Discours des sciences, discours sur les sciences





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Université européenne d’été 2014

du 8 au 11 juillet 2014

Quand la science entre en politique…

La « carrière » des problèmes

Discours des sciences, discours sur les sciences

Gouvieux, le 10juillet 2014

Etienne KLEIN, directeur du laboratoire des recherches sur les sciences de la matière, CEA, membre du conseil scientifique de l’IHEST

Marie-Françoise CHEVALLIER-LE GUYADER : Nous entamons la seconde partie de la discussion autour de la « carrière » des problèmes. Etienne Klein abordera le thème des discours des sciences et des discours sur les sciences. Directeur du laboratoire de recherche sur les sciences de la matière du CEA, il est professeur de philosophie des sciences à l’école centrale. Il a publié de nombreux ouvrages, parmi lesquels En cherchant Majorana, le physicien absolu, Le monde selon Etienne Klein ou encore Anagrammes renversantes ou le sens caché du monde, que j’ai récemment vu dans la vitrine de la librairie de Gif-sur-Yvette.

Etienne KLEIN : Merci pour cette invitation. Je ne suis pas spécialiste du thème de cette Université d’été, le rapport entre science et politique. Aussi, je me contenterai d’essayer de comprendre, par une expérience de pensée et en tirant parti d’observations que chacun peut faire, pourquoi les responsables politiques éprouvent des difficultés à trouver le pied sur lequel faire danser leur discours quand il s’agit de science. Je vous présenterai certaines de mes observations et j’essaierai de tirer des conclusions à partir du mot innovation qui semble être devenu le maître mot de la politique de recherche à l’échelle de l’UE.

  1. Pour commencer, je voudrais revenir sur les élections européennes. Durant ces élections, ayant quelques difficultés à me déterminer et j’ai attentivement lu les professions de foi des différents partis politiques. J’ai été frappé par le fait qu’aucune n’évoquait la question de la science en Europe. Je fréquente régulièrement l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN). En 2014, ce grand laboratoire va fêter ses soixante ans. Or le CERN, c’est le lieu où l’on voit le mieux l’Europe rassemblée, l’Europe en acte, une Europe qui « a de la gueule », si vous me permettez l’expression. Le CERN, c’est l’endroit où l’Europe apparaît vraiment, non pas comme une réalité donnée inscrite dans l’ordre naturel des choses, mais comme une construction humaine, issue d’un geste intentionnel politique au sens le plus fort du terme.

Je ne suis pas naïf au point de penser que si tous les européens avaient visité le CERN, les résultats des élections européennes auraient été différents. Mais je suis tout de même encore assez naïf pour pour m’étonner du fait que l’Europe de la science, la science en Europe, ne fasse guère partie des débats, comme si les questions économiques étaient les seules à mériter une dignité électorale.

Je veux simplement dire que la découverte du Higgs, en 2012, au CERN justement, était aussi une leçon de nature politique. Cela a été insuffisamment relevé, alors même qu’un grand nombre de ressortissants des pays de l’Union européenne, dont beaucoup de Français, se plaignent de l’Europe, de son coût, de sa technocratie, de ses pouvoirs insuffisants, de ses pouvoirs excessifs, et de je ne sais plus quoi encore. Dans un tel contexte, il n’aurait pas été luxueux de rappeler que c’est sur le Vieux Continent et nulle part ailleurs que cette découverte a été faite, et qu’elle n’est pas du tout tombée du ciel. Elle est au contraire le résultat d’une très longue persévérance de la part des scientifiques, bien sûr, mais aussi des institutions qui les soutiennent depuis plusieurs décennies.

Cette découverte aurait pu – aurait même dû – être l’occasion de mettre en perspective le rôle spécifique qu’a joué l’Europe dans l’émergence de la science moderne. Par exemple, qui a mis sur pied la physique moderne ? Des milliers et des milliers de personne, qui constituent une vaste forêt dans laquelle on trouve quelques grands arbres qui la cachent : Galilée, Newton, Laplace, Maxwell, Lagrange, Hamilton, Boltzmann, Planck, Einstein... Il y en a tellement, de ces grands arbres, que je pourrais continuer à citer leurs noms jusqu’au journal de neuf heures… Mais que nous diraient-ils, ces noms ? Que du point de vue historique, la physique à voir, de très près, avec l'Europe.

