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REBILLARD F., « L’information journalistique sur l’internet, entre diffusion mass-médiatique et circulation réticulaire de l’actualité », in BROUDOUX E., CHARTRON G., (dir.), Document numérique et société – Actes du colloque DocSoc 06, Paris : ADBS Editions, 2006, pp. 213-226
Franck REBILLARD

Université Lyon 2
L’information journalistique sur l’Internet, entre diffusion mass-médiatique et circulation réticulaire de l’actualité.
L’ambition de ce texte est en premier lieu de dresser un panorama relativement exhaustif de l’offre d’information journalistique sur l’Internet. De s’intéresser à toutes ses modalités, sans exclusive, des plus traditionnelles reproduisant le modèle des médias de masse jusqu’aux plus innovantes (ou en tout cas présentées comme telles), qu’illustre l’engouement récent autour des blogs. Une revue de la littérature scientifique montre à ce sujet que les travaux sont pour la plupart cloisonnés, centrant leur observation sur un seul type d’offre journalistique1. Les recherches relatives aux rapports entre journalisme et Internet se sont ainsi d’abord focalisées sur les sites de médias déjà existants, révélant à cet égard une prégnance des référents antérieurs dans l’analyse (l’appellation originelle et alors dominante de presse en ligne en est un symptôme) et une certaine cécité vis-à-vis des formes plus originales émergeant avec l’Internet. Ce prisme a marqué les travaux de la fin des années 1990 et du tout début des années 20002. Comme par un mouvement de balancier, les recherches plus récentes ont elles fait porter leur attention sur les offres d’informations assimilables à du journalisme et pourtant dépourvues d’équivalent véritable sur support imprimé ou audiovisuel. Les webzines, les portails, les blogs ont alors été traités successivement3… et toujours séparément. Il manque donc une prise en compte globale de l’offre d’information journalistique sur l’Internet, une analyse qui mette en perspective chacun de ces types de publication au regard les uns des autres. Notre premier objectif est donc de combler cette carence. Et il nous semble d’autant plus nécessaire d’établir un tel bilan à un moment où, depuis plus de dix ans maintenant, des informations journalistiques sont disponibles sur l’Internet.

Loin de se limiter à une cartographie par nature quelque peu descriptive, ce travail comporte un second objectif de nature plus analytique. Il consiste à évaluer la contribution de l’Internet à un enrichissement de l’offre journalistique ; à tenter de déceler la réelle plus-value informationnelle, à un niveau quantitatif (multiplication des espaces de publication) comme qualitatif (diversité et renouvellement des informations) éventuellement apportée par rapport aux médias existants. L’émergence de l’Internet auprès du « grand public » au milieu des années 1990 s’est accompagnée d’une multitude de discours volontiers euphoriques et annonçant une opulence informationnelle sans précédent. Spontanément, sous l’emprise de la nouveauté technique, beaucoup ont pu adhérer à cette idée d’une « révolution dans l’information » (GIUSSANI, 1997). Mais les observations scientifiques menées depuis ont permis de mettre à distance cette vision d’une profusion d’informations découlant « naturellement » des réseaux numériques : sites web répliquant sans grande inventivité les contenus de leurs médias d’origine (JANKOWSKI, VAN SELM, 2000) ; journaux ne profitant pas de l’Internet pour ouvrir leur espace de publication, et affichant une hypertextualité de façade (TOUBOUL, 2001) ; webzines disparaissant faute d’avoir trouvé une formule permettant l’actualisation régulière des nouvelles (REBILLARD, 2002). Ces constats tendraient à démontrer que les potentialités offertes par l’Internet en matière de journalisme n’ont été que peu exploitées. Mais encore une fois, il est difficile de se satisfaire de tels résultats qui, s’ils sont valables à chaque fois pour un type de publication sur le web (par exemple la presse en ligne dans un cas, les webzines dans un autre) ne permettent pas de couvrir la totalité du spectre de l’information journalistique sur l’Internet. Les travaux susmentionnés, parce qu’ils sont parcellaires dans le choix de leur corpus, ne peuvent apporter que des éléments de réponse partiels à notre questionnement global. Nous souhaitons considérer ici l’ensemble de l’offre d’informations journalistiques sur l’Internet, dans la multiplicité des modalités de diffusion qu’elle peut connaître, pour examiner sa contribution à rendre l’information plus abondante et variée. Notre hypothèse à cet égard est que l’originalité de l’Internet réside peut-être moins dans les opportunités qu’elle fournit à chaque expérimentation informationnelle considérée à titre individuel (exemple : tel site de presse en ligne, tel blog, etc.) que dans sa capacité à réunir ces différents espaces de publication journalistique (ex : un blog commentant une nouvelle parue sur un site de presse en ligne).

