Appropriation de la connaissance dans le processus de développement. Quelles contraintes socioculturelles et linguistiques ? Perspectives du Maghreb





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Université européenne d’été 2011

Science, culture, éducation :

des sociétés guettées par l’illettrisme scientifique ?
Rosa ISSOLAH, directrice de l’Ecole nationale supérieure agronomique (ENSA), Alger, ancienne auditrice de l’IHEST

Appropriation de la connaissance dans le processus de développement. Quelles contraintes socioculturelles et linguistiques ? Perspectives du Maghreb

Mardi 30 août 2011
Dans un monde où le savoir est une ressource stratégique, la science et la recherche scientifique contribuent fortement à la réalisation des objectifs de compétitivité et de développement économique et social. Hier l’argent était la ressource la plus importante, aujourd’hui, il faut y ajouter la connaissance, désormais facteur de pouvoir politique et économique1

La recherche devient alors une activité multidimensionnelle qui doit contribuer à la fois au développement de connaissances certifiées, de biens collectifs, de compétences professionnelles, mais aussi à la construction de réseaux technico-économiques liant le monde de la recherche au monde économique ; il ne s’agit plus de produire des connaissances en tant que telles, mais de co-construire du progrès pour nos sociétés.

Pour s’insérer dans cette logique du « savoir bien public » et du savoir partagé, nos pays sont confrontés à une double difficulté de transfert et d’appropriation des résultats de leur recherche. Le cloisonnement et la dispersion de la recherche sont un réel frein à son impact social et au développement de la culture scientifique à différents niveaux : décideur, entrepreneur, citoyen. A ce niveau, la question de l’appropriation des connaissances en tant qu’out put de la recherche se pose largement en amont du processus.

Au-delà de ces barrières structurelles et fonctionnelles, le mode de raisonnement et le poids des pratiques culturelles peuvent également être incompatibles avec l’injection de la connaissance dans le développement. Compte tenu de l’importance stratégique du secteur agricole dans le développement, nous nous y sommes particulièrement intéressés. Les données issues d’une enquête réalisée en 2009 auprès de 150 agriculteurs du grand Alger2 illustrent bien le poids de la logique communautaire et des réseaux informels d’échanges qui font souvent barrière au processus du renouvellement de la connaissance. En situation de décision, 75 % des agriculteurs font appel aux connaissances personnelles et 62 % ont recours à un autre agriculteur. Concernant l’alimentation des animaux, par exemple, 34 % des éleveurs ont recours à un parent, et 30 % à un autre éleveur.

En dépit d’un nombre important d’agriculteurs (84 %) qui suit les informations conseils diffusées par la télévision, 48 % affirment qu’ils appliquent rarement les messages et spots radiotélévisés et 63 % n’utilisent pas les conseils radio. Parmi les arguments présentés par l’agriculteur : « je préfère utiliser les techniques que je connais ».

Pour la recherche de l’information à des fins de prise de décision et impliquant des investissements, l’agriculteur utilise en plus de ses propres connaissances, une source d’information relationnelle validée qui lui donne plus d’assurance.

S’agissant de l’agent de vulgarisation qui potentiellement peut et doit mobiliser le savoir pour la prise de décision, il ressort de cette enquête que 64 % des agriculteurs sollicitent l’agent de vulgarisation, mais sous certaines réserves : référence aux expériences des autres agriculteurs et compétence « jugée » du vulgarisateur ; 63 % n’appliquent pas le contenu des messages radiophoniques.

Le monde des agriculteurs a son propre savoir faire, et ses acquis traditionnels. Il s’appuie sur ses propres réseaux de communication pour accéder ou transférer les savoirs, il utilise plusieurs formes propres à son patrimoine culturel3. De même qu’il peut accéder à un dispositif informationnel institutionnel organisé : informations techniques, mécanismes de financements et de subventions, régime foncier. Il est donc fondamental pour nos pays de travailler dans le sens d’une réelle mobilisation de ces deux formes d’information complémentaires, on sait qu’« une nouvelle information n’est reçue et assimilée, ne devient appropriable et mémorisable, que lorsque son destinataire est parvenu à la mettre en forme à sa manière»4.