Sans doute y a-t-il eu aussi des Galilée indiens et des Galilée chinois. Mais ces Galilée hypothétiques n’ont pas pu se maintenir durablement dans le souvenir de leurs compatriotes. Galilée, « le nôtre » si j’ose dire, a bénéficié, lui, d’un contexte intellectuellement et culturellement favorable. Après leur publication, il a bien fallu que les théories de Galilée fussent copiées, diffusées, enseignées, sans quoi elles auraient été oubliées. Cette dernière condition n’est pas si fréquemment réalisée : le cas des grands algébristes chinois du XIIIsiècle, qui ont été complètement effacés du champ de la pensée au cours des siècles suivants, démontre que l’oubli de découvertes, même géniales, est parfaitement possible lorsque les courroies de transmission font défaut dans une société donnée.

En 1953, Einstein se fit cette réflexion : « A mon avis, il n’y a pas à s’étonner que les sages chinois n’aient pas accompli les mêmes pas que nous. Ce qui est étonnant, c’est simplement que ces découvertes aient été faites ». Aux yeux du père de la relativité, la genèse de la science en Europe constituait en somme un phénomène tout à fait surprenant, une sorte de « miracle » qui doit peut-être une partie de son explication à ce que l’Europe a aussi bénéficié du fait qu’elle est le seul continent à être constitué d’un ensemble de terres à la fois séparées et reliées par la mer. La mer qui y joue donc un double rôle, celui d’obstacle et celui de lien, ce qui est propice d’une part à la stabilité d’états prospères, d’autre part à la circulation des idées. D’aucuns utilisent une jolie expression pour dire cette situation particulière de l’Europe : ils parlent de sa « thalassographie articulée ».

Mais je laisse la géographie pour en revenir à l’histoire. C’est pendant la décennie 1925-1935 que le bouillonnement intellectuel chez les physiciens culmina en Europe, avec l’élaboration de la physique quantique, grâce aux contributions d’anglais, d’allemands, d’autrichiens, d’italiens, de français, de danois, qui collaborèrent dans une sorte de fièvre féconde. Mais au moment où l’Europe scientifique produisait là le meilleur d’elle-même, l’Europe politique engendrait malheureusement le pire : Mussolini, Hitler, Staline, inutile de faire un dessin. De nombreux physiciens européens durent partir, la plupart pour les Etats-Unis, ce qui déplaça le centre de gravité de la physique d’une rive à l’autre de l’Atlantique.

Et pourtant, ces dernières années, c’est en Europe ou grâce à des Européens qu’ont eu lieu de belles avancées scientifiques, par exemple la découverte du Higgs, bien sûr, mais aussi l'obtention de la carte détaillée du fonds diffus cosmologique par le satellite européen Planck. Au moment où l’idée d'Europe se trouve quotidiennement malmenée, je tenais juste à souligner ce fait.

  1. Le boson de Higgs, revenons-y. Sa découverte a été annoncée urbi et orbi le 4 juillet 2012. Elle a eu un très fort écho médiatique, mais a été peu reprise par les politiques, qui pourtant clament que nous devons devenir une « société de la connaissance ». Le même désintérêt s’était déjà manifesté lors du débat national sur les nanotechnologies, en 2010. Il s’est déroulé de façon quelque peu chaotique, mais a fini par arriver à son terme, sans que les partis politiques ne s’y engagent vraiment. Les sciences et les techniques son comme l’impensé du politique. Sur des questions comme le nucléaire ou les gaz de schiste, les clivages idéologiques sont si importants que la « politesse de l’esprit » (pour reprendre une jolie formule d’Henri Bergson) n’est plus guère pratiquée lorsqu’il s’agit de controverses autour des technologies.

  2. Dans un imposant ouvrage paru chez Gallimard et intitulé Véracité et vérité, le philosophe anglais Bernard Williams explique que nos sociétés postmodernes sont traversées par deux courants de pensée qui devraient, étant contradictoires, s’annihiler mutuellement, mais se renforcent par un effet pervers. Le premier de ces courants de pensée est le désir de véracité. Lorsqu’un discours fait consensus ou qu’un discours identique est porté par de nombreuses personnes semblant appartenir à la même catégorie, nous voulons vérifier qu’il n’est pas tenu parce que ses promoteurs ou une catégorie de la population y ont intérêt mais parce qu’il a un rapport sûr avec la vérité qu’il est censé transporter. Autrement dit, les sociétés démocratiques ne veulent pas être dupes des discours tenus par les élites et trop consensuels. Lorsque cette posture légitime est portée à l’excès, cela aboutit à la théorie du complot. Elle peut néanmoins être développée de façon raisonnable. Le problème est que ce désir de véracité enclenche dans la société un processus critique généralisé qui vient défaire l’idée qu’il existerait des vérités assurées. Ainsi, le désir de véracité aboutit à un déni de vérité. Même lorsque vous prétendez détenir une vérité, vous serez rapidement amené à préciser qu’elle est culturelle, historique, éphémère, provisoire ou socialement construite. Ainsi, l’idée même de vérité disparaîtra.

