Résumé L’enrichissement monétaire est un des objectifs les plus souvent cités dans les œuvres mercantilistes du 17





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Les mercantilistes et la question coloniale aux XVIe et XVIIe siècles
Alain Clément

Centre Walras (Université de Lyon-2) et Université François Rabelais of Tours
Alain CLEMENT

Faculté de Droit et d’Economie

B.253

50, Avenue Portalis

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Résumé



L’enrichissement monétaire est un des objectifs les plus souvent cités dans les œuvres mercantilistes du 17e siècle en France et en Angleterre. Alors que le concept de marché n’existe pas encore réellement avant la fin de cette période, il y a débat sur les meilleures façons de s’enrichir. Une réflexion d’importance s’est construite autour des « colonies », de leur rapport à l’enrichissement de la nation et des moyens politiques et économiques que l’on peut mobiliser pour augmenter cette richesse. Trois conceptions se sont dessinées au cours de cette période. La première conception « prédatrice » conçoit les colonies comme une façon de s’enrichir par un commerce inéquitable, sans quasiment aucun investissement lourd sur place. La seconde conception est celle d’un enrichissement dont l’origine tient au développement économique de la colonie et à des échanges plus équilibrés (même s’ils doivent être exclusifs), entre la colonie et la métropole. Enfin la troisième conception voit dans l’entreprise coloniale, une source d’appauvrissement plus que d’enrichissement. Ces trois perspectives constituent le véritable fil rouge dans l’histoire du débat sur les colonies tout au long des XVIIIe, XIXe et XXe siècles.
Mots-clef : colonisation – mercantilisme- enrichissement monétaire

Abstract



Monetary enrichment was among the hottest topics in mercantilist writings of 17th century France and England. How might wealth best be increased in a world which, until the close of this period, was to remain largely without the concept of the market ? Colonies came to be seen as a means of increasing the home nation’s wealth given the right political and economic conditions. The economists of the day enquired into whether colonies could enrich the nation, and if so how they might best contribute to this. Three views on this formed over the course of the period. The ‘predatory’ view saw the colonies as a means of enrichment through unfair trade with no major local investment. A second view was that the economic development of the colonies should be promoted as a basis for trade on a more equitable, albeit exclusive, basis with the home nation. The third view held that colonies were the road to the impoverishment rather than the enrichment of the home country. These three views underpinned discussion of the colonial question throughout 18th, 19th and 20th centuries.
Key words : colonization – mercantilism – monetary enrichment

