Le capitalisme à la lumière du néolibéralisme





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Le capitalisme à la lumière du néolibéralisme

Introduction : une « décision de méthode »

Quelle lumière l’analyse du néolibéralisme conduite par M. Foucault peut-elle projeter sur le capitalisme considéré comme système ? En d’autres termes, que peut bien nous apprendre une telle analyse sur la nature du capitalisme lui-même ? La question que je voudrais aujourd’hui poser va à rebours de l’attente qui consiste à demander à l’analyse du néolibéralisme de vérifier une théorie générale du capitalisme établie et énoncée indépendamment d’elle et antérieurement à elle. Car, dans ce dernier cas, c’est moins la singularité politique du néolibéralisme qui importe que l’empressement à subsumer ce phénomène historiquement restreint sous le concept englobant de « capitalisme ». Cette attitude est aujourd’hui suffisamment répandue pour nourrir une suspicion systématique à l’égard du nom même de « néolibéralisme » : à en croire certains, le simple usage de ce nom, a fortiori toute tentative de le justifier, équivaudrait à « noyer le poisson », c’est-à-dire à faire intellectuellement diversion, si bien qu’il faudrait s’imposer de parler du capitalisme et seulement du capitalisme. Or il me semble que l’intérêt majeur de la réflexion sur la Naissance de la biopolitique est de nous contraindre à changer notre angle de pensée : il faut inverser la démarche en décidant de partir non d’une conception préétablie de ce qu’est le capitalisme en général, mais de l’analyse de ce phénomène singulier qu’est le néolibéralisme en vue d’acquérir une intelligence renouvelée du capitalisme en tant que système. Ce qui est en cause dans ce renversement, c’est le refus de ce que M. Foucault appelle « l’élision de l’actualité » qui dispense de toute analyse de cette dernière au nom d’une dénonciation générale (NBP, p. 194). L’enjeu est de taille : à l’élision de l’actualité s’oppose en effet la seule ontologie qui vaille, celle que Foucault appelait « l’ontologie de l’actualité », puisqu’il s’agit de s’interroger sur « ce néolibéralisme dont nous sommes les contemporains et dans lequel nous sommes de fait impliqués » (Ibid., p. 105), implication évidemment encore plus forte aujourd’hui à plus de trente ans de distance. On objectera que c’est là faire bien peu de cas de la primauté de l’universel sur le particulier : que peut bien être le néolibéralisme sinon l’une des multiples formes particulières prises par le capitalisme au cours de son histoire, en l’espèce la dernière en date, et en quoi l’attention portée à l’un des moments de cette histoire peut-elle nous révéler quoi que ce soit que nous ne sachions déjà sur le capitalisme lui-même ? Bref, il n’y aurait rien de très nouveau sous le soleil du capitalisme, ce serait « toujours la même chose et toujours la même chose en pire » (Ibid., p. 136). Mais il se pourrait justement que le fait de partir de ce qui fait la spécificité du néolibéralisme conduise à une remise en cause de ce « savoir » de l’universel invoqué à si bon compte et si promptement chaque fois qu’il faut rendre compte de notre présent. Ce qui sous-tend en effet cette décision de partir de la singularité politique de notre actualité, c’est une profonde défiance à l’égard des « universaux », quel qu’en soit le genre, qui relève de ce que l’on a justement appelé un « nominalisme méthodologique ». Foucault s’explique sur le sens de cette décision de méthode dès la première leçon (10 janvier 1979) : il s’agit de laisser délibérément de côté un certain nombre de notions (le souverain, le peuple, les sujets, l’Etat, la société civile, etc.) pour partir des pratiques concrètes de manière à « passer en quelque sorte les universaux à la grille de ces pratiques » (Ibid., p. 5). Une telle démarche est en ce sens profondément différente de celle de l’historicisme qui persiste à partir de l’universel pour le soumettre à l’épreuve critique de l’histoire (pour le « passer à la râpe de l’histoire », dit Foucault). Ainsi elle ne cherche pas à déduire les pratiques gouvernementales d’une supposée essence de l’Etat, elle présuppose d’emblée que « l’Etat n’a pas d’essence », c’est-à-dire  « pas d’intérieur », et qu’il n’est rien d’autre que l’effet toujours changeant de certaines pratiques gouvernementales. Décider de considérer le capitalisme « à la lumière du néolibéralisme » au lieu de déduire la pratique gouvernementale du néolibéralisme d’une théorie préconçue du capitalisme, c’est-à-dire au lieu de considérer le néolibéralisme dans le jour aveuglant du capitalisme « en soi », c’est se demander dans quelle mesure on peut et on doit étendre cette démarche anti-essentialiste à cet objet qu’est le capitalisme lui-même. En somme, faut-il aller jusqu’à affirmer que le capitalisme, non plus que l’Etat, n’a pas d’essence et, dans l’affirmative, comment penser la diversité des capitalismes, puisqu’on doit s’interdire de la penser sur le fond d’une identité à soi inaltérable ? Tel est, très précisément situé, l’enjeu de la question formulée au début de cet exposé.

