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2 – Description des différentes unités du discours


Foucault clôt son premier cercle de défense et illustration de l’archéologie, de façon rétrospective, par une définition en extension des différents constituants d’une formation discursive. Cette définition s’appuie sur une reformulation des résultats de ses recherches archéologiques précédentes dans le langage plus systématique qu’il s’efforce désormais d’établir. Nous reprendrons ces définitions, retiendrons quelques-uns de ces exemples, et en déduirons le cas échéant des questions d’application à une archéologie française du management stratégique.
2.1 - La formation des objets
2.1.1 - définitions et mises aux points théoriques de Foucault

L’archéologie s’attache au « régime des objets » (p. 66). Ce qui n’est pas à proprement parler décrire les objets d’un discours, mais considérer celui-ci comme une machine à produire des objets, production qui respecte certains invariants. Il s’agit de traiter les discours « comme des pratiques qui forment systématiquement les objets dont ils parlent ». (p. 67).

Un même discours est susceptible de produire une multiplicité d’objets, multiplicité variable dans le temps et l’espace. Ce discours pourra cependant être considéré comme unité stable si l’on constate que certaines conditions d’apparition de ces objets sont, quant à elles, invariantes. Foucault distingue trois types de telles conditions invariantes : les surfaces d’apparition, les instances de délimitation et les grilles de spécification.

  • Les surfaces d’apparition sont les lieux, les groupes sociaux, les sources d’information au sein desquels il va être possible de repérer des différences individuelles qui seront désignées, analysées, devenant ainsi objets d’un discours. Par exemple, au XIX° siècle, les différences qui apparaissent au sein de la famille, du groupe social proche, du milieu de travail, de la sexualité du patient deviennent des objets de discours identifiés comme maladie, névrose, etc. Tandis que, selon les règles de rationalisation, les codes conceptuels et les types de théorie, les objets d’étude du discours psychiatrique pourront varier (aliénation, démence, névrose, dégénérescence…), les surfaces d’apparition (famille, groupe social proche, etc.) resteront beaucoup plus stables.

  • Les instances de délimitation sont des institutions, des disciplines, des corps constitués qui, « dans la société, départagent, désignent, nomment et instaurent » les différences repérées comme objet. Par exemple, au XIX° siècle, ce sont la médecine, la justice, mais aussi l’autorité religieuse et la critique littéraire qui tracent les frontière entre l’objet folie et ses variations.

  • Les grilles de spécification sont les « systèmes selon lesquels on sépare, on oppose, on apparente, on regroupe, on classe, on dérive » les uns des autres différents objets en espèces diverse. Ainsi, au XIX° siècle, les différentes espèces de folie peuvent être distinguée selon l’âme, le corps, la vie et l’histoire de l’individu.

Par cette série de définitions, la formation des objets semble s’ordonner selon une distribution des rôles bien spécifiques et complémentaires : l’instance de délimitation est l’agent qui forme les objets, la surface d’apparition est la matière au sein de laquelle l’agent opère cette formation par découpes, tandis que la grille de spécification est l’instrument, plus ou moins fin, plus ou moins lisse, de cette découpe.

Ce jeu de langage utilisé par Foucault nous inspire une allégorie. Imaginons une nappe en tissu qui représenterait la surface d’apparition. Sur une telle surface, l’instance de délimitation (ici un agent à forme humaine) découpe des objets à l’aide de diverses paires de ciseaux crantés qui jouent le rôle de grilles de spécification.





Figure 5 : représentation allégorique de la formation des objets
Une formation discursive, ensemble de règles de formation, admet ainsi pour composante un sous-ensemble de règles relatives à la formation des objets de discours. Ce sous-ensemble devra être constitué de plusieurs choses :

  • un ensemble de surfaces d’apparition, instances de délimitation et instances de spécification, 

  • et un ensemble de relations invariantes qu’entretiennent entre elles diverses surfaces d’apparition, qu’entretiennent entre elles diverses instances de délimitation, qu’entretiennent entre elles diverses grilles de spécification,

  • et/ ou un ensemble de relations invariantes liant certaines surfaces d’apparition à certaines instances de délimitation et certaines grilles de spécification.


Foucault en donne la définition suivante (p. 56-61) :




Une formation discursive se définit quant à ses objets :

  • si l’on peut établir un ensemble de relations entre

  1. des surfaces d’apparition des objets,

  2. des instances de délimitation des objets,

  3. des instances de spécification des objets ;

  • si l’on peut montrer comment n’importe quel objet du discours en question trouve dans cet ensemble son lieu et sa loi d’apparition ;

  • si l’on peut montrer que cet ensemble peut donner naissance simultanément ou successivement à des objets qui s’excluent, sans qu’il ait lui-même à se modifier.

