Chapitre 2 Des approches «interactionnistes» de l’innovation technologique: l’innovation comme processus d’interaction et d’apprentissage





titreChapitre 2 Des approches «interactionnistes» de l’innovation technologique: l’innovation comme processus d’interaction et d’apprentissage
page1/4
date de publication08.10.2017
taille194 Kb.
typeDocumentos
e.20-bal.com > économie > Documentos
  1   2   3   4

Economie et Gestion de l’Innovation (GE21) Des approches socio-techniques de l’innovation

Chapitre 2 - Des approches « interactionnistes » de l’innovation technologique: l’innovation comme processus d’interaction et d’apprentissage




Des avancées théoriques conséquentes, au sein de l'économie de l'innovation, sont apportées par un ensemble d'auteurs posant au cœur de leur réflexion la notion d'interaction. L'innovation ne doit pas être appréhendée comme résultat mais comme processus (Rosenberg, 1976). « Le processus d’innovation technique dans son intégralité doit être conçu comme une activité de recherche en acte1 » (Kline et Rosenberg, 1986, p. 301).

Surtout ce processus n'est pas séquentiel, mais marqué par tout un ensemble d'interactions entre différents acteurs, en différents lieux, selon différents chemins : « c’est une erreur grave que de traiter l’innovation comme si elle était une chose bien définie, homogène, qui pourrait être identifiée comme entrant dans le système économique à une date précise […] Le fait est que les innovations les plus importantes font l’objet de changements critiques au cours de leur durée de vie - des changements qui peuvent, et qui souvent le font effectivement, transformer entièrement leur signification économique. Les améliorations ultérieures d’une innovation après sa première introduction peuvent être bien plus importantes, d’un point de vue économique, que la disponibilité initiale de l’invention dans sa forme originale » (Kline et Rosenberg, 1986,p.283)

Parmi ces interactions, figurent celles liées au processus d'apprentissage. Emerge ainsi la possibilité d'une première figure de l'utilisateur en tant que participant au processus d'innovation à travers sa propre activité d'apprentissage. Kline et Rosenberg (1986), à partir de leur modèle de liaison en chaîne, peuvent être considérés comme des pères fondateurs de cette approche plus complexe de l'innovation en réseau multipolaire, que nous présenterons donc en premier lieu. Nous verrons que la faiblesse de leur présentation de l'interaction entre "marché" et "chaîne centrale" de l'innovation est en partie comblée, mais en partie seulement, par le concept de learning by using de Rosenberg (1982). Les développements théoriques en terme de paradigme et de trajectoire (tant de Nelson et Winter, 1982, que de Dosi, 1982) peuvent être vus comme une tentative de redonner certaines régularités (direction, rythme, structure) au processus (théorique) d'innovation, dé-séquentialisé et en partie dé-structuré par Kline et Rosenberg (1986). Dosi n'y parvient cependant qu'au prix d'une forte dominance du processus d'innovation par une "poussée par la science et la technologie", au sein de laquelle l'utilisateur est à nouveau relégué au rôle de simple consommateur, principalement passif.

Section 1Un apport fondateur : ubiquité de l’innovation et centralité des interactions dans le modèle de l’innovation de Kline et Rosenberg



L’article de 1986 de Kline et Rosenberg2 représente une avancée majeure dans la théorie de l’innovation. Avec pour objectif de « dépeindre de façon stylisée la variété des voies conduisant à l'innovation » (Chesnais, p. 27, 1991), les auteurs fondent un véritable dépassement de l’approche séquentialiste (tant Techno Push que Demand Pull), en avançant trois caractéristiques majeures du processus d’innovation : la multiplicité et l'hétérogénéité des lieux et acteurs de l’innovation (les « sources »), la centralité des interactions entre ces acteurs dans le processus, et la non hiérarchisation des différentes activités participant au processus. Mais ce premier pas dans une approche de l’innovation comme processus réticulaire marqué par les interactions est tout d’abord fondé sur une nouvelle appréhension de la nature de la technologie.

