Discours c’est avant tout un «dispositif de savoir-pouvoir», un dispositif essentiellement inconscient





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Philippe CAZALS


PSYCHANALYSE ET POLITIQUE

Totémisme sans tabou : Le capitalisme peut-il faire religion ?


Avant de commencer la conférence proprement dite, quelques mots d’introduction pour vous dire un peu d’où je vous parle et où je veux essayer de vous mener.

Lors de notre dernière rencontre ici - pour ceux du moins qui étaient présents à la conférence d’Alain Boscus, sur les crises du capitalisme -, nous nous étions munis d’une sorte de télescope et hissés le plus haut que nous pouvions pour observer le « vaste monde », comprendre comment il marche. D’un regard distancié, donc, et globalisant.

Moi, ce soir, je range les jumelles dans le tiroir. J’y prends, tiens… une loupe. Je me concentre sur quelques zones de notre terre - celles où le capitalisme prospère depuis longtemps - et j’observe, comme une sorte d’entomologiste, les petites fourmis humaines… fourmis auxquelles j’appartiens, là est la difficulté.

Avant de m’y risquer, une précision importante : en fait une clé pour mieux comprendre ce que j’avance. La terme de Discours que je vais utiliser ce soir à plusieurs reprises (Discours du capitalisme, discours de la science, discours de la technoscience), cette catégorie n’est pas, à l’origine, un concept de la psychanalyse. C’est un emprunt fait par Lacan au philosophe Michel Foucault pour tenter de penser, en les formalisant, les types de lien social les plus fréquemment rencontrés dans nos sociétés occidentales.

Pour Foucault, un Discours c’est avant tout un « dispositif de savoir-pouvoir », un dispositif essentiellement inconscient, subi : coutumes, paroles, savoirs, normes, lois et même institutions1. Cela excède donc la catégorie marxiste, plus connue, d’idéologie, laquelle consiste essentiellement en un ensemble d’idées organisées en système. Quand il parle de Discours, Foucault, lui, utilise d’ailleurs souvent l’expression : « pratiques discursives », pour bien souligner qu’il s’agit d’une sorte de fait social total, quelque chose qui traverse et agit sur l’ensemble d’une société, jusque dans ses plus infimes recoins, ses moindres pratiques aussi. C’est dire qu’on n’y échappe éventuellement qu’au prix d’efforts intellectuels coûteux et sous condition, déjà, d’en avoir vraiment le désir : qu’il s’agisse, pour ce qui nous concerne, du Discours du Capitalisme, du Discours de la Science, ou du Discours de la Technoscience. Parce qu’ils visent précisément à nous fasciner, voire à nous posséder.

Comme le formulait Jean d’Ormesson - pas spécialement progressiste, mais loin, très loin d’être un idiot, c’est le moins qu’on puisse dire : « Chacun ne peut penser que comme on pense de son temps ».

Autrement dit, là sous la plume de l’historien Paul Veyne : « Nous sommes tous prisonniers d’un bocal dont nous n’apercevons même pas les parois »2.

Faisons tout de même le pari qu’il doit bien y avoir moyen de se faire la malle, non seulement « sortir du capitalisme », en tant que système économique, mais déjà, condition pour moi sine qua non, du dispositif discursif qu’il a su mettre en place pour que nous y restions : le Discours du Capitalisme.

