Hugo et l’«aberration romantique»





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Hugo « grand poète »


Cependant, cette centralité de Hugo dans le discours antiromantique a un revers : Hugo finit par valoir moins pour lui-même que pour ce qu’il représente. Dans un texte de 1901 (« Protozoaire ou vertébré : à propos de Victor Hugo »), repris en 1926, dans Lorsque Hugo eut les cent ans, Maurras distingue Hugo de ce qu’il nomme l’« hugolisme », et réserve au second ses flèches les plus acérées : « Hugo, écrit-il, vaut mieux que l’hugolisme21 ». Cette opposition entre Hugo et hugolisme permet voire suscite, concernant l’œuvre propre de Hugo, des appréciations plus nuancées, voire des éloges partiels, dont il faut maintenant apprécier et commenter la rhétorique.

Car Maurras et les maurrassiens ne peuvent pas tout à fait évacuer l’idée que Hugo est un « grand poète » : après avoir rejeté cette qualification dans un texte de 1900 repris par Chardon22, Maurras l’utilise cependant, avec quelque réticence, dans « Protozoaire ou vertébré » 23. Les reproches sont pourtant sévères – mais ils sont aussi vagues, généraux, un peu convenus : Hugo est coupable de s’être complu dans un art « primitif », sans force, sans structure et sans finesse. Surtout, ces griefs ne sont guère appuyés par les textes. Au tournant du siècle Maurras ne se fait pourtant pas faute, dans ses polémiques avec Henri de Régnier, de décortiquer les vers de ce dernier pour en dénoncer, impitoyablement, les faiblesses et les chevilles24 : force est de constater que Hugo ne subit pas le même outrage. Au contraire, quand des textes précis sont évoqués, mentionnés ou cités, c’est assez souvent en bonne part : dans « Nouvelle réplique, ou la journée de Victor Hugo » (1902), Maurras cite, assez longuement, et favorablement, plusieurs poèmes des Orientales, des Chants du crépuscule, des Voix intérieures ainsi qu’« À Villequier » et « Booz endormi » 25. Maurras vise là surtout des recueils qu’il reconnaît lui-même comme étant périphériques, et ces textes à sauver sont présentés comme des exceptions au sein de l’œuvre hugolienne ; mais de texte en texte, les exceptions varient, et finissent par proliférer. Dès 1898, Maurras a reconnu l’excellence de Hugo dans l’« invective » et la « satire politique »26 : il désigne là, très certainement, le poète des Châtiments. Daudet, dans les années vingt et trente, fait lui aussi un vibrant éloge de ce recueil : lors d’une conférence tenue à Bruxelles, il cite de longs passages de nombreux poèmes, avec un enthousiasme très franc27. Daudet dit également beaucoup de bien des Choses vues et des Chansons des rues et des bois28. Il finit même, dans les années trente, par parler en bien des Contemplations, considérées comme son plus beau et son plus sincère ouvrage – moins « Les mages », tout de même. Maurras, en 1935, sauve l’essentiel des Châtiments, et une partie des Odes et Ballades, des Contemplations et des Chansons des rues et des bois29. Ces opinions, d’ailleurs, ne sont pas seulement celles de Maurras et Daudet : elle se retrouvent régulièrement, sous la plume d’autres auteurs, dans les colonnes de L’Action française.

Il semble bien d’ailleurs qu’au cours des années vingt et trente, globalement, le ton des critiques de l’Action française à l’égard de Hugo s’infléchisse dans le sens d’une moindre sévérité, voire d’une sympathie accrue. Léon Daudet lui-même joue un rôle décisif dans cette évolution ; il le peut, à deux titres. Premièrement, il fait figure au sein du mouvement de spécialiste de la question Hugo, à la famille duquel il est lié : il a été l’époux de Jeanne Hugo, petite-fille du poète, de 1891 à 1895, et l’ami intime de Georges Hugo à la fin du XIXe siècle. Deuxièmement, Daudet est de la même génération que Maurras : il peut faire preuve, en matière de critique littéraire, d’une autonomie de jugement que les militants les plus jeunes ne se permettent pas30, et contredire ou infléchir, à l’occasion, la ligne du maître.