A)La technologie n’est pas de la science appliquée : « empirisme guidé » et centralité du design dans le processus d’innovation



Le caractère multiple des acteurs et de lieux de l’innovation est très fortement lié à la conception que Rosenberg propose de la technologie. Si elle était de la science appliquée( ou plutôt application de la science), le modèle linéaire de l’innovation pourrait s’avérer suffisamment explicatif : l’innovateur aurait pour fonction d’identifier de nouvelles possibilités ouvertes par les avancées scientifiques, et de les exploiter en les mettant en œuvre pour créer des innovations technologiques.

Rosenberg nous propose une conception de la technologie simultanément « hybride » (qui mêle pratique et science) et présentant une « originalité » vis à vis de la science : il existe une démarche et une posture typiquement attachée à l’activité technologique, et qui peut être légitimement qualifiée de recherche. L’importance de la science dans les innovations contemporaines « ne devrait pas nous entraîner à accepter la croyance commune selon laquelle « la technologie est simplement de la science appliquée » (Kline et Rosenberg, 1986, p. 287).
1)La technologie, ce n’est pas la science : « originalité » de la démarche et de la posture technologique


Les auteurs soulignent deux types d’activités qui semblent être propres au champ technologique, et qui participent d’une véritable démarche de recherche( tout particulièrement en relation avec l’activité de développement) sans pouvoir se réduire à une activité scientifique : « Si on est concerné par le succès commercial [en matière d’innovation], la recherche en matière de système et de procès ne sont pas seulement des ingrédients nécessaires mais jouent souvent un rôle plus important que la science dans la réduction des coûts et dans l’amélioration des performances du système » (Kline et Rosenberg, 1986, p. 292). Ils définissent cette recherche en ingénierie des systèmes « comme l’analyse de la manière dont les composants du système interagissent et les propriétés « holistiques » ou systémiques sont générées » (op. cit., p.292). La recherche en matière de procès concerne l’amélioration du processus de production d’une technologie, et donne naissance à des innovations de procès. Les auteurs illustrent leurs propos par trois « types de « connaissance ingénierale » qui ne sont pas de la science,: l’un qui est du domaine du test de performance, l’autre du procès de production dans les ateliers, et le dernier de la méthodologie analytique » (p..281).

Pourquoi l’activité technologique ne peut elle être réduite à de la science appliquée ? La réponse provient des différents états d’avancement dans lesquels la science peut se trouver : descriptif, analytique ou prédictif. La technologie pourrait s’approcher d’une application de la science si tous les domaines scientifiques concernés étaient dans un état d’avancement prédictif, ce qui est loin d’être le cas. Ainsi, « quand l’état de la science n’est pas à son niveau prédictif, il n’y a pas d’autre solution que de s’engager dans le développement d’innovation par la voie de « l’empirisme guidé » » (op. cit., p. 296). Sont alors mobilisées des activités de recherche spécifique à la technologie, tels que le design analytique suivi de prototype et de test, etc : « Bien des domaines importants sont toujours dans un état dans lequel des prédictions adéquates ne sont pas possibles, et le cycle « design construction - test- redesign .. » reste la méthodologie essentielle pour l’innovation » (p. 202).
Une fois posée cette « originalité » de la connaissance et de l’activité technologique par rapport à la Science, les auteurs abordent la question du « déclencheur » ou de l’initiateur- clef du processus d’innovation : « Contrairement à la croyance souvent commune, le pas initialisateur de la majeure partie des innovations n’est pas la recherche, mais plutôt le design. De tels designs initiateurs sont en général soit des inventions soit du design analytique. Le terme « design analytique » est utilisé pour décrire une étude des nouvelles combinaisons de produits ou composant existant, réarrangement de procès, et design de nouveaux équipements à l’intérieur de l’état de l’art existant » (p. 201).

Cette analyse, pour être comprise, suppose d’aborder une autre caractéristique soulignée par les auteurs concernant la nature du processus d’innovation : son gradualisme.
2)Gradualisme du processus et innovation incrémentale


Les auteurs proposent une conception de la technologie et du processus d’innovation qui s’inscrit en faux contre une approche de l’innovation comme « produit-résultat », mis sur le marché à une date donnée : « C’est une erreur grave que de traiter l’innovation comme si elle était une chose bien définie, homogène, qui pourrait être identifiée comme entrant dans le système économique à une date précise » (p. 283). S’inscrivant dans une critique de la théorie néoclassique standard, les deux chercheurs précisent que « dans un monde idéal de d’individus omniscients techniquement, l’on obtiendrait une innovation apte à fonctionner et optimisée du premier coup. Dans le monde réel d’information inadéquate, de grande incertitude, et de gens faillibles, rien de cela n’advient » (p. 286).

