Centre d’étude des rationalités et des savoirs (Cers)





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Claude Detrez

 

 

Ecole des Mines

Route de Teillet

81013 Albi CT Cedex 09

Tel. : 33 (0)5 63 49 31 64  

Fax  : 33 (0)5 63 49 30 99

E-mail: detrez@enstimac.fr

 

Michel Grossetti

Centre d’étude des rationalités et des savoirs (Cers)

Universite de Toulouse le Mirail

5, allees Antonio Machado

31058 Toulouse Cedex

tel : 33 (0)5 61 50 36 69

fax : 33 (0)5 61 50 49 61

E-mail : Michel.Grossetti@univ-tlse2.fr

 

paper for EASST'98 general conference, Oct. 1-4, 1998 (version française)

 

How to import a science :

the beginning of chemical engineering in France

 

Le génie chimique en France :

la difficile genèse d'une science appliquée

 

 

Les disciplines d’ingénierie présentent un intérêt particulier pour la sociologie des sciences comme pour l’étude des processus d’innovation.

 

Au sein de la sociologie ou de l’économie des sciences, les débats sur la finalisation (Schäffer, 1983), le “mode 2” (Gibbons et alii, 1994) ou la “triple hélice” (Hertkowitz et Leydesdorff, 1997) ont réactivé dans le champ de l’étude sociale des sciences la question du rapport de celles-ci à la demande sociale, question peu traitée depuis les travaux anciens de Ben-David (1991). Ainsi, dans leur essai très remarqué, Gibbons et alii défendent l’hypothèse qu’émerge depuis quelques années une nouveau mode de production du savoir, centré sur les problèmes à résoudre tels qu’ils sont définis par l’industrie ou les pouvoirs publics, en rupture avec l’organisation académique des disciplines. La science pourrait se diriger alors vers une sorte de dé-différenciation des disciplines rompant avec le mouvement de segmentation étudié naguère par Ben-David ou même par Mullins (1972), qui montre comment ce qui est au départ un simple réseau de chercheurs peut parvenir au statut de spécialité ou de discipline.

 

De leur côté, les recherches sur l’innovation  (Mansfield, 1995, Steinmueller, 1995 ; Cohen, Florida & Goe, 1994) montrent que l’industrie fait de plus en plus appel à la recherche universitaire ou publique, en association avec ses propres structures de recherche et développement pour résoudre des problèmes qui nécessitent de mobiliser des réseaux scientifiques internationaux. Ces résultats peuvent renforcer les thèses du type “mode 2”, mais l’observation des collaborations entre l’industrie et les organisations scientifiques montre que celles-ci n’impliquent pas nécessairement la disparition des disciplines, les organisations scientifiques impliquées dans ces collaborations relevant de spécialités institutionnalisées à des degrés divers.

 

Ces collaborations ne sont pas distribuées de façon homogène sur l’ensemble des spécialités et disciplines mais se concentrent au contraire sur certaines d’entre elles. C’est le cas des biotechnologies (souvent désignées aussi sous le terme de génie génétique) citées par Gibbons et alii comme exemple principal du mode 2. C’est le cas aussi du génie électrique : ce n’est pas un hasard si les départements d’electrical engeneering de Stanford et du MIT sont respectivement à l’origine de deux des plus importantes concentrations d’industrie de haute technologie, Silicon Valley et Route 128. La chimie est depuis longtemps une discipline de contact entre les entreprises et les organisations scientifiques : il suffit de rappeler les noms de Chaptal, Kuhlmann, Pasteur, Liebig, etc.

 