Cependant, dans cette phase de mise en forme de la connaissance, les barrières qui revêtent un caractère purement émotionnel et qui laissent place aux croyances individuelles ou communautaires, sont les plus complexes à identifier et à lever. Les exemples qui nous interpellent sur les risques réels de l’illettrisme scientifique relèvent essentiellement du domaine de la santé : comment réagir face aux personnes souvent très bien formées qui véhiculent pourtant des idées et des méthodes relevant de pratiques et croyances contraires à toute rationalité et cohérence scientifiques.

C’est donc très en amont, au niveau même du système éducatif que l’on doit aiguiser les aptitudes à mobiliser la connaissance tout au long de la vie. C’est pourquoi, la question de la structuration du raisonnement en phase d’apprentissage mobilisant plusieurs langues est essentielle. En Algérie comme dans d’autres pays arables vivant une situation similaire, un travail d’évaluation et d’analyse très poussé s’affirme comme un besoin crucial pour mesurer l’impact de l’association des langues arabe et française sur la structuration du raisonnement et sur les aptitudes que génère ce bilinguisme en matière de mobilisation de la connaissance, pendant et après les cursus de formation. On s’interroge donc sur les spécificités de ce contexte particulier et également sur les méthodes les plus structurantes pour le raisonnement et les connaissances véhiculées par ces deux langues, l’idéal pour l’apprenant et pour la société étant de favoriser l’approche d’un apprentissage par des langues en simultané et non le choc des langues.

A la lumière de ces éléments, il apparaît clairement que si les pays industrialisés s’interrogent sur les risques de l’illettrisme scientifique, pour les pays du Maghreb qui ont des similitudes en matière de potentiel scientifique en expansion, la question du transfert et de la mobilisation de la connaissance est cruciale à tous les niveaux : décision stratégique, production économique, gouvernance, éducation. La connaissance étant définie comme étant de l’information combinée avec l’expérience, le contexte, l’interprétation et la réflexion5, comment induire des pratiques alliant aux savoirs locaux une connaissance scientifique renouvelée tout au long de la vie ?

Le changement culturel étant un processus lent et complexe, c’est au niveau du secteur de la formation que doit se construire la culture du progrès de la société fondé sur la mobilisation des connaissances scientifiques; le pétrole noir n’étant pas éternel, c’est le pétrole gris qui devient le garant du développement durable.

Questions à Rosa Issolah


  • Quelles sont vos préconisations pour lutter contre les méfaits de la fracture linguistique dans le domaine de l’enseignement des sciences, fracture très forte dans les pays du Maghreb ?

Mme Rosa Issolah : Nous sommes en train de réinstaurer l’enseignement de la langue française dans toutes les écoles d’ingénieur, au même titre que l’enseignement de l’Anglais. Or les enseignants au lycée se font en langue arabe. Certains enseignants bénévoles d’écoles de commerce font ainsi des cours de français le week-end, pour accompagner les étudiants. Cette prise de conscience est très forte. Un étudiant de master se forme pour la mobilité internationale. Lors des rentrées universitaires, nous insistons toujours sur l’excellence, l’ouverture internationale, en expliquant l’intérêt de la langue française pour les étudiants. Ils doivent accepter cette dynamique d’ouverture.

  • M. Sander Van der Leew : Vous parlez de l’éducation des ingénieurs agronomes. Quid des enfants des agriculteurs locaux ? Leur donner une éducation permettrait de mieux comprendre les problèmes locaux, et d’avoir des conséquences directes sur la gestion de l’agriculture.

Mme Rosa Issolah : La scolarité est une obligation en Algérie, la décentralisation totale de la formation étant la règle. Cette politique a permis de former les jeunes dans une région, qui y resteront attachés.