En somme : une tentative de déformatage.
*

* *
En 1913, Freud achève Totem et tabou, une recherche psychanalytique par laquelle il explore les fondements du processus d’hominisation et ceux de la fonction paternelle, pour lui indissolublement liés. A partir d’une comparaison raisonnée entre les données anthropologiques de son époque - sur la vie sociale des peuples primitifs - et celles tirées de la clinique des névroses, cette analyse culmine dans le mythe de la Horde primitive, qu’il invente pour extraire, de cette masse de données, une théorie de la subjectivité qui rende aussi raison des ressorts du lien social et des principes de la religion :
Des « pas encore hommes », à peine réunis en Horde, s’allient pour tuer l’Urvater (en allemand, littéralement : « père originaire »), qui est en fait un « pas encore père » jouissant sans entraves de toutes les femmes et chassant ses fils, ses rivaux, à mesure qu’ils grandissent. Passées les libations post-mortem (ils dansent sur la tombe du père mort) ces derniers (les fils donc) scellent le premier contrat social : (à savoir) renoncer à la jouissance toute - qui était antérieurement confisquée et incarnée par ce père inique (ce « vieux saligaud ») - au bénéfice du premier vrai lien social. Une fois mort, le père, érigé en Totem, va être l’objet d’un véritable culte, en ce que Freud appelle une « obéissance rétrospective » qui va contraindre les fils, nos pères archaïques, par identification à ce père indigne tué.
Tel est le paradoxe où les religions monothéistes et les morales associées seraient ancrées. Le totémisme, premier pilier du premier pacte social, reposerait donc tout entier, pour Freud, sur le socle supposé solide du culte du Père, et du respect de sa parole, tout cela inventé par les fils après le parricide comme une nécessité absolue. Car cette parole à respecter ne put qu’être crée en un acte, forcément inédit, d’arrachement au bruit, inquiétant jusqu’à l’angoisse, des grognements du père des origines. Alors la dernière phrase de Totem et tabou : « Au commencement était l’action », en référence au meurtre de l’Urvater (le père des origines) par les fils, un crime indispensable à leur humanisation, cette dernière phrase se révèle-t-elle comme une sorte de « décomplément » idéal (si l’on veut) de l’affirmation biblique, dont elle s’est évidemment inspirée : « Au commencement était le Verbe »3.

Mais sans tabous, le totémisme se vide de toute substance. L’adoration d’un Autre ne tient en effet, pour l’animal humain, que par la collectivisation de codes, de règles, de prescriptions, de valeurs et de lois qui socialisent sa vie en organisant son espace psychique. Sans cela, notre animalité reprendrait vite le dessus, libérant ce que Freud a nommé nos « pulsions sauvages et malfaisantes ».. Pour l’avoir parfaitement compris, le même Freud, en 1921, reliera d’ailleurs la « Psychologie des foules » à l’analyse du moi : toute « psychologie individuelle » - dont la psychanalyse - ne pouvant être selon lui que simultanément et d’emblée une « psychologie sociale »4. Car pour qu’il y ait religion (terme qui vient du latin religare, relier), c’est-à-dire pour que les hommes puissent communier autour de quelque Entité (avec un grand « E »), il faut une garantie : non seulement la fameuse « garantie divine », mais surtout une garantie humaine! Il faut la volonté collective d’en préserver les principes, l’Archê, comme un leg précieux dont chaque génération n’est que le passeur.

Dans les sociétés dites « primitives »5 le tabou interdisant de tuer l’animal totémique (du moins en dehors de certaines simulations rituelles parfaitement codifiées) procède de cette logique. Quant à l’obligation à l’exogamie, il s’avère constituer le premier règlement économique connu : la femme, en ces temps originaires, étant un objet d’échange, support de convoitises. Comme la nôtre, cette économie originaire aurait donc été gestion de flux, et créatrice de désir, mais sans volonté de capitalisation : l’échange des femmes entre tribus les enrichissant mutuellement sans en appauvrir aucune, apportant au contraire cette diversité, génétique et culturelle, dont nous devrions encore nous inspirer… Notre propre économie psychique, du moins jusqu’à notre époque postmoderne, en fut profondément marquée, c’est-à-dire précisément par la névrose, dont on peut considérer après Freud qu’elle est peut-être le prix à payer pour que notre humanité soit préservée : le prix minimum à payer pour un quelconque « Vivre Ensemble ».
Depuis son origine, l’humanité agit et pense donc sous le signe de l’hétéronomie. Qu’il s’agisse de Totems, de Dieux, de Culture, d’Idéal ou de Raison d’Etat, c’est l’Autre - avec un grand « A » - qui règle toujours les rapports entre les hommes et ordonne la vie psychique. Dans l’Œdipe, c’est le Père qui, à la fois adoré et haï, régule la Jouissance et contrôle la relation de chacun et chacune à l’objet de désir, tantôt sur le mode positif de ce que Freud appelle l’Idéal du moi (où le Père figure donc comme modèle), tantôt sur celui, négatif et répressif, d’un Surmoi (où le Père est surtout le « Grand Interdicteur », parfois non sans cruauté). Et c’est à un Père encore qu’aux cieux, les hommes confièrent la tâche de surveiller nos actions ici bas : un « Père Eternel ». Et c’est cette place aussi - du chef, du leader, du commandeur, etc. - que nous confions, d’ailleurs de gré ou de force, à certains de nos semblables pour nous guider : pour le meilleur, et parfois pour le pire.