  3. Je vous livre également une observation apparemment anecdotique. Regardez comment le sens du dicton « On n’arrête pas le progrès »s’est modifié en seulement quelques décennies. Lorsque j’étais jeune, il y avait quelque chose de joyeux dans ce « on n’arrête pas le progrès ». C’était une salutation enthousiaste adressée au futur qui semblait moralement interdire qu’on pût souhaiter stopper la marche du progrès. Or aujourd'hui, « On n’arrête pas le progrès » signifie plutôt qu’il n’est dans le pouvoir d’aucun humain de l’arrêter, comme si le progrès s’était émancipé de nos propres désirs et échappait à toute maîtrise. Cela dit assez bien la vitesse à laquelle notre rapport au progrès a changé. En fait, les idées d’innovation et de progrès se sont décorrélées l’une de l’autre. Cette évolution peut se comprendre dans la mesure où la postmodernité dans laquelle nous sommes nous retient d’enchâsser l’idée de progrès dans une philosophie de l’Histoire. Car il y a eu comme une « allotélie » : le but atteint n’est pas le but qui était visé.

Cette allotélie se conçoit facilement au travers de l’expérience de pensée suivante : choisissez une dizaine de grands penseurs de la Renaissance ou du siècle des Lumières, des scientifiques ou des philosophes qui ont théorisé l’idée de progrès. Prenez par exemple Descartes, Galilée, Bacon, D’Alembert, Diderot et quelques autres plus tardifs comme Bacon. Imaginez que vous les propulsez dans les temps présents. Réalisez une première expérience en les faisant assister à un cours de mathématiques de lycée. Ils seront admiratifs car ils ne connaissent rien des mathématiques enseignées en terminale, par exemple des équations différentielles. Ils seront ainsi confortés dans leur idée initiale d’un progrès et d’une diffusion de la connaissance scientifique. Ils auront l’impression que leurs désirs, leurs intuitions et leurs projets se sont réalisés. Ensuite, vous leur expliquerez qu’au XIXsiècle, a été découverte une nouvelle interaction fondamentale, l’interaction électromagnétique, décrite par les équations de Maxwell.

Et qu’un siècle plus tard, des boîtes parallélépipédiques permettant d’apporter le son et l’image dans l’ensemble des foyers ont été inventées. Dans le cadre d’une deuxième expérience, les pères fondateurs de l’idée de progrès assistent à une soirée intégrale du samedi proposée par une chaîne de télévision commerciale, publicités comprises. Ils s’interrogeront alors sur ce qu’ils n’ont pas prévu et considéreront que le but visé n’était pas nécessairement celui-ci. Ils affirmeront alors qu’ils pensaient qu’un moyen comme la télévision permettrait la diffusion de la culture et de la connaissance, un progrès du genre humain, de l’intellect, de la pensée. Comment les politiques peuvent-ils gérer cette allotélie ?

  1. L’idée de progrès était une idée doublement consolante. Elle était d’une part consolante parce qu’en fondant l’espoir d’une amélioration future des conditions de vie, elle rendait l’Histoire humainement supportable (l’idée de progrès a pour anagramme le degré d’espoir…). En faisant miroiter loin sur la ligne du temps une utopie crédible et attractive, elle faisait retrousser les manches et, surtout, elle donnait l’envie d’avancer ensemble. Elle était d’autre part consolante par le fait qu’elle donnait un sens aux sacrifices qu’elle imposait : au nom d’une certaine idée de l’avenir, le genre humain était sommé de travailler à un progrès dont l’individu ne ferait pas lui-même l’expérience puisqu’il n’était qu’un petit maillon de l’interminable lignée des générations.

En somme, croire au progrès, c’était accepter de sacrifier du présent personnel pour fabriquer du futur collectif.

Est-ce qu’on en est encore là ?