Le point culminant de cette évolution de Daudet vis-à-vis de Hugo se trouve dans son livre de 1937, La tragique existence de Victor Hugo. Le titre du livre peut prêter à confusion, ce qui est peut-être volontaire, mais la lecture dissipe cette confusion : l’existence de Hugo n’est pas « tragique » à cause des malheurs et insanités qu’elle a contribué à répandre sur la France (ce serait une interprétation cohérente avec les thèses du Stupide XIXe siècle), mais bien parce que Hugo a été un homme brisé par les malheurs – malheurs dont Daudet fait la liste : la trahison de sa femme avec Sainte-Beuve, la mort de Léopoldine, l’exil, la folie d’Adèle fille, la mort de ses deux fils, la méchanceté de ses proches – Léon Daudet éprouve une détestation viscérale envers Sainte-Beuve, Vacquerie ou Lockroy. Le tableau d’ensemble rend Hugo bien plus digne de pitié que de détestation. Certes, les éléments à charge ne manquent pas : outre que certains de ces malheurs, comme le cocuage, comportent une part de ridicule, Daudet ne se fait pas faute de rappeler certains vices moraux de Hugo (avarice, vanité, libertinage). Et l’ouvrage utilise massivement des procédés de dégradation burlesque : le motif de la nourriture intervient avec insistance, notamment dans des épisodes qui pourraient sans cela n’être pas dépourvus de grandeur, ou au moins de dignité romanesque (la résistance au coup d’État, la fuite en Belgique31). Bref, ce n’est pas là un livre hugophile. Mais ce n’est pas non plus, pas seulement en tout cas, un livre hugophobe : une commisération sincère, une sympathie, s’y donnent bel et bien à lire.

Léon Daudet lui-même nous invite à faire une interprétation biographique de cette évolution. Comme Hugo a perdu sa fille, Daudet a perdu son fils, Philippe, suicidé à quatorze ans en 1923. Puis, après une spectaculaire évasion de prison, il s’est réfugié, deux ans, en Belgique, entre 1927 et 1929. L’expérience du deuil paternel et de l’exil a peut-être poussé l’auteur du Stupide XIXe siècle a davantage d’empathie et de sympathie envers celui des Contemplations et des Châtiments : diverses indications, de Brasillach ou de Daudet lui-même, le laissent entendre32. Il est bien sûr difficile de savoir, et peut-être oiseux de se demander, dans quelle mesure cette interprétation biographique accréditée par Daudet lui-même est sincère ou non. Il est aussi fort possible que les événements de sa propre vie servent d’alibi à ses témoignages de sympathie envers Hugo, qui ne sont pas tout à fait ni dans la ligne de Maurras, ni dans celle du Stupide XIXe siècle. Reste que l’évolution du discours est sensible.

Bien sûr, certains secteurs, et non des moindres, de l’œuvre hugolienne, sont irrémédiablement condamnés : le théâtre est éreinté, dans les colonnes du quotidien, par Lucien Dubech33 ; les romans, eux, sont généralement vus comme des fatras d’incohérence et d’absurdité34. Mais pour ce qui est de la poésie, à force d’ajouter des exceptions aux exceptions, on finit par sauver Les Odes et Ballades, Les Orientales, les recueils de la monarchie de Juillet, Les Chansons des rues et des bois, et deux des trois grands recueils de l’exil. On peut essayer de deviner les raisons de ces faveurs. Premièrement, Les Orientales et Les Chansons des rues et des bois témoignent d’une veine fantaisiste, qui doit avoir quelque chose de rafraîchissant pour des gens qui n’aiment pas quand Hugo se prend trop au sérieux ou qu’il joue au mage ou au prophète. En outre la veine des Chansons s’inscrit dans une tradition à la fois classique (celle des Églogues de Virgile) et française : André Bellessort, critique proche de l’Action française mais beaucoup plus hugophile que Maurras et Daudet, parle ainsi à leur sujet de « gauloiseries lyriques35 », en soulignant leur inscription dans la tradition nationale36. Les recueils de la monarchie de Juillet représentent aux yeux de beaucoup de critiques un moment de formation de l’art hugolien, et Maurras, comme d’autres37, semble y voir des traces (bienvenues) de classicisme. Cet intérêt pour les recueils de la monarchie de Juillet est d’ailleurs typique d’un goût typiquement réactionnaire et avant-guerre : la duchesse de Guermantes, chez Proust, est d’accord avec lui sur ce point38. Quant aux Châtiments, leur présence dans la liste pourrait surprendre : ce recueil est emblématique du Victor Hugo républicain de l’exil ; mais il ne faut pas perdre de vue ces auteurs royalistes détestent le Second Empire, presque autant que Hugo. En outre Les Châtiments (comme poésie de l’exil) et « Pauca Meae » (comme poésie du deuil paternel) ont pu être récupérés à la faveur de la superposition biographique, signalée plus haut, entre Hugo et Daudet. Enfin, Daudet semble apprécier les œuvres qui illustrent un genre que lui-même a pratiqué39 : cet auteur de Souvenirs peut être sensible à la veine mémorialiste des Choses vues, et ce pamphlétaire prolifique (en prose, certes), peut apprécier la verve satirique des Châtiments.

