Un bilan contradictoire entre vision et improvisation





télécharger 129.1 Kb.
titreUn bilan contradictoire entre vision et improvisation
page1/3
date de publication08.12.2016
taille129.1 Kb.
typeDocumentos
e.20-bal.com > économie > Documentos
  1   2   3


LE NEW DEAL :

UN BILAN CONTRADICTOIRE ENTRE VISION ET IMPROVISATION
Pierre ARNAUD

Maître de Conférences à l’Université de Paris X

Dresser un bilan de l’action économique de Franklin Delano Roosevelt est une tâche malaisée. Si au plan politique, et dans la conscience populaire, sa figure demeure largement héroïque, les analyses économiques de sa présidence sont très contradictoires : sauveur de la Grande Crise pour les uns, interventionniste imbu de son autorité pour les autres, coupable d’avoir retardé la sortie de la crise et entraîné les Etats-Unis sur une pente fatale d’étatisme. Une raison de cette polarisation est sans aucun doute l’instrumentalisation du bilan rooseveltien, aussi bien par les tenants du néolibéralisme que par les défenseurs du keynésianisme. Toutefois, si l’action du gouvernement dans les années 1930 se plie si facilement à des démonstrations radicalement opposées, c’est qu’elle est peu lisible. L’observateur objectif est frappé par le côté hétéroclite et confus du New Deal, qui ne semble obéir à aucun esprit de système. Pour comprendre cet apparent désordre tout en évitant les déductions partisanes, il faut d’abord retourner au point de départ de la Crise, afin d’en saisir la nature systémique et incompréhensible pour les contemporains. Les contradictions et insuffisances du New Deal apparaissent alors comme inévitables : FDR a du trouver des réponses à une situation sans équivalent dans un contexte de vide conceptuel, car la science économique de l’époque ne proposait ni analyse pour comprendre l’enchaînement des événements, ni solutions pour guider l’action du gouvernement.


  1. 1929 : une rupture systémique




    1. Une crise surprise


A première vue, le krach de 1929 prend les Etats-Unis par surprise. La foule qui se rassemble devant Wall Street, le jeudi 24 octobre, semble frappée de stupeur. Les témoins relatent la rumeur sourde qui en émane, comme la plainte d’un peuple brutalement écrasé. C’est un événement traumatique ; pourtant, le pire est à venir. Ce revirement boursier va se propager aux autres secteurs de l’économie et provoquer une catastrophe selon un scénario qui n’est nullement inéluctable. D’autres crises financières n’ont pas engendré de telles conséquences. En réalité, il y a des signes avant-coureurs, et les avertissements s’élèvent d’horizons divers. Dès 1928, des banquiers et des courtiers encouragent leurs clients à couvrir leurs marges et réaliser au moins une partie de leurs gains, car la flambée de la bourse leur parait malsaine. Ils sont écoutés par certains épargnants, qui voient alors le Dow Jones entrer dans la phase la plus spectaculaire de son ascension, sans qu’ils en profitent. Ceci décrédibilise les cassandres jusqu’aux journées fatales d’octobre.

La Federal Reserve lance à son tour l’alerte en relevant son taux de 3,5 à 4,5% afin de ralentir la spéculation boursière fondée sur le crédit. Pour finir, en février 1929, elle publie un communiqué dans lequel elle déclare ne plus vouloir consentir d’emprunts aux banques qui se serviraient de ces fonds pour, à leur tour, financer les achats en bourse de leurs clients1. Le risque est donc clairement perçu et le débat entre optimistes et pessimistes existe. Cependant, l’opinion positive l’emporte de manière écrasante : effet de la dynamique grégaire inhérente à toute bulle spéculative2, aggravée par les abus multiples qui entraînent nombre d’épargnants dans un jeu qu’ils ne comprennent pas. Toutefois, la puissance du phénomène à la fin des années 1920 se nourrit d’une décennie exceptionnelle, qui donne aux observateurs contemporains le sentiment qu’un monde nouveau est en train de naître, et dans lequel les repères et règles connus perdent leur pertinence.

Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, l’économie américaine a connu une période de croissance exceptionnelle. Mesuré en dollars de 2005, le PIB passe de moins de 700 milliards en 1920 à plus de 950 milliards en 1929. De 1921 à 1929, la production industrielle augmente de 26%. Mais au-delà de cette exceptionnelle prospérité, ce sont tous les aspects de la vie qui ont été bouleversés depuis le début du siècle. La population a doublé depuis 1890, pour un tiers sous l’effet d’une immigration qui amène vers les côtes américaines des populations aux d’origines beaucoup plus diverse que par le passé : près de 6 millions de catholiques italiens, hongrois ou polonais ; un demi-million de Grecs orthodoxes ; plus de deux millions de Juifs russes, ukrainiens et lithuaniens ; des Slovaques, des Biélorusses, des Roumains, des Croates, des Serbes, des Bulgares, etc. Les villes américaines deviennent des lieux de métissage multiculturels et polyglottes. A New York, un citoyen sur six seulement est protestant.

Parmi les changements déterminants, le rapport commandité par le gouvernement Hoover, intitulé Recent Social Trends, cite également la Prohibition, les campagnes pour le contrôle des naissances, le vote des femmes et une approche plus ouverte des questions sexuelles. Le rapport mentionne par ailleurs des mutations économiques qui vont avoir un effet déterminant sur les événements des années 1930. Il s’agit de l’avènement de nouvelles technologies — énergie électrique, l’automobile, la radio, le cinéma — qui vont ouvrir de vastes nouveaux marchés, auxquelles s’ajoute le développement de l’aviation.

Ces progrès engendrent une profonde mutation de la production, en même temps qu’ils en sont une conséquence. La révolution productiviste des méthodes tayloristes trouve son aboutissement dans les nouvelles technologies du début du XXe siècle. Cette combinaison rend possible un bouleversement socio-économique décisif, l’émergence de la production et de la consommation de masse, avec ses corollaires : l’émergence de la publicité, du marketing et du financement par le crédit.

Les États-Unis entrent dans le consumérisme une génération avant l’Europe. En 1929, on compte une automobile pour cinq Américains, contre une pour quarante-trois Britanniques et une pour trois cent trente-cinq Italiens. L’électroménager envahit les foyers, largement financé par l’emprunt. Dès 1924, les trois-quarts des achats d’automobiles sont payés à tempérament. En 1925, le crédit à la consommation finance 70% de l’ameublement, 75% des postes de radio, 80% des phonographes, 80% des appareils ménagers, et 90% des pianos3.

En moins d’une génération, c’est toute l’expérience de vie du citoyen qui se trouve bouleversée, aussi bien du point de vue matériel que social. L’esprit d’optimisme se nourrit de ces bouleversements et de l’explosion de l’aisance matérielle pour une partie importante de la population. L’optimisme est le carburant des bulles spéculatives. A la fin des années 1920, la société américaine regorge de cette ressource peu coûteuse. Les cassandres se voient opposés l’argument — employé également dans les années 1990 — que l’économie est entrée dans une phase nouvelle, si bien que les repères anciens n’ont plus raison d’être. La hausse du marché ne fait que refléter le potentiel de prospérité inhérent au nouveau paradigme. Celui-ci repose sur la libération et la satisfaction du désir illimité des hommes. Telle était la conclusion du Comité sur les changements économiques récents, mis en place par Hoover : « L’enquête démontre de façon sûre ce que l’on avait longtemps tenu pour vrai en théorie, à savoir que les désirs sont insatiables ; qu’un désir satisfait ouvre la voie à un autre. Pour conclure, nous dirons qu’au plan économique un champs sans limite s’offre à nous ; de nouveaux besoins ouvriront sans cesse la voie à d’autres plus nouveaux encore, dès que les premiers seront satisfaits. […] La publicité et autres moyens promotionnels […] ont attelé la production à une puissance motrice quantifiable. […] Il semble que nous pouvons continuer à augmenter l’activité. […] Notre situation est heureuse, notre élan extraordinaire ».4 

Cette prospective radieuse est rédigée en 1929, quelques mois avant le krach. Elle reflète l’état de confiance générale qui se propage au marché financier et lui procure son ultime élan et le pouvoir d’attraction qui en découle, en une forme de prophétie auto-réalisatrice. Plus les gains des uns attirent de nouveaux boursicoteurs, plus le marché monte, engendrant de nouvelles vocations qui entretiennent la fièvre. Tout se passe comme si la bourse réalisait les promesses d’une économie au ressort inépuisable. Le public parie sans aucun discernement sur des entreprises simplement parce qu’elles appartiennent à des secteurs novateurs. C’est ainsi que la société Seaboard Air Line voit ses actions s’envoler, les acheteurs croyant, sur la foi du nom, qu’il s’agit d’une compagnie aérienne, alors que ses activités sont on ne peut plus terrestres : le transport ferroviaire en Floride.