Introduction
La colonisation en Europe démarre au début du XVIe siècle avec la découverte des Amériques. L’une des premières raisons de ces explorations est liée à la pénurie de métaux précieux au XVe siècle, qui gêne le développement du commerce européen. Aussi l’intégration de ce continent, mais aussi de l’Afrique, aux circuits économiques mondiaux, s’est-elle essentiellement exprimée par leur contribution en or et en argent, et en hommes avec la traite atlantique, [Benassar, in Léon, 1977, I : 416-426]. Le goût de plus en plus affirmé pour des denrées comme le sucre incitèrent à la mise en exploitation de nouveaux territoires hors de l’Europe [Meyer, 1989 ; Huetz de Lemps, in Flandrin - Montanari, ed., 1996]. Enfin il existe une volonté d’échapper au monopole vénitien et génois dans l’approvisionnement national en épices et soieries d’Orient [Brasseul, 1997]. Ainsi, l’aventure coloniale s’assimile dès le départ à une aventure économique, commerciale, financière, mais aussi, à une aventure politique et religieuse [Ferro, 1994]. Les premières expéditions portugaises et espagnoles, sont suivies, par la France, dès 1524 sous François Ier, avec beaucoup de modestie [J. Meyer et alii, 1991], par la Hollande, en 1595, avec des mobiles surtout financiers, et par l’Angleterre, au tout début du XVIIe siècle, avec des mobiles commerciaux d’une part, [Wallerstein, 1980] et religieux d’autre part, en favorisant sa double implantation territoriale et commerciale. Pourtant, au-delà de tous ces arguments, parfaitement justifiés dans leur entreprise de légitimer les aventures coloniales, il est important de prendre en compte, également, dans ce « désir » de colonies, la spécificité du discours économique lui-même, son histoire, avec ses débats et ses controverses, de resituer les analyses économiques développées, dans le corpus théorique de cette époque. Tel est l’objet de notre papier.
Sur le plan des idées, cette période correspond à la grande époque du mercantilisme au cours de laquelle les préoccupations pécuniaires à la fois des hommes d’état et des penseurs tranchent nettement avec la conception aristotélicienne, marquée par le rejet de l'amour du profit. Les conceptions mercantilistes s'affranchissent très progressivement de la morale, l'économie tendant non pas à devenir de plus en plus autonome, mais première, tout en se situant au cœur du politique [Rothkrug 1965]. L'économie passe de la famille et de la cité au royaume, elle devient la partie principale de l'état, dont la puissance et la richesse sont devenues sa principale raison d'être1. L'enrichissement des individus est souhaitable car c'est aussi indirectement l'enrichissement du Prince et de l'état. Si l’or et l’argent sont considérés comme les formes les plus désirables de la richesse, ce n’est cependant pas la richesse en soi mais la richesse en excédent qui est importante [Fourquet, 1989]. La recherche d’une balance excédentaire du commerce résume bien les objectifs poursuivis [Finkelstein, 2000]. C’est donc un lieu commun de considérer dès le XVIe siècle et tout au long du XVIIe siècle [Mun, 1664 (1965)], la pratique du commerce extérieur comme la meilleure façon de s’enrichir.
Dans ce contexte intellectuel, l’aventure coloniale, du point de vue des économistes mercantilistes, prend toute sa place car elle peut contribuer à l’expression de la puissance et de la richesse des états – elle est source de puissance politique (la rivalité des nations se poursuit dans les conquêtes coloniales), source d’enrichissement monétaire (l’or et l’argent d’outre mer sont convoités par tous les états), source d’enrichissement par l’approvisionnement avantageux d’un certain nombre de produits de base (poivre et autres épices, coton, soie, indigo, café, tabac, sucre…) nécessaires aux activités manufacturières nationales.
Au-delà d’une prise de position que nous verrons largement acquise aux activités coloniales, il demeure de profondes divergences dans la manière de lier colonisation et enrichissement. Car, non seulement, il existe des modalités de colonisation très différentes : la colonisation de peuplement et la colonisation commerciale, mais il existe aussi, des intérêts et des jugements très contradictoires sur les objectifs poursuivis, et sur les conséquences que produisent ces politiques coloniales. En analysant la littérature de cette période, aussi bien en France qu’en Angleterre, on reste frappé par l’extrême diversité, et par la densité des débats et des ouvrages ou pamphlets sur la question, qui traitent tous, soit à titre principal, soit à titre particulier, de la question coloniale, comme un des enjeux économiques