En tout cas, cette organisation des sociétés et institutions humaines par référence à quelque principe supérieur, dans laquelle l’horizontalité du lien social est garantie par la verticalité d’un rapport à quelque Autre, cette organisation a survécu à l’enchaînement historique des systèmes politiques et économiques, et ce jusqu’au capitalisme, du moins dans sa première version : le libéralisme moderne.
Voyons déjà pour ce premier libéralisme.
Dès son origine, il y avait pourtant, dans l’idéologie découlant de l’agencement économique capitaliste du monde - c’est-à-dire le Discours du Capitalisme - tous les éléments pour mettre en échec ces modes culturels de nouage.

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Parce qu’en tant que système économique et juridique, le capitalisme se caractérise en effet moins par la dissociation entre les détenteurs des moyens de production et ceux qui les mettent en œuvre – parce que c’était déjà le cas pour l’esclavage ou la féodalité – que par l’accumulation capitaliste de la valeur, la capitalisation.

S’ajoutant à la « liberté », revendiquée pour tous, de privatiser les moyens de production : les rapports sociaux qui découlent de cette accumulation capitaliste, et les mentalités qui vont avec, s’en trouvèrent profondément changés.

Par ce nouvel ensemble de « coutumes, de paroles, de savoirs, de normes, de lois et même d’institutions »6 qu’est le Discours du Capitalisme, l’activité et les désirs des hommes allaient peu à peu se voir réorientés par de nouveaux totems, concurrentiels des anciens : l’Argent, la Marchandise et plus tard la fameuse « main invisible » du Marché (selon la formule célèbre d’Adam Smith, père idéologique du libéralisme), une « main invisible » supposée arranger miraculeusement le désordre inhérent au monde libéralisé, comme une sorte de Deus ex machina.
Pendant de longs siècles, les religions du Père et autres sources d’hétéronomie cohabitèrent, non sans difficultés et sans conflits, avec ce totémisme d’un genre nouveau, le Discours du Capitalisme, jusqu’à ce que celui-ci, alliant ses efforts au Discours de la Science, n’assoit une domination à peu près sans partage. Une fois le ciel vidé de ses Dieux (là par le Discours de la Science) et la plupart des grandes conceptions du monde relativisées aux nouvelles « valeurs » - en particulier la liberté tous azimuts de produire de la plus-value et de l’accumuler - place nette était faite pour l’avènement de ce nouveau sujet que Christian Laval appelle : l’homme économique7. Selon cette conception, le système correspondant - le néolibéralisme - se distinguerait du libéralisme d’Adam Smith en ce que la lutte, autrefois clairement identifiable, entre dominants et dominés au nom de la sacro-sainte « liberté d’entreprendre », sans disparaître pour autant, passerait maintenant au second plan devant la généralisation, à tous les compartiments et tous les domaines de l’existence humaine, d’une nouvelle économie psychique basée sur l’intérêt, comme principe d’utilité.
Dans les cadres sociaux traditionnels, la dépendance de chacun à des normes prescriptives et interdictives transcendantes – religieuses ou laïques – faisait lien social (la religion, la Patrie, le Parti, etc.). Or la marchandisation généralisée en œuvre dans le néolibéralisme a considérablement affaibli la portée de ce mécanisme. Dans ce système ou tout s’achète et tout se vend, indifféremment - y compris la bonne conscience -, rien ne semble a priori hors de portée. Rien n’est plus, du moins potentiellement, inaccessible ou interdit, pourvu que nous y mettions le prix. Et s’il y a bien de nouveaux totems, c’est avec de moins en moins de tabous.