Les auteurs s’inscrivent dans une approche gradualiste, évolutionniste, de l’innovation dans laquelle celle-ci est conçue comme processus et non plus comme résultat. Ainsi, la segmentation usuelle du processus d’innovation en phases, séparant celle de l’innovation de celle de sa diffusion, se révèle en bonne partie infondée. Mais ils vont plus loin que la seule affirmation de cette progressivité de l’innovation. Non seulement cette phase dite de diffusion participe du processus d’innovation, mais plus encore, les changements ultérieurs à la mise sur le marché d’une première version de l’innovation s’affirment d’une importance économique souvent bien supérieure à celle du produit initial : « Les améliorations ultérieures d’une innovation après sa première introduction peuvent être bien plus importantes, d’un point de vue économique, que la disponibilité initiale de l’invention dans sa forme originale » (p.283). L’étude empirique des innovations apparues dans le raffinage pétrolier sur une période de trente ans, réalisée par Enos, confirme cette analyse et permet à l’auteur d’affirmer que « les résultats provenant de l’industrie du raffinage de pétrole indiquent que l’amélioration d’un procédé contribue bien plus au progrès technologique que ne le fait son développement initial » (Enos, 1958, p 180).

Kline et Rosenberg généralisent et précisent ce résultat en soulignant que «les inventions, au niveau de leurs étapes amont, sont par excellence très grossières et primitives, et leurs caractéristiques en terme de niveaux de performance n’ont rien à voir avec celles qui seront atteintes plus tard » (p. 283).
Le gradualisme du processus d’innovation et l’importance des innovations incrémentales sont ainsi présentés : « Une grande partie de l’innovation technologique [...] prend la forme de très petits changements, tels que des modifications mineures dans le design d’une machine (p. 282). L’exemple des gains de productivité dans les centrales thermique et particulièrement frappant. En effet, le processus s’y est déroulé à travers « des améliorations lentes, cumulatives dans l’amélioration de l’efficacité d’usine énergétique thermique centralisée[...] : 7 livres de charbon étaient nécessaires pour générer un kilowattheure d’électricité en 1910 ; la même quantité d’électricité pouvait être générée par moins de 9/10ème d’une livre de charbon dans les années 60 » (p. 283).
La centralité du design dans le processus d’innovation peut être ainsi mieux comprise : si l’impact économique et la valeur d’usage de l’innovation se construit surtout au cours de son développement, de sa production et de sa diffusion, alors les innovations, fussent - elles marginales, concernant le design du produit, peuvent s’affirmer comme de première importance. Ainsi, « la notion selon laquelle l’innovation est initiée par la recherche [scientifique] est fausse la plupart du temps. ... l’invention, à l' étape alpha, a presque toujours un impact économique très réduit. Le travail en œuvre lors de l’étape bêta [de développement et de test] peut très bien ne mobiliser que peu, ou aucune, connaissance scientifique » (p. 288).
Pour ne pas laisser place à la moindre tentation d’identifier la technologie à de la science appliquée, ou de hiérarchiser ces deux activités, les deux auteurs concluent : « A travers le cours de l’histoire, il n’est pas évident de statuer si la science a davantage dépendu des processus et produits technologiques ou si l’innovation a davantage dépendu de la science » (1986, p. 287).

B)Multiplicité et hétérogénéité des sources de l’innovation



En argumentant que les connaissances technologiques nouvelles et valorisables proviennent de nombreuses sources, les auteurs affirment simultanément la multiplicité (ou l’hétérogénéité) des lieux et des acteurs de l’innovation.

