Centre d’étude des rationalités et des savoirs (Cers)





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Les arguments présentés pour la création d'une école de génie chimique

 

Dans un document accompagnant la demande de création de la nouvelle école, on trouve trois textes qui fournissent l'argumentation de cette proposition. Le premier, intitulé "Le génie chimique et son enseignement" présente le génie chimique tel qu'il est pratiqué et enseigné aux Etats-Unis et en Grande Bretagne selon Cathala. Le second, "Début d'un laboratoire d’électrochimie à l'université de Toulouse" présente l'organisation et l'instrumentation du laboratoire d'électrochimie considéré comme la base d'un laboratoire de génie chimique. Le troisième, "Création à Toulouse d'une école nationale supérieure du génie chimique" est la demande proprement dite. L'examen de ces textes nous permet de saisir l'argumentation et les ressources mobilisées par Cathala tout en soulevant un certain nombre de questions.

 

Le premier texte commence par l'évocation des deux bombes atomiques lachées par les américains sur le Japon. Pour Cathala il s'agit d'une véritable prouesse industrielle : "il est clair que la production de la bombe atomique a nécessité autre chose que des connaissances purement théoriques. Nous sommes habitués à progresser par sauts successifs de quelques kilos par jour, puis quelques tonnes : il faut des mois, parfois des années pour vaincre toutes les difficultés successives". Or, "fin Mai 1942, on pouvait produire par mois 15 tonnes d'oxyde d'uranium à 1% d'impureté (…) Fin juin on produisait déjà une tonne par jour (…) A la fin de 1942, on avait réussi à produire artificiellement environ 500 micro-grammes de l'élément plutonium avec une pile à "fission nucléaire" (…) La première pile industrielle était construite fin Novembre 1943 (…) On commençait les opérations de séparation du plutonium le 20 décembre 1943. On en avait déjà produit 190 mg le 1er février 1944 (…) En Aout 1944, les japonais recevaient les bombes qui leur furent fatales". Cathala est formel : si les américains ont réussi c'est qu'ils disposent de méthodes de travail et de cadres capables de mettre ainsi rapidement au point un procédé à l'échelle industrielle. Il souligne (non métaphoriquement) alors : "Le succès de nos alliés est incontestablement dû au fait que depuis plus de 30 ans il s'est créé chez eux une nouvelle discipline chimique, le"Chemical Engineering"."

 

On retrouve ici le classique argument de la science comme élément de supériorité militaire, déjà présent dans les revendications des partisans de la création des universités ou dans les projets de développement de la chimie à la fin du siècle précédent.

 

Suit une définition du "Chemical engineering ou génie chimique" : "la branche spéciale de la chimie qui a pour objet de concevoir, calculer, dessiner, construire, et faire fonctionner l'appareillage dans lequel on réalisera une réaction chimique quelconque à l'échelle industrielle. A cette discipline particulière, correspond le terme spécifiquement français de "génie chimique" qui doit venir s'ajouter dans l'art de l'ingénieur aux spécialité que nous connaissons déjà avec le Génie Militaire, le Génie Civil ou le Génie Rural. Le Génie chimique constitue réellement une véritable discipline scientifique puisqu'il possède des méthodes originales pour la solution de problèmes qu'il envisage d'un point de vue particulier, bien que certains de ces problèmes puissent appartenir en propre à certains domaines de la physique appliquée."

 

Nous verrons plus loin que la question de la traduction de chemical engineering est importante. En proposant génie chimique, Cathala cherche à imposer un nouveau terme correspondant à une science nouvelle et non la simple reformulation de la chimie industrielle, chasse gardée des nancéens.

 

Le texte débouche alors sur la présentation du concept d'"Unit process" traduit dans ce texte par Cathala en "opération fondamentale" et par la suite plutôt par "opération unitaire" que Cathala présente ainsi "toute opération industrielle, quelle que soient les matières premières qu'elle traite, fait passer ces diverses matières par une succession d'opérations  distinctes. Ces opérations restent toujours identiques à elles-mêmes dans  leur principe si les modalités d'applications varient suivant la nature des produits fabriqués" (.…). Suivent plus loin divers exemples ("séparation électrique ou magnétique, séparation hydraulique, flottation, décantation, filtration, contrifugation, (…)"). Cette présentation correspond bien à la définition de l’Unit Operation donnée dans les ouvrages américains, ce qui montre que Cathala connait effectivement ces travaux, même si dans certains textes postérieurs, sa conception des opérations unitaires montre une certaine confusion entre les notions distinctes pour les auteurs américains de Unit Operation (opérations plutôt de type physique) et Unit Process (processus chimiques).