Ainsi en va-t-il par exemple du rapport « décomplexé » de certaines « élites », supposées plus malines, à l’argent et aux objets de jouissance qui l’accompagnent ostensiblement. L’enrichissement pour l’enrichissement n’est plus, aujourd’hui, ce penchant diabolique car antisocial – facteur de division, de jalousie et de désordre – que le Moyen-Âge chrétien fustigeait comme un péché. Il est au contraire triomphe : celui de l’intérêt contre toutes les morales du désintéressement, de l’abnégation et du sacrifice, à coloration certes surmoïque, mais que les hommes (on peut en penser ce qu’on veut) avaient su lentement bricoler pour pouvoir, malgré leurs penchants, vivre tout de même un peu ensemble. Si le capitalisme fit recette (à tous les sens du terme!), il est clair, en tout cas, qu’il ne fit pas religion. Et entre les deux, pendant de longs siècles, ce sera – en dehors des périodes de trêves et la recherche de nombreux compromis – une lutte implacable où le Discours du capitalisme prendra finalement le pas sur le Religieux, qu’il phagocytera comme les autres - le politique, par exemple -, c’est-à-dire qu’il le détruira en l’absorbant puis en le découpant en petits morceaux : une « vente à la découpe », en quelque sorte ! Les sectes et autres églises évangéliques, du moins dans les sociétés occidentales où le capitalisme domine, constituent probablement de tels « restes » : non pas, comme on l’entend souvent, un vrai « retour du religieux » mais plutôt son reliquat.
Capitalisme contre religion : le combat déloyal
Entre le discours du capitalisme et celui de la religion, le combat, à armes inégales, était joué d’avance. Car aux promesses de jouissance pour tous du discours de capitalisme, la religion n’avait en effet à opposer que le renoncement, la contemplation et l’ascèse, et aux joies mondaines et immédiates que la promesse littéralement « im-probable » (c’est-à-dire non prouvable) d’un bonheur toujours au-delà.

Et pourtant, avant le capitalisme, dans ces temps anciens où la religion dominait, rythmant la vie des hommes qu’elle entendait même régler dans ses moindres détails tout en orientant d’une main de fer leur désir, avant ça donc le rapport de forces idéologique semblait inversé. A partir de l’Ancien Testament, le mythe biblique du Veau d’Or était là pour frapper les esprits en décourageant la cupidité idolâtre et l’avidité de biens matériels, mythe d’autant plus efficace qu’il opposait, aux festivités bruyantes de bédouins supposés stupides, la longue ascèse de Moïse, dans la montagne, écoutant pendant quarante jours et quarante nuits, sans boire ni manger, son Dieu de Raison lui dicter les tables de la Loi. La soif de l’or et de l’argent était alors considérée comme une puissance clairement diabolique, un totem toujours susceptible d’être adoré certes, mais en tant que divinité maléfique, détournant les hommes de Dieu et de ses commandements, de ses propres tabous.

Quant aux évangiles, on sait le sort que Jésus aurait, selon saint Luc, réservé aux marchands du temple : « Jésus entra dans le temple, et il se mit à chasser ceux qui vendaient, leur disant : Il est écrit : Ma maison sera la maison de prière. Mais vous, vous en avez fait une caverne de voleurs » (Luc, 19).

Parce que le premier vol, pour le christianisme, consistait déjà à se détourner de ce à quoi Dieu nous a voués, à savoir de son culte, et dépenser son don de vie dans l’intérêt
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