Alors que les approches séquentielles précédentes se focalisaient exclusivement, soit sur la Science, soit sur « le marché », comme source de déclenchement unique de l’innovation, les auteurs identifient trois sources types : non seulement la recherche scientifique, dont le lieu privilégié est l’institution académique, mais aussi la connaissance technologique, en partie spécifique à chaque industrie, et une connaissance plus ingénierale et fortement associée à la pratique de la production, qui se développe au niveau de chaque firme. Ainsi, « le processus d’innovation technique dans son intégralité doit être concu comme une activité de recherche en acte »(« ongoing »).(Kline et Rosenberg, p. 301)

Cette diversité des sources se retrouve dans la diversité des acteurs - types de l’innovation : « La perception de nouvelles possibilités ou options pour améliorer l'efficacité d'un procès provient de tous les types de participants : personnels professionnels tels qu'ingénieurs, mais aussi concepteurs, ouvriers , etc. » (Chesnais, p 29)

Les auteurs soulignent alors que non seulement bon nombre de ces connaissances n'ont pas d'antécédent dans la recherche scientifique organisée "officielle", mais que les firmes tendent naturellement à privilégier l’exploitation de ces connaissances locales plutôt que celles scientifiques externes: « La firme est profondément structurée par la motivation à exploiter le stock de connaissance d'ingénierie présent dans la maison. Cette motivation exerce une traction sur la recherche de l'entreprise qui est de loin plus significative que la poussée initiée par les connaissances scientifiques nouvelles. » (Kline et Rosenberg, p. 302).

La multiplicité des sources de l’innovation ne doit donc pas être interprétée dans le seul sens où plusieurs acteurs, multiples mais similaires (des firmes par exemples), participeraient, de manière partielle, au processus d’innovation, ce qui induirait des mécanismes d’interactions entre acteurs dans le cadre d’un processus d’innovation donné.

Cette multiplicité doit bien être vue comme affirmation de l’hétérogénéité des lieux et acteurs de l’innovation : l’ouvrier, au sein de l’atelier d’une firme, tout comme l’ingénieur de production, qui met en place et optimise les procès, et le chercheur académique dans son laboratoire, participent (et on le verra, à importance a priori égale) au processus d’innovation. Les auteurs soulignent « la grande diversité des activités qui font le processus d’innovation [...] le caractère en quelque sorte désordonné de l’innovation » (Kline et Rosenberg, 1986,

p. 298).

Selon ce modèle, entre la science et la proximité immédiate avec la pratique productive (la firme), on doit faire ressortir une source de l’innovation, celle qui se situe au niveau de l’industrie. Elle peut se concrétiser sous forme d’instituts professionnalisés, mis en place conjointement par des industriels, des organisations professionnelles, et des organismes d’état3 ou, comme dans les districts, sous formes d’externalités4.

C)La centralité des rétroactions dans le processus d’innovation



La multiplicité des sources de l’innovation pourrait théoriquement être toujours compatible avec une approche séquentialiste du procès : chaque acteur rajouterait, à chaque étape du processus, son apport spécifique à la novation technologique, de façon additive et séquentielle. Les auteurs s’inscrivent en faux contre une telle interprétation, en affirmant la centralité des rétroactions dans leur modèle de l’innovation : les feed back, caractéristique majeure du processus d'innovation, témoignent de la nature interactive du processus d'acquisition des connaissances économiques utiles » (p. XX). Ils soulignent pourtant que « l’on pourrait ainsi s’attendre à trouver de nombreux traitements de ces interactions entre technologie et économie dans la littérature économique. Malheureusement, de tels traitements sont très rares » (1986, p. 278).

Ces rétroactions s’expriment non seulement au sein de la « chaîne centrale » de l’innovation, mais aussi entre les trois différents niveaux de génération de la connaissance (voir figure).

Le Modèle de Liaison en Chaine de Kline & Rosenberg
(d’après Kline & Rosenberg, 1986)
La « chaîne centrale » reprend l’analyse linéaire du processus d’innovation, à son niveau microéconomique, avec la séquentialité entre les phases de conception, de design analytique, de développement et prototypage, de production, puis de mise sur le marché. Mais le modèle en change radicalement le sens en y intégrant systématiquement des bouclages de rétroaction, non seulement courte (d’une étape à l’autre), mais aussi longue (entre des étapes non « mitoyennes »).

Les rétroactions s’expriment aussi entre les trois « niveaux » de génération de connaissances : scientifique, technologique ou particulière à une industrie, et spécifique à la firme.