Le retournement d’octobre 1929 survient dans ce contexte. Si les deux journées noires (mardi et jeudi) restent gravées dans les annales, l’effondrement va durer un mois. Quand la baisse marque enfin une pause à la mi-novembre, l’indice Dow Jones a perdu la moitié de sa valeur de septembre 1929. Dans les mois qui suivent, la production industrielle commence à décliner. D’un indice 100 points en 1929, elle s’effondrera jusqu’à 55 points en 1932, avant de commencer à remonter lentement. Le PNB en dollars constants passe de 104,4 milliards en 1929 à 74,2 milliards en 1933. En prenant en compte la déflation des prix, la baisse est encore plus impressionnante : de 104,6 à 56,1 milliards. La contraction, sans équivalent et survenant après une longue période de croissance florissante, va produire une catastrophe économique et sociale qui traumatise les Américains et laisse leurs leaders politiques dans l’impuissance et le désarroi.


    1. Contagion : dans quel sens ?


La question peut surprendre. Après tout, la Grande Crise s’inscrit bien dans le sillage du Krach. Cependant, les indices d’un retournement apparaissent avant octobre 1929. L’indice de la production industrielle de la Réserve Fédérale atteint son maximum en juin 1929 (126), avant de commencer à descendre (117 en octobre). La production d’acier se replie également dès juin5.

Les déséquilibres se sont accumulés au cours des années 1920, sous la surface chatoyante de la prospérité. Le secteur agricole subit une baisse des prix dès le début de la décennie. D’autre part, le consumérisme doit beaucoup au crédit : les salaires demeurent comparativement bas. Henry Ford accorde une forte augmentation à ses employées dans ces années-là, mais ce n’est pas, contrairement à la légende, pour leur permettre d’acheter les automobiles qui sortent de ses chaînes. Il s’agit en fait de combattre la redoutable rotation de personnel : pour maintenir l’effectif nécessaire de 14 000 hommes, l’entreprise doit en embaucher 53 000 par an. Les nouvelles méthodes de production ont fortement augmenté le rendement, mais le travail est pénible et les ouvriers fuient.

La productivité augmente de 43% environ entre 1919 et 1929, mais les prix et les salaires demeurent relativement stables6. Les bénéfices augmentent, encourageant un fort niveau d’investissement. La production de biens d’équipement progresse à un rythme annuel de 6,4%, celle des biens de consommation non durables de 2,8% seulement. Pour les biens de consommation durable, la progression moyenne est de 5,9%7. Selon James Livingston, il y a même contraction de l’investissement net dans les années qui précèdent la crise8. L’augmentation de la productivité sur fond de salaires (donc de demande) stables, décourage un surcroît d’investissement dans l’outil industriel. Que faire alors des profits additionnels ? Ceux-ci vont naturellement s’investir en bourse, alimentant alors la hausse des titres et la spéculation. John Kenneth Galbraith insiste sur la fragilité d’un système qui repose essentiellement sur la consommation de biens d’équipement et les achats superfétatoires des classes aisées. Des nouvelles même modérément mauvaises peuvent suffire à provoquer une baisse de cette demande spécifique, entraînant alors une spirale descendante. Pour Livingston, la responsabilité des inégalités de revenus jouent un rôle important dans la survenue de la crise, en raison de son effet inhibiteur sur la demande finale, principal moteur de la croissance dans un système de consommation de masse. C’est ce phénomène selon lui, allié au déplacement des profits vers la spéculation financière, qui détermine la gravité de la Crise de 1929.