 

Considérant avoir suffisamment démontré la spécificité du génie chimique comme méthode industrielle et comme domaine de recherche, Cathala attaque la question de la formation avec une partie consacrée à l'enseignement du génie chimique aux etats-Unis et en Grande Bretagne. Premier point, le génie chimique exige des installations à grande échelle, et coûte donc cher : "c'est grace à leurs ressources financières extrèmement importantes que les Universités américaines ont pu envisager sans méfiance la perspective d'installer des laboratoires de Génie Chimique où l'on puisse travailler à l'échelle semi-industrielle". Or, "toutes les Universités américaines d'une certaine importance possèdent à l'heure actuelle un "Department of Chemical engineering" extrèmement bien outillé au point de vue équipement semi-industriel avec les facilités correspondantes d'atelier et de personnel. Les rapports n° 134 et 135 préparés durant leur séjour aux Etats-Unis mar nos collègues et amis de la mission scientifique en Grande Bretagne, Mrs ACAT et MARSZACK donnent sur ce sujet des renseignements extrèmement précieux". En Grande Bretagne, la situation est un peu différente parce que les départements manquent souvent de matériel, mais les industriels et le gouvernements font des efforts pour corriger ce point.

 

L'insistance sur les installations et leur coût prépare l'argument que l'on trouvera dans les textes suivants : à Toulouse il y a déjà tout ce qu'il faut, cela coutera donc moins cher.

 

Ayant démontré l'importance du génie chimique en général, Cathala présente dans le second texte son laboratoire comme étant particulièrement bien adapté au développement de recherche et d'enseignements dans ce domaine. Il commence par un retour sur les débuts du laboratoire : "En 1930, lorsque nous avons été appelé à prendre la succession du Professeur Sabatier à Toulouse, nous nous étions rendu compte par un séjour de trois ans au Canada de l'importance que prenait dans l'industrie américaine le Génie Chimique. Nous espérions pouvoir modifier progressivement l'enseignement donné aux candidats au diplôme d'Ingénieur chimiste de l'Université de Toulouse en vue de les initier à cette discipline nouvelle, la transition s'étant révélée impossible, sans heurts, par suite de traditions trop solidement ancrées, nous avons cherché, dans une organisation plus modeste, la liberté d'action nécessaire pour faire la preuve expérimentale de l'intérêt pédagogique du Génie Chimique pour la formation des ingénieurs. Nous avons eu la chance de pouvoir prendre la responsabilité complète de la préparation à un autre diplôme d'Ingénieur délivré par l'Université de Toulouse, le diplôme d'Ingénieur Electrochimiste.". Une traduction vraisemblable de ce passage est que, succédant à Sabatier, le fondateur de l'Institut de chimie, prix Nobel et patron incontesté de la science toulousaine, Cathala voulait prendre la direction de l'ICT mais en a été écarté (Mignonac en avait alors pris la direction) et a dû se rabattre sur le laboratoire d'électrochimie.

 

Cathala décrit ensuite sa politique pour l'électrochimie : élévation du niveau en portant la scolarité à deux ans (les élèves sont déjà diplômés, il s'agit d'une formation complémentaire), et surtout recherche de subventions auprès des industriels de la région : "Des dons matériels extrèmement généreux au début de 1936 nous permettaient d'amorcer la création d'un laboratoire semi-industriel où l'on puisse effectuer des opérations en "semi-grand". Soit que l'on veuille enseigner la pratique des Opérations Fondamentales du Génie Chimique, soit que l'on se préoccupe seulement de perfectionner par des recherches nouvelles la technique de ces opérations, le laboratoire semi-industriel est également indispensable". Des crédits publics venant compléter ces subventions, "Nous avons pu ainsi faire construire un atelier disposant d'une surface de travail de plus de 900 mètres carrés. A l'heure actuelle, nous y possédons en ordre de marche un matériel industriel extrêmement important rassemblé spécialement, aussi bien pour l'enseignement du Génie Chimique que pour les recherches particulières à cette discipline scientifique". Et il conclut : "Absolument unique en France, notre organisation constitue pour l'industrie chimique une véritable plateforme d'essais pour l'industrialisation d'une réaction chimique quelconque. Cette industrialisation est, par définition, l'objet même du Génie Chimique.".