Notons dès maintenant deux types de rétroaction qui sont d’un intérêt particulier pour notre problématique, et sur lesquels nous reviendrons, à savoir les rétroactions entre :

  • la « mise sur le marché » et les étapes précédentes de la « chaîne centrale »,

  • la « mise sur le marché » et la connaissance « industrielle » accumulée et la science.



D)La non-hiérarchisation des sources de l’innovation



L’idée d’une hiérarchie (en tant qu’importance économique ou technologique supérieure) entre les différentes sources et activités mobilisées dans le processus d’innovation, pourrait théoriquement être maintenue avec les deux points précédents du modèle. Les auteurs montrent donc que la capacité de recherche scientifique n'est pas située au sommet d'un processus hiérarchique en tant qu'initiateur de l'innovation. Il existerait, plutôt tout au long du processus d'innovation, nombre de sources d'amélioration technologique. Ils s’éloignent plus encore d’une vision « descendante » de l’innovation en affirmant même que la capacité de recherche scientifique est parfois appelée au secours, mais seulement lorsque les autres sources se révèlent incapables de fournir les connaissances nécessaires :  « Pour des raisons propriétaires, [les organisations] favorisent très nettement l’expertise « maison » [interne à la firme], et ceci induit souvent un échec à utiliser des idées provenant de l’exterieur dans l’étape de conception » (Kline et Rosennberg, p 300).

Les auteurs soulignent l'importance pour le processus d'innovation d'une activité particulière qui se situe au sein de la firme innovante, le design : « Contrairement à la croyance souvent commune, le pas initialisateur de la majeure partie des innovations n’est pas la recherche, mais plutôt le design. De tels designs initiateurs sont en général soit des inventions soit du design analytique (comme déjà défini).

Ces processus de rétroaction généralisée, - tant entre étapes (rétroaction « horizontale » par rapport à la figure) qu’entre niveaux de connaissance (rétroaction « verticale ») - couplés avec leur possible combinaison, ainsi que l'absence de hiérarchisation des différentes sources, font prendre au modèle une structure s’apparentant fortement à celle d’un réseau.

Il serait possible alors de considérer Kline et Rosenberg comme les véritables précurseurs dans l’analyse économique de l’innovation d’une appréhension en terme de processus d’interaction en réseau.

Une limite à une telle perspective semble pourtant subsister : on remarque que les auteurs ont choisi le terme précis de « rétroaction » et non pas celui plus vaste d’interaction. Or, ce premier suggère le maintien d’un processus ou séquence de référence, structuré en étapes, entre lesquelles, précisément, des rétroactions agissent. Le terme d’interaction, lui, n’implique pas de donner la primauté à une direction de l’action plutôt qu'à une autre. Si l’on devait établir une analogie avec le réseau , celui-ci serait alors assez fortement orienté, les interactions devenant alors relativement secondes par rapport au mouvement central séquentiel.

Finalement, Kline et Rosenberg s'inscrivent en faux contre une interprétation en termes de « demand pull »: « le fait de souligner des feed back, stimuli provenant de l'aval et influant sur les activités en amont, ne doit par être interprété comme un modèle "tiré par la demande consommatrice" »commente Chesnay (op. cit., p. 30).

De surcroît, en fin d’article, les auteurs explicitent leur réticence à utiliser les termes « amont » et « aval » qui justement, à leurs yeux, contiennent une connotation non souhaitée de séquentialité des processus.

E)Une première typologie de « chemins » possibles de l’innovation



Cette combinaison de rétroactions généralisées pourrait formellement donner lieu à une quasi-infinité d’itinéraires possibles du processus d’innovation. Bien que les auteurs précisent que ce ne sont que des chemins parmi d’autres et qu’ils peuvent se combiner, se dessinent cinq itinéraires « de base » particulièrement pertinents, que nous décrirons en nous rapportant à la figure ci-jointe.


  1. la chaîne centrale de l'innovation, représentée par les flèches notées c;

  2. l’itinéraire empruntant les flèches qui remontent de l'aval à l'amont de la chaîne centrale, par rétroaction, et incluant les bouclages courts f, et les bouclages longs F ;

  1. le chemin allant de la chaîne centrale au « stock de connaissance accumulée » industrielle (K) ;

  2. Le 4ème itinéraire explore le lien entre la science (au niveau des institutions) et l'invention (au niveau de la firme), ou l'analyse de la conception. Ce trajet est visible quand une avancée scientifique donne naissance à une innovation structurelle, fait rare mais remarqué, qui est représenté par la flèche D ( le laser, les semi conducteurs, l'ingénierie génétique).