majeurs de la période. Schématiquement, trois conceptions se sont dessinées au cours de cette période. La première repose sur une colonisation de peuplement. Le développement économique de la région colonisée doit être assuré, car il est à l’origine de l’enrichissement de la métropole, à condition que les échanges entre la colonie et la mère patrie soient exclusifs [Bodin (1568 & 1576], Montchrétien [1615], Child [1668], Vauban [1699] ; Davenant[1696]. La colonie est, dans ce cas, une simple extension de la nation. La seconde conception qui concerne plutôt une colonisation de comptoir envisage les colonies davantage comme une façon de s’enrichir par un commerce asymétrique, inéquitable, sans quasiment, aucun investissement lourd sur place Mun, [(1621, 1664)], Davenant [1697], Child [1697], Colbert [1662-1682], Richelieu [1688]. Enfin la troisième conception voit dans l’entreprise coloniale, une source d’appauvrissement plus que d’enrichissement [Petty, 1690 & 1691 ; Coke, 1671]. Ces trois perspectives constituent le véritable fil rouge, le socle sur lequel se construira le débat sur les colonies, tout au long des XVIIIe, XIXe et XXe siècles.
1 - Les colonies de peuplement au service de la nation : autosuffisance et enrichissement
La colonisation dans son sens originel (colonie en latin signifie colere : cultiver) est une colonie de peuplement. C’est cette forme là qui reçut les suffrages des premiers mercantilistes. Elle symbolise selon eux la réussite des entreprises conduites par les Grecs et par les Romains. Mais, elle répond, aussi et surtout, aux exigences et aux objectifs que les premiers économistes se sont fixés : puissance et richesse. Bodin, Montchrétien, Davenant et Child en Angleterre (qui montre que la seule exploitation des mines d’or dans les colonies espagnoles a été une opération très négative pour l’Espagne) sont les partisans les plus représentatifs de cette forme de colonie. Cette forme de colonie symbolise également la véritable richesse : la richesse matérielle, celle à laquelle on demeure très attaché. Par exemple, Bodin présente à la fin du XVIe siècle son pays comme un lieu privilégié, et riche naturellement : « Depuis que Dieu posa la France entre l'Espagne et l'Italie, l'Angleterre et l'Allemagne, il pourveut aussi qu'elle fût la mère nourrice portant au sein le cornet d'abondance qui ne fut onques et ne sera jamais vuide » [1568 (1986) 418]. Montchrétien est aussi très élogieux sur les richesses de la France qui dispose : « des cinq sources inépuisables de richesse naturelle [... ] le bled, le vin, le sel, les laines, les toiles » [1615 (1999) 239]. l'Angleterre est également pourvue de cette richesse naturelle qui comprend : «Le produit de la pêche, la laine, le bétail, le blé, le plomb, l'étain, le fer, tout ce qui sert à la nourriture, à l'habillement et aux munitions » 2 [Mun, 1621 (1971) 50]. Dans ces conditions, les terres colonisées peuvent être l’occasion de produire et d’acquérir de nouvelles richesses, semblables ou différentes. Tous les mercantilistes raisonnent sur la base d’une richesse limitée : « le gain pour un homme constitue la perte pour un autre » [Montaigne]. Comme par ailleurs, toutes les grandes nations sont déjà constituées il faudrait, nous dit Montchrétien : « pour acquérir un pouce de terre sur son voisin, répandre une mer de sang […] il faut donc changer de méthode et de lieux pour acquérir le glorieux titre de conquérant à bonnes enseignes » [Montchrétien, 1999 (1615), p. 177]. L’extension du royaume doit donc se faire à partir de l’outre-mer. La colonie devient ainsi un nouvel enjeu politique et économique. Si Montchrétien par exemple presse Louis XIII dans cette aventure maritime et coloniale, c’est qu’il a sous les yeux, l’exemple des Portugais, Espagnols, Anglais et Hollandais3 et « ne les suivre point (ou plutôt ne les devancer point*) serait un reproche éternel à notre courage » [ibidem, p. 177]. Cette aventure coloniale est « la nécessité même des temps » [ibidem, p. 177]. Les colonies peuvent ainsi renforcer le pouvoir de la nation, sa capacité à s’auto suffire. Les fonctions qui leurs sont assignées s’inscrivent nettement dans le projet mercantiliste, y compris, sur le plan plus discutable de la question démographique.
1. 1-Les colonies et l’hémorragie démographique : menace ou source d’enrichissement ?