Le néolibéralisme n’est pas la répétition du passé

Au début de la leçon du 14 février, alors même qu’il a déjà commencé à aborder l’étude du néolibéralisme allemand dans les deux leçons précédentes, Foucault recense trois réponses à la question suivante : « le néolibéralisme qu’est-ce que c’est ? ». Ces trois réponses ne sont pas mentionnées par hasard, non seulement parce qu’elles correspondent à des attitudes politiques et intellectuelles repérables dans la conjoncture de la fin des années 70, mais aussi et peut-être surtout parce qu’elles forment comme une systématique des grandes « matrices » à partir desquelles on aborde alors le problème du néolibéralisme. En effet, pour différentes qu’elles soient, ces matrices ont pour trait commun de réduire le néolibéralisme à la répétition dans le présent d’un passé isolé par l’analyse historique, ce qui a immanquablement pour effet de « laminer le présent dans une forme reconnue dans le passé » (Ibid., p.136). Peu importe à cet égard que le passé soit lointain ou encore très proche, ce qui importe c’est que dans les trois cas la critique du présent opère par transposition ou transfert de matrices historiques, ce qui la conduit à manquer son objet au moment même où elle prétend en dire quelque chose. Aussi l’identification de ces trois critiques permet-elle de circonscrire « ce qu’il faut éviter à tout prix » lorsqu’on aborde la question de savoir ce qu’est le néolibéralisme, à savoir précisément ce « transfert des effets politiques d’une analyse historique sous la forme d’une simple répétition » (Ibid.). Quelles sont ces trois critiques et quelles sont en même temps les trois matrices historiques auxquelles elles entendent ramener le néolibéralisme ?

La première critique consiste à ramener le néolibéralisme contemporain à la matrice historique du libéralisme classique, celui qui s’était élaboré au XVIIIe sc. : le néolibéralisme ce serait « Adam Smith à peine réactivé » (Ibid.). Elle considère le néolibéralisme avant tout du point de vue économique. Elle revient à nier toute différence entre libéralisme et néolibéralisme : ce dernier consisterait, comme le premier, à s’abstenir le plus possible de toute intervention étatique de manière à ménager un espace vide, espace que le marché viendrait remplir parce qu’il serait abandonné par l’Etat au « cours naturel des choses » (Smith). Bref, le néolibéralisme ne serait lui aussi qu’une manière de « naturalisme gouvernemental » qui trouverait à se traduire dans la fameuse politique du « laisser faire » consistant à retirer à l’Etat pour donner toujours plus au marché. Notons que cette critique est aujourd’hui encore assez vivace, même après la crise de novembre 2008 au cours de laquelle certains analystes ont imprudemment annoncé la fin du néolibéralisme pour avoir précisément confondu néolibéralisme et désengagement de l’Etat. En témoigne assez le dernier livre de Jean-Claude Michéa, Les mystères de la gauche, qui fait de l’appellation de « néolibéralisme » une façon de rebaptiser pudiquement le « libéralisme économique » pour mieux ne pas parler de la « logique capitaliste ».