1. Identifier l’offre d’informations d’actualité dans sa globalité
Pour répondre à cet objectif d’une appréhension véritablement globale de l’information journalistique sur l’Internet, nous avons élaboré une méthode d’observation respectant deux principes directeurs.

Premier de ces principes : envisager les modalités de diffusion les plus diverses possibles. Ne pas se cantonner aux seuls sites web reproduisant peu ou prou le modèle des médias de masse, mais investiguer aussi du côté des formes plus originales de l’Internet. Pour effectuer ce balayage le plus large possible, nous avons pris appui sur la typologie élaborée lors d’un travail collectif précédent (CHARTRON, REBILLARD, 2004) consacré à la diffusion de contenus informationnels et culturels sur l’Internet. Aux côtés de la quasi-reproduction des modèles « classiques » des industries culturelles et informationnelles4, trois modalités originales de publication sur l’Internet avaient pu être détachées :

- La publication autoritative (ex : blog) : diffusion de ses propres créations par un auteur (individuel ou collectif), sans validation préalable par des instances extérieures (BROUDOUX, 2003)5.

- La publication distribuée (ex : peer-to-peer) : mise en circulation décentralisée de biens informationnels, dont l’évaluation s’effectue via l’échange au sein de « communautés médiatées » (GENSOLLEN, 2003).

- Le niveau méta-éditorial (ex : portail) : offre condensée de contenus ou de liens, intermédiation stratégique dans le processus de réaménagement de la distribution sur l’Internet (BROUSSEAU, 2002).6

Suivant un second principe dans le repérage de l’information journalistique sur l’Internet, nous ne nous sommes pas limités aux contenus les plus ancrés dans l’héritage du journalisme « canonique », en étant au contraire attentif à ses expressions les plus dissonantes. Notre définition de l’information journalistique en tant que contenu a de ce fait été relativement large. Cette position méthodologique se justifie d’autant plus vis-à-vis du journalisme que ce dernier est caractérisé par une sorte d’évolutivité constitutive. Longtemps marquée par le journalisme d’opinion (de la critique littéraire à la propagande partisane), l’information journalistique a connu depuis ses origines des variations qui ne se réduisent pas au référent moderne de l’information générale et objective, et s’oriente actuellement vers des contenus de plus en plus spécialisés (« niches » de la presse magazine, chaînes thématiques, etc.)7. Pour repérer l’information journalistique, nous avons donc été vigilants vis-à-vis de cette « invention permanente » du journalisme (RINGOOT, UTARD, 2005), et avons donc collecté autant ce qui relèverait de l’information d’opinion ou de l’information spécialisée que de l’information générale. Ceci s’est avéré heuristique si l’on pense par exemple aux blogs, qui peuvent tour à tour être carnet de commentaires, aparté éditorial pour un journaliste encarté, ou encore site personnel d’expert. Pour ne toutefois pas tomber dans un « relativisme méthodologique » qui tendrait à faire passer toute information pour un contenu journalistique, nous avons retenu un critère qui nous paraît caractériser fondamentalement l’information journalistique : c’est le rapport à l’actualité. L’information journalistique est avant tout une représentation liée au temps, ce qui la distingue des autres discours sur le monde environnant (discours scientifique, politique, artistique, etc.). Ainsi, pour reprendre l’exemple précédent, nous n’avons pas retenu tous les blogs, mais uniquement ceux traitant de sujets d’actualité.