Au vu de ces arguments, le krach apparaît comme une conséquence des déséquilibres économiques, qui du reste, stimulent la bulle spéculative. Cependant pour Galbraith9, le secteur financier porte une accablante responsabilité dans la Grande Crise. D’une part, les bulles spéculatives sont des phénomènes auto-entretenus par le mimétisme et par une mécanique de financement tautologique : les actifs dont la valeur est en hausse servent de garantie pour de nouveaux emprunts destinés à acheter encore plus d’actifs, provoquant une nouvelle hausse des prix. Il en résulte un cumul de déséquilibre. D’autre part, les révélations sur les multiples malversations, abus et fraudes financières, qui apparaissent à la suite du krach, montrent que les spécialistes financiers ont alimenté la fièvre par des procédés douteux, voire illégaux. Enfin, il n’est pas nécessaire d’invoquer de mauvaises nouvelles — peu susceptibles d’être entendues dans l’atmosphère de l’époque — pour expliquer le retournement. Le marché avait montré une certaine nervosité dans les semaines qui précèdent le krach. Etant donnée la quantité de transactions financées par le crédit, il est clair que nombre de boursicoteurs se trouvaient dans une situation risquée. Il suffisait que quelques milliers d’investisseurs vendent leurs titres, engendrant une pression à la baisse sur le marché, pour qu’ils soient suivis aussitôt par tous ceux qui redoutaient de se retrouver en difficulté vis-à-vis de leurs créanciers. Ainsi, se développait le processus mimétique inverse à celui qui avait engendré la hausse spectaculaire de 1928 et 1929.

Le krach a engendré une réduction massive de la masse monétaire, ce qui a joué un rôle essentiel dans la déflation du début des années 1930 et la profondeur de la crise économique. La destruction monétaire tient d’une part aux pertes vertigineuses provoquées par le krach, aux dettes insolvables qui en résultent, et enfin à la cascade de faillites bancaires consécutives. Des établissements trop exposés au risque boursier font faillite. Ceci entraîne des vagues de paniques bancaires qui font tomber des institutions assez solvables pour survivre dans des temps plus normaux. En 1929, 659 banques font défaut, engendrant des pertes sur les dépôts de près de $200 millions ; en 1930, elles sont 1 352 à disparaître ; en 1931, les faillites concernent 2 294 établissements et les déposants perdent $2 milliards. Plus généralement, sur les 29 000 banques existant en 1921, il n’en reste plus que 12 000 en mars 193310.

La question de la contagion ne sera jamais complètement tranchée. L’hypothèse la plus vraisemblable, c’est qu’elle a joué dans les deux sens. Des déséquilibres structurels ont amené une masse de capitaux vers les marchés financiers, déclenchant une hausse qui a acquis sa dynamique propre. Celle-ci a masqué lesdits déséquilibres, retardant la correction et la rendant donc plus sévère. Au moment du krach, la destruction monétaire consécutive, qui intervenait sur une économie fragilisée, a produit une dynamique déflationniste qui réduisait à néant les possibilités d’un rebond.


    1. L’économie au fond du gouffre


La situation dont hérite Roosevelt en mars 1933 est donc d’une grande complexité. Il s’agit d’abord une tragédie économique et sociale. Le chômage avoisine les 25%, et même 40% dans l’industrie. En 1932, Ford a licencié plus des deux-tiers de sa main-d’œuvre. Entre 1929 et 1933, Westinghouse et General Electric réduisent leurs effectifs de plus de la moitié. Entre 1929 et 1933, la production de voitures et de machines-outils baisse des deux-tiers, celle du fer et de l’acier de 60%. La construction d’immobilier résidentiel et industriel est divisée par plus de cinq. Face à la baisse de la demande, les entrepreneurs se livrent à une concurrence désespérée. Ils baissent leurs prix, licencient et réduisent les salaires, aggravant encore la chute de la demande et la déflation.

Enfin, sous l’effet combiné du chômage et du temps partiel non voulu, environ la moitié de la force de travail américaine se trouve au chômage durant la Grande Crise, soit environ 104 millions d’années-personnes. Par rapport au niveau d’emploi des années 1920, cela représente un manque à produire de $360 milliards. Mesuré en prix de 1929, ce montant équivaut à la production de quelque 35 millions de maisons, 179 millions d’automobiles, ou 716 000 écoles11.

Si les villes sont dévastées par le repli de l’industrie, la situation est encore pire dans les campagnes. Le revenu total des agriculteurs, qui était de 6 milliards de dollars en 1929, tombe à 2 milliards en 1932. La crise révèle et aggrave une situation qui existait tout au long de la vague de prospérité des années 1920. Face à la baisse des prix engendrée par la surproduction, les agriculteurs avaient réagi en augmentant leurs récoltes —investissements, mécanisation et mise en exploitation de nouvelles terres. Le résultat avait été une baisse encore plus forte des prix, prenant les exploitants en étau entre des revenus en baisse et des dettes en hausse, sans parler des catastrophes environnementales — conséquence de l’épuisement des sols — dont le Dust Bowl est l’exemple le plus frappant.


