du palais" de Phaistos122.

La nouvelle chronologie des rampes de Phaistos proposée par V. La Rosa amène à considérer avec prudence celle des autres tronçons de rues pavées découverts sur le site et pour lesquels les données stratigraphiques ne sont pas assurées123. À Chalara le système routier est formé par une rue qui se dirige vers le Nord-Ouest et les pentes méridionales de la "colline du palais" (en direction du quartier de la cour LXX) et par une autre rampe qui poursuit vers le Nord et Haghia Photini. Près du monastère d'Haghios Georghios, A. Vasilakis a mis au jour un axe routier orienté Nord-Est/Sud-Ouest, qui se dirige de Phaistos vers la mer (Kommos?)124. La présence de tombes à enchytrismos datables du G/O à proximité de cette route hellénistique fait pencher pour l'existence d'un axe aménagé dès l'époque géométrique. Ces sépultures impliqueraient en tout cas une localisation en marge de l'habitat pour ce tronçon qui serait donc bien une route, et non pas une rue.

Des vérifications sont encore nécessaires pour préciser la chronologie de ces découvertes; si la présence de rues datées de l'époque géométrique à Chalara et près du monastère d'Haghios Georghios était confirmée, nous aurions la preuve de la complexité du tissu urbain de Phaistos dès le VIIIe s., ou peut-être avant. Seule une communauté bien établie et consolidée aurait pu mettre en œuvre les moyens humains, financiers et techniques pour construire pareil réseau routier ; ces données attesteraient, par ailleurs, la distinction désormais opérée dans l'agglomération entre espaces publics et privés et leur graduelle matérialisation sur le terrain. En tout cas, les derniers acquis archéologiques montrent bien que le long processus d'urbanisation de Phaistos était déjà entamé vers le milieu du IXe s.
En poursuivant l'analyse des critères invoqués pour définir la polis, on cherchera en vain sur le site de Phaistos les traces archéologiques du premier lieu des réunions politiques, inconnu jusqu'à présent. Cette absence n'est pas rare dans les cités du haut-archaïsme, comme nous l'avons déjà souligné. Des indices épigraphiques125 invitent à rechercher l'agora archaïque de la ville (VIe-Ve s.) en contrebas du quartier de Chalara, peut-être à Gria Saita où des découvertes fortuites ont eu lieu. En attendant des fouilles de contrôle, on peut toutefois se demander si cet éventuel emplacement serait adapté pour l'agora primitive, celle des origines de la cité. En effet, l'élément surprenant est constitué par la localisation excentrée de cet endroit par rapport à la "colline du palais" qui a représenté, depuis les origines, le point de référence de la communauté de Phaistos126. Pourrait-on imaginer alors que les premières réunions se soient déroulées sur la colline où les ruines de l'ancien palais minoen étaient en partie encore accessibles127? On songe notamment à la "cour du théâtre" (pl. III), dotée de gradins si semblables à ceux découverts, pour des phases plus récentes, à Lato et Dréros où ils faisaient partie des aménagements à fonction politique. Dans la "cour du théâtre" N. Cucuzza a proposé de localiser aussi le déroulement des rites de passage masculins de l'époque archaïque. Cette séduisante hypothèse, pour l'instant difficile à prouver, est en accord avec les nombreuses traces de continuité perceptibles dans l'île et notamment sur les sites de Phaistos et Haghia Triada. Un éventuel déplacement de l'agora, à l'époque archaïque, dans une zone plus adaptée à la construction d'édifices monumentaux, est tout à fait possible, comme le prouve par exemple le cas d'Athènes.
Phaistos est l'une des rares cités crétoises archaïques à posséder une fortification (pl. V)128 : il s'agit d'une partie d'un puissant mur (longueur 9,50 m. ; largeur 2 m. - pl. V, B) prenant appui sur le rocher, construit principalement en blocs minoens réutilisés129. La structure est située presque au sommet de l'"acropole du milieu", du côté Ouest, et sa disposition curviligne semble épouser le profil de la colline130. La chronologie du mur est discutée : D. Levi l'attribua, dans un premier temps, au G et ensuite au PG ; D. Palermo131 propose une datation au Minoen Récent III A2 (seconde moitié du XIVe s.) par analogie avec un mur tout proche situé sur le versant méridional de la colline et daté de l'époque mycénienne par E. Borgna132 (pl. V, A). En réalité, il est vraisemblable que les deux murs n'aient pas été construits à la même époque (cf. la technique différente), tandis qu'une réutilisation à l'Age du Fer des deux secteurs, englobés dans la même enceinte, est tout à fait possible133. Puisqu'aujourd'hui aucune trace d'un habitat du Xe s. n'a encore été repérée sur le site de Phaistos, on serait tenté de mettre en relation le mur curviligne avec les traces les plus anciennes détectées dans le quartier de la cour LXX134. Cet aménagement défensif pourrait dans ce cas faire partie des éléments qui précèdent et annoncent la mise en place de la polis de Phaistos135, au même titre que le début de l'organisation du réseau routier dont les différentes phases ont été décrites ci-dessus. La topographie du site imposait, en cas de danger, un renforcement des côtés Ouest et Sud, là où la pente est moins abrupte. Le mur de fortification se situe dans la partie occidentale de l' "acropole du milieu" d'où, semble-t-il, il continuait quelques mètres vers le Nord, afin de rejoindre le versant septentrional de la colline, très escarpé136.

