Hugo et l’«aberration romantique»





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Conclusion


On peut à présent résumer les principales caractéristiques du discours de l’Action française sur Hugo. Premièrement, on distingue deux tendances contradictoires de la critique maurrassienne : l’une en vertu de laquelle Hugo est condamné, de manière souvent expéditive, pour ce qu’il représente dans l’histoire du XIXe siècle, l’autre qui autorise la production d’un discours timidement hugophile, et en particulier l’appréciation positive d’une partie de son œuvre. Ces deux tendances s’expriment avec plus ou moins de vigueur selon les époques, et selon les critiques : Léon Daudet par exemple semble avoir à la fois un style plus agressif, plus proche de la veine pamphlétaire, que Maurras43, et un goût moins étroit que lui : il peut prendre en charge la semi-réhabilitation paradoxale de Hugo. Mais une autre approche, plus stimulante, consiste à envisager le discours de l’Action française comme un tout, pour découvrir en son sein des contradictions significatives. Paul Renard note, au terme de son étude sur « La vie littéraire » (la rubrique littéraire de L’Action française), que la critique maurrassienne hésite entre deux pôles : d’un côté elle adopte la rhétorique violente, agressive et destructrice du pamphlet ; de l’autre elle prétend à une pondération, à un esprit de nuance, qui sont des gages de hauteur et de sérieux44. On peut voir cela comme une réalisation dans le domaine de la critique littéraire d’une tension à l’œuvre dans la synthèse politique maurrassienne : l’Action française emprunte ses formes d’organisation et d’action aux ligues nationalistes, et son argumentaire idéologique à la pensée la plus conservatrice et traditionnaliste. D’un côté, elle prône et pratique la violence de rue (les Camelots du roi sont fondés en 1908) ; de l’autre, elle professe l’ordre, la modération, la raison. Il n’y a rien d’étonnant à ce que cet ethos clivé se manifeste aussi dans l’ordre de la critique littéraire.

Ni, donc, à propos de Hugo. Les maurrassiens considèrent qu’il y a un consensus autour de la figure de Hugo. Du coup, deux options se présentent : on peut soit prendre de front ledit consensus, et attaquer violemment le romantisme, la république et la Révolution française (c’est ce que fait Daudet dans Le stupide XIXe siècle), soit montrer que l’on est aussi homme de goût, que l’on sait apprécier Hugo dès lors qu’il n’est pas « vulgaire » – cette catégorie paraît centrale, en particulier, dans la critique de Hugo par Maulnier – et qu’il ne raconte pas n’importe quoi. Le congédiement brutal de Hugo, qui se fait selon les codes de la rhétorique pamphlétaire, et son acceptation partielle, qui se fait forcément sur un ton plus nuancé et plus mesuré, constituent les deux termes d’une alternative qui concerne, plus généralement, l’éthos maurrassien en matière de critique littéraire et même de politique.

Cette hésitation à propos de Hugo est donc surdéterminée par des considérations idéologiques et politiques, qui tiennent au fait que les maurrassiens considèrent la littérature comme un champ très hétéronome, ce qui les pousse à donner à Hugo une valeur symbolique. La distinction de Maurras entre Hugo et l’hugolisme va dans ce sens : Hugo, en général, est surtout condamné en tant que représentant du romantisme, du XIXe siècle, de la République, etc. ; il tend à être partiellement épargné quand on regarde ses textes d’un peu plus près. Mais ce statut symbolique, figural, de Hugo, en tout cas, n’autorise guère une plongée sérieuse et précise dans le détail de l’œuvre hugolienne. Les quelques intuitions critiques de Maurras ou de Daudet sur Hugo sont banales, ou reprises à d’autres : force est de constater, au terme de ce parcours, que le discours critique de l’Action française sur Hugo est en général très pauvre, en dépit du fait que les deux principaux maîtres à penser du mouvement ont fait œuvre d’écrivains, de théoriciens et de critiques littéraires. Cette pauvreté critique n’est probablement pas une question d’incompétence : les attaques de Maurras contre Régnier, par exemple, témoignent d’une certaine intelligence critique. Mais la figure de Hugo, beaucoup plus que celle de Régnier, charrie avec elle une série de valeurs et d’enjeux extra-littéraires, de sorte qu’elle appelle immédiatement, beaucoup plus que celle de Régnier, un traitement symbolique qui tend à émousser l’acuité critique.