L’argument démographique est naturellement le premier évoqué, car d’emblée, une colonisation de peuplement suppose l’existence de courants migratoires en faveur des terres colonisées. Or, pour la plupart des mercantilistes, la population est la richesse première. Ainsi pour Bodin : « Il n’y a richesse, ni force que d’hommes » [1576 (1986) : V, 64] ou pour Montchrétien : « de ces grandes richesses la plus grande, c’est l’inépuisable abondance de ses hommes » [1615 (1889) : 24]. Ce point de vue sera encore défendu ultérieurement par les mercantilistes de la fin du XVIIe siècle comme Child qui formulait la même idée : «La plupart des nations qui composent le monde policé, sont plus ou moins riches ou pauvres à proportion de la rareté ou de l'abondance du peuple et non à proportion de la stérilité ou fertilité de leurs terres »4 [1690 (1693) : 192-193], ou Davenant qui écrit : « Les peuples étant la matière de la puissance et de la richesse, la nation gagnera par leur travail et leur industrie » [1698 (1967) I, 138]. Toute hémorragie pourrait être ressentie comme un manque à gagner, voire comme un appauvrissement. Pourtant, sur ce plan-là, l’argument est vite écarté : Les colonies sont un échappatoire pour les pauvres restés à la charge de la nation.
Les colonies : une chance pour les pauvres et pour la nation !
L’existence d’un nombre important de pauvres, de mendiants, de sans-travail, attesterait selon les mercantilistes, de l’existence d’un trop plein, que les colonies seraient susceptibles d’absorber, sans que l’état s’appauvrisse. Bodin est le premier à trouver dans la forme de colonisation qu’adoptèrent Grecs et Romains, un tel avantage : « les Romains se sont toujours montrés en cela courtois et bien avisés, envoyant colonies de leur ville habiter les terres conquises, en distribuant à chacun certaine quantité : et par ce moyen ils chassaient de leur pays les pauvres, les mutins, les fainéants, et se fortifiaient de leurs gens contre les peuples vaincus, lesquels peu à peu contractaient mariages et amitiés […] au lieu que la plupart des Princes vainqueurs mettent des garnisons de gendarmes, qui ne servent que de piller et mutiner les sujets » [1986 (1576) VI, p. 49]. Dans le livre troisième du Traité d’économie politique, Montchrétien voit dans ces implantations coloniales un double avantage, en faveur de la France. C’est d’abord un moyen, d’accorder aux plus pauvres une occupation, utile et avantageuse à la collectivité, sur le plan économique : « Combien y a-t-il d’hommes chargés de grandes familles, vivant en extrême pauvreté, de mœurs innocentes et louables au reste ? C’est de ces gens, non de fainéants, de scélérats et de criminels qu’il faudrait peupler un nouveau monde ! il vous en viendrait de l’honneur et du profit tout ensemble » [1999 (1615), p. 187]. C’est ensuite un moyen d’endiguer les mouvements migratoires de France vers l’Espagne, qu’il juge préjudiciable : « Il vaudrait encore mieux que les François servissent à la France qu’à l’Espagne » [1999 (1615), p. 188].
En Angleterre, on développe le même type d’analyse. C’est par exemple le cas, dans un texte de 1583: « En plus de cela, la colonisation apportera un bénéfice général dans notre pays, non seulement un grand nombre d’hommes qui vivent maintenant dans l’oisiveté ici, et représentent un poids, une charge et ne rapportent pas à ce royaume, seront mis de ce fait au travail, mais aussi leurs enfants âgés de douze ou quatorze ans, ou en dessous, seront éloignés de l’oisiveté, en faisant mille sortes de choses futiles, qui seront être de bonnes marchandises pour ce pays. Et encore plus, nos femmes oisives (que le royaume peut bien épargner) seront employées en arrachant, teignant et séparant des plumes, en tirant, battant et travaillant le chanvre, et en cueillant le coton, et diverses choses à la teinture….et les hommes peuvent s’employer en travaillant dans les mines, et dans les activités de labour, et même en chassant la baleine… en plus de la pêche à la morue, au saumon, au hareng, et en abattant des arbres »5 [Sir G. Peckham, 1583, p. 112, quoted by Knorr, 1963, p. 42]. Le sentiment partagé d’une surpopulation rend plus acceptable l’idée d’une migration vers les colonies, qui apparaît comme un véritable remède. Non seulement le poids des indigents disparaît, mais également les colons travailleront ailleurs, et produiront des richesses dont profitera la métropole. On retrouve cette analyse chez Francis Bacon, dans ses Essais [1625] mais aussi chez Malynes, autre figure importante du mercantilisme anglais du début de ce siècle : « car à moins que les trois maux de ce monde que sont les guerres, les famines et les épidémies purgent ce grand corps, tous les royaumes et pays peuvent devenir très peuplés et les hommes peuvent vivre difficilement en toute tranquillité et sans danger. En conséquence, on doit chérir et louer les marchands qui cherchent à découvrir de nouvelles contrées » 6 [1622, p. 164].