Deux hypothèses sont envisageables : l'enceinte ne défendait que le sommet, en offrant ainsi à la population un ultime lieu de refuge, en vérité de dimensions bien limitées. D'autre part, on peut supposer que le mur descendait de l' "acropole du milieu" vers le Sud afin d'entourer et de défendre du côté Ouest l'habitat PGR-PGB de la cour LXX, et peut-être d'autres quartiers situés à l'ouest de la "colline du palais". Seule la poursuite des fouilles permettra de vérifier l'éventuelle présence de la fortification et de la ville archaïque de Phaistos dans ce secteur137. Reste la question de savoir quel était le danger qui a poussé les habitants de la zone à se fortifier, peut-être dès le IXe s.138
Cette dernière considération nous invite à étudier un autre des paramètres fondamentaux dans la définition de la polis, celui du territoire. Comme nous l'avons vu, la délimitation et le maintien de la chôra face aux communautés avoisinantes a été l'une des préoccupations principales des politai à toutes les époques. Phaistos n'échappe pas à la règle: depuis ses origines, elle s'est trouvée confrontée aux convoitises de Gortyne, située une douzaine de kilomètres à l'Est139. Cette agglomération, qui au PGR-PGB s'étendait au moins sur l'acropole d'Haghios Ioannis140, sur la colline de Prophitis Ilias141 et peut-être dans la plaine142, est la principale candidate pour expliquer la nécessité de l'œuvre de défense que l'on vient de décrire. On se souviendra que dans le chant III de l'Odyssée143, l'eschatia de Gortyne (l'espace sauvage aux confins du territoire) arrive jusqu'à la mer, bien que les deux interprétations possibles de la lissè petrè (le promontoire au Sud de Kommos ou bien le cap Lithinos) ne permettent pas de choisir entre l'hypothèse du contrôle de Gortyne sur le golfe de Messara ou celle de sa mainmise sur la côte méridionale, abritant les ports de Lebena et Kaloi Limenes. Quoi qu'il en soit, la rivalité entre les deux poleis a jalonné l'histoire de la Messara occidentale, jusqu'à la destruction de Phaistos par les Gortyniens autour de 150144.

Mais dans le processus de délimitation de la chôra, les actions militaires n'étaient pas le seul recours : une place importante était donnée aux lieux de culte. Le territoire de Phaistos a conservé les traces de l'un de ces sanctuaires implantés en dehors de l'agglomération urbaine, sorte de jalons symbolisant le contrôle de la zone145. Il s'agit du "santuario dei sacelli"146, lieu de culte installé sur les ruines de la villa minoenne et de l'habitat mycénien d'Haghia Triada à partir du XIIe s., ensuite abandonné et de nouveau fréquenté du PGB à l'Orientalisant (840-640)147. Les traces d'édifices de culte, peut-être en matériaux périssables, sont difficiles à saisir ; en tout cas, la localisation des dépôts votifs, formés essentiellement de figurines humaines et d'animaux en terre cuite et en métal148, indique qu'une partie des ruines de l'Age du Bronze avait été sacralisée. Le sanctuaire qui, selon A. L. D'Agata, doit être identifié avec un Artémision149, était invisible depuis Phaistos qui se trouvait à environ 3 km. de distance, derrière les collines150. Sa localisation sur les hauteurs qui dominent la basse vallée du Hiéropotamos, vers la mer, n'est pas due au hasard: l'endroit, avec un glorieux passé de l'Age du Bronze, avait déjà accueilli un lieu de culte151 pendant le MR IIIC-SM (XIIe-début du Xe s.), ensuite abandonné peut-être au profit d'un emplacement tout proche. En effet, près de la tholos A d'Haghia Triada (tombe minoenne désaffectée), V. La Rosa a récemment mis au jour un mur PG qui semble délimiter une aire destinée à un culte en relation avec la nécropole152. Pendant le haut-archaïsme ce lieu ne pouvait donc qu'intriguer les habitants de la zone, à cause des traces, encore en partie visibles, d'un passé dont on avait sans doute gardé des souvenirs.