  1. Le New Deal : un chaos ordonné ?


2.1 Les premières mesures
Au moment des élections de novembre 1932, la contraction monétaire due aux faillites bancaires se combine à la spirale déflationniste des prix et des revenus pour entraîner l’économie dans un cycle mortifère. La cinglante défaite de Hoover tient à cette situation catastrophique, ainsi qu’à la perception, partiellement justifiée, de son inaction. L’élection de Roosevelt soulève une vague d’espoir, mais il faut admettre que son programme électoral est flou : plus de justice sociale, le contrôle des activités financières, mais également l’équilibre budgétaire, argument orthodoxe que n’eut pas désavoué son adversaire. Les différences entre les deux hommes sont moins irréductibles qu’on ne le conçoit d’habitude. Certaines initiatives de Hoover, telle la Reconstruction Finance Corporation, seront reprises par le New Deal. Mais selon Galbraith, le président Hoover se dépense surtout en réunions informelles avec divers responsables, dans l’espoir de rassurer le public.

En réalité, il reproduit les mesures prises lors de la crise de 1921-22, qu’il avait combattue avec succès en tant que ministre du commerce : il avait réuni les représentants du monde des affaires et les leaders politiques locaux, pour les encourager à s’entendre sur une politique visant à accélérer l’investissement et modérer les salaires. Cette approche avait fonctionné, car un nouveau cycle de croissance, lié aux innovations du début du siècle, était en gestation. Toutefois, face à la Crise de 1929, cette stratégie inspirée par la doctrine du laissez-faire était vouée à l’échec.

La rupture de Roosevelt est d’abord celle du style. Le gouvernement fédéral va agir et le faire savoir : les épreuves du citoyen ordinaire sont au centre des préoccupations de Washington. Durant la présidence de Hoover, la Maison-Blanche employait une personne pour gérer le courrier adressé par les citoyens. Dans la semaine qui suit le premier « fireside chat » de Roosevelt, quelques jours après sa prise de fonction, 400 000 lettres arrivent et il faut embaucher une centaine d’employés supplémentaires12.

Première initiative concrète de FDR, le « banking holiday » impose la fermeture temporaire des banques pour tenter de rétablir la confiance. Cette mesure, associée à un discours habile, parvient à arrêter enfin la contagion catastrophique des paniques bancaires. Dans les 100 jours qui suivent, Washington se lance dans une activité intense, alliant réforme législative, action de réglementation et mise en place d’une multitude d’agences et de programmes13.

Ce qui frappe, avec le recul, c’est une impression de désordre dans cette débauche d’activité, ou du moins d’absence de système. Le New Deal regroupe une vingtaine de programmes, agences et législations couvrant un vaste spectre de domaines. L’observateur peine à distinguer une direction précise dans le calendrier et la nature des initiatives gouvernementales.

De fait, Galbraith, employé à partir de 1934 par l’Agricultural Adjustment Administration (AAA), témoigne de l’enthousiasme qui règne dans les administrations du New Deal, mais également de l’incertitude sur les mesures à prendre14

Toutefois, il est simpliste de résumer le New Deal à un assemblage hétéroclite de mesures prises dans l’urgence. Le président poursuit une stratégie qui s’appuie sur deux axes : la construction d’une coalition politique et la recherche de la stabilité économique et sociale. Ces objectifs seront atteints au lendemain de la guerre. La stabilité socio-économique régnera au cours de l’Âge d’or ; la coalition politique rooseveltienne existera au moins sous la forme d’un consensus qui fondera les contours de la politique économique et le rôle régulateur de l’Etat, engendrant l’un des plus longs cycles de croissance de l’histoire. Cet accord est suffisamment indiscutable au début des années 1970 pour que Nixon affirme : « nous sommes tous keynésiens ». Il ne fait alors que citer le père du monétarisme et promoteur de la révolution néolibérale : Milton Friedman15.
2.2 Efficacité du New Deal : entre contradictions et vide conceptuel
Cependant, sur le court terme, le New Deal a-t-il jugulé la Grande Crise ? Sur ce point, les avis sont très partagés. La lecture des faits ne permet pas de rendre un avis tranché, ce qui a permis l’instrumentalisation du New Deal dans le débat sur la reformulation des politiques économiques à partir des années 1980. La révolution des idées néolibérales s’articule pour une large part autour d’une réinterprétation de la Crise de 1929 sous un angle monétariste : la gravité de la Crise tient aux erreurs de la Banque Centrale, qui n’a pas pris la mesure de la destruction monétaire en cours, et par conséquent, a maintenu une politique trop restrictive. La réponse aux cycles économiques doit donc être avant tout monétaire16.

