Hugo et l’«aberration romantique»





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Jordi Brahamcha-Marin

Le Mans Université

Communication au Groupe Hugo du 18 novembre 2017

L’Action française face à Victor Hugo dans l’entre-deux-guerres
L’histoire de l’Action française dans l’entre-deux-guerres est travaillée par un paradoxe1. D’un côté, ce mouvement, constitué autour d’un journal (fondé en 1898, devenu quotidien en 1908) et d’une ligue (fondée en 1905), ne parvient jamais vraiment à influencer le cours des événements politiques. Bien sûr, le « coup de force » souhaité par Maurras n’est pas réalisé ; en 1926, la mise à l’index, par le Saint-Siège, du quotidien L’Action française porte un coup d’arrêt à l’essor que le mouvement connaissait depuis la fin de la guerre ; dans les années trente, beaucoup de jeunes militants vont se détourner du royalisme au profit d’autres courants politiques jugés moins vieillots, et notamment des courants fascistes ; même sous le régime de Vichy, accueilli par Maurras comme une « divine surprise », les maurrassiens ne joueront qu’un faible rôle dans les sphères dirigeantes2. Les tirages du quotidien L’Action française demeurent, tout au long de la période, somme toute modestes, et tombe à quarante mille en 1939 – à comparer avec les presque deux millions de Paris-Soir, ou, en ce qui concerne la presse politique, les trois cent vingt mille exemplaires de L’Humanité, ou les cent quinze mille exemplaires du quotidien radical L’Œuvre3. De l’autre côté, Maurras et ses amis exercent un magistère intellectuel absolument incontestable, au point que le mouvement a pu exercer une certaine attraction intellectuelle sur des écrivains majeurs, comme Gide ou Proust dans les années dix. Les sympathisants du mouvement occupent des positions de force dans certaines institutions culturelles, notamment l’Académie française, où Maurras est élu en 1938 ; avant lui, y avaient déjà été élus plusieurs sympathisants, comme Pierre Benoît et Maxime Weygand (depuis 1931), Abel Bonnard (depuis 1932), Jacques Bainville (élu en 1935, mort l’année suivante), André Bellessort (élu en 1935 également), etc. Maurras et les maurrassiens, quand ils tiennent un discours sur la littérature, sur le romantisme, sur Hugo, ont donc toutes les chances non seulement de se faire entendre, mais encore d’influencer fortement la teneur des débats critiques et les prises de position des critiques – que ce soit, positivement, en rendant hégémoniques certaines de leurs thèses, ou, négativement, en obligeant leurs adversaires à se positionner explicitement contre eux.

Hugo et l’« aberration romantique »


Ce qui contribue, certainement, à la grande diffusion du discours maurrassien, c’est sa simplicité et son schématisme, notamment dans la critique du romantisme. L’opposition entre classicisme et romantisme, au profit du premier, est fermement articulée à d’autres oppositions binaires également polarisées, comme : ordre vs. désordre ; raison vs. sentiment ; latinité vs. germanité ; Midi vs. Nord ; catholicisme vs. judaïsme et protestantisme ; masculin vs. féminin ; tradition vs. révolte ; etc.4 Ces oppositions sont exprimées dans la thèse de Pierre Lasserre, en 1907, sur Le romantisme français, mais informent aussi le discours maurrassien de l’entre-deux-guerres, et notamment le retentissant pamphlet que fait paraître, en 1922, Léon Daudet, sur Le stupide XIXe siècle, qui se présente, d’après son sous-titre, comme un « exposé des insanités meurtrières qui se sont abattues sur la France depuis cent trente ans ». Le deuxième chapitre est consacré à l’« aberration romantique » 5. Comme le suggère le cadrage temporel de l’ouvrage, le romantisme est pris par Daudet dans son extension maximale : il intègre les romantiques stricto sensu mais aussi les symbolistes et les naturalistes, qui en sont vus comme les successeurs. L’auteur donne une liste d’écrivains emblématiques, où Hugo figure aux côtés de Chateaubriand, Michelet, mais aussi Flaubert, Renan, Taine ou Zola. De façon générale, l’ombre de Hugo plane sur l’essentiel du livre : plusieurs des vingt-deux « poncifs » du XIXe siècle que Daudet énumère dans son avant-propos concernent notre auteur (le scientisme, le progressisme, le pacifisme, l’amour de la démocratie, l’attachement à l’instruction laïque), et certains lui semblent même directement empruntés (l’appel à des États-Unis d’Europe) 6. Hugo est accusé d’avoir donné dans les principaux travers du romantisme, sur un triple plan esthétique (la souveraineté donnée au mot, le primat accordé à l’expression sur le contenu), éthique (le cabotinage, la pose, la sensibilité exacerbée et non contrôlée par la raison), et surtout politique (le libéralisme, le progressisme, le républicanisme).