Cette analyse perdure dans les dernières décennies du XVIIe siècle. C’est encore l’argument du moindre mal et du moindre coût qui prévaut. Comme le remarque Child, la Virginie et les Barbades sont peuplées par « une sorte de gens fainéants, vagabonds, vicieux et destitués de moyens de vivre chez eux, peu propres au travail, si décriés par leur débauche, leur habitude de voler, leur ivrognerie, que personne ne voulait les employer à rien […] ces gens-là, étaient tels, que s’il n’y avait pas eu de colonies anglaises dans le monde, ils n’auraient jamais pu vivre en Angleterre »7 [1690, p. 197]. évoquant également le peuplement de la Nouvelle Angleterre par les puritains, Child montre que dans tous les cas, ces gens auraient été chassés du territoire, se seraient réfugiés en Allemagne ou en Hollande, et ces pays-là auraient directement profité de cet apport humain. Les colonies représentent donc non seulement un moindre mal, mais elles permettent aussi, de conserver dans le champ de la nation, des gens que « l’Angleterre aurait toujours nécessairement perdus, si le Roi n’avait pas eu des colonies où ils eussent pu se réfugier »8 [Child, 1690, p. 200]. En revanche, en peuplant une terre sous domination britannique, ils contribuent indirectement à l’enrichissement de la nation. Enfin, Child évoque le cas d’un pays qui peut parfois ne pas nourrir tout son peuple, et dans ce cas-là, il considère que : « Si nous n’avons en Angleterre de l’occupation que pour cent personnes, et qu’il en soit né et s’en soit élevé parmi nous 150, je dis qu’il faut qu’il y en ait 50 qui sortent du pays» [Child, 1690, p. 200]9.
C’est dans des termes très voisins, que Davenant justifie à son tour un des rôles des colonies de peuplement. En effet, les nouveaux espaces d’expansion coloniale doivent servir d’exutoire aux gens indésirables dans leurs pays, qui représentent plus une charge qu’un manque à gagner, s’ils quittaient leur territoire, car ces migrants ne sont que : « des gens dont les crimes et débauches seraient rapidement destructeurs, ou dont les besoins les pousseraient en prison ou les forceraient à mendier, et les rendraient ainsi inutiles et en conséquence seraient un poids pour le pays »10 [1698, (1967), II, p. 3]. La colonie présente ainsi un double avantage, d’abord d’écarter les personnes « dont les vices ou les besoins seraient destructeurs à l’intérieur du pays »11 [ibidem., p. 3] et surtout, d’éviter que ces gens, qui peuvent néanmoins contribuer à créer de la richesse, aillent le faire ailleurs, dans des pays concurrents, notamment en Hollande au Danemark ou en suède. Ces courants migratoires-là auraient représenté pour l’Angleterre une perte. Ainsi les colonies pour Davenant, comme pour Child, constituent : « un refuge pour ces gens égarés par hasard, trompés, où leur travail et activité est plus utile à leur mère patrie »12 [1698, (1967), II, p. 5].