Restent, insauvables, certains poèmes du dernier livre des Contemplations, La Légende des siècles, Dieu et La Fin de Satan. Maurras et Daudet ne peuvent pardonner à Hugo son progressisme, sa philosophie de l’histoire, ses conceptions morales et religieuses, sa métaphysique ; le républicanisme des Châtiments passe finalement beaucoup mieux. Le caractère systématique des doctrines de l’Action française, et la croyance des critiques maurrassiens à la cohérence idéologique du romantisme dans ses diverses dimensions (esthétiques, éthiques, philosophiques, politiques…), les inclinent à distinguer ce qui relève d’un fondement essentiel et ce qui relève d’un phénomène superficiel : à ce compte-là, les opinions politiques positives de Hugo, son républicanisme notamment, paraissent moins dangereuses que leur substrat théorique. C’est ce qui ressort d’un article de Thierry Maulnier paru dans L’Action française en 1935, et qui, de manière inhabituelle, radicalise et explicite cette conception : « Peu nous importe que Hugo ait été ou non démocrate. » Ce qui compte, c’est sa philosophie, qui est simpliste et vulgaire ; La Légende des siècles, ouvrage « d’un primaire éhonté », se trouve explicitement condamnée, avec Les Misérables et, plus généralement, l’ensemble des drames et des romans : ce sont ce simplisme et cette vulgarité qui en font des œuvres ratées40.

En général, il faut se méfier des critiques qui désignent Hugo comme « poète » ou comme « grand poète » : le terme est souvent pris dans un sens un peu vague, ne renvoie pas nécessairement à la pratique d’un genre déterminé, et exprime seulement une conception implicite qui fait de la poésie le lieu par excellence de la littérature. Chez les maurrassiens, pourtant, si Hugo est parfois – voire souvent – qualifié de « grand poète », c’est bien dans ce sens précis et restreint : hormis Choses vues, seules des œuvres poétiques peuvent faire l’objet d’une certaine admiration. Cette position est très clairement énoncée par Maulnier dans l’article que nous venons de citer41. Cela s’explique en partie par la reprise d’une opinion critique qui n’a rien d’original, et qu’on trouve par exemple dans beaucoup de manuels scolaires : la poésie de Hugo serait la meilleure partie de son œuvre. À cela s’ajoute un certain poétocentrisme de la critique littéraire maurrassienne : Maurras appartient à la génération antérieure à celle qui, avec La NRF, va finir par placer le roman au sommet des hiérarchies littéraires ; pour lui comme beaucoup de ses contemporains, c’est dans la poésie que se condense la littérature42. Il est vrai que ce poétocentrisme concerne peut-être davantage Maurras que d’autres critiques de son mouvement, notamment Daudet : celui-ci, comme on l’a vu, s’en prend dans Le stupide XIXe siècle à un romantisme qui ne tourne justement pas autour de la poésie. Mais dans ce cas, les idées théoriques implicites de Daudet semblent considérer la prose, notamment la prose d’idée et le roman philosophique, ou le roman à thèse, comme plus dangereuse que la poésie. Cela permet au bout du compte de laisser libre cours à une certaine admiration pour le Hugo poète. Un peu paradoxalement, la poésie de Hugo bénéficie donc à la fois du poétocentrisme général de Maurras, et du fait que les attaques de Daudet ne se concentrent pas essentiellement sur la poésie.
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