La deuxième critique opère par transfert dans le présent d’une autre matrice historique, celle de la société marchande, « celle même qu’avait décryptée, dénoncée le livre I du Capital » (Ibid.). A la différence de la première elle considère le néolibéralisme du point de vue sociologique. Le Livre I du Capital expose le jeu des lois de l’accumulation capitaliste en remontant de la marchandise, forme élémentaire de la richesse bourgeoise (objet du chapitre I), jusqu’à l’accumulation originelle qui produit les conditions historiques de la transformation de la marchandise et de l’argent en capital (objet du chapitre XXIV). Dans la mesure où l’analyse de Marx fait du rapport salarial comme rapport marchand sui generis le cœur du capitalisme, cette critique tend logiquement à privilégier la relation marchande comme modèle de toute relation sociale : le néolibéralisme équivaudrait alors à la marchandisation impitoyable de toute la société. Il est inutile d’insister sur la fortune persistante de cette critique qui a inspiré et inspire encore le discours d’un certain altermondialisme. Relevons seulement que certains représentants de ce courant vont jusqu’à parler d’un « capitalisme pur », pleinement adéquat à son essence, après que la longue parenthèse de l’Etat-providence a été refermée.

La troisième critique repère dans le néolibéralisme une extension et une généralisation du pouvoir d’Etat d’autant plus insidieuse qu’elle se dissimule sous une critique de l’emprise de l’Etat sur la société. A la différence des deux premières, celle-ci ne considère le néolibéralisme ni du point de vue économique, ni du point de vue sociologique, mais du point de vue politique. C’est ce qui rend difficile de l’accorder avec les précédentes. A certains égards, celles-ci peuvent en effet apparaître comme complémentaires : le retrait de l’Etat libère un espace que vient remplir le marché, si bien que la relation marchande tendrait ainsi à saturer virtuellement tout l’espace social. Ce rapprochement est d’autant tentant que l’Etat est comme on sait absent du Livre I du Capital, puisque dans le plan prévu par Marx le rôle de l’Etat aurait dû être abordé dans le Livre III et que ce dernier est resté inachevé. Ici, tout au contraire, la place reconnue à l’Etat est centrale : la critique gauchiste évoquée par Foucault cible tout particulièrement le « modèle allemand » de la RFA de l’époque, allant jusqu’à diagnostiquer dans la croissance indéfinie de l’appareil d’Etat une logique qui serait celle du « fascisme » ou du « totalitarisme ». Pour apprécier pleinement la portée de cette critique il importe de noter qu’elle est elle aussi articulée à une certaine vision du capitalisme, ainsi que l’indique la formule saisissante par laquelle Foucault la condense : « le Goulag à l’échelle insidieuse du capitalisme » (Ibid.).

En tout état de cause, à l’encontre de ces trois critiques, Foucault affirme sèchement que le néolibéralisme, ce n’est ni Adam Smith, ni la société marchande, ni le Goulag à l’échelle du capitalisme (Ibid.). Au-delà de ce triple rejet, il faut cependant s’interroger sur la valeur de l’alternative à laquelle semblent nous réduire ces critiques. D’un côté, les deux premières critiques assimilent le néolibéralisme au retrait de l’Etat ou à la quasi-absence d’Etat. Mais, d’un autre côté, la troisième critique pense le même objet dans les termes d’une hypertrophie de l’Etat étendant son contrôle sur toute la société. Si l’on veut penser le néolibéralisme à partir de ces critiques, on est donc condamné à l’alternative suivante : soit abstention ou quasi-absence de l’Etat, soit extension invasive de ce même Etat. C’est en quoi ces trois critiques forment système et c’est précisément la raison qui en fait un obstacle à la saisie du néolibéralisme dans sa singularité : le néolibéralisme, ce n’est ni l’abstention de l’Etat, ni l’hypertrophie bureaucratique de l’Etat, ni même l’Etat purement instrumental, c’est d’abord et avant tout une redéfinition pratique de l’intervention gouvernementale dans son rapport au marché qui implique de récuser en tant que telle toute alternative du genre « Etat minimum ou Etat maximum », « Etat organisant son propre retrait ou Etat omniprésent et tentaculaire ». L’examen de cette redéfinition nous permettra de comprendre pourquoi elle atteint du même coup la conception essentialiste du capitalisme dont nous avons parlé précédemment.

Le capitalisme ou un capitalisme ?