Quelques points de vue contraires…



Un certain nombre de mercantilistes attestent cependant que les colonies ont dépeuplé la mère patrie. C’est le cas de William Petyt (que l’on ne doit pas confondre avec William Petty) quand il affirme notamment que : « notre commerce avec les colonies nous a volé des millions de livres dans la perte des manufactures »13 [1680 (1954), p. 370]. D’autres auteurs critiquent plus précisément l’émigration d’artisans et travailleurs qualifiés [Knorr, 1963, p. 73]. Les plus farouches opposants à la colonisation tels Petty ou Coke, critiquent naturellement ces flux migratoires, qui tendent à affecter la puissance de leur pays. Ainsi pour Coke : “l’abondance de notre peuple a diminué en peuplant les colonies et en repeuplant l’Irlande depuis la dernière guerre et le dernier massacre : aussi la puissance et le commerce de notre nation ont été réduits proportionnellement »14 [Coke, 1670 (1970), p. 43]. Coke regrette aussi l’hémorragie démographique vers les colonies, et en particulier en Virginie ou dans les îles de l’atlantique : « L’Irlande et nos colonies ont épuisé nos hommes, en conséquence, notre commerce et notre puissance ont été réduits et ralentis »15 [Coke, 1670 (1970), p. 33]. Cette perte de main d’œuvre joue directement sur les activités maritimes de l’Angleterre car, pour exercer ce type de commerce, il faut des navires mais aussi des hommes, : « pour avoir réserver le commerce avec nos colonies, nous avons négliger le commerce du poisson dans lequel les Hollandais dans une certaine mesure en sont devenus en un temps très court les maîtres et en conséquence ont acquis l’avantage incomparable sur nous dans le commerce de nos colonies »16 [Coke, 1670 (1970), p. 33]. Coke enfin refuse de croire que les gains du sucre et du tabac compenseraient les pertes humaines, représentées part les flux migratoires [Appleby, 1978, p. 135]. Petty, qui demeure persuadé que l’entreprise coloniale enregistre plus de coûts que de bénéfices, partage également ce point de vue.
relativisés par Child et Davenant
Child et Davenant répondent à ces objections. Ils le font d’autant plus fermement, qu’ils souscrivent aux thèses populationnistes, et que ces types d’argument, dans l’absolu, leur paraissent recevables. Contre les effets redoutés d’une hémorragie démographique, la première raison, empirique, est donnée par Davenant. En dépit de ces mouvements de population « le nombre de nos habitants a augmenté d’environ 900 000, ce qui ne pourrait être une perte de richesse, si les colonies représentaient un drain » [ibidem., p. 3]17. La deuxième raison, donnée par Child, tend à montrer que le mouvement migratoire peut s’inverser, si celui-ci s’avérait excessif dans un premier temps, car : «une grande disette de peuple occasionnerait des salaires plus considérables, et si nos lois donnaient de l’encouragement et des facilités pour s’établir parmi nous, elles nous procureraient un supplément de peuple » [Child, 1690, p. 201]18. Enfin le développement économique de la colonie de peuplement peut même être à l’origine d’une croissance démographique de la métropole, par le développement de l’emploi que ces relations économiques suscitent : «si nous tenions le commerce de nos colonies étroitement attaché et confiné à l’Angleterre, bien loin d’éprouver de la diminution dans le nombre de ses habitants par la quantité de ceux qui passent dans nos îles il en résulterait au contraire une augmentation considérable d’habitants dans le royaume par l’occupation que les consommations des habitants de ces colonies et le transport des choses dont ils ont besoin donnent à ceux de la métropole » [Child, 1690, p. 233]19.
Globalement, en dépit des thèses populationnistes auxquelles tous les mercantilistes restent attachés, on a tendance à penser d’une part que l’émigration apparaît comme un moindre mal, quand il s’agit soit de pauvres à la charge de la société, soit de personnes qui auraient migré dans tous les cas vers d’autres pays d’Europe (pour des motifs notamment religieux ou politiques), soit de vagabonds et de délinquants qui auraient nui à la nation. Mais surtout, en percevant la colonie comme une simple extension de la nation (une nouvelle France selon l’expression de Montchrétien et de Colbert), le peuplement de ces terres ne peut être simplement assimilé à une perte d’hommes. En revanche cette population des colonies peut s’avérer très utile, dans la mise en route d’une production, agricole en particulier, entièrement acquise à la mère patrie.

1. 2- L’enrichissement par l’approvisionnement en produits de base : vers l’autosuffisance ?
Dans l’analyse mercantiliste, les matières premières jouent un rôle important dans le processus d’enrichissement des nations. Leur importation est très souvent jugée nécessaire, même si l’on demeure persuadé, que son propre pays peut être, et doit être, autosuffisant. En revanche, l’importation de biens manufacturés est vivement déconseillée20, car elle entraîne des sorties d’or et d’argent susceptibles d’appauvrir le pays, et donc d’affecter sa puissance. De ce point de vue, les colonies apparaissent comme une source précieuse et complémentaire d’approvisionnement en produits de base, et source d’enrichissement.
1. 2. 1- Le point de vue des mercantilistes français : de nouvelles « Frances » au service de la France

