Résumé Cette contribution traite des enjeux de la dynamique des clusters industriels dans une économie émergente, la Thaïlande. La démarche se base sur une confrontation





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La territorialisation d’un processus d’industrialisation :

des « tradi-clusters » aux « néo-clusters », premiers jalons pour une typologie des agglomérations d’entreprises en Thaïlande.

BARON GUTTY Audrey, Doctorante IEP/IAO Lyon

audrey.gutty@univ-lyon2.fr

FIGUIERE Catherine, Maître de conferences, LEPII CNRS/UPMF Grenoble

Catherine.figuiere@upmf-grenoble.fr

SIMON Jean-Christophe, Chercheur IRD, LEPII-CNRS/UPMF Grenoble

Jean-christophe.simon@upmf-grenoble.fr

Communication au XLIIIè Colloque de l’ASRDLF

Grenoble et Chambéry

11-12et 13 juillet 2007
Résumé

Cette contribution traite des enjeux de la dynamique des clusters industriels dans une économie émergente, la Thaïlande. La démarche se base sur une confrontation entre des résultats obtenus sur le terrain et les travaux antérieurs fondés sur les économies développées. La transposition de la réflexion permet de proposer trois catégories de clusters : « tradi-clusters », « néo-clusters » et « plani-clusters ». Ces catégories diffèrent par leurs origines, leurs dynamiques sectorielles ou encore les effets d’entraînement sur leur environnement économique et social.
Mots clés : Thaïlande, cluster, typologie, économie émergente, études de cas.
Abstract

This paper analyses industrial clustering dynamics in an emerging economy, with a case study of Thailand. We match some field observations and documented cases with clustering theory originating from advanced industrial countries. This transfer of concept leads to identifying three categories of cluster, according to their origins, sector linkages and economic and social embeddedness, namely: « tradi-clusters », « neo-clusters », and « plani-clusters ».
Keywords; Thailand, clusters, typology, emerging economy, case studies.

Introduction
Dans la plupart des pays d’Asie Orientale, du Japon à la Thaïlande, en passant par la Chine, les politiques publiques (en particulier en Chine et en Thaïlande) s’orientent largement vers le soutien aux agglomérations d’entreprises dont sont attendus des effets moteurs en termes d’industrialisation notamment. Pourtant, les pays émergents d’Asie Orientale ont peu fait l’objet de travaux basés sur une approche dite « territoriale » (« locals »), en dehors de ceux portant sur les triangles de croissance et les zones franches industrielles. Transposer et adapter à ce nouvel environnement, les analyses construites pour rendre compte de réalités observées dans les pays industrialisés, apparaît donc comme tout à fait justifié. Les grands pays émergents de cette zone sont en effet confrontés à la fois au défi de montée en gamme de leurs industries traditionnelles et à la nécessité d’un renouveau de leur spécialisation.
Cette communication cherche donc à confronter une réalité observée dans une économie émergente d’Asie du Sud-Est - la Thaïlande- avec les propositions analytiques portant sur le rôle des agglomérations d’entreprises dans la dynamisation des territoires infra-nationaux ainsi que sur la participation de ces agglomérations à la spécialisation de l’économie nationale et l’insertion de cette dernière dans les échanges régionaux (au sens supranational du terme) et mondiaux.
La démarche retenue vise à intégrer les résultats d’une série d’études de cas réalisées sur le terrain dans le cadre d’un programme de recherche1. Les systèmes locaux de Chaiyaphum (agglomération d’entreprises du secteur textile), Chiang Mai (artisanat local) retiendront particulièrement notre attention.
La confrontation entre les résultats obtenus sur le terrain et la littérature sur le thème devrait permettre d’ébaucher une typologie des agglomérations d’entreprises repérables en Thaïlande, en fonction de leur histoire, de leur dynamique sectorielle, des acteurs impliqués (privés ou publics) et de leur rôle dans le processus de développement de l’économie nationale.

Avant de chercher à qualifier l’actualité des agglomérations d’entreprises en Thaïlande, il convient, dans un premier point, de resituer brièvement le contexte de leur développement et donc de donner les grands traits de la période d’industrialisation de l’économie nationale. Le second point apportera les éclaircissements théoriques nécessaires à la déclinaison d’une notion, le cluster, conçue dans « un environnement développé », à un « environnement émergent ». A partir des résultats d’études de terrain, le troisième point viendra renforcer la pertinence des différentes catégories de clusters préalablement établies.
1/ Développement industriel et diversification en Thaïlande
Le processus de développement thaïlandais est caractérisé à la fois par une ouverture et une diversification progressives de l’économie nationale sur plusieurs décennie d’industrialisation rapide à partir des années 60. La structuration des activités productives a vu l’interaction d’agents nationaux et d’acteurs extérieurs, encadrés par un Etat « développeur », moins interventionniste que dans d’autres économies voisines (Malaisie ou Indonésie par exemple). L’hyper-centralisation caractérisée autour de la capitale a perduré jusqu’au début des années 90, la période récente se caractérisant au contraire par des tendances à la recomposition territoriale des activités économiques (actions de décentralisation, développement de l’Eastern Seaboard, axe international du Grand Mekong etc).
La Thaïlande est donc considérée ici comme représentative des économies émergentes d’Asie du sud-est, ayant construit une position de « NPI de 2e génération » en l’espace de quatre décennies. Il conviendra de rappeler certaines caractéristiques fondamentales du processus de croissance et de préciser certains traits distinctifs fréquemment sous estimés, pour ensuite identifier les enjeux actuels de localisation, de mûrissement du système productif et de construction d’un nouvel avantage compétitif régional et mondial.
1.1 Développement en Thaïlande : industrialisation et ouverture
On peut considérer que le processus de croissance a débouché sur un développement substantiel en s’inscrivant dans la durée, en fonctionnant avec une structure sociale exempte de fractures drastiques et en s’appuyant sur quatre piliers :