C’est aussi, comme nous l’avons dit, la rhétorique pamphlétaire qui l’exige : la prise à rebrousse-poil de l’opinion commune, dans un genre aussi faiblement argumentatif que l’est le pamphlet, doit se faire paradoxalement dans un cadre de pensée spontanément acceptable par la doxa. Du coup, comme Stéphane Zékian l’a bien mis en évidence, les antiromantiques de l’Action française déploient leur critique du romantisme dans un schéma historiographique hérité du romantisme45. Sur un point en particulier, Maurras et Daudet se montrent remarquablement fidèles à une historiographie romantique, accréditée notamment par Hugo, et qui, en réalité, est un coup de force : celle qui associe avant-garde littéraire et avant-garde politique. Quand Maurras écrit, en 1922, « Romantisme est Révolution46 », il dit à peu près la même chose que Hugo proclamant, dans la préface d’Hernani, que « le romantisme […] n’est à tout prendre […] que le libéralisme en littérature ». Peut-être bien, d’ailleurs, a-t-on là une autre raison de la centralité de Hugo dans le discours antiromantique des maurrassiens : c’est, fondamentalement, dans les termes de Hugo que l’on pense le romantisme (en inversant, bien entendu, l’axiologie) ; et ce romantisme que l’on attaque est, pour partie, un objet littéraire qui est, paradoxalement, une invention critique de ce même Hugo.


1 Paradoxe exploré par une série de colloques sur L’Action française organisés entre 2007 et 2009. Voir Olivier Dard, Michel Leymarie, introduction à Olivier Dard, Michel Leymarie, Neil McWilliam, Le maurrassisme et la culture. L’Action française : culture, société, politique (III), Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, coll. « Histoire et civilisation », 2010, p. 14.

2 Gisèle Berstein, Serge Berstein, Dictionnaire historique de la France contemporaine, Paris, Éditions Complexe, Bibliothèque Complexe, 1995, p. 3-5.

3 Jean Mottin, Histoire politique de la presse, 1944-1949, Paris, Bilans hebdomadaires, 1949, p. 23-26.

4 Voir par exemple Yaël Dagan, « La Nouvelle Revue française » entre guerre et paix (1914-1925), Paris, Tallandier, 2008, p. 288.

5 Léon Daudet, Le stupide XIXe siècle (1789-1919) [1922], in Léon Daudet, Souvenirs et polémiques (éd. Bernard Oudin), Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1992, p. 1219-1252.

6 Léon Daudet, Le stupide XIXe siècle (1789-1919), op. cit., p. 1188.

7 Charles Maurras, Dictionnaire politique et critique, vol. 2 (éd. Pierre Chardon), Paris, À la cité des livres, 1932, p. 254-258.

8 Robert Brasillach, Hugo et le snobisme révolutionnaire, Paris, L’Inédit, 1985. Cette édition n’indique pas la date de la conférence.

9 Jordi Brahamcha-marin, « La poésie de Victor Hugo dans les anthologies (1913-1942) » [en ligne], site du Groupe Hugo : http://groupugo.div.jussieu.fr/Groupugo/14-05-24brahamcha.htm, s. d. (communication du 24 mai 2014), consulté le 20 novembre 2017.

10 C’est ce qui ressort de l’examen du dossier de presse conservé à la Bibliothèque nationale de France (département Arts du spectacle) sous le titre La chaire de Victor Hugo à la Sorbonne : article (sic) de presse, 1925-1935 (cote 4-RF-28305).