2. Des lieux de diffusion multiples
La totalité de l’observation s’est déroulée fin 2004 – début 2005. Nous avons alors exploré chacune des quatre modalités de diffusion (modèle éditorial ; publication autoritative ; publication distribuée ; niveau méta-éditorial) en essayant d’y dénicher des contenus journalistiques sur la base première de leur rapport à l’actualité et sur la base secondaire de leur rattachement à l’un des trois genres sociohistoriquement constitués (information d’opinion ; information générale ; information spécialisée). Le croisement de ces deux grilles d’observation - entre modalités de diffusion et types de contenus - a permis de déceler une multitude d’espaces offrant de l’information journalistique sur l’Internet, que nous pouvons ranger en sept catégories :
a) Versions Internet de médias existants (presse en ligne)

Regroupés sous l’appellation presse en ligne parce qu’il s’agissait au départ très majoritairement d’extensions de journaux imprimés (ex : www.lemonde.fr), alors qu’ils peuvent également être des compléments de chaînes de télévision (ex : www.tf1.fr) ou de stations de radio (ex : www.radio-france.com), ces sites web proposent des contenus très proches de leurs médias d’origine et selon un mode de diffusion « vertical » somme toute très classique.
b) Versions Internet d’agences de presse (agences de presse en ligne)

Pouvant être considérée comme une sous-catégorie de la précédente, puisqu’elle abrite aussi des déclinaisons numériques d’un organe d’informations déjà existant (en l’occurrence, l’agence de presse), elle s’en distingue cependant sur deux points. Avec l’Internet, les agences de presse ont d’une part la possibilité de s’adresser directement aux consommateurs finaux de l’information (cette possibilité de « sauter » un échelon dans la filière journalistique n’a toutefois pas été complètement exploitée) et ont d’autre part tendance à fournir un contenu beaucoup plus thématisé, suivant en cela une évolution déjà antérieure vers la spécialisation de l’information (ex : l’information économique et financière comme spécialité de www.reuters.fr).
c) Publications exclusivement Internet (webzines)

Espaces d’information spécifiques à l’Internet, c’est-à-dire sans équivalent sur d’autres supports, ces webzines ont un temps été considérés comme une opportunité de refondation pour l’information journalistique. Depuis, une césure semble s’être opérée. D’un côté les web-fanzines, aux contenus très marqués par l’information d’opinion et adoptant l’autopublication comme une posture idéologique, voient leur modèle fondé sur le bénévolat connaître de nombreux signes d’essoufflement (ex : www.uzine.net). D’un autre côté les web-magazines, reprenant en grande partie les recettes de la presse traditionnelle et cherchant une « niche » éditoriale, doivent souvent leur salut au soutien d’entreprises ou d’institutions (ex : pour l’information spécialisée dans le multimédia, www.lejournaldunet.com comme site-vitrine du Benchmark Group, ou www.internetactu.net financé par le CNRS).
d) Publications – individuelles – exclusivement Internet (blogs)

Remplaçant les sites personnels avec les atouts supplémentaires d’être plus commodes d’un point de vue technique et d’offrir une présentation chronologique des contenus, les blogs ont connu un rapport à l’actualité assez automatique. Passée une première période de vif engouement, dont la principale source semble avoir été le mythe d’une production égalitarisée de l’information avec l’autopublication, les blogs consacrés à l’actualité semblent souffrir d’une moindre vitalité (phénomène assez comparable à celui qu’ont connu les web-fanzines). Les procédés facilitant une publication distribuée (fils RSS8, podcasting) peuvent contribuer à pallier les difficultés de renouvellement de l’information au sein de chaque blog en fédérant l’information à un niveau collectif (blogosphère).
e) Composantes informationnelles de plateformes multiservices (portails)