  • M. Daniel Vitry : Quel choix préconisez-vous pour l’Algérie en matière de culture et de production agricole ? S’agit-il de produire pour le marché international ? Ou s’agit-il de produire pour le marché interne, ce qui suppose de ne pas transformer la consommation, mais la technique de production des produits traditionnels, pour ne pas provoquer un saut dans la marchandisation des produits agricoles ?

Mme Rosa Issolah : Il s’agit principalement d’un choix de production d’autosuffisance alimentaire : céréales et lait. Ce sont des filières à grande consommation, qui incluent l’agriculture des terroirs et l’agriculture à grande échelle.

  • M. Yves Le Bars : Un citoyen algérien ne peut se rendre sans visa que dans un seul pays, la Tunisie. Comment réussir une politique internationale ? Comment l’école d’agronomie réussit-elle à dépasser cette contrainte ?

Mme Rosa Issolah : Par des accords d’échange de scientifiques et d’étudiants.

  • Les chercheurs algériens, avez-vous dit, souhaitent des maillons intermédiaires pour le transfert de leurs résultats. Des politiques se mettent-elles en place en ce sens ?

Mme Rosa Issolah : Ce sont des projets pilote de transfert. Un établissement universitaire ne peut soumettre à un programme national de recherche sans partenaires économiques. Le secteur économique est donc un partenaire d’office, à tel enseigne qu’il y a un lien juridique entre un projet de recherche et l’économie.

  • M. Hervé Le Guyader : Quid de la protection de la biodiversité en Algérie ? Les exigences de l’agronomie vivrière sont-elles enseignés dès l’école ou est-ce un sujet de spécialiste ?

Mme Rosa Issolah : On en parle dès l’école primaire, le sujet n’étant pas réservé qu’aux ingénieurs agronomes. Quant à la biodiversité, de nombreux programmes sont en cours, et je vous lance une invitation pour venir en parler.

  • Mme Marie-Françoise Le Guyader : Quelle est la perception de la société algérienne à l’évolution des sciences ?

Mme Rosa Issolah : En Algérie, le savoir est très valorisé socialement. Très tôt, les parents investissent dans l’éducation de leurs enfants, quel que soit le milieu social, à tel point que des systèmes parallèles de formation se sont mis en place. Le savoir, le maître, celui qui sait, l’école sont très valorisés. Une mesure qui fait doubler le salaire des universitaires, avec effet rétroactif sur trois ans, est bien la preuve qu’on veut faire décoller l’université. De fait, on parle de plus en plus de recherches utiles, le lien entre recherche et développement étant essentiel.

  • M. Pierre Léna : Un lien existe, avez-vous dit, entre projet de recherche et son articulation avec l’économie. Jusqu’où aller lorsqu’on met en avant la société de la connaissance ? La recherche a toujours estimé qu’il fallait garder une composante de liberté – les programmes blancs européens – pour que la spontanéité de la création puisse s’exprimer. N’y a-t-il pas un risque à juridifier trop fortement ce lien ?

Mme Rosa Issolah : Les programmes nationaux de recherche ne sont qu’une façon de faire de la recherche, rien n’empêchant de faire de la recherche fondamentale. J’ajoute que nous ne sommes pratiquement pas contrôlés sur nos thèmes de recherche dans les laboratoires. De fait, nous avons une grande liberté de conduire nos laboratoires de recherche au niveau thématique, l’équipe de recherche étant souveraine, tant pour les projets de recherche que pour la création des formations doctorales.


1 Balmisse Gilles. Gestion des connaissances. Outils et application du knowledge management. Paris, Vuibert, 2002, p. 26.

2 Enquête réalisée par Ouardia Anseur, sous la direction de Rosa Issolah et Mohamed Hassoun

3 Edivson L. Malone M.S. Intellectual capital. New York, Ed. Harper Collins, 1999, p. 539

4 Certeau (de) Michel. Cultiver la technique. Paris, Dalloz, 1984

5 REIX Robert, 2004, Systèmes d’information et management des organisations. Paris, France: Vuibert, 239p.



Université européenne d’été 2011

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