Pour la France, cette concentration peut s’évaluer en comparant les liens qu’ont avec l’industrie les équipes des différents départements scientifiques du Centre national de la recherche scientifique, le principal organisme de recherche, qui regroupe environ 12000 chercheurs à temps plein (et autant de personnel de soutien) et concerne l’essentiel de la recherche universitaire par le biais des unités associées. Parmi les sept départements scientifiques, celui des sciences pour l’ingénieur, qui rassemble approximativement 10% des chercheurs ou enseignants-chercheurs représente un tiers des contrats entre le CNRS et l'industrie, 40% des bourses CIFRE (thèses co-financées par des entreprises) et plus de la moitié des créations d'entreprises par des chercheurs. Un autre domaine, la chimie (près de 20% des chercheurs CNRS, mais un poids moindre dans les autres organismes), émerge aussi avec plus d'un tiers des contrats CNRS - industrie, mais seulement 14% des bourses CIFRE et très peu de créations d'entreprises. Enfin, les sciences de la vie (biologie, pharmacologie, biotechnologies, etc.) dépasse les 10% pour les deux premiers indicateurs, atteignant même environ 20% pour le troisième. Autrement dit, trois départements sur sept, rassemblant environ 40% des ressources de l’organisme cumulent 82% des contrats avec les entreprises, 67% des bourses CIFRE et près de 90% des créations d’entreprises par les chercheurs. Chimie mise à part, ces diverses spécialités recouvrent des disciplines enseignées aux Etats-Unis dans les départements d’engineering et regroupées en France dans le département “science de l’ingénieur” du CNRS. C’est pourquoi nous utilisons le terme d’ingénierie afin de désigner des spécialités ou discipline entretenant des liens régulier avec l’industrie en dehors de la chimie.

 

Il ne s’agit pas ici de thématiques éphémères mais de spécialités et disciplines reconnues et institutionnalisées sous la forme de sections du CNRS ou du Conseil national des universités, enseignées dans des départements universitaires ou des écoles d’ingénieurs, dotées d’associations savantes et d’espaces de publication et de légitimation spécifiques. Autrement dit, contrairement à ce qu’affirment Gibbons et alii, les échanges entre les organisations scientifiques et l’industrie ne sont pas contradictoires avec une organisation de la science en disciplines. Dans la plupart des cas, ce qui constituait au départ des thématiques de recherche souvent à frontière de plusieurs disciplines instituées, a donné lieu à des constructions institutionnelles délimitant des espaces spécifiques au sein même du système académique. Ces constructions ne sont pas faites sans conflits de diverses natures avec les disciplines existantes et entre les différents projets d’institutionnalisation. C’est ainsi que la reconnaissance de l’informatique comme discipline s’est longtemps heurtée à la résistance des mathématiciens et a mis en jeu des définitions concurrentes (Mounier-Kuhn, 1987).

 

En même temps qu’elles conquièrent une légitimité académique, ces disciplines s’inscrivent aussi dans l’espace géographique sous la forme de départements de certaines universités, de centres de recherche, d’écoles d’ingénieurs, contribuant ainsi à redessiner ce que l’on peut appeler la carte scientifique. Cette carte est importante parce que les liens entre les organisations scientifiques et l’industrie sont sensibles à des effets de proximité géographique et qu’une part importante de ces liens se construit dans un cadre local (Jaffé, 1989 ; Grossetti, 1995). La présence dans une université ou plus largement dans un “système scientifique local” (associant universités, écoles d’ingénieurs, centres de recherches non universitaires) de départements d’ingénierie constitue un potentiel spécifique dont peuvent éventuellement tirer partie les entreprises locales.

 

Les cartes scientifiques se modifient sans cesse mais pas de façon continue et uniforme. Elles se redessinent fortement dans certaines phases de rupture et restent stables durant de longues périodes. Les organisations scientifiques présentent en effet des temporalités spécifiques (temps de mise en place d’un nouvel enseignement, enchaînement des thématiques de recherche) et des effets d’irréversibilité relative (prime cumulative aux premiers arrivants), qui donnent aux périodes d’émergence d’une nouvelle spécialité ou discipline un poids important dans la structuration aussi bien scientifique que spatiale du champ qui leur est associé. En France, l’importation après-guerre de disciplines ou spécialités développées dans le monde anglophone a constitué l’un de ces moments de rupture. Dans le cas de l’informatique, on peut montrer que la carte des potentiels scientifiques actuels en ce domaine a l’essentiel de ses racines dans cette période (Grossetti et Mounier-Kuhn, 1995). C’est le cas aussi pour l’automatique (Grossetti, 1993).

 

Nous voudrions montrer qu’il en va de même dans un autre domaine des sciences de l’ingenieur, qui est actuellement appelé “génie des procédés”, et dont le noyau central est constitué d’une spécialité qui s’est construite en France entre 1945 et 1955, le “génie chimique”. Les deux principaux pôles français actuels, Nancy et Toulouse, se sont en effet constitués à ce moment là. Mais l’intérêt de l’exemple du génie chimique n’est pas seulement de contribuer à la validation d’un schéma de construction historique de la carte scientifique française dont les grandes lignes commencent à se stabiliser (Grossetti et alii, 1996). Il réside aussi dans la cristallisation sur un enjeu de désignation — et en l’occurrence sur un conflit de traduction de terminologie de l’anglais au français — d’une compétition mettant au prises des acteurs scientifiques inscrits dans des réseaux très différents, l’un national et proche du pouvoir politique, l’autre international. Enfin, comme toujours, la construction de la nouvelle spécialité s’effectue contre un existant — ici la chimie industrielle ou chimie appliquée — ce qui nous permet de cerner les logiques d’affrontement de l’ancien et du nouveau et les capacités de changement du système scientifique français.

