Centre d’étude des rationalités et des savoirs (Cers)





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6. Réseaux nationaux et européens contre réseaux anglophones

 

Les deux centres ont un certain nombre de point communs qui peuvent contribuer à expliquer leur implication dans le développement du génie chimique.

 

Tout d’abord, on se situe dans les deux cas dans le système universitaire, et plus précisément dans cette partie orientée vers la formation des ingénieurs qui s’est constituée au début du siècle avec les instituts techniques des facultés des sciences. L’école de Nancy est un ancien institut de la Faculté des sciences, le Laboratoire d’électrochimie de Toulouse dépend de la Faculté des sciences et forme des ingénieurs en année complémentaire. Les “grandes écoles” nationales, ne dépendant pas des universités n’ont pas investi dans la nouvelle spécialité au moment de son émergence.

 

Les deux centres ont eu dans leurs rangs de grandes figures de la chimie du début du siècle, Sabatier à Toulouse, Grignard et Haller à Nancy, tous tournés vers les applications industrielles de leur discipline. Les deux Facultés des sciences comportaient des laboratoires d’électrochimie. Enfin, les deux centres étaient partie prenante de la Société de Chimie Industrielle, principale association professionnelle de chimie appliquée.

 

Au-delà de ces éléments communs résident un certain nombre de différences.

 

La première concerne le développement des instituts de chimie. Celui de Nancy, le plus ancien, a le premier pris le virage du recrutement sur concours (en 1936) et de l’élévation du niveau scientifique, alors qu’il semble que l’institut de chimie de Toulouse, malgré un certain développement, ait plus vécu sur les acquis de Sabatier.

 

Une autre différence importante réside dans le parcours des acteurs individuels impliqués. A Nancy, on a affaire à un ensemble relativement homogène et solidaire d’universitaires impliqués dans un même projet alors qu’à Toulouse, on est plutôt devant l’entreprise d’un individu, d’abord marginal puis en situation plus favorable, qui recrute des collaborateurs pour constituer une équipe à son service.

 

Liée à la précédente et peut-être la plus importante est la différence dans les réseaux respectifs des nancéens et des toulousains. Les premiers, bien implantés dans la chimie industrielle nationale et dans la SCI, bénéficient de la présence de certains des leurs à des positions de pouvoir au sein des instances nationales : Jean Gérard secrétaire de la SCI ; Pierre Donzelot directeur de l’enseignement supérieur ; Travers, organisateur à Nancy du XVIIIe congrès de la SCI ; Brulfer représentant de l’industrie française à la Conférence Marshall ; etc. A l’inverse, avant la guerre, Cathala n’a de relations qu’avec certains industriels précis, et les toulousains sont peu présents au plan national. Par contre, après son passage en Grande Bretagne, Cathala possède une bonne connaissance du Génie Chimique et des travaux qui sont conduits dans ce cadre et il a de surcroît noué des relations avec les spécialistes anglais du domaine (il sera membre de l’IChemE). Donc en 1947/48, moment clé du basculement vers le génie chimique des centres toulousains et nancéens, les toulousains ont des liens avec des spécialistes anglo-saxons de la discipline, alors que les nancéens bénéficient surtout d’une bonne implantation dans les milieux du pouvoir national, tout en ayant des liens européens dans le cadre de la SCI. Le voyage de Letort aux Etats-Unis et l’arrivée à Nancy de Piret ont pour effet d’étendre le réseau nancéen à certains spécialistes américains.