Pour accepter de sacrifier du présent personnel au nom d’un futur collectif, il faut un rattachement symbolique au monde, à son histoire et à son avenir. Il faut en fait une philosophie de l’histoire. Ce rattachement fut longtemps perspectiviste. Il ne l’est plus. Nous avons perdu en profondeur temporelle. Le présent est désormais « sans épaisseur » et nos rattachements sont plus horizontaux, plus fluides, plus réversibles. C’est d’ailleurs le réseau des télécommunications qui incarne le mieux ce nouveau rapport au temps : les nœuds qui le constituent ne sont que des nœuds de passage qui ne nécessitent aucune direction, ni aucune finalité. Se trouvent ainsi abolies toute idée de récit et de même, toute idée de filiation qui, jusqu’à présent, étaient seules capables de donner du sens au collectif et au politique. En fait, le récit parvenait à vaincre l’aporie du temps en « inventant une histoire ». Le temps mondial, lui, veut la vaincre en arasant le temps historique. Du coup, le futur s’absente progressivement du présent, comme si l’urgence et « la Crise » avec un grand « C », la crise transcendantale, avaient partout répudié l’avenir comme promesse. Nous entrons dans le règne d’un « présent omniprésent », d’un présent limité à lui-même, qui absorbe en quelque sorte le passé aussi bien qu’il annule les perspectives d’avenir.

Il y a donc urgence à reconstruire un horizon. Mais comment faire ? Comment est-ce que ça se reconstruit, un horizon ? Avec quel genre de truelle ?

Je me contenterai d’apporter au débat un élément de réflexion en apparence prosaïque (mais peut-être pas tant que cela). Il s’agit plutôt d’un événement historique qui est en général passé sous silence, presque comme s’il n’avait jamais eu lieu.

Il y a quelques décennies, en effet, s’est produit un événement très important : le retournement des poussettes. Avant, l’enfant était transporté dans un face-à-face rassurant, le situant dans un rapport affectif permettant sourires, grimaces, gestes de tendresse ou de menace, échange de paroles avec la personne qui le poussait, en général sa mère. Maintenant, l’enfant est mis devant le vide, son regard ne rencontre que des passants anonymes, il est laissé à sa solitude, « ouvert sur le monde » disent ceux qui veulent louer cette pratique, et non plus prisonnier du cercle familial, mais en réalité, livré à l’inconnu qui, comme chacun sait, est source possible d’angoisse.

  1. Il y a un autre facteur qui vient brouiller notre perception des ruptures en cours : nous n’avons plus les moyens de savoir quelle histoire nous sommes en train de faire, d’une part parce que les conséquences de nos actions sont en partie imprévisibles, d’autre part parce que nous avons des choix à faire. Cela tient au fait que la connaissance scientifique a ceci de paradoxal que lorsqu’elle advient, elle produit aussi de l’incertitude, une incertitude d’un type très spécial : nous ne pouvons pas savoir grâce à nos seules connaissances scientifiques, ce que nous devons faire d’elles (il n’y a pas de chemin qui aille de la connaissance de ce qui est à celle de ce qui doit être). Par exemple, nos connaissances en biologie nous permettent de savoir comment produire des OGM mais elles ne nous disent pas si nous devons le faire. Cela devient affaire de valeurs, et non plus de principes. C’est pourquoi les décisions en matière de technosciences sont si difficiles à prendre. Les sciences et les technologies ne sont plus enchâssées dans un projet de civilisation. Elles le sont d’autant plus que nous avons compris de surcroît que nous ne pouvons pas connaître à l’avance toutes les conséquences de nos actes : « L’homme sait assez souvent ce qu’il fait », avertissait Paul Valéry, « mais il ne sait jamais ce que fait ce qu’il fait ». D’où une sorte de réflexe collectif qui nous conduit désormais à valoriser l’incertitude comme défiance à l’égard de ce que l’on sait, et aussi de ce que l’on fait. L’idée d’une absence de maîtrise de l’innovation en vient à remplacer l’idée d’un progrès qui serait toujours positif (« innovation responsable »). Et c’est ainsi que l’incertitude a pu devenir l’élément fondamental de la relation entre la société et le monde scientifique et technique.

Dès lors, quel type de discours tenir ?