 

 

1. Du “retard français en génie des procédés” au monopole de Nancy et Toulouse en génie chimique

 

 

Le 11 juillet 1990, le ministre de la recherche, Hubert Curien confie à Gilbert Gaillard, industriel et Président du Groupe français de génie des procédés la réalisation d'une enquête sur l'enseignement supérieur et la recherche en génie des procédés. Cette spécialité, qui se présente comme l'"ensemble des connaissances nécessaires à la conception, à la mise en œuvre et à l'optimisation des procédés de tranformation physico-chimique ou biologique de la matière" (rapport Gaillard, Juin 1991, p.2), “accuse en France un important retard, tant sur le plan de l'enseignement que sur celui de la recherche, retard d'autant plus préoccupant que les pays les plus compétitifs sont précisément ceux où le Génie des Procédés connaît le plus grand développement” (p.3). Ce constat de faiblesse et la réthorique qui l'accompagne s'inscrivent dans la longue tradition des "cris d'alarme" dénonçant le "retard français" dans de multiples domaines et débouchant presque invariablement sur un plan destiné à combler ce retard[1].

 

Le bilan établi à cette occasion fait apparaître une carte très particulière. Deux pôles universitaires de province, Nancy et Toulouse concentrent selon les auteurs 50% des chercheurs et enseignants, 36% des flux de troisième cycle et 47% des flux d'ingénieurs. Ils devancent de très loin Grenoble (13% des chercheurs et enseignants, mais 19% des flux d'ingénieurs à égalité avec Toulouse), Compiègne (8% des chercheurs et enseignants) et Lyon (6%), le reste se dispersant entre les régions méditerranéennes et Paris qui, avec seulement 11% des chercheurs et enseignants, 12% des flux d'ingénieurs et 19% des troisième cycle se trouve dans une position bien inhabituelle. Même si la concentration de la recherche publique à Paris est beaucoup moins nette dans les domaines les plus proches de l'industrie (pour le CNRS les département sciences de la chimie et sciences pour l'ingénieur en particulier) que dans les autres, très rares sont les spécialités où Paris n'apparaisse pas comme le pôle français le plus important (Grossetti, 1995).

 

Cette carte s'explique en partie par la définition retenue par les auteurs du rapport pour le génie des procédés, définition qui fait la part belle au génie chimique mais tend à exclure des secteurs comme celui des matériels de combustion ou certains aspects de la plasturgie. Si l'on tient compte du fait que Grenoble est surtout présent par son Ecole de Papèterie, la carte du génie des procédés cache une carte encore plus contrastée qui est celle du génie chimique, domaine dans lequel le duo Nancy - Toulouse apparaît en situtation assez hégémonique avec deux institutions importantes : l'Ecole nationale supérieure des industries chimiques de Nancy (ENSIC) et l'Ecole nationale supérieure d'ingénieurs du génie chimique de Toulouse (ENSIGC). La première de ces écoles est le plus ancien institut de chimie fondé dans une faculté des sciences en France (en 1889), dont les responsables choisissent à partir de 1950 de réorienter résolument les enseignements et la recherche vers le génie chimique, en invitant un spécialiste américain reconnu de la spécialité, Edgar L. Piret. La seconde est fondée en 1949 pour délivrer une diplôme reconnu par le Ministère un an plus tôt.

 

On ne peut donc comprendre la situation actuelle sans remonter au moment où le génie chimique s'est constitué en France en tant que discipline à la fois au niveau de la recherche, de la formation des ingénieurs et de l'enseignement universitaire, c'est-à-dire dans l'immédiat après-guerre. Nous verrons alors comment des universitaires impliqués dans ce qu'on appelait alors la chimie industrielle sont parvenus à définir et faire reconnaître le génie chimique, et par la même occasion à se faire reconnaître dans cette nouvelle spécialité en s'appuyant sur leurs acquis, sur leurs réseaux, nationaux ou internationaux et sur l'existence dans les universités anglophones d'une spécialité nommée chemical engineering.