On remarquera, en outre, que le site contrôle le débouché du Hiéropotamos dans la mer, un vaste secteur du golfe de la Messara ainsi que la route vers les vallées d'Amari et de Spili, d'où l'on pouvait rejoindre la côte Nord de l'île près de Réthymnon. En définitive, un endroit stratégique du point de vue économique mais aussi militaire. Dans cette même optique il faut probablement interpréter les actes de culte isolés datés des époques G/O, dont les traces ont été découvertes sur la tholos A d'Haghia Triada et près de la grande tholos de Kamilari, située 1,5 Km. au Sud-Ouest du site, sur la même rangée de collines153. Le "santuario dei sacelli", dont les multiples fonctions cultuelles seront analysées ailleurs154, permettait donc d'affirmer symboliquement le contrôle sur un territoire fertile et d'importance stratégique qui fut l'objet de contentieux depuis le haut-archaïsme avec les communautés voisines. D'ailleurs, son abandon vers 640 a été mis en relation avec la possible ingérence de Gortyne dans la zone155.
Les habitants de Phaistos, dans les dernières décennies du VIIIe s., s'étaient vraisemblablement déjà placés sous la protection d'au moins une divinité installée dans le centre urbain principal. En effet, sous les fondations du temple archaïque-hellénistique consacré, selon L. Pernier156, à la Megale Mater (pl. III, C)157, ont été découverts les restes fragmentaires de lébès et boucliers en bronze, ces derniers datés vraisemblablement des dernières décennies du VIIIe s.158 Ces objets ont été correctement interprétés par N. Cucuzza comme les traces de rituels d'initiations masculines159, institution fondamentale dans les cités grecques puisqu'elle permettait d'assurer la continuité de la communauté à travers l'éducation des futurs citoyens-soldats. Il est tout à fait vraisemblable que, dans la zone de la cour LXX, existait au moins à partir des dernières décennies du VIIIe s. un sanctuaire à l'air libre, abritant peut-être un petit édifice en matériaux périssables160. Là, les jeunes initiés appartenant à l'élite aristocratique, après avoir franchi les épreuves initiatiques dans l'eschatia, venaient consacrer à la déesse des lébès et de précieux boucliers d'apparat, symboles de leur entrée parmi les rangs des citoyens-soldats161. Au moment de la construction du temple en pierre, les anciens ex-voto furent, selon une pratique bien connue, ensevelis dans le lieu sacré, sous l'édifice. En d'autres termes, il est fort possible que la zone en question fût déjà destinée à une fonction cultuelle dans les dernières décennies du VIIIe s., selon une répartition des espaces à l'intérieur de la cité (surtout des aires sacrées) qui, comme nous l'avons rappelé, était l'un des premiers actes au moment de la création de la polis. D'ailleurs, la fonction sacrée du secteur ne changera plus jusqu'à l'abandon durant l'époque hellénistique-romaine.

La différence entre ces objets, d'une très haute valeur artistique, et les ex-voto déposés à la même époque à Haghia Triada est saisissante : d'un côté des boucliers décorés au repoussé avec têtes d'animaux en haut-relief et des lébès en bronze qui rappellent, entre autres, ceux consacrés à Zeus dans la grotte de l'Ida ; de l'autre, un dépôt où prédominent les petites statuettes au modelé très simple, surtout des figurines humaines ou animales. On tâchera ailleurs d'éclaircir les relations entre ces deux lieux de culte, notamment autour du thème des rites d'initiation162, selon une piste de recherche à peine explorée par A. L. D'Agata et par M. Prent163. Mais on peut d'ores et déjà souligner que les deux seuls sanctuaires connus pour la Phaistos du haut-archaïsme semblent révéler des différences plutôt que des analogies. L'explication serait-elle à rechercher dans les figures divines vénérées? Ou bien faudra-t-il se pencher du côté de la société de la Phaistos archaïque qui, à l'égal des autres poleis crétoises, devait être composite et stratifiée? Ce champ de recherche reste mal défriché, comme le montre les hésitations dans la traduction de termes comme apetairoi ou woikeis164.
1   2   3   4   5   6

similaire:

Résumé L\Résumé L’interprétation que nous proposons de l’émergence et du déroulement...

Résumé L\Le boucher de Guelma
«indigènes» pendant que les occupants de la maison voisine étaient massacrés. IL est par contre resté discret sur la sauvagerie de...

Résumé L\Eoliennes dans le Gers : participez au débat en ligne sur le forum de la rédaction
«Je suis convaincu de la pertinence de la diversification des énergies, notamment renouvelables», approuve un autre internaute, tout...

Résumé L\Résumé Cet article suggère de replacer l’analyse des inégalités sociales...

Résumé L\Résumé : La mise au point d’un indice européen de cohésion territoriale...
...

Résumé L\Quelles sont les sources de la croissance ? (4/4) – Les sources de...

Résumé L\RÉsumé L’apparition des plantes génétiquement modifiées, en Europe,...

Résumé L\Résumé thèse Bertrand Larique
«à la marge» en la croisant soit avec celle des transports notamment celle des chemins de fer

Résumé L\Résumé La crise financière qui secoue le monde actuellement, notamment...

Résumé L\Résumé Afin de pouvoir restructurer une entreprise en déclin, IL...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
e.20-bal.com