Noter ici que, au sens de Foucault, comme au sens où nous utiliserons ces mêmes grilles de lecture, les relations à mettre en évidence peuvent être tout aussi bien internes à chacune des trois dimensions descriptives (relations entre plusieurs surfaces d’apparition, par exemple) ou transverses (relations entre certaines surfaces d’apparition et des instances de spécification, par exemple). L’exploitation de ces catégories pour reformuler l’étude de Foucault consacrée à la médecine clinique est sans ambiguïté à cet égard (cf. §2.1.2) ci-dessous).

Il conviendra d’interpréter selon le même principe à la fois interne et transversal les autres définitions de règles de formations que nous reprendrons par la suite.
2.1.2 - Exemple d’application par Foucault à ses propres études

Foucault s’appuie sur la description des maladies mentale –et des malades- au XIX°siècle pour illustrer ce qu’il entend par instances d’émergence, de délimitation et de spécification des divers objets de ce « discours psychiatrique ». Ainsi, il apparaît que les divers objets que sont, par exemple, la monomanie, la folie sans délire, les agitations motrices, les hallucinations, les discours déviants, les aberrations et troubles sexuels, la criminalité, etc. doivent leur formation à un certain nombre d’éléments invariants systématiquement présents dans ce discours. Le tableau ci-dessous reprend l’ensemble des invariants signalés par Foucault pour illustrer sa définition :

Une illustration : le discours psychiatrique au XIX° siècle .


Surfaces d’apparition :

Surfaces / instances de délimitation :

Surfaces / grilles de spécification =

Famille

Médecine

Ame

Groupe social proche

Justice (notamment : pénale)

Corps

Milieu de travail

Autorité religieuse

Vie / histoire de l’individu

Communauté religieuse

Critique littéraire

Corrélations neuro-psychologiques

Art

Sexualité

Pénalité

Relations discursives entre instances d’émergence, de délimitation et de spécification

Rapports catégories pénales / plans de caractérisation psychologiques

Rapports instance de décision médicale / instance de décision judiciaire

Rapports entre interrogation judiciaire, renseignements policiers / questionnaire médical, examens cliniques, recherche des antécédences, récits biographiques.

Rapports normes familiales, sexuelles, pénales du comportement des individus / tableau des symptômes pathologiques et des maladies dont ils sont les signes




Rapport restriction thérapeutique dans le milieu hospitalier / restriction punitive dans la prison



2.1.3 - Proposition de visualisation

En reprenant les conventions de visualisation graphique proposées ci-dessus, il est possible faire de cette définition la représentation suivante :

Figure 6
: Visualisation de la notion de
système de formation des objets
2.1.4 - Propriétés des règles de formation des objets – mises au point effectuées par Foucault

Foucault résume les propriétés de ces règles de formation des objets sous la forme de quatre « remarques et conséquences » :

1 – Les conditions pour qu’apparaissent un objet de discours sont nombreuses et lourdes. « On ne peut pas parler à n’importe quelle époque de n’importe quoi » (p. 61).. « L’objet n’attend pas dans les limbes l’ordre qui va le libérer et lui permettre de s’incarner dans une visible et bavarde objectivité ; il ne se préexiste pas à lui-même, retenu par quelque obstacle aux bords premiers de la lumière. Il existe sous les conditions positives d’un complexe de rapports. » (p. 61)

2 – Ces relations ne sont pas présentes dans l’objet. « Elles ne définissent pas sa constitution interne, mais ce qui lui permet d’apparaître, de se juxtaposer à d’autres objets, de se situer par rapport à eux, de définir sa différence, son irréductibilité, et éventuellement son homogénéité, bref d’être placé dans un champ d’extériorité. » (p. 62)

3 – Ces relations, dites relations discursives, se distinguent :

  • des relations « primaires » qui, indépendamment de tout discours et de tout objet de discours, peuvent être décrites entre des institutions, des techniques, des formes sociales, etc.

  • des rapports seconds qu’on peut trouver formulés dans le discours lui-même (ex : ce que les psychiatres du XIX° ont pu dire sur les rapports entre la famille et la criminalité n’est pas le jeu de relations qui rendent possibles et soutiennent les objets du discours psychiatrique ).