  1. La diversification sectorielle : la structure productive a évolué régulièrement à partir d’une base agricole prospère, passant par une industrialisation peu complexe (transformation des ressources naturelles, en particulier dans l’agro-alimentaire) au cours des années 1960-70, pour bénéficier d’une vague d’activités plus élaborées lors de la « décennie dorée » 1986-96, avec l’accueil des plate formes d’assemblage de biens d’équipement domestiques d’Asie de l’Est.(Wonghanchao et Ikemoto 1988, Chaponnière et Simon, 1988). Cette transition industrielle a été accompagnée par une transition démographique jouant son plein effet sur la fourniture de main d’œuvre ainsi que sur l’apparition de classes urbaines éduquées et consommatrices.

  2. L’ouverture économique a été progressive, et la croissance largement tirée par les exportations dès la décennie 1970, ce qui a rendu l’économie de plus en plus dépendante de la demande mondiale. Entre les années 1960 et le milieu des années 1980 le taux d’ouverture passe de 10 à 40% (Warr, 1993). Cette ouverture a aussi bénéficié de la pacification de la péninsule indochinoise favorisant les commerces par les frontières terrestres, tendance qui s’étend à présent à l’espace de la Chine du Sud. L’internationalisation de l’économie a évolué au rythme de la demande sur les grands marchés mondiaux. Le processus régional en œuvre en Asie Orientale est encore tributaire du reste du monde pour écouler sa production finale. Le niveau de développement de cette zone n’est en effet pas suffisamment élevé (à l’exception du Japon et de la Corée du Sud) pour absorber en grande quantité des produits à forte valeur ajoutée. Par ailleurs, les IDE ont eu un impact globalement limité –mais décisif pour l’industrie - à cause d’une réglementation relativement restrictive, assouplie au milieu des années 1990, et après la crise (Horaguchi et Shimokawa, 2002).

  3. La stabilité des institutions : les politiques macroéconomique et monétaire n’ont pas souffert de retournements arbitraires pendant plusieurs décennies. Le programme d’ajustement structurel au début des années 1980 fut relativement bien maîtrisé. Les politiques publiques ont été menées dans le cadre d’un « libéralisme mesuré » (Nidhiprabha et Warr, 1996). Par contre, la politique publique sectorielle à l’intérieur du secteur manufacturier s’est révélée moins interventionniste et moins cohérente que dans les expériences d’autres NPI asiatiques. Ainsi la Thaïlande a peiné à imiter la Corée ou la Malaisie dans la mise en place de grandes entreprises publiques sur les créneaux stratégiques, ou encore pour dynamiser ses zones industrielles et pôles de croissance en les appuyant sur des structures de gouvernance efficaces (comme la Malaisie a pu le faire à Penang par exemple).

  4. Une croissance régulière résulte de ces caractéristiques. Cette croissance connaît des phases d’accélération notables : années 70, 87. La Thaïlande apparaît ainsi comme semi industrialisée dans les années 80 lorsque les activités agricoles et manufacturières arrivent à parité dans le PIB (Leeahtam 1991). Elle est alors qualifiée de 5e NPI d’Asie Orientale -concurremment avec la Malaisie (Muscat, 1994). La fin des années 1980 est marquée par une croissance exceptionnelle à deux chiffres sur 4 ans, mais la dernière décennie montre plutôt une croissance « ralentie » de l’ordre de 5% par an.



1.2 Les défis d’une nouvelle vague de croissance économique
Les éléments du processus de croissance présentés précédemment ne sont pas exempts de faiblesses – nous soulignons ici celles qui influent directement sur la dynamique industrielle, la construction de l’avantage compétitif et les effets d’agglomération ou de localisation liés aux clusters.