Les grands sites portails, dans l’objectif de maximiser leur audience et de diversifier leurs sources de revenus, proposent un éventail très large de services (messagerie gratuite, annuaire de recherche, téléchargement de logiciels, etc.) parmi lesquels des informations d’actualités. La production de ces contenus est la plupart du temps externalisée : le plus souvent, les portails se fournissent en informations d’actualité auprès des agences de presse, achetant des dépêches sous des formats tels que XML permettant l’adaptation à l’interface ergonomique de chaque site (ainsi l’AFP fournit chaque fois sous une présentation « customisée » ses dépêches numériques aux portails AOL, MSN, Wanadoo, ou encore Yahoo).
f) Regroupements automatisés d’informations d’actualités (agrégateurs)

Résolument placés à un niveau méta-éditorial, puisqu’indexant à partir de moteurs de recherche les informations publiées par d’autres sites (sites de médias et webzines principalement), les agrégateurs peuvent réunir plusieurs développements autour d’un même sujet d’actualité. Cette démarche n’est pas réservée à l’information « grand public » (ex : Google News) ; elle trouve au moins autant de pertinence pour l’information professionnelle sur des sujets pointus (ex : Net2One), ou pour le rassemblement de commentaires dispersés sur l’Internet (ex : www.rezo.net)
g) Services documentaires d’archives journalistiques (bases d’archives)

La collecte et la conservation des archives des journaux n’est pas une activité nouvelle : depuis plusieurs années déjà, de volumineuses bases de données ont été constituées, notamment parce qu’elles peuvent intéresser les entreprises en tant que sources documentaires. En basculant sur l’Internet, ces services de veille (avec leurs spécialités : information régionale pour Pressedd ; information francophone pour Europresse ; information internationale pour Lexis Nexis) intègrent les informations exclusivement disponibles sur le web (webzines), et rendent davantage accessibles les archives les plus récentes.

3. Une interconnexion généralisée
Dans la précédente partie, chaque type de publication d’information journalistique a été présenté, afin d’en saisir les caractéristiques propres. Nécessaire dans une optique didactique, cette description individuelle n’est toutefois pas suffisante. Une analyse globale de l’information journalistique sur l’Internet suppose en effet de situer les différents espaces de publication dans le cadre plus général des relations qui s’établissent entre eux. Ces visées ont guidé la réalisation d’un schéma dont nous présenterons les conditions d’élaboration dans un premier temps, avant d’en tirer des enseignements et des pistes de réflexion dans un second temps.

Afin de conserver une cohérence d’ensemble tout au long de notre démarche, nous avons repris les critères ayant présidé à la typologie des différents espaces de publication pour asseoir la représentation topographique de leurs situations respectives. Plus concrètement, cela signifie que le schéma ci-dessous a été édifié autour de deux axes, correspondant d’une part à l’orientation du contenu, et d’autre part à la modalité de diffusion, prévalant pour chacun des types de publication.

En ce qui concerne le premier axe, nous avons ainsi établi une gradation entre les contenus selon leur visée, allant de l’information spécialisée à l’information généraliste, en passant par l’information d’opinion. Cette dernière constitue dans ce cadre un registre intermédiaire entre une logique généraliste (maximisation de l’audience) et une logique de spécialisation (adressage ciblé pour des marchés professionnels).

Quant au deuxième axe, il a été établi en fonction de l’orientation marchande ou non des différentes modalités de diffusion, considérant qu’il s’agit là de la différence essentielle entre les différentes configurations observées. C’est donc surtout du côté de la publication autoritative (webzines et blogs) qu’on trouve des configurations non-marchandes, et de façon plus exceptionnelle pour certains agrégateurs. Il est à noter que la catégorie des agrégateurs est sans doute la plus hétérogène, ce qui nous a amené à scinder sa localisation en plusieurs endroits sur le schéma. Mais cette catégorie des agrégateurs se distingue aussi en ce qu’elle est majoritairement liée aux autres types de publication par des liens hypertextuels.