4 – Les relations discursives ne sont ni internes, ni externes au discours. « Elles sont en quelque sorte à la limite du discours » (p. 63) et caractérisent le discours lui-même en tant que pratique, c’est-à-dire qu’elles « déterminent le faisceau de rapports que le discours doit effectuer pour pouvoir parler de tels et tels objets, pour pouvoir les traiter, les nommer, les analyser, les classer, les expliquer, etc. » (p. 63)

Retenons notamment la remarque n°3 – une mise en garde contre toute interprétation naïve des définitions données par Foucault. L’affirmation précédente selon laquelle il est question de mettre à jour  « des ensembles discursifs qui ne seraient pas arbitraires, mais seraient cependant demeurés invisibles » (p. 43) prend ici tout son sens.
2.1.5 - Questions d’application à une archéologie du management stratégique


Quand apparaissent en France des objets spécifiques du management stratégique ?

Quelles surfaces d’apparition, instances de spécification, instances de délimitation accompagnent cette apparition ?

Quels recouvrements systématiques observe-t-on, dans le cas d’énoncés relatifs au management stratégique, entre les différentes instances ainsi repérées ?
2.2 - La formation des modalités énonciatives
2.2.1 - définitions et mises au point théoriques de Foucault

2.2.1.1 - Trois dimensions pour situer les conditions d’énonciation

Point de définition directe ici. Foucault, pour établir sa notion de modalité énonciative, s’appuie intégralement sur l’exemple du discours médical. La prolifération d’énoncés enregistrés dans les publications médicales l’amène poser trois questions :

1°) Qui parle ?

« La parole médicale ne peut venir de n’importe qui ; sa valeur, son efficacité, ses pouvoirs thérapeutiques eux-mêmes, et d’une façon générale son existence comme parole médicale ne sont pas dissociables du personnage statutairement défini qui a le droit de l’articuler, en revendiquant pour [cette parole] le pouvoir de conjurer la souffrance et la mort . » (p. 69)

2°) La question des «emplacements institutionnels « d’où le médecin tient son discours, et où celui-ci trouve son origine légitime et son point d’application (ses objets spécifiques et ses instruments de vérification). » (p. 69-70)

3°) Les positions du sujet se définissent également par la situation qu’il lui est possible d’occuper par rapport aux divers domaines ou groupes d’objets :

  • situations perceptives :

  • sujet questionnant et écoutant

  • situé à une distance perceptive optima dont les bornes délimitent le grain de l’information pertinente

  • utilisant des intermédiaires instrumentaux

  • les positions que peut occuper le sujet dans le réseau des informations

  • enseignement théorique vs pédagogie hospitalière

  • système de communication orale vs documentation écrite

  • émetteur vs récepteur d’observations, de comptes rendus, de données statistiques, de propositions théoriques générales, de projets ou de décisions

2.2.1.2 - Proposition de définition générale

Nous proposons ici une définition générale des règles de formation des modalités d’énonciation, afin d’affranchir le lecteur de l’exemple médical de Foucault.



Définition 

Une formation discursive se définit quant à ses modalités d’énonciation :

  • si l’on peut établir un ensemble de relations entre

  • Les statuts des locuteurs

  • Les emplacements institutionnels de l’énonciation

  • La position perceptive et informative du sujet de l’énonciation

  • si l’on peut montrer comment n’importe quelle modalité d’énonciation du discours en question trouve dans cet ensemble son lieu et sa loi d’apparition

  • si l’on peut montrer que cet ensemble peut donner naissance simultanément ou successivement à des modalités qui s’excluent, sans qu’il ait lui-même à se modifier.


2.2.2 - Exemple d’application par Foucault à ses propres études

Poursuivant la reformulation de ses travaux sur la médecine clinique, Foucault établit que la rupture discursive observée au début du XIX° siècle en matière médicale est à rechercher dans les modes de corrélation entre les trois dimensions pré-citées:

« Tout un faisceau de relations se trouve mis en jeu » avec les positions successives adoptées par le sujet médecin (p. 72) :

  • Relations entre l’espace hospitalier et tout un groupe de techniques et de codes de perception du corps humain

  • Relations entre le champ des observations immédiates et le domaine des informations déjà acquises

  • Relations entre le rôle du médecin comme thérapeute, son rôle de pédagogue, de relais dans la diffusion du savoir médical, de responsable de la santé publique dans l’espace social.

Ainsi, la médecine clinique peut être entendue comme renouvellement des modalités d’énonciation :

  • Renouvellement des points de vue,

  • Des contenus

  • Des formes et du style même de la description

  • De l’utilisation des raisonnements inductifs ou probabilitaires

  • Des types d’assignation de la causalité

La mise en relation des différentes modalités énonciatives est effectuée par le discours clinique (p. 73)

  • « C’est lui en tant que pratique qui instaure entre eux tout un système de relations qui n’est pas réellement donné ni constitué par avance ; et s’il a une unité, si les modalités d’énonciation qu’il utilise, ou auxquelles il donne lieu, ne sont pas simplement juxtaposées par une série de contingences historiques, c’est qu’il met en œuvre de façon constante ce faisceau de relations. » (p. 73)

Ainsi, les corrélations entre ces différents paramètres d’énonciation constituent des règles de formation des modalités d’énonciation

2.2.3 - Proposition de visualisation


L’utilisation des conventions graphiques précédemment utilisées pour la visualisation des concepts discursifs conduit au synoptique suivant :





Figure 7 : Visualisation de la notion de système de formation des modalités d’énonciation
2.2.4 - Questions d’application à une archéologie du management stratégique




  • Indépendamment de son contenu, de quels emplacements la parole managériale consacrée à la stratégie doit-elle être prononcée pour détenir son entière efficace ?