  1. Luc Ferry, dans son nouvel ouvrage L’innovation destructrice, remarque que toute personne attachée à un coin de conservatisme (dans ses modes de vie, ses habitudes, ses valeurs, les paysages qu’elle voit, ses objets familiers…) regardera l’innovation technologique d’un œil suspicieux. Car celle-ci progresse tellement rapidement qu’elle donne l’impression d’entraîner tout dans son sillage, par un effet presque mécanique, notamment des innovations « sociétales » auxquelles elle ne tient pas particulièrement. Pour résumer, il existerait une forme de lien secret qui unirait le téléphone portable et, par exemple, le mariage pour tous. Les technologies bousculent les valeurs à un rythme propre alors que les valeurs répondent à un rythme d’évolution davantage plastique. La technologie allant trop rapidement, elle emporterait la société dans des contrées où elle n’est pas prête à aller.

J’en viens au mot innovation. Je préside le comité n°10 de l’ANR intitulé « le défi de tous les savoirs », seul défi à ne pas être sociétal. Tous les autres défis sont sociétaux. Il est demandé aux chercheurs de résoudre les problèmes que la société se pose à elle-même ou qui lui sont posés .Même la recherche fondamentale est invitée, voire sommée, de se ranger sous la bannière des défis sociétaux. Léo Szilard, grand physicien et collègue d’Einstein, qui avait écrit une lettre annonçant à Franklin Roosevelt que les Allemands s’apprêtaient à fabriquer des bombes atomiques, a écrit en 1962 La voix des dauphins. Dans ce livre, constatant que les scientifiques étaient devenus des personnes dangereuses, il se demandait comment tuer leur créativité. J’ai l’impression que nous avons suivi ses préconisations. En effet, nous avons créé des agences destinées à ralentir le progrès scientifique. Nous accaparons le temps des chercheurs les plus reconnus en leur demandant d’évaluer les projets des chercheurs moins reconnus. Nous leur demandons d’établir des listes de recherche a priori intéressantes afin d’éliminer toute forme de créativité.

Puisque tout le monde débat d’innovation, je me suis interrogé avec mon collègue Vincent Bontems sur la signification du mot innovation. Nous avons commencé par lire le document de la Commission européenne définissant la stratégie Europe 2020. Il vise à développer à l’horizon 2020 une union de l’innovation, prenant la suite de la stratégie de Lisbonne promue en 2000 qui visait pour sa part à faire de l’UE la première économie de la connaissance. Nous sommes ainsi passés de l’économie de la connaissance à l’union de l’innovation. En premier page de ce document, il est écrit : « La compétitivité, l’emploi et le niveau de vie du continent européen dépendent essentiellement de sa capacité à promouvoir l’innovation, qui est également le meilleur moyen dont nous disposions pour résoudre les problèmes auxquels notre société est confrontée et qui, chaque jour, se posent de manière plus aiguë, qu’il s’agisse du changement climatique, de la pénurie d’énergie, de la raréfaction des ressources, de la santé et du vieillissement de la population ».

L’innovation doit ainsi résoudre l’ensemble de nos problèmes. Sans elle, notre société s’effondre, alors qu’auparavant, l’innovation était la voie par laquelle l’idée abstraite de progrès pouvait apparaître concrètement. J’ai remarqué un fait cocasse : ce document compte cinquante pages. Nous y avons compté le nombre de citations du mot innovation – nous avons peut-être oublié quelques occurrences – et nous avons identifié 302 occurrences. Si ce mot est si important, il doit probablement être défini quelque part. Pourtant, il n’est pas défini dans le document, comme s’il allait de soi qu’il va de soi…

En réalité, il est défini dans des documents périphériques désignés comme les manuels d’Oslo, publiés par l’OCDE. La version de 2005 du manuel d’Oslo propose la définition synthétique suivante : « Une innovation est la mise en œuvre d’un produit (bien ou service) ou d’un procédé nouveau ou sensiblement amélioré, d’une nouvelle méthode de commercialisation ou d’une nouvelle méthode organisationnelle dans les pratiques de l’entreprise, l’organisation du lieu de travail ou les relations extérieures ». Cette définition entre en rupture avec le précédent manuel d’Oslo qui cantonnait l’innovation à la seule innovation technologique. Or cette nouvelle définition de 2005 est exactement celle proposée par Schumpeter dans son ouvrage de 1911 sur la théorie de l’évolution économique. Schumpeter est cité à la fin du document de 2005 mais n’est pas cité dans ses versions antérieures, ce qui prouve que ce document s’inspire de la théorie de Schumpeter. Pour autant, ces documents périphériques se contentent de rappeler les caractères majeurs de l’innovation :

  • L’aboutissement de l’innovation est incertain ;

  • L’innovation requiert des investissements :

  • L’innovation produit des retombées appropriables comme des brevets ;

  • L’innovation implique des connaissances nouvelles ou des connaissances dont la combinaison est renouvelée ;

  • L’innovation est censée procurer un avantage compétitif à celui qui la met en œuvre.