  • L’interaction privé-public a tardé à devenir opérationnelle : le début des années 1980 voyait se mettre en place des comités de concertations au niveau national, et ensuite les systèmes institutionnels sont devenus plus favorables aux projets privés (par exemple concessions d’infrastructures à construire, système Build-Operate-Transfer), ce qui se confirma pleinement dans la décennie suivante (possibilités d’universités, de zones industrielles privées). Finalement au début de la présente décennie, le gouvernement de Thaksin Shinawatra a érigé la référence aux symboles et aux normes de l’entreprise en règle : les gouverneurs de province doivent être des « CEO » ou « Directeurs Généraux », chaque canton doit être identifié par un produit commercialisable (One Tambon One Product, ou stratégie OTOP), et les clusters d’activités sont l’une des bases du nouvel élan productif). Malgré cela les projets publics sont longs à émerger, et l’instabilité gouvernementale favorise l’alternance des stratégies et des idées à la mode.




  • La montée en gamme industrielle a bénéficié des apports de firmes étrangères : la Thaïlande a connu une diversification productive accélérée, avec un cercle vertueux sur la période 1972-1992. Cependant à compter du milieu des années 1990, l’avantage compétitif sur les productions intensives en main d’oeuvre docile et appliquée s’est érodé, avec la domination croissante des productions manufacturières basées en Chine… Des branches industrielles peu nombreuses ont réussi à construire ou maintenir une certaine cohérence nationale, mais celle ci est en fait assise sur une Division Régionale des Processus Productifs, tout particulièrement dans l’électronique et l’automobile. De ce fait on constate actuellement que les relations amont-aval et autres « linkages» révèlent bien des faiblesses (Simon, 2001). Finalement le niveau technologique pose question – et requiert des politiques de ciblage et de promotion. Ceci concerne également la définition des bassins d’emploi : alors que l’appareil éducatif s’est révélé performant pour une éducation générale de base, primaire et secondaire, les systèmes de formations professionnelles finalisées et supérieures montrent des fortes carences drastique




  • Le tissu des firmes est dense, mais sa solidité fait défaut. Le rôle des entrepreneurs locaux a été déterminant : appartenant principalement au groupe sino-thaï, ils ont assuré un rôle crucial d’interface à deux niveaux : d’une part entre les agriculteurs et les marchés locaux et mondiaux (riz, mais aussi jute, manioc, fruits, volailles etc) d’autre part pour l’édification de PME répondant à la demande mondiale notamment dans la filière textile-habillement (Pongsapich, 1994). Cette floraison d’entreprises a profité des réseaux de la diaspora chinoise et des FMN asiatiques, favorisant des diversifications spectaculaires d’activités (Laothamatas, 1992). Elle n’a pas été suffisamment étayée par des objectifs de compétitivité et de renforcement de structures d’organisation et de financement – de ce fait la vulnérabilité aux retournements de conjoncture et à la crise asiatique est apparue très élevée (Régnier, 2000). Un défi actuel des entreprises est celui de la constitution de groupes de firmes à la fois cohérents et financièrement solides.




  • L’inscription de l’industrialisation dans le territoire a été déterminée par le centralisme de la capitale-métropole. Les politiques de décentralisation et de régionalisation ont pris plusieurs décennies à être discutées et mises en œuvre timidement. La géographie industrielle a été largement déterminée par les agents productifs en fonction des axes de communication, des ressources en produit naturels, en terres transférables, en main d’œuvre. Face à l’hyper-centralisation de Bangkok les foyers d’activité des grandes région sont demeurés secondaires – faisant fonction de relais, très rarement de pôles dotés d’une certaine autonomie (Parnwell, 1990, Kermel et Schar, 1997, Glassmann, 2004). Ceci peut expliquer que la politique de promotion des cluster ou même la démarche OTOP ne s’intègre pas véritablement dans une stratégie de système productif localisé.



2/ Clusters en économie émergente : les enjeux d’une typologie
« L’analyse des territoires montre que le développement se déploie à partir d’un système d’interrelations, de circulation d’informations, de production et de reproduction des valeurs qui caractérisent un mode de production. Cela signifie que les facteurs critiques de développement sont historiquement enracinés dans la réalité sociale locale et ne sont donc pas facilement transférables à d’autres espaces : le développement apparaît, en définitive, comme un phénomène social et non comme un processus uniquement technique.

Le territoire devient ainsi un facteur privilégié du développement dans la mesure où il inclut tous ces facteurs – historiques, culturels, sociaux – qui sont à la base de modèles spécifiques d’organisation donnant lieu à différents mondes réels de la production et une continuelle interaction entre la sphère économique et la sphère sociale. » (Courlet C., 2001, p.36)
La notion de « cluster » permet de prendre en considération la dimension territoriale de l’organisation de la production. Certes, elle n’a pas été initialement conçue pour rendre compte de la réalité de l’organisation des relations interentreprises dans les économies émergentes. Il apparaît néanmoins que ces économies révèlent elles aussi une tendance à l’agglomération d’entreprise. Il convient donc à la fois de justifier l’emploi du terme de cluster pour qualifier ces agglomérations afin de pouvoir ensuite établir leurs caractéristiques. Cette démarche va permettre de poser les jalons d’une typologie de clusters en pays émergents.
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