11 Sur la dimension misogyne de l’antiromantisme en général, et de l’antiromantisme maurrassien en particulier, voir par exemple .

12 Charles Maurras, « Le romantisme féminin : allégorie du sentiment désordonné », in Charles Maurras, L’Avenir de l’intelligence, Paris, Fontemoing, coll. « Minerva », 1905, p. 234.

13 Albert Thibaudet, « Pour la géographie littéraire » [1929], in Albert Thibaudet, Réflexions sur la littérature (éd. Antoine Compagnon, Christophe Pradeau), Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2007, p. 1282.

14 Marc Angenot, La parole pamphlétaire : contribution à la typologie des discours modernes, Paris, Payot, coll. « Langages et sociétés », 1982, p. 338-341.

15 Pierre Loubier, « La canaille élégiaque », Textuel, no 61, avril 2010, p. 41-52 ; Antonio Rodriguez, « La référence “classique” chez les “modernes” : les enjeux d’une association antiromantique en poésie (1910-1960) », Textuel, no 61, avril 2010, p. 77-79.

16 Léon Daudet, Le stupide XIXe siècle (1789-1919), op. cit., p. 1222.

17 Charles Maurras, Trois idées politiques [1898], in Charles Maurras, Œuvres capitales, t. 2, Paris, Flammarion, 1954, p. 64-68.

18 Par exemple Léon Daudet, Le stupide XIXe siècle (1789-1919), op. cit., p. 1242.

19 Gilbert Daroise, « La poésie est chose simple : à propos de Victor Hugo », L’Action française, 18 avril 1929, p. 3 ; « Sur la “mission” de Victor Hugo », L’Action française, 10 novembre 1932, p. 3

20 Lucien Dubech, « À la Comédie-Française : Ruy Blas », L’Action française, 26 février 1923, p. 2. C’est Maurice Souriau qui rapporte, citant Le Figaro, que Caserio avait souscrit à une édition populaire des Châtiments deux mois avant son passage à l’acte (Maurice Souriau, Les idées morales de Victor Hugo, Paris, Bloud et Cie, coll. « Philosophes et penseurs », 1908, p. 68). Au moins Souriau, contrairement à Dubech, a-t-il l’honnêteté de préciser que ce vers, tiré du « Bord de la mer », est immédiatement suivi d’un poème qui s’intitule « Non », et d’un autre qui s’intitule « Sacer esto » et dont le premier vers dit : « Il ne faut pas qu’il meure ! » (Victor Hugo, Châtiments, in Victor Hugo, Œuvres complètes. Poésie II (éd. Jean Gaudon), Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1985, p. 85-86 et p. 89).

21 Charles Maurras, « Avant la fête » [1901] [en ligne], sur Maurras.net : la vie et l’œuvre de Charles Maurras, http://maurras.net/textes/25.html, s. d., consulté le 13 novembre 2017. Dans Lorsque Hugo eut les cent ans, les trois articles de 1901-1902 sont rebaptisés « Avant la fête », « Pendant la fête » et « Après la fête ».

22 Charles Maurras, Dictionnaire politique et critique, vol. 2, op. cit., p. 254.

23 Charles Maurras, « Avant la fête », art. cit.

24 Textes repris dans Charles Maurras, Barbarie et poésie, Paris, Nouvelle Librairie nationale / Librairie ancienne Honoré Champion – Edouard Champion, 1925, p. 38-62.

25 Charles Maurras, « Après la fête » [1902] [en ligne], sur Maurras.net : la vie et l’œuvre de Charles Maurras, http://maurras.net/textes/25.html, s. d., consulté le 13 novembre 2017.