 

Un lecteur de ce rapport pourrait s'étonner que Cathala, qui dirige le laboratoire d'électrochimie depuis 1932 n'ait pas évoqué auparavant ses ambitions en matière de génie chimique. C'est ce qui justifie peut-être le paragraphe suivant : "Les conditions particulières de notre activité à Toulouse ne nous ont pas permis d'aller aussi vite que nous l'aurions désiré. Nous avons dû procéder très prudemment, sans trop affirmer ni même laisser soupçonner l'importance de la création entreprise : le mot de "Génie Chimique" n'a jamais été prononcé avant 1945.". Là encore se lit l'existence possible d'un conflit entre Cathala et les chimistes locaux, en particulier Mignonac, successeur de Sabatier à la tête de l'ICT. Il est très possible aussi que le mot "génie chimique" n'ait pas été prononcé avant 1945 parce que Cathala, bien que convaincu de la nécessité d'une pédagogie à échelle quasi-réelle, n'avait pas encore saisi la possibilité de définir une nouvelle discipline à partir des opérations unitaires, possibilité qu'il a pu entrevoir uniquement lors de son séjour en Grande Bretagne, alors que le chemical engineering a pu se doter d'un corps de doctrine plus formalisé que lorsqu'il était au Québec. On aurait alors affaire à une relecture stratégique de sa propre histoire faisant apparaître très tôt un projet précis qui s'est peut-être formé en plusieurs étapes : d'abord projet pédagogique impliquant une instrumentation particulière, puis projet plus général saisissant l'opportunité de s'appuyer sur la légitimation fournie par le chemical engineering. Dans les deux cas on s'inspire des Etats-Unis, mais au départ il ne s'agit que de moyens pédadogiques alors que par la suite il s'agit d'un projet scientifique d'ensemble.

 

Le génie chimique est d'une importance capitale pour l'industrie. Il faut le développer en France. Cela coûte cher, mais à Toulouse le matériel du laboratoire d'électrochimie et l'expérience de son directeur permettront d'y parvenir dans de bonnes conditions pourvu que l'administration veuille bien prêter son concours au projet. Il n'y a donc plus qu'à énoncer la conclusion dans le troisième texte en quelques phrases bien soulignées : "La France ne peut se passer d'avoir une Ecole spécialisée pour la formation d'Ingénieurs du Génie Chimique (…) Grace à l'œuvre que nous avons pu mener à bonne fin depuis 1935, le Ministère de l'Education Nationale dispose à Toulouse des éléments matériels essentiels pour la création immédiate de cette école. Pour reconstituer ailleurs ce qui existe à Toulouse, il faut prévoir des dépenses très élevées, de l'ordre de 30 millions de francs au minimum. (…) Nous suggérons donc que la création indispensable de l'Ecole Nationale d'Ingénieurs du génie Chimique se fasse à Toulouse (…). Il reste toutefois un léger problème : "Nous devons signaler toutefois, que la présence à Toulouse d'un Institut de Chimie, délivrant un diplôme d'Ingénieur Chimiste soulève un certain nombre de difficultés. Il y aura lieu de se demander s'il faut maintenir suivant la formule actuelle les deux organismes existants, qui n'ont entre eux aucune espèce de liens administratifs ou pédagogiques ou bien s'il faut envisager une refonte complète de tout l'ensemble". Mais la solution est évidente : "Pour cette seconde éventualité, nous suggérerions que le diplôme d'Ingénieur Chimiste et le diplôme d'Ingénieur Electrochimiste de l'Université de Toulouse disparaissent l'un et l'autre pour ne laisser finalement qu'un seul diplôme : le diplôme de l'Ecole Nationale Supérieure du Génie Chimique".