Moins de sorties d’or et d’argent


La France doit se passer d’autrui le plus possible, mais elle doit importer un certain nombre de produits, qui lui sont indispensables, et c’est ce que peuvent apporter justement les colonies. Pour Montchrétien, la colonie apparaît bel et bien comme un prolongement de la France en tout point. Ce nouveau monde est l’occasion de : « planter et de provigner de nouvelles Frances » [1999 (1615), p. 186] de réaliser l’autarcie économique qui lui est chère: «Nous aurions des nôtres mêmes ce que nous achetons si cher des étrangers : soie, coton, baumes, liqueurs, gommes, bois médicinaux… » [1999 (1615), p. 197]. L’Amérique est une terre de richesse qui sous contrôle français pourrait rendre la nation totalement auto-suffisante[Cole 1931, p. 158 ; Dockès, 1969, p. 121]. En effet comme « ils doivent produire les choses qui nous sont plus de besoin en ce royaume, on y pourrait semer et planter des arbres et semences propres à beaucoup moins de frais […] on y pourrait cultiver les vignes, et planter les oliviers avec grand profit » [1999 (1615), p. 199]. Non seulement on pourrait cultiver tout ce que l’on produit en France, ou tout ce que l’on se procure dans d’autres pays tels la Turquie, la Perse ou la Chine, mais on pourrait : « détourner, par ce moyen, le cours des sommes excessives que les pays de l’Empereur des Turcs et de l’Italie tirent tous les ans de la France. On obtiendrait ainsi de nos propres concitoyens ce que l’on achète très cher aux étrangers» [1999 (1615), p. 200]. Par l’approvisionnement en matières premières et en produits de base, la colonie contribue à réduire les sorties d’espèces monétaires. En ce sens, elle consolide, voire contribue, à augmenter le trésor de la nation.
C’est dans le même esprit, que Colbert envisage le rôle des Antilles. Il fait le constat que certains produits ne peuvent être obtenus que dans des zones climatiques particulières et que, d’autre part, les Hollandais ont le quasi monopole de ces produits. Ces derniers vendent à la France chaque année pour environ 3 000 000 de livres de produits tropicaux (sucre, tabac, indigo, coton…), qu’ils produisent avec une main d’œuvre servile via l’Afrique. Ils emploient également environ 6 000 marins et 200 navires pour réaliser ce commerce. Pour Colbert, il faut une nouvelle fois détrôner les Hollandais, et participer au commerce et à la production de ces biens de la même manière que la hollande. La raison est d’abord financière : rendre excédentaire la balance du commerce. Les Antilles doivent produire dans l’intérêt exclusif de la métropole, en réservant la production des produits coloniaux à la compagnie des Indes Occidentales, créée en 1665 à cette intention.

Au-delà des économies : la constitution d’une grande France



Les mercantilistes français n’envisagent pas les colonies comme de simples pourvoyeuses de matières premières. Pour eux, ces régions doivent connaître aussi un développement économique, même si un certain nombre de contraintes leurs sont imposées. Les colonies doivent faire partie de la nation, seul un océan les sépare de la métropole. La colonie contribuerait ainsi à la constitution d’un grand marché « intérieur » qui profiterait aux deux parties : « il s’ouvrirait par ce moyen, tant ici que là, de grandes et inépuisables sources de richesse. Car, premièrement, les sujets d’un et d’autre côté auraient une si ample vente et revente de toutes et telles manufactures qu’ils pourraient faire ou porter dont l’abondance proviendrait de la pratique des moyens écrits en deux traités précédents, qu’à l’emploi s’adjoindrait l’accommodement de tout autant d’hommes qui maintenant y sont, et qui désormais y pourront être » [1999 (1615), p. 197]. Dans cette entreprise coloniale, Montchrétien non seulement compte sur des Français qui auraient des opportunités de s’enrichir, mais aussi sur ces sauvages qu’il pense pouvoir « assimiler ». Il les juge bons et capables d’adopter nos comportements et manières car souligne t-il : « Ils peuvent être nourris et accoutumés par doctrine et par imitation (amoureux et admirateurs qu’ils sont de nos mœurs et façons de faire) » [1999 (1615), p. 196].
Les projets de Colbert à propos du Canada témoignent également de sa volonté de ne pas faire de cette région une simple colonie dépendante de la métropole mais bien une extension du royaume, outre- mer, une Nouvelle France21. Un argument qui va dans ce sens, est le souhait de voir se constituer une véritable colonie agricole, et que disparaissent chez les colons l’activité de « coureur de bois » qui n’est pas compatible avec l’objectif de fonder une véritable colonisation et exploitation des terres. Pour Colbert, il y a un obstacle à cette colonisation : « l’une des choses qui a apporté plus d’obstacles à la peuplade du Canada a été que les habitants qui s’y sont allés établir ont fondé leurs habitations où il leur a plu […] ils ont pris des concessions pour un espace de terres qu’ils n’ont jamais été en état de cultiver par leur trop grande étendue » [1865 (1663), III, pp. 393]. Pour confirmer cette volonté Colbert va exiger en 1665 un regroupement de l’habitat et une exploitation effective des terres dont les colons sont propriétaires. Ses instructions traduisent une nouvelle fois la volonté de vouloir organiser l’activité agricole sur le mode de la vieille France.

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