 

La période 1945 - 1955 constitue un moment de structuration à partir duquel les positions se stabiliseront jusqu'à la période actuelle. Mais pour comprendre les ressources dont disposaient nos acteurs nancéens et toulousains dans ce moment critique, nous devrons revenir en arrière et saisir leur position dans le milieu de la chimie industrielle qui avait lui aussi ses sociétés savantes, ses écoles spécialisées, ses revues. L'association dans les deux cas d'un institut de chimie et d'un laboratoire d'électrochimie, l'implication des nancéens et toulousains dans les cercles de la chimie industrielle, où les universitaires étaient relativement rares constituent des similarités générales qui nous aideront à comprendre le relatif parallélisme d'après-guerre tout en laissant la place à des spécificités importantes (formes institutionnelles différentes, réseaux internationaux différents).

 

Mais auparavant, afin de mieux comprendre ce qui s’est pasé en France durant cette période, il est nécessaire de présenter la construction du chemical engineering aux Etats-Unis et en Europe ainsi que ses rapports avec la chimie industrielle.

 

 

2. Le chemical engineering ou la grammaire des procédés

 

La chimie est probablement le premier domaine scientifique où la recherche et les applications industrielles se sont trouvées associées étroitement. Il n’est donc pas surprenant que dans la plupart des départements d’enseignement de la chimie figurent dès le départ des cours de “chimie industrielle” ou “chimie appliquée” dont l’objet est de présenter les multiples procédés permettant de produire industriellement tel ou tel composé. Brevetés ou non, ces procédés, qui portent souvent le nom de leur inventeur, résolvent au cas par cas les problèmes d’industrialisation. Considérés comme une application de la chimie, ils sont répertoriés par secteurs d’activité et types de produits. Il suffit de parcourir un numéro d’avant guerre de la revue française Chimie et industrie pour se faire une idée de ce genre d’inventaire allant de la métallurgie à la boulangerie ou la laiterie en passant par les chaux et les ciments, les colorants, la céramique, les caoutchoucs et succédanés, etc.

 

L’idée de base du génie chimique, autour de laquelle s’est élaborée la doctrine de la discipline, est que l’on peut déceler dans ces multiples procédés différents un certain nombre d’opérations élémentaires (“unit operations”), indépendantes du produit final et mettant en jeu un même type de propriétés physiques ou chimiques. La filtration, la sédimentation, le broyage, la distillation ou l’electrolyse font partie de ces opérations. Un procédé est alors l’enchaînement de plusieurs de ces opérations. Plutôt que d’étudier chaque procédé séparément, il apparaît plus intéressant aux tenants du génie chimique de développer et enseigner ces éléments de base directement dans l’objectif d’une production à l’échelle industrielle.

 

Dans une conférence faite en 1951 devant la Société de Chimie Industrielle, Barnett J. Dodge, professeur de chemical engineering à Yale s’essaie à un rapide historique de sa discipline. Si le terme de “chemical engineering” lui semble avoir été utilisé dès la fin du siècle dernier dans certaines universités américaines (Dodge signale qu’un cours portant cette désignation était professé au M.I.T. en 1888[2]), le premier manuel comportant selon Dodge “le germe du concept d’”unit operation”” est le Handbook of chemical engineering, publié en 1901 par un ingénieur anglais Georges E. Davis à partir conférences faites à Manchester en 1888[3]. La création en 1908 de l’”American institute of chemical engineers”, qui comprend au départ seulement quarante membres, correspond au projet de fonder une cinquième branche de l’engineering aux côtés des génies civil, mécanique, électrique, minier et métallurgique (les deux derniers étant associés) : “Dans cette association du Génie chimique aux autres branches plus anciennes et mieux connues de la profession d’ingénieur, vous déduirez justement qu’aux Etats-Unis, le Génie chimique est presqu’unanimement considéré comme une branche de la profession à égalité avec les autres branches principales. Bien qu’il ait été développé à partir de la chimie et que dans ses premiers jours l’enseignement du Génie chimique ait été généralement placé sous l’égide de la section (department) de chimie, cela n’est plus vrai dans la plupart de nos écoles. Aujourd’hui, presque sans exception, le département du Génie Chimique est organisé dans des écoles d’ingénieurs conjointement avec les départements de mécanique, d’électricité, plutôt que dans les Facultés des Sciences avec la chimie, la physique, les mathématiques, etc.” (p.704-705).