26 Charles Maurras, Dictionnaire politique et critique, vol. 2, op. cit., p. 255.

27 Léon Daudet, Flammes, Paris, Grasset, 1930, p. 91-127.

28 Léon Daudet, « La confusion du baroque et du sublime », L’Action française, 18 février 1926, p. 1.

29 Léon Daudet, « La place Royale et Victor Hugo », L’Action française, 13 août 1933, p. 1.

30 Paul Renard, L’Action française et « La vie littéraire », Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, coll. « Perspectives », 2003, p. 161-168.

31 Léon Daudet, La tragique existence de Victor Hugo, op. cit., p. 100 et p. 131.

32 Robert Brasillach, compte rendu de La tragique existence de Victor Hugo de Léon Daudet, L’Action française, 14 octobre 1937, p. 3. Et dans un éditorial de 1933, Daudet écrivait de Hugo qu’« il subit fier, debout, l’invective à la bouche, DIX-HUIT ANS d’exil » (Léon Daudet, « La place Royale et Victor Hugo », L’Action française, 13 août 1933, p. 1). Dix-huit ans est en majuscule ; cela semble vouloir dire quelque chose comme : « C’est beaucoup plus que moi ! »

33 Lucien Dubech, « À la Comédie-Française : Ruy Blas », art. cit., p. 2.

34 Par exemple dans Léon Daudet, « La confusion du baroque et du sublime », art. cit., p. 1.

35 André Bellessort, Victor Hugo : essai sur son oeuvre, Paris, Perrin et Cie, 1930, p. 323.

36 Ibid., p. 326.

37 C’est par exemple l’une des thèses d’André Joussain, L’esthétique de Victor Hugo. Le pittoresque dans le lyrisme et dans l’épopée : contribution à l’étude de la poésie romantique, Paris, Boivin et Cie, 1920.

38 Marcel Proust, Le Côté de Guermantes [1920-1921], in Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, vol. 2 (éd. Jean-Yves Tadié), Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1988, p. 783.

39 Marc Angenot, « Léon Daudet sur Victor Hugo : chose vue », in Maxime Prévost, Yan Hamel, Victor Hugo (2003-1802) : images et transfigurations, Montréal, FIDES, 2003, p. 147.

40 Thierry Maulnier, « L’idole insultée », L’Action française, 7 février 1935, p. 6. La vulgarité sera encore l’un des axes de sa critique contre Hugo dans son Introduction à la poésie française de 1939, il range Hugo parmi les auteurs qui ont le tort de plaire au peuple, avec Béranger ou Rostand (voir Jordi Brahamcha-marin, « La poésie de Victor Hugo dans les anthologies (1913-1942) », art. cit.).

41 Thierry Maulnier, « L’idole insultée », art. cit., p. 5.

42 Christophe Pradeau, « La littérature depuis le roman », in Vincent Debaene, Jean-Louis Jeannelle et al., L’histoire littéraire des écrivains, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2013, p. 139.

43 La comparaison, menée par Grégoire Kauffmann, entre le style pamphlétaire de Drumont et celui de Maurras semble faire apparaître que le second est, sur certains points, un peu plus loin des canons du genre : même dans ses textes les plus polémiques, le chef de l’Action française tient à intellectualiser, rationaliser, démontrer son propos (Grégoire Kauffmann, « De Drumont à Maurras, une veine pamphlétaire », in Olivier Dard, Michel Leymarie, Neil McWilliam, Le maurrassisme et la culture. L’Action française : culture, société, politique (III), op. cit., p. 22).

44 Paul Renard, L’Action française et « La vie littéraire », op. cit., p. 198-199.

45 Stéphane Zékian, « L’antiromantisme d’extrême droite : programme, arguments, angles morts », in Marie Blaise (dir.), Réévaluations du romantisme : mutation des idées de littérature – I, Montpellier, Presses universitaires de la Méditerranée, 2014, p. 280-284.

46 Charles Maurras, « Romantisme et révolution » [1922], in Charles Maurras, Œuvres capitales, vol. 2, op. cit., p. 42.

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