Les critiques du New Deal peuvent s’appuyer sur un argument de poids : malgré la multiplicité des programmes et des initiatives mises en œuvre, les difficultés économiques perdurent jusqu’à l’entrée en guerre des Etats-Unis. Au cours des années 1930, le chômage ne redescend jamais en dessous de 14%, sa moyenne pour la décennie s’établissant à 17,1%17.

Pour autant, une amélioration de l’économie se fait sentir à partir de 1933. Le PNB commence à remonter à partir de ce moment-là et maintient sa hausse jusqu’à l’entrée en guerre, exception faite de l’année 1938. Pourquoi cette reprise n’est-elle pas assez vigoureuse pour ramener rapidement le plein emploi ? Aujourd’hui encore cette question n’est pas tranchée, pas plus que celle relative aux causes de la reprise. Il est difficile de démêler les complexes interactions entre les différentes mesures prises à partir de 1933. L’abandon de l’étalon-or permet certainement d’alléger la contrainte monétaire18, mais il propage également la crise dans le monde, car il met à bas le système monétaire international ; les programmes d’assistance du gouvernement, le charisme de Roosevelt ont un effet psychologique positif ; les travaux financés par l’argent public, en générant des emplois, favorisent l’activité économique et la demande.

S’il est vain de vouloir trancher dans ce débat, une réflexion s’impose : les participants à cette discussion s’appuient tous sur des travaux et des théories postérieurs aux événements. Les prescriptions adressées a posteriori aux leaders de l’époque se heurteraient toutes à l’opposition des économistes orthodoxes de l’heure : qu’il s’agisse des mesures de stimulation monétaire chères aux monétaristes comme de l’engagement de l’Etat financé par le déficit, d’inspiration keynésienne.

Au moment où Roosevelt arrive au pouvoir, le discours dominant dans la science économique prêche le laisser-faire : dans un contexte concurrentiel, les marchés se coordonnent par les prix et parviennent à un équilibre optimal de plein emploi. Selon la loi de Say, toute production génère des revenus qui financeront une demande parallèle équivalente, si bien qu’un déséquilibre entre production et demande ne peut qu’être sectoriel et momentané. Il se résout par une réallocation des ressources. Puisque, dans cette perspective, il ne peut y avoir de dépression durable, la science économique orthodoxe n’a développé aucune théorie des crises, ni aucune prescription. C’est dans ce vide théorique que le gouvernement de Roosevelt doit élaborer, dans l’urgence, des solutions adaptées à ce qui s’apparente à un effondrement systémique. Comment s’étonner alors que la méthode paraisse empirique, expérimentale même, faite souvent de demi-mesures, et même contradictoire à l’occasion ?

Comme si ce vide conceptuel ne suffisait pas, d’autres thèses vont également contribuer à brouiller les pistes. Les liquidationistes pensent que la crise est une conséquence des excès des années 1920, et l’occasion d’une purge générale du système. Andrew Mellon, ministre des finances de Hoover, aurait affirmé qu’il fallait liquider les excès de travail, de stocks, d’agriculteurs, et d’immobilier, pour conclure que « cela purgera le système de sa pourriture […] les gens travailleront plus dur, vivront une existence plus morale »19.

Une autre thèse influente de l’époque est celle de l’économie mature : pour certains spécialistes des années 1930, les économies développées ont atteint un niveau de développement maximum. Il s’agit à présent de les maintenir sur ce plateau, non de les faire croître. Il est frappant de constater que les leaders politiques de l’époque, Roosevelt y compris, ne parlent pas de croissance, mais de prospérité et de stabilité. Pour mesurer combien cette vision était déphasée dans les années 1930 par rapport aux exigences à long terme de la réforme économique, il suffit de songer à l’arrangement institutionnel de l’après-guerre qui, prenant sa source dans l’action de Roosevelt, repose essentiellement sur une dynamique de croissance et de gains de productivité.