  3. Le dernier itinéraire retrace le lien entre l'innovation (en tant que produit) et la science (I). Il se manifeste quand les innovations rendent accessibles de nouvelles connaissances scientifiques (microscope, télescope, informatique pour la simulation numérique…).


Approfondissons deux itinéraires différents; sans appartenir aux chemins « de base », ils sont mentionnés dans le texte de Kline et Rosenfeld et sont susceptibles de donner consistance à la figure de l’utilisateur comme co-producteur de l’innovation : ce sont l’interaction des étapes de la chaîne centrale avec la « mise sur le marché », et les interaction de cette dernière avec la « connaissance accumulée » industrielle, ainsi qu’avec la science.

Le premier type de rétroaction est explicitement souligné par les auteurs : il concerne les retours « longs » (notés F) de l’étape située à l’extrême amont de la chaîne centrale (la « mise sur le marché ») avec l’étape la plus amont, « l’opportunité de marché ». L’analyse qui en est donnée par les auteurs est assez simple : le contact avec le marché permet d’identifier des opportunités de marché pour une innovation. Ils soulignent cependant que « l’attention, et la réaction prompte, aux « signaux de rétroactions » provenant des utilisateurs, constituent une part importante, et souvent critique, de l’innovation » (1986, op.cit., p. 277). Il est plus intéressant de souligner dans cette interaction que la phase « opportunité de marché » est positionnée dans leur chaîne centrale à l’extrémité amont : ainsi, selon cette formalisation, et malgré la relativisation apportée par les interactions, c’est bien la découverte d’une opportunité non exploitée d’un marché pour une innovation qui sert de « déclencheur » au processus d’innovation. Pour illustration, les auteurs mentionnent que « parmi les plus de 1 800 innovations réussies recensées par Marquis (dans Tushman et Moore, 1982), presque les ¾ sont considérées comme ayant été impulsées par le résultat d’une perception de besoins de marché, et seulement ¼ par le résultat de la perception d’opportunités techniques » (1986, p. 276).

On comprend alors mieux l’insistance des auteurs à préciser que leur modèle ne saurait être interprété comme une variante, même enrichie, d’un « demand pull ».

Le contact avec le marché, et sa contribution à la découverte d’opportunité de marché non exploitée pour une innovation, tient donc un rôle déterminant - bien que non-déterministe - dans le déclenchement du processus d’innovation ( et de ce fait, dans l'ensemble de ce processus). Or ,il n'est pas davantage question de ce « contact » dans le texte, et, surtout, peu de perspectives théoriques sont évoquées pour permettre de conceptualiser le rôle de l’interaction avec le marché dans le processus d’élaboration de l’innovation. Bien plus, alors que pour chaque étape de la chaîne centrale, une figure de l’acteur concerné est explicitée (l’ingénieur pour le design analytique, l’ouvrier pour la production...), ce n’est le cas ni pour cette étape de mise sur le marché, ni pour celle de la découverte d’une opportunité.

Ainsi, en l’état, le modèle de liaison en chaîne donne peu d’éléments pour rendre compte d’une figure de l’utilisateur-consommateur comme co-producteur de l’innovation. Nous verrons que cette incomplétude n’est qu’en partie comblée par l’article de Rosenberg portant sur le learning by using.

Le deuxième type de rétroaction qui intéresse notre problématique concerne le chemin menant de la mise sur le marché d’une innovation à la connaissance scientifique. Elle porte principalement sur des innovations de type instrumentation scientifique (microscope, ordinateur...). Malgré le fait que les auteurs sélectionnent ce chemin parmi les itinéraires « de base », il semble être perçu comme un cas extrême, mentionné surtout pour des motifs didactiques, puisqu’ils le qualifient de rare. Ce cas représente pourtant pour notre problématique une situation intéressante, qui constituera notamment le cœur de l’analyse de Von Hippel (1988) dans son étude de l’utilisateur comme innovateur. Nous en développerons donc l’analyse dans la section consacrée à cet auteur.