L’antiromantisme se décline donc, entre autres, en hugophobie : c’est vrai chez Daudet, comme c’est vrai chez Maurras, qui republie en 1926 puis en 1927, sous le titre Lorsque Hugo eut les cent ans, des articles critiques contre Hugo parus en 1901-1902 sous le titre Lorsque Hugo eut les cent ans. On peut aussi se reporter à l’entrée « Hugo » du Dictionnaire politique et critique de Maurras, réalisé par sa collaboratrice Rachel Stefani (sous le pseudonyme de Pierre Chardon), au début des années trente, à partir de textes antérieurs du maître : l’article contient des critiques du même genre que celles de Daudet, avec une attention spécifique portée à la question du verbalisme et de la souveraineté donnée au mot7. Plusieurs articles parus dans le quotidien L’Action française confirment cette ligne critique ; signalons aussi, entre autres et en passant, la conférence donnée par Robert Brasillach à l’Institut d’Action française sur « Hugo et le snobisme révolutionnaire » 8, ou les anthologies de la poésie française réalisées, en 1939 et en 1942, par Thierry Maulnier (Introduction à la poésie française) et Kléber Haedens (Poésie française) – nous avons déjà signalé, il y a quelques années, lors d’une séance du Groupe Hugo, le mépris avec lequel Hugo y est traité9. Cette hugophobie tient notamment à l’institutionnalisation de la figure de Hugo : attaquer Hugo, c’est aussi, du coup, attaquer toutes les institutions et tous les milieux qui l’honorent. Cet enjeu-là se manifeste bien, en 1925-1926, quand un cours Victor Hugo est créé en Sorbonne : la campagne menée par divers auteurs de droite, dont plusieurs de l’Action française ou proches d’elle, vise à la fois Hugo, la Sorbonne, le monde politique (puisque Édouard Herriot, Louis Barthou ou Raymond Poincaré ont fait partie du comité qui a permis l’ouverture de cette chaire) et certains journalistes, notamment Paul Souday, très hugophile critique du Temps10.