Elle participe à ce titre d’un tissu relationnel extrêmement entremaillé, dont nous avons voulu rendre compte sur ce schéma. Outre des liens hypertextuels, ce sont des relations plus contractuelles de cessions d’informations qui s’organisent principalement autour du bloc [agences – presse en ligne], et en direction des espaces du niveau méta-éditorial (portails, agrégateurs, et bases d’archives). Sur le schéma, nous avons distingué ces deux formes de relations, entre « Etablissement de lien » et « Fourniture de contenu ».
Figure 1 :

Représentation schématique de la diffusion d’informations journalistiques sur l’Internet







4. Le circuit numérique de retraitement des informations d’actualité
Le schéma montre que, représentée dans sa globalité, la diffusion d’informations journalistiques sur l’Internet ne se réduit pas à la juxtaposition de plusieurs espaces de publication, mais repose parallèlement sur un enchevêtrement de relations. En y regardant de plus près, on s’aperçoit même que la valeur ajoutée de l’Internet, en matière d’information journalistique, ne réside pas dans la création de nouveaux contenus : ceux-ci ne sont spécifiquement produits pour l’Internet qu’au niveau du bloc [webzinesblogs], et de façon marginale dans la presse en ligne lorsqu’une équipe éditoriale a été mise en place à cette fin au sein du média d’origine ou à travers l’une de ses filiales9. En fait, l’intérêt principal de l’Internet se situe dans la possibilité d’accéder, à partir d’un même moyen de communication, à plusieurs niveaux de diffusion d’informations journalistiques (bien que celles-ci soient le plus souvent recyclées). Pour résumer la situation : les sources d’informations ne sont guère plus nombreuses, mais leur exploitation s’est amplifiée avec l’Internet via une mise en circulation de quelques informations d’actualité.

Pour illustrer ce processus de retraitement d’une même matière première informationnelle, on peut suivre le circuit emprunté par une dépêche d’agence de presse. Une fois produite, celle-ci n’est pas seulement publiée sur le site web de l’agence. Elle peut également, en fonction de son thème, être « pointée » via les liens hypertextuels de divers agrégateurs. Surtout, son contenu est vendu à des clients aussi divers que les sites de presse en ligne, les portails, ou les bases d’archives, qui vont l’intégrer en l’adaptant à chacun de leur format de publication10.

La généralisation de ce processus de retraitement est tel que même les contenus créés spécifiquement pour l’Internet s’inscrivent au final dans des logiques semblables. Nous avons déjà évoqué les systèmes RSS de syndication automatique pour les blogs. En ce qui concerne les webzines, on a pu constater une tendance au regroupement d’espaces de création qui précédemment existaient de façon autonome. Pour reprendre deux exemples déjà évoqués dans ce texte, Uzine et Rezo.net, on peut ainsi relever deux étapes dans ce mouvement pour les webzines à caractère militant : d’abord, la création d’Uzine comme fédération de webzines qui jusqu’ici se voulaient « indépendants » au double sens, idéologique et fonctionnel, du terme ; ensuite, le rattachement d’Uzine à Rezo.net, dont il devient l’une des diverses sources agrégées autour d’une même orientation politique.
Ce retraitement, en aval, d’informations de moins en moins inédites nous semble pouvoir être analysé à un double niveau. A un niveau économique, cette mise en circulation des informations correspond à un mouvement d’externalisation de la création des contenus d’actualité. A un niveau sociopolitique, ce processus de retraitement de l’information privilégiant une information factuelle, quitte à ce que cette dernière soit redondante, peut aussi renvoyer à une évolution de la perception du journalisme.