Contre la première critique, Foucault fait valoir que l’originalité du néolibéralisme est de dissocier le principe économique du marché de la politique du laisser faire en recommandant et en pratiquant une intervention gouvernementale vigilante et permanente en faveur du marché, soit, pour risquer une formule, quelque chose comme un « interventionnisme de marché ». Une telle dissociation présuppose que l’on ait isolé la logique de la concurrence comme principe du marché. En effet, le libéralisme classique comprenait le marché en termes d’échange et non en termes de concurrence. Ce qui veut dire que, de son point de vue, la concurrence n’est jamais que la condition de la marche harmonieuse de l’échange des marchandises. L’essentiel est ailleurs, à savoir dans la division du travail et surtout dans l’équivalence qui règle l’échange marchand. Or, comme le remarque Foucault, si l’échange implique l’équivalence, la concurrence quant à elle implique l’inégalité (Ibid., p. 122). Ce déplacement de l’échange à la concurrence induit un changement remarquable dans la manière de poser le problème de l’intervention gouvernementale. Car si, pour les économistes classiques, l’échange relève pour l’essentiel d’une donnée de nature qu’il convient de ne pas perturber, pour les néolibéraux, en revanche, la concurrence a le caractère, non d’une donnée naturelle, mais d’une « structure formelle » ou d’une « essence » qu’il faut s’employer à mettre en place et à faire fonctionner, ce qui requiert non pas une abstention mais, à l’inverse, une « gouvernementalité active ». Ce que Foucault résume en une formule fameuse : « Il faut gouverner pour le marché plutôt que à cause du marché. » (Ibid., p. 125).

On demandera en quoi cette nouvelle manière de poser le problème de l’intervention gouvernementale est de nature à nous imposer de rompre avec la conception essentialiste du capitalisme. C’est que, dans cette conception, le capitalisme est avant tout un mode de production économique qui est en tant que tel indépendant du droit et qui engendre l’ordre juridico-politique dont il a besoin à chaque moment de son autodéveloppement. A l’inverse pour les néolibéraux, l’économique est l’effet d’un ordre juridique ou légal, il ne peut exister par lui-même indépendamment du droit, de sorte qu’il convient de parler d’un « ordre économico-juridique » plutôt que d’un « processus mécanique ou naturel ». Affirmer que la concurrence n’est pas une donnée naturelle, c’est en effet affirmer qu’elle ne peut prévaloir en l’absence de règles juridiques que l’action gouvernementale a pour fonction d’établir. En fait c’est plus largement tout le rapport de l’économique au juridique qui demande à être repensé : loin de relever d’une « superstructure » condamné à exprimer ou à entraver l’économique, le juridique appartient d’emblée aux rapports de production en ce qu’il informe l’économique de l’intérieur. L’influence wébérienne est ici nettement perceptible : comme dit Foucault, « l’inconscient des économistes », qui est en réalité celui de tout économisme, qu’il soit libéral ou marxiste, c’est précisément l’institution, et c’est justement à l’institution que le néolibéralisme, tout particulièrement dans sa version ordolibérale, entend redonner une place déterminante.