 

Dans la foulée, le 26 mars, le conseil de l'université demande la transformation du diplôme d'ingénieur électrochimiste de l'Université de Toulouse en diplôme d'ingénieur du génie chimique. La commission des Ecoles Nationales Supérieures[11] refusera la proposition de Cathala pour la création d’une école, mais le diplôme sera bien créé quelques temps après la demande de l'université (la demande est partie le 26.03.47 et l’arrêté ministériel est paru le 17.03.48). Ne baissant pas les bras, les toulousains demandent à deux reprises (25 juin 1948 et 28 janvier 1949) la création d'un Institut de génie chimique de l'Université de Toulouse (statut équivalent à celui de l'institut de chimie), ce qui est décidé par le nouveau directeur de l'enseignement supérieur, Pierre Donzelot, le 11 avril 1949. L'institut sera assimilé aux ENSI en 1953 et deviendra en 1975 l'ENSIGC.

 

Le projet de Cathala a donc fini par aboutir et assurer au pôle toulousain une place importante dans la carte du génie chimique en France.

 

Quels sont les ingrédients de ce tournant ? Il y a d'abord les caractéristiques d'une trajectoire individuelle, rare pour un universitaire français de cette époque, par la mobilité géographique et par l'expérience de l'industrie acquise lors des deux guerres. À chaque fois Cathala garde des contacts avec ses anciens employeurs (expert du syndicat des héliciens, puis conseiller des Poudreries Royales britanniques) et conserve les thèmes de ses travaux industriels dans ses recherches à l'université (caractéristiques des bois pour les hélices d'avion, procédés de fabrication ou de concentration d'acide nitrique, de fabrication d'acide sulfurique). Il constitue ainsi un réseau dont les composantes essentielles sont d'une part les spécialistes anglo-saxons du chemical engineering et d'autre part certains industriels français (en particulier au Service des Poudres[12] et dans l'industrie des produits azotés[13]). Plutôt gaulliste, il a certainement des liens avec les réseaux de la France libre. Par contre il est jusqu'à la guerre un peu marginal dans le système toulousain (cela changera lorsqu'il reviendra en 1946 auréolé de son statut de participant à la victoire) ainsi que dans le milieu de la chimie industrielle universitaire dominé par les nancéens (qui sont eux plutôt de gauche et liés à la résistance intérieure).

 

Son projet se situe à un moment de reconstruction (donc de relative instabilité) de la société française en général, du système scientifique français (avec en particulier la réforme des ENSI), du système scientifique toulousain (avec le départ à la retraite ou le décès de divers scientifiques — Sabatier meurt en 1941 — qui pour beaucoup étaient en place depuis le début du siècle et avaient assuré la longue transition de l'entre-deux-guerres en l'absence d'une génération perdue par la guerre), et surtout de sa propre trajectoire (il vient de rentrer à Toulouse et doit tout remettre en route). Ses atouts sont bien présentés dans l'argumentation : il est le seul spécialiste du chemical engineering à l'anglo-saxonne en France et il dispose d'une instrumentation performante. Il dispose aussi du soutien de la Faculté des sciences, ce qui n'a pas toujours été le cas.

 

Le directeur de l'enseignement supérieur Donzelot lui accordera un certain soutien, mais il est probable aussi qu'il contribue à alerter ses amis nancéens sur ses projets[14]. Ne serait-ce que parce qu'il fait expertiser le rapport[15] rédigé par Cathala sur le bilan de l'IGC naissant (24/8/1949) par Maurice Letort, directeur de l'ENSIC. En effet, Pierre Donzelot, formé à Nancy (mathématiques spéciales), a été à partir de 1937 professeur de chimie physique à l'Ecole Supérieure des Industries Chimiques de Nancy, dont il a pris la direction en 1942[16]. L'ESIC, la plus ancienne des écoles de chimie universitaires, la première à avoir recruté sur concours, une des places forte de la chimie industrielle que vient concurrencer le génie chimique. Comment réagit-elle ?

 

 
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