 

Dans la plupart des textes évoquant l’histoire du génie chimique, la première définition des opérations unitaires est attribuée à l’ingénieur américain A.D. Little dans un texte de 1915 à l'occasion d'un rapport au président du MIT. Un ouvrage de Walker, Lewis et Mac Adam (tous enseignants au MIT) paru en 1923, et intitulé "Principles of Chemical Engineering" donne le cadre général nouvelle discipline. L'AIChE (American Institute of Chemical Engineers) se développe contre l'ACS (American Chemical Society) qui en reste à la notion de chimie industrielle : “Le terme “chimie industrielle” a été, à une certaine époque, largement utilisé aux Etats-Unis pour désigner l’ensemble des enseignements destinés à former le type d’homme qui aurait à appliquer la chimie dans l’industrie. On l’appelait un “chimiste industriel”. Cela est probablement dû au fait que ces enseignements se sont développés sous la responsabilité des départements de chimie. De nos jours, l’expression “Chimie industrielle” est encore utilisée aux Etats-Unis, mais elle a perdu beaucoup de son sens et a été largement supplantée par l’expression “génie chimique”” (Dodge, p.705). Dans un texte de la même année, Edgar L. Piret signale que l’on formait depuis le début des années quarante aux Etats-Unis autant d’ingénieurs du génie chimique que de chimistes (le chimiste américain étant celui “qui reçoit un enseignement sensiblement analogue à celui de l’ingénieur chimiste français traditionnel, c’est-à-dire qui est habitué surtout au travail de laboratoire”) (p.192). Les partisans du génie chimique le définissent donc comme une science de l’ingénieur portant sur la conception de dispositifs industriels de réalisation des procédés chimiques, ayant son propre corpus de connaissances (les opérations unitaires) et nécessitant un apprentissage des appareillages industriels.

 

Il semble que jusqu’à la seconde guerre mondiale, on n’observe pas en Europe de développement correspondant. Même en Grande-Bretagne, patrie de certains des précurseurs, le chemical engineering, pourtant doté aussi d’une association, l’Institution of Chemical Engineers (IChemE) qui s'oppose à la Society of Chemical Industry (SCI), il ne semble pas que la discipline ait connu un grand essor. Selon Joseph Cathala, fondateur de l’Institut de Génie Chimique de Toulouse, qui a passé la guerre en Grande Bretagne : “A l’exception de l’Imperial College à Londres et surtout de l’Université de Leeds, on peut dire que l’enseignement du Génie Chimique ne s’est introduit sous une forme distincte que depuis 1936. Pour certaines universités, c’est la pression de la guerre qui a imposé l’enseignement de cette discipline. Il est actuellement donné à Londres (Imperial College of Technology et University College), à Manchester, à Birmingham, à Leeds, à Glasgow et également à Treforest, dans une école des mines dépendant de l’Université du Pays de Galles. Nous avons pu l’été dernier, visiter ces divers centres d’enseignement et nous rendre compte, que si les Universités Britanniques disposent du personnel et des cadres spécialisés necessaires à l’enseignement du Génie Chimique, toutes manquent à peu près complètement des installations semi-industrielles indispensables à l’étude réelle des “opérations fondamentales” et à la formation des ingénieurs qui doivent les pratiquer” (“demande de création d’une école nationale supérieure du génie chimique”, 8 février 1947). Cette analyse est confirmée par la nomination par le Department of Scientific and Industrial Research, en avril 1949 d’une commission d’enquête sur “l’insuffisance des recherches sur le Génie Chimique en Grande Bretagne” (Marle, 1952, p.98).

 

En Belgique, une commission d’étude pour l’enseignement professionnel et technique dans l’industrie chimique est créée en décembre 1945 par la Fédération des industries chimiques de Belgique. En 1947, la commission remet au Ministère un rapport qui “met l’accent sur la nécessité de supprimer une grande partie des cours descriptifs et encyclopédiques de chimie industrielle, pour les remplacer par ce qu’on appelle en France le “génie chimique” et en Amérique, “the unit operations of chemical engineering”” (Hanus, 1952, p.246).