La collecte et la rédaction de nouvelles forment une activité à forts coûts fixes car elle nécessite de rémunérer la main d’œuvre créative (agenciers, journalistes, correspondants) de façon permanente afin de couvrir « l’actualité ». Cette particularité de l’économie des médias11 reste valable pour l’Internet. En revanche, deux changements assez importants peuvent affecter les filières des industries de l’information : d’une part, les coûts de reproduction de l’information deviennent quasi-nuls avec le numérique (un article n’a par exemple plus besoin d’être imprimé en de multiples exemplaires) ; d’autre part, le transit par les réseaux informatisés permet d’abaisser sensiblement la barrière à l’entrée formée jusqu’ici par les coûts logistiques de distribution et de diffusion. Dans le contexte numérique, la réduction des contraintes « matérielles » de publication et de diffusion facilite la reprise et la mise en circulation des informations journalistiques, et rend plus nécessaires encore, par la pléthore informationnelle ainsi engendrée, les investissements dans les activités de mise en visibilité (promotion, référencement, etc.). Ceci explique pourquoi les acteurs traditionnels de l’information journalistique (agences de presse, médias écrits et audiovisuels) se voient concurrencés par de pure players (portails, agrégateurs) qui via leur expérience antérieure de l’Internet ont déjà réussi à y constituer des audiences.

Cet effacement de la création des contenus au profit de leur mise en circulation, tel qu’il se matérialise économiquement sur l’Internet, nous renvoie à une évolution plus large du journalisme. Largement vulgarisée avec la formule de « circulation circulaire de l’information », l’uniformisation des sujets due à la concurrence interne au champ journalistique (BOURDIEU, 1996) était jusqu’ici plutôt l’objet de critiques. Il est tout à fait remarquable de voir qu’elle est aujourd’hui mise en exergue dans l’argumentaire du principal agrégateur, Google News : « Les titres de la page d’accueil de Google Actualités sont sélectionnés automatiquement par des algorithmes informatiques en fonction de plusieurs facteurs, notamment de la fréquence selon laquelle ils apparaissent sur d’autres sites du Web. Cette méthode de sélection s’inscrit tout à fait dans la tradition de recherche du Web de Google, qui repose essentiellement sur le jugement collectif des éditeurs Web pour déterminer les sites proposant les informations les plus intéressantes et les plus pertinentes. Google Actualités s’appuie de la même façon sur le jugement des rédacteurs des agences d’information pour déterminer les nouvelles qui méritent le plus d’être incluses et mises en évidence sur la page Google Actualités. » [http://news.google.fr/intl/fr_fr/about_google_news.html]. La redondance de l’information est ainsi présentée comme une sorte de garantie, la comparaison des différentes « versions » journalistiques devant permettre in fine à l’Internaute de découvrir une information « épurée ». Habituellement, les dépêches d’agence sont produites avec cette recherche de neutralité, mais dans le cadre d’une transformation ultérieure par les clients : les médias (journaux, stations, chaînes) adaptent ces dépêches d’agence à leurs lignes éditoriales respectives. Or, ces dépêches tendent de plus en plus à être diffusées telles quelles auprès de vastes publics, et on peut sur ce point dresser des parallèles entre le processus de retraitement de l’information sur l’Internet et un développement journalistique qui lui est contemporain, celui de de la presse gratuite. Dans ce dernier cas, une enquête en réception montre même que cette neutralité de l’information proposée par la presse gratuite rencontre une certaine demande de la part des lecteurs, qui pour certains reprochent aux journaux traditionnels leurs parti-pris idéologiques (AUGEY, LIPANI-VAISSADE, RUELLAN, UTARD, 2005). On peut donc considérer qu’une même configuration se retrouve avec, pour les rubriques d’actualités des portails comme pour les journaux gratuits, un retraitement de dépêches d’agences réduisant les coûts de création de l’information et permettant de trouver un large public, peu habitué à payer pour consulter des contenus journalistiques et favorable à une information la plus factuelle possible. Il ne s’agit pas ici de dire que cette configuration est généralisable, ni qu’elle préfigure l’évolution ultérieure du journalisme. Mais sa cohérence, à la fois sur l’Internet et l’imprimé, mérite d’être relevée.
L’information journalistique est diffusée en de multiples lieux sur l’Internet, mais sa circulation réticulaire n’équivaut pas à une multiplication des contenus originaux d’actualité, bien au contraire. Au final, il apparaît que la création d’informations exclusives à l’Internet se marie avec la reproduction et la circulation, sur le web, d’informations produites initialement pour d’autres supports. De ce point de vue, l’Internet semble s’inscrire dans la longue liste des technologies d’information et de communication qui mobilisent tous les espoirs d’une transformation radicale du journalisme au moment de leur émergence (radios « libres » ou expériences de télévisions « communautaires » par câble, pour prendre des exemples récents) avant de les atténuer.