 

Comparaison entre Nancy et Toulouse au moment du basculement vers le génie chimique

 

 

Toulouse

Nancy

Organisation et

enseignement

1947 : demande de création d’une école

1948 : bourse Piret

 

 

1948 : diplôme

1949 : nouveaux enseignements

1955 : Chaire de génie chimique de Gibert en 1955

 

1949 : institut

1950-51 : matériel

Guerre des mots

Génie Chimique

Art de l’Ingénieur des Industries Chimiques

 

Opérations Fondamentales

Opérations unitaires

 

 

Science

Art

Acteurs

 

 

 

Cathala + collaborateurs

Donzelot - Letort - Gibert - Le Goff

Réseaux

 

 

Scientifiques

IChemE

SCI

 

 

puis AICE

politiques

-

Dir. Ens. Sup.; Com. Marshall

Industriels

 

 

 

ONIA, poudres

Brulfer UIC

 

 

La compétition entre le challenger (Toulouse) et le tenant (Nancy) se solde donc par une sorte de match nul, le premier parvenant à conquérir une place importante dans le nouvel espace disciplinaire, le second évitant d’être écarté de cet espace. Dans cette compétition, la victoire de Cathala dans la “guerre des mots” est certainement très importante : en obtenant à la fois la transformation du titre délivré par l’institution qu’il dirige (“ingénieur electrochimiste” devenant “ingénieur du génie chimique”), et l’acceptation au niveau européen et national du terme “génie chimique”, il s’impose et impose son équipe comme référence nationale en la matière tout en définissant un nouvel espace dans lequel les nancéens, devenus alors challengers, vont devoir se situer. Les nancéens conservent tout-de-même une position dominante, partagée avec l'institut toulousain, dont ils contrôlent le développement grâce à leur réseau national (Donzelot demandant à Letort, directeur de l'école de Nancy d'évaluer un rapport de Cathala sur l'institut toulousain).

 

 

Conclusion : sciences appliquées et disciplines

 

Au-delà des remodelages de la carte scientifique française, cette histoire nous éclaire sur quelques uns des processus d’institutionalisation d’une spécialité de science appliquée.

 

En effet, la chimie industrielle ressemble par bien des points à ce que Gibbons et alii décrivent comme le “mode 2” d’organisation des sciences : orientée vers les applications industrielles ; pluridisciplinaire (on y traite de problèmes physiques ou mécaniques pour les matériels de réalisation des procédés chimiques) ; impliquant aussi bien des universitaires que des industriels ; évaluée par ses résultats concrets ; etc. Or voici qu’une partie des spécialistes de ce domaine revendiquent l’existence d’une nouvelle discipline universitaire, certes au sein des départements d’engineering et non dans les départements académiques, avec un corps de concepts et des méthodes spécifiques, un enseignement autonome, donc quelque chose qui se rapproche beaucoup du “mode 1”. Ils y parviennent en faisant accepter aux administrations d’Etat et aux industriels que cette nouvelle discipline est plus efficace pour l’industrie que l’ancienne chimie industrielle, parce qu’elle possède un degré supérieur de rationalité, à la fois au niveau de la production de nouveaux savoirs, mais aussi pour ce qui concerne la formation des ingénieurs. Ce succès est d’abord obtenu aux Etats-Unis puis va être transposé aux pays européens, par le biais de politiques de développement économique (Plan Marshall, OECE, etc.) et de réorganisation des institutions scientifiques. Il est intéressant de noter que c’est précisément après 1945 que cette conversion du “mode 2” au “mode 1” s’opère en Europe. Cela permet de discuter l’hypothèse de de D. Pestre (1997) selon laquelle la fin de la guerre marque le début d’un changement d’organisation de la science au profit d’un “mode 2” structuré par les Etats. L’institutionalisation du Génie Chimique montre que ce changement peut tout-à-fait s’accompagner de la construction d’un nouvel espace académique et universitaire, autrement dit d’une nouvelle discipline.

 

Enfin, et ceci ne s’applique qu’au cas français, il faut souligner que comme pour l’informatique ou l’automatique (Grossetti, 1995), l’introduction d’une innovation de science appliquée telle que le génie chimique s’est faite d’abord, non dans le cadre des “grandes” écoles d’ingénieurs parisiennes censées être orientées vers les besoins industriels, mais dans des formations d’ingénieurs universitaires, à la foi académiques (les enseignants font de la recherche, ont des chaires universitaires, font des cours en Faculté, etc.) et au contact avec l’industrie (elles forment des ingénieurs). Autrement dit une sorte d’équivalent des départements d’engineering des universités américaines.

 

 

Bibliographie

 

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