On touche là à un point tout à fait essentiel. Car cette revalorisation de l’institutionnel revêt un « enjeu politique » sur lequel Foucault s’attarde dans quelques pages très éclairantes de son cours (Ibid., p. 170-173). Or cet enjeu a trait à la question de la possibilité de la survie du capitalisme au-delà de ses crises, possibilité dont on sait qu’elle fut de nouveau discutée au plus fort de la crise de novembre 2008. Si l’on se place dans une perspective marxiste, la logique unique et nécessaire de l’accumulation du capital détermine l’unicité du capitalisme : « il n’y a en fait qu’un capitalisme, puisqu’il n’y a qu’une logique du capital » (Ibid., p. 170). Ce qui entraîne que l’impasse actuelle du capitalisme (référence est alors faite à la crise des années 1930) soit une impasse « historiquement définitive ». Les contradictions que manifeste actuellement la société capitaliste sont en effet les contradictions du capitalisme « tout court ». Par exemple, si l’on suit l’analyse du Livre I du Capital (chapitre XXIII), la loi générale de l’accumulation capitaliste a pour conséquence une tendance à la centralisation des capitaux dont la concurrence est, avec le crédit, le principal levier. La tendance à la centralisation est donc inscrite dans la logique de la concurrence telle une « loi naturelle », celle de « l’attraction du capital par le capital » (Le Capital, livre I, PUF, p. 702). A l’inverse, dans la perspective du néolibéralisme, la figure actuelle du capitalisme n’est pas déductible de la logique du capital comme étant sa seule figure possible. En réalité on est en présence d’« une figure économico-institutionnelle » historiquement singulière. Foucault porte à l’explicite la distinction, présupposée plutôt que vraiment élaborée en elle-même par le néolibéralisme allemand, entre la « société capitaliste » et la « logique du capital » (NBP, p. 171 et p.184): les tendances à la centralisation, tout en étant immanentes à la « société capitaliste », ne sont nullement immanentes à la « logique du capital ». Ce qui veut dire que ces tendances sont un effet contingent de certaines règles juridiques et non l’effet nécessaire des lois de l’accumulation capitaliste : elles sont par conséquent susceptibles d’être surmontées au prix de transformations juridico-institutionnelles. Notons bien que les ordolibéraux ne contestent nullement l’existence d’une logique du capital qu’ils pensent comme une logique de concurrence : ce qu’ils contestent c’est l’inférence en vertu de laquelle cette logique déterminerait quelque chose comme le capitalisme. C’est là ce qui justifie en dernière analyse l’interventionnisme juridique revendiqué par le néolibéralisme : dès lors que l’on a affaire, non au capitalisme dérivant de la logique unique du capital, mais à un capitalisme singulier, il devient possible d’intervenir dans cet ensemble de manière à inventer un autre capitalisme différent du premier, lequel constituera lui-même une configuration singulière déterminée par un ensemble de règles juridico-politiques. Il s’ensuit une première conclusion : plutôt qu’un mode de production économique dont le développement serait commandé par une logique agissant à la manière d’une « loi naturelle » implacable, le capitalisme est un « complexe économico-juridique » admettant une multiplicité de figures singulières. Secondairement il y a là la véritable justification du sous-titre donné à notre ouvrage sur le néolibéralisme : Essai sur la société néolibérale, dans la mesure où cette société, tout en étant indéniablement une société capitaliste, est une figure singulière du capitalisme qui requiert d’être analysée comme telle dans son irréductible spécificité. On voit donc que l’analyse de la gouvernementalité néolibérale atteint ici indirectement, comme par contrecoup, la conception marxiste du capitalisme dans son essentialisme et son naturalisme. Il ne faut pas s’y tromper : le concept marxiste de « formation sociale » ne peut remplir la même fonction que celui de « société », puisque la diversité des formations sociales est alors pensée sous la présupposition d’un même mode de production dominant, ce qui exclut d’emblée la reconnaissance d’une pluralité de « capitalismes ».

Le capital comme forme de subjectivation

L’interventionnisme juridique doit établir et faire respecter le principe régulateur de la concurrence à travers toute la société. Comment atteindre cet objectif ? En généralisant la forme entreprise à toute la société, soit en travaillant à construire une « société d’entreprise » (Ibid., p.152). Cette généralisation n’implique pas seulement de multiplier les petites entreprises par rapport aux grandes, elle implique plus profondément de transformer le rapport que chaque individu entretient avec lui-même : c’est en effet chaque individu qui doit apprendre à se considérer comme une entreprise en concurrence avec les autres. La question est donc de savoir en quel sens et à quelles conditions le rapport du sujet à lui-même peut relever de l’entreprise ou du capital.

On sait assez que l’économie politique classique considère la terre, le capital et le travail comme les trois grands « facteurs de production » (là est l’origine de la « trinité » que Marx raillera dans le livre III du Capital : terre/rente foncière, capital/intérêt, travail/salaire). Les néolibéraux américains estiment cependant que le travail n’a jamais été vraiment exploré pour lui-même dans la mesure où l’économie classique a toujours réduit le travail au temps de travail quantitativement déterminé. Là encore, l’analyse du néolibéralisme rencontre la théorie marxiste sur un point névralgique qui est en l’occurrence celui de la valeur. Abordant la théorie du « capital humain » dans la leçon du 14 mars, Foucault se réfère alors à la façon dont Marx analyse le travail. Il rappelle que Marx distingue le travail de la force de travail et que c’est la valeur qui retient son attention : tout à la fois celle de la force de travail et celle de la marchandise que son usage ou sa « consommation productive » permet de produire en plus ou en excès relativement à celle de la force de travail (la plus-value ou ce que nous appelons pour notre part le « plus-de-valeur »). Dans cette perspective, le travail n’est rien d’autre qu’une certaine dépense de la force de travail pendant une durée quantitativement déterminée. En tant que tel, il est du « travail abstrait », conformément à la « loi naturelle régulatrice » de la valeur exposée au chapitre I. Marx entend ainsi montrer que cette « abstraction » est un effet nécessaire de la logique du capitalisme dont il a été question précédemment : « la mécanique économique du capitalisme, la logique du capital ne retient du travail que la force et le temps » (Ibid., p. 227). C’est pourquoi il ne pouvait que délaisser la réalité concrète du travail, c’est-à-dire la réalité du travail considéré du point de vue même du travailleur.