On attendrait que ces cinq points soient problématisés et que leur véracité soit vérifiée. Par exemple, un changement organisationnel procure-t-il toujours un avantage concurrentiel ? Nous avons tous à l’esprit des contre-exemples sur ce point. La variation des modes de commercialisation suppose-t-elle toujours une recomposition des connaissances ? Je n’ai pas l’impression. L’innovation suppose-t-elle toujours une invention ? Le Velib’ est une innovation majeure mais ne comporte pas d’invention. Toute évolution technique produit-elle un retour sur investissement ? Pour l’anecdote, mon grand-père a travaillé sur l’aérotrain.

Ces différentes questions ne sont pas soulevées et le terme d’innovation est devenu un maître mot qui mériterait d’être davantage interrogé. Si c’était le cas, cela provoquerait peut-être des conflits.

Avec Vincent Bontems, nous avons examiné l’historique du mot innovation. Celui-ci est apparu dans le champ de la théologie au XIIIsiècle. Il était alors un mot négatif qui désignait les discours théologiques à observer et surveiller attentivement au motif qu’ils pouvaient rapidement devenir hérétiques. Il est intéressant d’observer que ce terme avait initialement une connotation péjorative. Francis Bacon lui donnera un sens mélioratif. Il l’associe à une métaphysique du temps. Pour Bacon, le temps est corrupteur et l’innovation doit être produite par l’homme pour maintenir un équilibre et contrebalancer les effets destructeurs du temps. Il faut également lire Machiavel.

Francis Bacon explique, en 1642, pour quelle raison les innovations technologiques ne peuvent que provoquer des résistances : « Il est vrai que ce qui est réglé par l’habitude, bien qu’il ne soit pas bon, est au moins convenable. Et ces choses qui vont ensemble depuis longtemps sont pour ainsi dire imbriquées les unes dans les autres tandis que les nouvelles qui apparaissent ne s’ajustent pas aussi bien. Même si elles sont utiles, elles ne lassent pas de troubler par leur manque de conformité. En outre, elles sont comme des étrangères qui sont davantage scrutées et moins favorisées ». Dès 1642, Francis Bacon a identifié les processus de résistance à l’innovation. J’aurai encore beaucoup de choses à dire. J’aime beaucoup parler de science mais je n’aimerais pas en parler en tant qu’homme politique.

Discussion avec les participants

Jean-Pierre BOURGUIGNON : Je te contredirai sur un unique point, car je suis en phase avec la plupart de tes propos : le Velib’ porte une innovation en matière de modèle économique. D’ailleurs, de nombreux éléments de transformation de la vie de ces dernières années se fondent sur des innovations de modèles économiques. Le fait de disposer sur mon téléphone d’applications pour 1 euro ou moins est rendu possible par l’émergence d’un modèle économique novateur. Cela explique d’ailleurs le succès de Google. Google a apporté des éléments malins et assez profonds du point de vue mathématique mais son succès repose sur son modèle économique. Ses utilisateurs ne paient jamais rien mais d’autres acteurs paient.

Etienne KLEIN : Je voulais dire que le Velib’ n’avait pas pour origine une invention technologique.

Jean-Pierre BOURGUIGNON : Il ne faut pas nier l’existence des inventions économiques. Je suis heureux que tu aies lancé le débat sur une base européenne, en faisant notamment référence aux récentes élections. La campagne des élections européennes a été, au moins en France, d’une pauvreté affligeante. Cela n’a pas été le cas dans tous les pays. Comme je le soulignais, je lis davantage la presse allemande que la presse française. Or la question européenne était davantage présente dans la presse allemande que dans la presse française où elle était inexistante. Elle n’y était pas présente massivement, mais elle existait.