F)Spécificités des NTIC et impacts sur le processus d’innovation



Les deux auteurs mentionnent à plusieurs reprises la spécificité des NTIC parmi les technologies, et leur influence sur le processus d’innovation lui-même : « Des changements importants induits par les ordinateurs dans le contexte de ce chapitre portent sur le processus de recherche lui-même. Les processus de R&D qui sont une caractéristique centrale de la recherche ont eux-mêmes été profondément marqués par l’arrivée de l’ordinateur, et ces changements sont loin d’être achevés » (1986, p.280). Pourtant, les deux chercheurs ne mettent pas en relation les caractéristiques spécifiques des NTIC en tant que technologies de réseau avec le caractère réticulaire du processus d’innovation. Ils postulent plutôt l’augmentation à venir de l’efficience du processus d’innovation sur la caractéristique que nous avons dénommée « technologies cognitives » des NTIC (voir chapitre introductif), en limitant leur analyse aux ordinateurs. La capacité des ordinateurs à représenter et manipuler des connaissances sous forme symbolique donne un essor sans précédent aux potentiels des activités exploratoires de design analytique qui jouent, comme nous l’avons vu chez ces auteurs, un rôle déterminant dans le processus d’innovation. « Depuis l’arrivée des ordinateurs numériques,on peut effectuer bien plus d'opérations via le design analytique [et ceci] tiendra un rôle croissant dans le futur » (p. 293). Les auteurs soulignent alors le rôle privilégié joué par ce que nous avons nommé les systèmes de production de connaissance assistée par ordinateur, que sont la CAO et la FAO : « Etant donné les capacités actuelles des ordinateurs et les tendances actuelles de la conception et fabrication assistées par ordinateur (CAO/FAO), sans oublier les capacités croissantes à modéliser les processus physiques de façon analytique et d’identifier les optima, il est presque certain que nous verrons, dans les décennies à venir, une fusion du design analytique et de l’invention qui constituera une méthode bien plus puissante pour initier l’innovation technique que tout ce que nous avons conçu dans le passé » (p. 295). Parmi ces activités cognitives assistées par ordinateur, la simulation numérique, qui sollicite et articule la connaissance scientifique et le savoir-faire technologique, est alors susceptible de constituer une rupture dans l’histoire de la recherche et dans l’efficience du processus d’innovation.

Ces perspectives sont plus amplement théorisées par Pisano (1997) à travers son concept de learning-before-trying et confirmées par ses études empiriques : « la résolution de problème peut également advenir bien avant que le nouveau produit ou service soit introduit dans l’usine, grâce aux simulations par ordinateur, [...] et autres types d’expériences. Ces approches de la résolution de problème sont désignées dans cet article comme « apprentissage-avant-la-pratique » 5(1997, p.1097). Les frontières entre activités scientifiques et technologiques pourraient ainsi se réduire.
Il est intéressant de noter que l’impact des NTIC sur le processus d’innovation n’est approché par les auteurs qu’à travers l’ordinateur, en tant que technologie cognitive, laissant de coté tous les potentiels attachés aux fonctions de communication et de mise en relation d’acteurs de l’innovation. Or, la caractéristique des NTIC comme technologies non seulement cognitives mais aussi relationnelles, à travers notamment l’avènement du PC Network-Centric, est susceptible d’influer de manière tout aussi importante sur un processus d’innovation dans lequel les interactions en réseaux deviennent centrales.


Conclusion de la section



Le modèle de liaison en chaîne de Kline et Rosenberg pourrait être considéré comme une simple synthèse des travaux sur le sujet. Mais si c'était le cas, il constituerait alors une synthèse véritablement innovante, notamment du fait qu’il fournit un premier soubassement théorique sérieux à une approche de l’innovation en terme de processus d’interaction en réseaux, entre une multiplicité d’acteurs hétérogènes. Les auteurs mentionnent même la nécessité d’analyse de l’innovation intégrant la dynamique sociale, sous la forme socio-technique : « les systèmes d’opération pertinents en matière d’innovation ne sont pas purement techniques dans leur nature ; ils sont plus profondément des combinaisons entremêlées de social et de technique - « les « systèmes socio-techniques » étant un descripteur utile et une façon utile pour penser de telles institutions » (1986, p. 278). Ils précisent même que « s’il y a une seule leçon à retenir de cette revue sur l’innovation, c’est le besoin de regarder le processus d’innovation en tant que changement concernant un système complet, pas seulement matériel, mais aussi l’environnement de marché, les équipements de production et la connaissance, et les contextes sociaux de l’organisation innovante » (p. 303). Or, nous verrons que la littérature la plus récente tend à se focaliser précisément sur ces aspects.