L’originalité du néolibéralisme, au moins dans sa version américaine, est précisément de prendre le problème à partir de ce point de vue. Mais adopter le point du vue du sujet sur son travail implique de rejeter la distinction entre force de travail et travailleur : car, pour autant que la force de travail soit une marchandise que le travailleur possède, elle ne fait pas corps avec sa personne, en d’autres termes le travailleur n’est pas la force de travail dont il cède au capital l’usage pour un temps déterminé moyennant salaire. Dit encore autrement, la force de travail n’est pas et ne peut être le sujet du travail. De fait, l’une des limites de l’analyse marxienne est de ne considérer le travail que du point de vue du capital qui « achète » la force de travail avant de la « consommer » dans le procès de production. Prise en elle-même hors de tout procès de production, la force de travail n’est jamais qu’une « puissance » (Marx parlera indifféremment de « puissance de travail », Arbeitsvermögen, ou de force de travail, Arbeitskraft), mais l’activation-actualisation de cette puissance est d’abord et avant tout le fait du capital lui-même, si bien que dans les analyses économiques de Marx le travail est rarement vu comme l’activité d’un sujet entrant en rapport avec lui-même. En revanche, si l’on considère le travailleur comme un « sujet économique actif », alors on s’imposera, disent les néolibéraux, de prendre en compte l’aptitude ou la compétence de ce dernier et l’on tiendra cette compétence pour une sorte de « capital » dont le salaire constituerait lui-même le revenu. Mais parler de capital pour désigner la compétence du travailleur implique que ce capital soit distingué des autres capitaux dont parle le plus souvent l’économie politique, ceux qui ont été investis dans une entreprise par leurs détenteurs et « physiquement » réalisés: en effet, le capital-compétence a ceci de spécifique qu’il ne peut pas être séparé de celui qui est compétent, c’est-à-dire du travailleur lui-même. C’est là ce qui fait toute la différence avec la marchandise force de travail sur laquelle se concentre l’analyse marxiste. Tandis que la force de travail est cédée pour une période déterminée à un entrepreneur détenteur de capital, précisément parce qu’elle est dissociable du propriétaire qui la vend, la compétence-capital ne peut être « aliénée » de la sorte pour la raison qu’elle « ne peut pas être dissociée de l’individu humain qui en est le porteur » (Ibid., p. 232), car elle est coextensive à toute la durée de vie du travailleur en tant que travailleur. Passer de la force de travail à la compétence c’est ainsi passer de la marchandise au capital, ou encore de la marchandise que l’on a et que l’on vend mais que l’on n’est pas, à l’entreprise que l’on est pour soi-même ou au capital que l’on est soi-même et que l’on cherche à valoriser: comme le dit Foucault, « c’est le travailleur lui-même qui apparaît comme étant pour lui-même une sorte d’entreprise » (Ibid., p. 231). C’est la principale raison qui disqualifie la deuxième critique du néolibéralisme dont il a été question au début de cet exposé : croire que le néolibéralisme c’est la société marchande, c’est ne pas voir que c’est « la multiplicité et la différenciation des entreprises » et non l’uniformisation marchande qui est au principe de la gouvernementalité (Ibid., p. 154-155). Cette remarque atteint du même coup un certain discours sur l’« aliénation » qui semble retrouver aujourd’hui une nouvelle jeunesse : ce n’est pas la forme marchande qui viendrait recouvrir une « bonne » subjectivité donnée dans l’immédiateté du vécu, mais c’est la forme entreprise qui est devenue la forme de la production des subjectivités. Et s’il est vrai qu’un capital est pour l’essentiel une valeur à valoriser et que le travail n’est rien d’autre que la mise en valeur d’un certain capital, il faut dire que ce qui importe n’est pas la valeur de la force de travail ( car d’un point de vue marxiste les frais de formation de la force de travail, tout en déterminant la valeur à laquelle le capital achète cette force, ne font pas pour autant de la force de travail un capital) ni la valeur créée par la force de travail, ni même la différence entre ces deux valeurs, mais la valeur que le sujet est pour lui-même et qu’il a lui-même à valoriser toujours plus tout au long de sa vie. En prolongeant l’analyse de Foucault au-delà de sa lettre, on pourrait dire ceci : si l’argent qui se rapporte à lui-même (A-A’) est bien la formule même du capital financier, alors le sujet se rapportant à lui-même sur le mode de l’autoaugmentation ou autovalorisation (que l’on pourrait noter S-S’) est le capital financier fait sujet. Cependant, il ne s’agit pas d’une extension de la « loi de la valeur » telle que l’avait comprise le marxisme, comme si la loi de la valeur était désormais étendue à la subjectivité après avoir dominé dans la seule sphère de la production matérielle : en effet cette subjectivation toute particulière (que nous appelons « ultrasubjectivation ») ne relève pas du procès spontané de l’automouvement du capital, mais de dispositifs pratiques de production d’une « subjectivité comptable et financière », c’est-à-dire de l’agencement de toute une série de techniques de pouvoir. On aurait tort de ne voir là que pure théorie économique puisque c’est bien de ce côté-là, celui de l’investissement en capital humain, que « s’orientent les politiques économiques, mais aussi les politiques sociales, mais aussi les politiques culturelles, les politiques éducationnelles de tous les pays développés » (Ibid., p. 238). Est-il besoin de le dire, les politiques mises en œuvre dans les pays capitalistes avancés depuis 1979 ont amplement confirmé cette analyse.