Si Hugo est une cible privilégiée de l’antiromantisme maurrassien, c’est d’abord parce qu’il passe communément pour l’un des plus grands, ou le plus grand, de nos poètes, et en tout cas pour le premier des romantiques français : l’assimilation synecdochique entre Hugo et le romantisme est naturelle. Mais Hugo ne représente pas toujours, à lui tout seul, tout le romantisme. Ainsi, Hugo et Chateaubriand sont deux cibles privilégiées des maurrassiens, parce que, semble-t-il, il y a entre les deux auteurs une certaine répartition des rôles : chez Daudet par exemple, Chateaubriand représente surtout certaines tares éthiques du romantisme (sensibilité exacerbée, tendance au larmoiement, attitude mélancolique et velléitaire, etc.), alors que Hugo en représente plutôt (avec Michelet) les tares politiques (progressisme, libéralisme, républicanisme : tout cela est équivalent). Cette opposition en rejoue une autre, entre féminité et masculinité, qui, comme nous l’avons rapidement signalé, épouse la distinction maurrassienne entre romantisme et classicisme11. Dans certains textes, Maurras propose une lecture misogyne du romantisme comme courant essentiellement féminin, qui fait primer la sensibilité, l’émotion, le désordre, la passivité : c’est le cas dans « Le romantisme féminin », en 1905, où Hugo lui-même est qualifié de poète féminin, sous prétexte qu’il est caractérisé par une « impressionnabilité infinie12 ». Mais cette interprétation est tout de même contre-intuitive : l’imaginaire critique, en général, tend plutôt à faire de Hugo un poète viril (c’est parfois explicite, par exemple, chez Thibaudet13), et à restreindre le stigmate de féminité à des auteurs comme Lamartine ou Musset. Cette vision de Hugo comme poète féminin se trouve exclue du pamphlet de Daudet, pour deux raisons. La première, c’est justement qu’elle est contre-intuitive, et que, comme Marc Angenot l’a montré, l’efficacité du style pamphlétaire repose sur sa soumission paradoxale à la doxa : le pamphlet est un genre assertif plus que démonstratif, qui invoque sans cesse le bon sens, et qui ne saurait prendre trop à rebrousse-poil les intuitions communes14. La seconde raison, c’est que Daudet cherche à établir la nocivité politique du romantisme, et qu’à ce titre, il doit accréditer l’idée d’une certaine efficacité politique des auteurs dont il parle : ceux-ci sont donc majoritairement des prosateurs, des auteurs de romans engagés (Zola) ou de prose d’idée (Michelet, Renan, Taine), dont le discours est pris au sérieux, et combattu à ce titre. Or la misogynie antiromantique s’appuie essentiellement sur la dimension lyrique ou élégiaque du romantisme15, donc sur les registres et les genres les plus typiquement poétiques : le choix de Daudet de se centrer sur un romantisme en prose immunise donc contre ce genre d’attaques. Le seul auteur qui reçoive les stigmates de la féminité est, précisément, Chateaubriand, bien qu’il écrive en prose (Daudet écrit que « René pousse ses thrènes en mode féminin16 »), parce que c’est le seul de la liste qui soit explicitement royaliste et catholique : dans ce cas, le fait de le ramener à un éthos lyrico-élégiaque censément féminin permet de réduire son discours politique à une posture, à une pose, et donc à ne pas le prendre au sérieux – la démarche est parallèle à celle de Maurras, qui a entrepris ailleurs de montrer qu’il est en fait un anarchiste déguisé17.

Hugo se trouve donc emporté dans ce mouvement général de prosaïsation et de virilisation du romantisme. Bien sûr, chez Daudet, il reste parfois mentionné comme poète18 : on ne peut tout de même pas faire comme si la poésie n’était pas, en gros, la partie la plus réputée de son œuvre. Mais dans l’économie générale du chapitre, la poésie de Hugo n’a pas vraiment de prépondérance par rapport aux autres genres qu’il a pratiqués. Et quand c’est sa poésie qui se trouve attaquée, par exemple dans les colonnes de L’Action française, ce n’est pas la poésie lyrique ou personnelle, la poésie du foyer, la poésie du deuil, la lyrique amoureuse, etc., mais soit les textes où Hugo se présente en poète-prophète (« Fonction du poète », dans Les Rayons et les Ombres, fait l’objet de quelques attaques19), soit ceux où il déploie une veine militante. C’est bien par là qu’il est jugé dangereux : ainsi Lucien Dubech, critique théâtral à L’Action française, accuse Hugo d’avoir armé la main de Caserio, le jeune anarchiste assassin de Sadi Carnot en 1894, à cause de son vers des Châtiments : « Tu peux tuer cet homme avec tranquillité. »20 Il nous semble significatif, en tout cas, que Hugo ne soit guère associé aux autres poètes lyriques romantiques qu’il côtoie souvent dans les manuels scolaires (Lamartine, Musset, Vigny), ce qui contribuerait à tirer son œuvre vers d’autres territoires, à lui conférer certains stigmates de féminité, à la décharger partiellement de sa dimension politique au profit d’une dimension éthique.
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