Un député européen UMP français m’a approché en me demandant de convaincre l’UMP de sélectionner au moins un connaisseur de la science parmi ses candidats aux élections européennes. Il m’a même organisé un rendez-vous pour convaincre Alain Juppé. J’ai décliné cette sollicitation car il m’apparaissait que ce choix relevait d’une responsabilité politique qui ne justifiait pas mon intervention. Certaines personnes ont ainsi conscience de l’importance de la science. Ce député n’était pas lui-même un scientifique mais était très actif au sein de la Commission de l’industrie, de la recherche et de l’énergie (ITRE). Cependant, même des acteurs introduits dans le monde politique comme ce député reconnu et apprécié ne parviennent pas à transmettre ce message. Il entretient une relation de qualité avec Alain Juppé mais cela n’a pas suffi à ce qu’au moins un candidat de l’UMP se caractérise par un goût particulier pour la science. D’ailleurs, la représentante de l’UMP au sein de la commission ITRE est Nadine Morano.

Un participant : Merci pour votre analyse intéressante que je partage totalement. Quelle est votre vision du futur ? Peut-on encore imaginer faire de la science sans finalité économique à l’avenir ?

Etienne KLEIN : La tendance actuelle, dont je ne sais combien de temps elle persistera, semble indiquer que non. Dans mon domaine de la physique des particules, la réponse à cette question dépendra de ce qui se passera lors des années à venir. Le LHC fonctionnera à partir de deux fois plus d’énergie qu’auparavant. Aussi, soit nous identifierons de nouveaux éléments susceptibles d’ouvrir un nouveau dossier scientifique, soit nous ne ferons que confirmer des connaissances existantes, auquel cas il sera difficile de prolonger l’aventure. L’Europe est le continent qui a inventé l’idée que la connaissance présente une valeur intrinsèque, indépendamment de ses utilisations pratiques. Cette valeur dépend de notre Histoire et d’une tradition qui me semble assez vivace pour la maintenir. Je suis cependant incapable de formuler des prédictions sur le long terme.

Nous observons des signaux inquiétants. L’humanisme au sens traditionnel du terme considère que l’humain porte la connaissance en lui-même. Il la prend dans sa bibliothèque, la fait vivre en lui, l’augmente si possible et la diffuse. Or les nouvelles technologies nous invitent plutôt à penser que la connaissance est périphérique. Il faudrait être agile et pouvoir la trouver lorsque l’on en a besoin mais nous ne sommes pas censés la posséder de façon structurée, à l’intérieur de soi-même.

L’école dans laquelle j’enseigne a supprimé il y a quelques années le cours de théorie de la relativité pour le remplacer par un cours de leadership durant lequel les étudiants fabriquent des statues en allumettes pour développer leur créativité. Le budget allumettes de l’école centrale doit être colossal. Deux faux arguments ont soutenu cette suppression. Premièrement, la théorie de la relativité est la bonne théorie de l’espace et du temps pour décrire les interactions mais ne serait pas utile dans le métier d’ingénieur.

Autrement dit, il est possible en 2014 d’être ingénieur et de ne pas savoir répondre à la question d’un élève de terminale sur le sens de E=mc2. Deuxièmement, la théorie de la relativité est expliquée dans Wikipédia. Pour autant, qui est capable d’apprendre et de comprendre une théorie physique comme la théorie de la relativité en lisant Wikipédia ? En continuant dans cette voie qui laisse penser que la connaissance est périphérique et donc subalterne, il est possible que les connaissances périclitent et ne soient plus transmises. Elles seront toujours présentes de façon inerte mais ne seront pas vivantes dans la culture. Cette tendance consacre peut-être la fin de quelque chose.

Un participant : J’ai été frappée par votre image des savants du XVIsiècle arrivant à notre époque et découvrant nos progrès. Vous avez cité des progrès d’augmentation de la connaissance alors qu’en réalité, l’idée de progrès a été questionnée par la politique. Au regard des événements politiques considérables du XXsiècle et de son cortège d’horreurs politiques, la question de progrès a été questionnée. Certes, la connaissance augmente et c’est le cas depuis que l’homme existe. D’ailleurs, même l’idée d’accélération de la connaissance peut être contestée. En revanche, l’idée selon laquelle le progrès est synonyme d’augmentation des connaissances a été remise en cause d’un point de vue philosophique et politique. Nous avons largement abordé les dangers liés à ce que l’on désigne comme le progrès. Il me semble que la politique répond fondamentalement à la question du progrès.

Etienne KLEIN : Pour prolonger vos propos, le XXsiècle a démontré que les engrenages automatiques que nous avions imaginés entre le progrès scientifique, technologique, moral et démocratique ne fonctionnent pas.