Cependant, si l’on se limite strictement au modèle tel qu’il est présenté dans l’article, l’utilisateur tend par défaut à y être identifié à un simple consommateur. De quoi, et de qui, est constituée cette figure du « marché » ? Quels sont les signaux informationnels qu'on suppose y être émis, et qui permettent, par rétroaction, de procéder à l’activité de découverte de nouvelles opportunités de marché pour une innovation ? Sont-ils les simples signaux portés par les mouvements de prix et de quantités, comme dans la lecture néoclassique du Demand Pull ? Ou s’agit-il d’informations, voire de connaissances, d’une autre nature, plus qualitative ?

Nous verrons que les apports du concept de learning by using donne des éléments de réponse à ces questions, sans les résoudre entièrement.

  1   2   3   4

similaire:

Chapitre 2 Des approches «interactionnistes» de l’innovation technologique: l’innovation comme processus d’interaction et d’apprentissage iconDes approches socio-techniques et techno-organisationnelles de l’innovation:...

Chapitre 2 Des approches «interactionnistes» de l’innovation technologique: l’innovation comme processus d’interaction et d’apprentissage iconDes approches séquentialistes de l’innovation technologique : l’utilisateur...
«lois de la nature» ce qui laisse peu de place à une figure active de l’utilisateur en la matière

Chapitre 2 Des approches «interactionnistes» de l’innovation technologique: l’innovation comme processus d’interaction et d’apprentissage iconRÉsumé Ce Working Paper a pour objet de présenter une vue d’ensemble...
«routinier», ou bricolage, et l’apprentissage «expérimental», ou programmé, qui renvoient à deux modes très différents d’implication...

Chapitre 2 Des approches «interactionnistes» de l’innovation technologique: l’innovation comme processus d’interaction et d’apprentissage icon1° La définition de la mission, en référence aux besoins des territoires...
«Common Strategic Framework for Research and Innovation», cadre stratégique commun pour le financement de la recherche et de l’innovation...

Chapitre 2 Des approches «interactionnistes» de l’innovation technologique: l’innovation comme processus d’interaction et d’apprentissage iconRésumé : Depuis plus d’une décennie les firmes multinationales doivent...

Chapitre 2 Des approches «interactionnistes» de l’innovation technologique: l’innovation comme processus d’interaction et d’apprentissage iconAnne branciard
«Espace d’innovation dans la biologie et recomposition d’espaces productifs : analyse des processus institutionnels et politiques...

Chapitre 2 Des approches «interactionnistes» de l’innovation technologique: l’innovation comme processus d’interaction et d’apprentissage iconL’innovation responsable, discussion de la conférence de Pierre-Benoît Joly, le 5 avril 2012
«distribution», soit comme «open innovation», soit comme prise en compte de l’effet des usages et des usagers sur les techniques,...

Chapitre 2 Des approches «interactionnistes» de l’innovation technologique: l’innovation comme processus d’interaction et d’apprentissage iconAnnonce des 6 premiers instituts de recherche technologique
«Instituts de Recherche Technologique» au sein de campus d'innovation technologique de dimension mondiale. IL s’agit de nouveaux...

Chapitre 2 Des approches «interactionnistes» de l’innovation technologique: l’innovation comme processus d’interaction et d’apprentissage iconBrevet de technicien supérieur banque
«L'innovation est une stratégie incontournable pour les entreprises même si le processus d'innovation reste complexe, car les échecs...

Chapitre 2 Des approches «interactionnistes» de l’innovation technologique: l’innovation comme processus d’interaction et d’apprentissage iconBrevet de technicien supérieur banque professions immobilières
«L'innovation est une stratégie incontournable pour les entreprises même si le processus d'innovation reste complexe, car les échecs...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
e.20-bal.com