Enfin, deux évolutions contemporaines remettent en cause les repères anciens. D’abord, la consommation de masse a profondément transformé l’économie, la rendant très dépendante de toute modification de la demande finale des consommateurs. Les implications de ce changement ne sont pas réellement comprises : pour fonctionner durablement, le système doit s’appuyer sur une redistribution suffisante des revenus auprès de la masse. Or, on observe l’inverse au cours des années 1920.

Par ailleurs, un vaste mouvement de concentration a profondément restructuré le secteur productif. En 1932, Bearle et Means publient leur ouvrage The Modern Corporation and Private Property20, dans lequel ils annoncent le transfert du contrôle des entreprises des mains des actionnaires dans celles des managers professionnels, le gigantisme des sociétés et le morcellement de l’actionnariat rendant cette évolution inévitable. Selon eux, les 200 plus grandes sociétés américaines possèdent alors la moitié de la richesse produite par les entreprises hors secteur bancaire. Une telle mutation a des effets profonds sur le fonctionnement général de l’économie ; mais selon Galbraith, cet ouvrage, qui deviendra un classique, ne rencontre pas un grand écho au moment de sa publication, sans doute parce que ses constats et conclusions sont trop peu conformes aux canons de l’économie orthodoxe, notamment ceux relatifs au rôle des droits de propriété et de la concurrence.

Non seulement les économistes orthodoxes ne peuvent offrir un cadre prescriptif cohérent, mais ils s’opposent vigoureusement à de nombreuses décisions prises par le gouvernement Roosevelt, qu’il s’agisse de la politique fiscale (déficit), des tentatives de réglementation de l’économie (réforme financière, NRA) ou de la politique monétaire (fin de l’étalon-or, programme de rachat d’or). Roosevelt, pas plus que Hoover, ne peut échapper aux poids des idées de son temps, à une époque où Keynes ne fait pas encore autorité.

Cette inertie handicape particulièrement le financement du New Deal. Dès sa campagne électorale, Roosevelt reprend à son compte le thème de l’équilibre budgétaire. Celui-ci est mis à mal à la fois par la chute des recettes fiscales et la hausse des dépenses. Il s’envole sous Hoover, atteignant 4% du PIB dès 1932, niveau qui se situe dans le haut de la fourchette des déficits durant les mandats de Roosevelt, avant l’effort de guerre (voir tableau : Budget fédéral : dépenses et recettes, 1928-1944, ci dessous).
  1   2   3

similaire:

Un bilan contradictoire entre vision et improvisation iconP. 1 Bilan du livret personnel de compétences p. 2 Bilan des attestations...

Un bilan contradictoire entre vision et improvisation iconLa 2ème édition des rencontres régionales du csefrs : Quelques remarques ponctuelles
«Vision stratégique de la réforme [de l’éducation, de la formation et de la recherche] et les voies de mise en œuvre» (‘Vision’ dorénavant)...

Un bilan contradictoire entre vision et improvisation icon1er débat contradictoire du Mardi 6 décembre 2011

Un bilan contradictoire entre vision et improvisation icon2ème débat contradictoire du Mardi 31 janvier 2012

Un bilan contradictoire entre vision et improvisation iconRéel : IL a une identité au sein de l’intrigue même du roman; [ b ] contradictoire

Un bilan contradictoire entre vision et improvisation iconLa vision économique de la culture : éléments pour une généalogie
«pure» de la pensée libérale classique (Polanyi, 1983) mais, entre autres, la politique, l’éducation, les media, les flux de population,...

Un bilan contradictoire entre vision et improvisation iconQu'est-ce qu'une ville durable ?
«les parties prenantes». Des stratégies coopératives, des synergies doivent être recherchées entre les acteurs publics et privés;...

Un bilan contradictoire entre vision et improvisation iconBibliographie indicative G. Rochdi, «Le bilan de santé de la pac : fin ou renouveau de la pac ?»
«Le bilan de santé de la pac : fin ou renouveau de la pac ?», Rmcue, décembre 2009, n° 533, pp. 663-669

Un bilan contradictoire entre vision et improvisation iconVision de vie : les collections universitaires

Un bilan contradictoire entre vision et improvisation iconLa culture informationnelle en éducation pour répondre au défi de...
«appartient de droit à tout esprit raisonnable, sans que cela soit contradictoire avec la nécessité de protéger la propriété intellectuelle»...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
e.20-bal.com