Doit-on en conclure pour autant que l’offre d’information journalistique ne connaît que des aménagements mineurs avec l’Internet?

L’évanouissement progressif des webzines comme la soudaine mise en avant des blogs témoigne d’une phase d’expérimentations dont il serait bien audacieux de tirer des enseignements définitifs. Il n’en reste pas moins que les innovations en la matière s’inscrivent globalement dans l’ajout au modèle mass-médiatique, prédominant jusqu’ici pour l’information journalistique, de dimensions héritées des réseaux informatisés comme la compilation automatisée des données ou les échanges interpersonnels. Cette possibilité de complémentarité reposant sur la convergence entre médias « traditionnels » et « nouvelles » technologies de l’information et de la communication avait été soulevée il y a déjà plus de dix ans (CHAMBAT, 1995) : il reste à voir, après cette relativement courte période (une décennie) au regard du cycle de vie d’une technologie d’information et de communication telle que l’Internet, sur quelles dynamiques sociales de fond pourront ou non s’appuyer ces évolutions du journalisme.

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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1 Exception à cette règle, le travail de DEUZE (2003) s’intéresse à la fois aux « mainstream news sites », « index and category sites », « meta and comment sites », ainsi qu’aux « share and discussion sites », à partir d’un corpus de sites essentiellement anglophones. Notre recherche, outre le fait d’affiner la typologie précédente, se penche sur un corpus plus spécifiquement francophone.

2 Par exemple : (JANKOWSKI, VAN SELM, 2000) ; (TOUBOUL, 2001) ; (PELISSIER et alii, 2002).

3 Respectivement dans : (REBILLARD, 2002) ; (SMYRNAIOS, 2004) ; (JEANNE-PERRIER, LE CAM, PELISSIER, 2005).

4 Et notamment du modèle éditorial, toujours présent dans le contexte de la convergence numérique (MIEGE, 2000).

5 La publication autoritative s’est longtemps inscrite dans une visée imprégnée de l’idéologie libertaire associée aux origines de l’Internet. La publication autoritative repose encore aujourd’hui pour une part sur cette dynamique, mais sans que celle-ci soit aussi prégnante qu’auparavant.

6 On le voit ici, ce raisonnement en termes de modalités de publication implique la prise en compte de dimensions de nature sociologique et économique, en plus de l’analyse des contenus et des dispositifs de diffusion. Dans le cadre de ce colloque consacré au document numérique, nous privilégierons ces derniers aspects (contenus et dispositifs), mais signalons au lecteur que les aspects socio-économiques sont présentés de façon plus détaillée dans une autre livraison des résultats de cette recherche (REBILLARD, 2006).

7 A ce sujet, certains chercheurs invoquent l’apparition d’un paradigme du journalisme de communication (BRIN, CHARRON, DE BONVILLE, 2004), mais cette proposition théorique est l’objet d’un débat scientifique que nous n’aborderons pas dans le cadre de ce texte.

8 RSS : Really Simple Syndication.

9 Certaines cellules éditoriales peuvent être relativement étoffées, comme par exemple dans la filiale Le Monde Interactif.

10 Nous rappellerons ici l’importance des procédés de structuration des documents numériques comme les DTD (sous XML notamment), qui rendent bien plus commode cette réexploitation multi-supports.

11 Pour une synthèse, voir (TOUSSAINT-DESMOULINS, 2004).

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