Conclusion : du capitalisme au capitalisme néolibéral

Deux conclusions peuvent être tirées de l’analyse de la gouvernementalité néolibérale. La première a trait au capitalisme, la seconde porte sur le néolibéralisme lui-même en tant que figure singulière du capitalisme. De cette manière, nous pouvons maintenant faire le chemin inverse de celui que nous avons choisi d’emprunter au début : aller cette-fois du capitalisme au néolibéralisme sans pour autant procéder par soustraction à partir d’un universel donné de façon écrasante dans la forme d’un savoir de la rationalité de l’histoire.

1/ Le capitalisme est bien davantage qu’un mode de production économique-matériel. La réduction du capitalisme à un mode de production consacre la confusion entre la société capitaliste et la logique du capital en prétendant déduire la première de la seconde. On peut en effet convenir qu’il y a une logique du capital qui est celle de son accumulation et qui est ordonnée à la fabrique du « toujours plus » (Plusmacherei), mais sans pour autant souscrire à l’idée que cette logique déterminerait une seule et unique forme de société. L’histoire du capitalisme n’est donc pas à penser comme le déploiement d’une même essence sous des apparences différentes et dans la scansion de stades successifs orientée vers une fin prescrite par cette même essence (selon la fameuse téléologie de l’« autodépassement »), mais comme « une histoire économico-institutionnelle » (Ibid., p. 169) qui voit apparaître plusieurs formes de société dont la succession ne peut être ordonnée à une relation d’enchaînement nécessaire. Ainsi compris, le capitalisme n’est réductible ni à un « mode de production », ni à une pure « signification imaginaire », ni à un processus de libération des flux qu’il faudrait pousser au-delà de lui-même.

2/ Le néolibéralisme quant à lui n’est certes pas la solution aux « irrationalités » de la société capitaliste qu’il prétend être, mais il est certainement une figure singulière du capitalisme, ce qui justifie amplement de parler d’une « société néolibérale » et pas seulement d’une « phase » ou d’un « stade » de développement du capitalisme. Compris plus spécifiquement comme rationalité gouvernementale, le néolibéralisme présente deux caractères fondamentaux : d’une part le droit et la loi pour régler le rapport de concurrence des unités-entreprises entre elles, d’autre part la subjectivation entrepreneuriale par laquelle se réalise l’extension de la rationalité du marché aux comportements des individus. Dans ce capitalisme le principe de la concurrence entre les entreprises devient la norme même de la subjectivation, c’est-à-dire le principe à partir duquel les individus sont amenés et incités à se rapporter à eux-mêmes.

PIERRE DARDOT


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