 

En Allemagne, les recherches sur les appareillages chimiques étaient très avancées, avec une société savante spécifique, la “Deutsche Gesellschaft für Chemisches Apparatewesen” (DECHEMA) fondée en 1926 par Max Buchner, chimiste et directeur des usines Riedel-de-Haen, à Seelze, près de Hanovre. Buchner est aussi à l’origine de la revue Die Chemische Fabrik, fondée en 1927 et devenue par la suite Chemie-Ingenieur-Technik. Des chaires d’université sont consacrées aux appareillages chimiques, à l’Ecole technique supérieure de Karlshrue et à Dantzig. Cependant, en 1952, dans un bilan consacré à l’appareillage chimique en Allemagne, O. Fuchs déplore le manque de manuels consacrés à la chimie physique ou aux appareillages et le fait que : “En Allemagne, probablement plus de la moitié des chimistes destinés à s’engager plus tard dans la carrière industrielle font encore leurs études dans les universités. En général à l’exception de Göttingen, ils y éprouveront des difficultés sérieuses à compléter leurs connaissances du côté technique et à apprendre quelque chose concernant le génie chimique” (Fuchs, 1952, p.106).

 

En France, nous verrons que le génie chimique est inconnu avant 1945 et que la question du développement de cette spécialité ne se posera vraiment au niveau national qu’à partir de 1950. Les européens sont donc au sortir de la guerre tous confrontés à ce qui apparaît comme une spécialité scientifico-technique américaine, jugée unanimement décisive pour le développement des industries chimiques, mais inconnue ou très peu développée dans leurs instituts de recherche ou d’enseignement. Une coordination européenne des efforts des uns et des autres se met progressivement en place. En 1950 une mission de l’Organisation Européenne de Coopération Economique (OECE) est envoyée aux Etats-Unis pour étudier l’appareillage du génie chimique[4]. L’année suivante à Paris, lors du XXIVe congrès de la Société de Chimie Industrielle (SCI) et durant le premier Salon de la Chimie (qui comprend un grand hall du “génie chimique” où sont présentés des appareillages industriels) se tient la première Conférence européenne de génie chimique. Certains des participants se retrouvent l’année suivante en mai, à Francfort sur la Main pour des conférences sur le génie chimique lors du Rassemblement Européen des Arts Chimiques, un grand salon d’exposition d’appareillages chimiques, organisé par la DECHEMA (le dixième salon de ce genre — ACHEMA — pour cette organisation). La résolution est prise à ce moment de constituer une Fédération Européenne de Génie Chimique. Une commission de travail est créée par le Comité européen des arts chimiques (organisateur du rassemblement), avec des représentants de l’Allemagne, la France, la Grande Bretagne et l’Italie. Elle se réunit à Paris en novembre 1952, avec des représentants de la Suisse et de la Belgique, puis à Zurich en mars 1953. L’assemblée constitutive de la nouvelle fédération se réunira le 20 Juin 1953 lors du XXVIe congrès de la SCI à Paris. Il est intéressant de remarquer que si les allemands et les français (la DECHEMA et la SCI) apparaissent comme les piliers de la nouvelle organisation (dans laquelle figurent des organisations espagnoles, belges, portugaises, suisses, finlandaises, hollandaises et hongroise), l’IChemE en est absente. Celle-ci organise les 21, 22 et 23 mars 1955 à Londres, avec la collaboration de l’Agence Européenne de Productivité de l’OECE, une Conférence internationale sur “le rôle et la formation de l’ingénieur de génie chimique en Europe”. Deux mois plus tard, du 14 au 22 mai se tient le premier congrès de la Fédération Européenne du Génie Chimique à Francfort sur la Main[5].

 

Ainsi, en dix ans, entre 1945 et 1955, le génie chimique est devenu familier aux Européens, avec des départements d’enseignement, des associations scientifique et des cohortes d’ingénieurs spécialisés qui commencent à entrer dans les entreprises. Il est intéressant de voir comment cette transformation s’est passée dans le cas de la France, où la chimie industrielle était très puissante. La Société de Chimie Industrielle a dû affronter l’irruption du génie chimique dans le paysage et s’y adapter au point de voir sa revue, Chimie et Industrie devenir Chimie et industrie - Génie Chimique en 1966, symbolisant le triomphe de la nouvelle spécialité. Nous verrons qu’à la faveur de cet affrontement entre l’ancien et le nouveau, les rapports de forces entre pôles scientifiques français se sont modifiés. Mais auparavant, il est nécessaire de présenter succinctement la Société de chimie industrielle, et à travers elle le champ de la chimie appliquée en France.

 

 
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