Un participant : Delumenet expliquait lors d’une conférence que l’homme qui a réalisé les peintures de la grotte de Lascaux était exactement le même que nous. Nous n’avons connu aucun progrès au sens d’une amélioration. Nous n’avons pas progressé du point de vue esthétique et de la création. La réponse m’apparaît philosophique et politique.

Etienne KLEIN : D’Alembert évoque dans l’un de ses textes un peuple soumis à une tyrannie. Il considère que si l’on enseigne les bases de la géométrie à ce peuple, il se libérera progressivement de son joug. La Corée du Nord en est un contre-exemple. Je ne suis pas certain que ce soit politique. La guerre de 1914-1918 constitue un premier retournement. Dans l’un de ses textes, Drieu La Rochelle écrit à propos de la bataille de la Somme ou de Verdun que les « mitraillettes allemandes nous massacraient comme de vieux calculs oubliés ». Cette guerre est un moment durant lequel la technique se retourne contre l’homme de façon massive, anonyme et avec une puissance inégalée.

Marie-Françoise CHEVALLIER-LE GUYADER : Ta présentation donne le sentiment que la dimension d’espace rabote la dimension de temps dans un rapport mondialisation versus histoire.

Etienne KLEIN : Je ne le crois pas. La question du progrès se pose notamment parce que l’une des prédictions des pères du progrès, l’idée selon laquelle le progrès devait bénéficier au genre humain, ne fonctionne pas. La diffusion du progrès est sensiblement plus temporelle que spatiale. En 2014, 2 milliards de personnes n’ont jamais vu une prise de courant électrique de leur vie. La technologie est absente de nombreux endroits. De ce fait, même si elle contribue à augmenter le niveau moyen des conditions de vie, elle crée des inégalités beaucoup plus importantes que les inégalités passées. Un duc du Moyen Âge avait pouvoir de vie ou de mort sur les serfs. Il avait ainsi une position symbolique beaucoup plus élevée. Pour autant, en cas de rage de dents, il avait aussi mal qu’un serf.

Désormais, une personne bénéficiant d’un système moderne de protection sociale dispose de conditions de vie incomparables avec celles d’une personne qui n’en bénéficie pas. Ces variations considérables des conditions de vie induisent progressivement une variation au sein de la condition humaine. Je ne reprendrai pas la rhétorique d’Hannah Arendt mais la situation est à peu près celle-ci. Lorsque nous voyageons d’hôtel en hôtel, nous avons l’impression d’une uniformisation des conditions de vie. Or, lorsque l’on s’écarte des métropoles et des endroits habités, comme le font les alpinistes, nous remarquons une coexistence de conditions humaines totalement différentes, tellement différentes que les liens d’empathie que nous devrions avoir en raison de notre appartenance à la même espèce ne peuvent s’exprimer.

Un participant : Ce dernier commentaire m’amène à poser une question sur la carrière des problèmes qui a fait l’objet d’analyses excellentes durant cet après-midi. Comment les problèmes s’introduisent-ils dans le monde de la recherche ? Les directeurs d’organismes de recherche ne dirigent pas véritablement le sens de la recherche. Néanmoins, vers quoi la recherche se dirige-t-elle ? Les problèmes sont dégagés par les controverses et les chercheurs. Comment la carrière des problèmes se poursuit-elle au sein du monde de la recherche ?

Etienne KLEIN : Il s’agit d’une vaste question. J’y répondrai brièvement en partant de l’expérience du comité n°10 de l’ANR. Il existe une schizophrénie chez les chercheurs qui ne parlent pas de la même façon selon qu’ils échangent avec leurs collègues, avec le public ou avec les agences chargées de la distribution des financements. Le discours d’un chercheur vis-à-vis de ses confrères est généralement prudent, modeste, avance pas à pas et évite l’outrance. En revanche, le discours des projets déposés aux agences, a fortiori chez les jeunes chercheurs qui ont bien intégré le système, est « hype ». Il comporte des hyper-promesses. Par exemple, certains dossiers présentant des recherches sur un problème de composition chimique dans l’atmosphère comportent en première page l’image de pluies acides. Il s’agit de laisser entendre que la recherche proposée résoudra un problème grave. Pourtant, le XXsiècle prouve que la recherche n’a pas progressé ainsi. Nous observons l’apparition systématique d’une thématique de la promesse qui intervient dans un paysage intellectuel qui a aboli l’idée de promesse, ce qui engendre un sentiment étrange.

Ce document a été rédigé par la société Codexa (www.codexa.fr).

Université européenne d’été 2014

8 - 11 juillet 2014



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