  • De quelle granularité, corrélat de la distance perceptive et informative, relève l’énonciation stratégique ? Cette granularité évolue-t-elle au cours du temps ? Quelles autres modalités d’énonciation subissent des changements concomitants ?

  • A quel(s) statut(s) du stratège / du stratégiste sont éventuellement corrélées ces précédentes modalités énonciatives ?
2.3 - La formation des concepts
2.3.1 - définitions et mises au point théoriques de Foucault

Foucault entend proposer un outil conceptuel destiné à « trouver une loi qui rende compte de l’émergence successive ou simultanée de concepts disparates ». Mais il ne s’agit pas de subsumer l’ensemble de ces concepts sous un concept générateur dont ils ne seraient que des variantes : « Plutôt que de vouloir replacer les concepts dans un édifice déductif virtuel, il faudrait décrire l’organisation du champ d’énoncés où ils apparaissent et circulent. »

Les catégories proposées pour la formation des concepts sont nombreuses. Foucault en a distingué trois groupes :

2.3.1.1 - Des formes de succession des énoncés

2.3.1.2 - Des formes de coexistence entre énoncés

2.3.1.3 - Des procédures d’interventions sur les énoncés
Nous reprenons ci-dessous l’ensemble de cette description :

2.3.1.1 - Formes de succession

Foucault énumère trois sortes de formes de succession :

  • Les diverses ordonnances des séries énonciatives :
    ordre des inférences, ordre des descriptions (schèmes de généralisation ou de spécification auxquelles obéissent les descriptions, distributions spatiales que parcourent ces descriptions, ordre des récits et manière dont les événements du temps sont répartis dans la suite linéaire des énoncés)

  • Les divers types de dépendance des énoncés : hypothèse - vérification, assertion – critique, général – particulier

  • Les divers schémas rhétoriques selon lesquels on peut combiner les groupes d’énoncés (comment s’enchaînent les suites de plusieurs descriptions, déductions, définitions, etc.)

2.3.1.2 - Formes de coexistence

Foucault détermine trois grandes formes de coexistence

  • Un champ de présence, c’est-à-dire « tous les énoncés déjà formulés ailleurs et qui sont repris dans un discours à titre de vérité admise […], ou qui sont critiqués, discutés et jugés, comme ceux qui sont rejetés ou exclus » (p.77).

  • Un champ de concomitance, c’est-à-dire « des énoncés qui concernent de tout autres domaines d’objets et qui appartiennent à des types de discours tout à fait différents ; mais qui prennent activité parmi les énoncés étudiés :

  1. Servent de confirmation analogique

  2. Servent de principe général et de prémisses acceptés pour un raisonnement

  3. Servent de modèles que l’on peut transférer à d’autres contenus

  4. Fonctionnent comme instance supérieure à laquelle il faut confronter et soumettre au moins certaines des propositions qu’on affirme (p. 78)

  • Un domaine de mémoire, c’est-à-dire « des énoncés qui ne sont plus ni admis ni discutés, qui ne définissent plus par conséquent ni un corps de vérités ni un domaine de validité, mais à l’égard desquels s’établissent des rapports de filiation, de genèse, de transformation, de continuité et de discontinuité historique. »



2.3.1.3 - Procédures d’intervention

Remarque préliminaire : ces procédures sont spécifiques de chaque formation discursive. : « celles qui s’y trouvent, les rapports qui les lient et l’ensemble qu’elles constituent de cette manière permettent de spécifier chacune » (p. 78)

Ces procédures peuvent se présenter sous la forme de diverses modalité de transformation des énoncés, pour lesquelles Foucault a proposé non pas des « espèces », mais plutôt huit catégories qui semblent susceptibles de recouvrements :


  1. Techniques de réécriture

  2. Méthodes de transcription des énoncés selon une langue plus ou moins formalisée et artificielle

  3. Modes de traduction des énoncés quantitatifs en formulations qualitatives et réciproquement

  4. Moyens utilisés pour faire croître l’approximation des énoncés et raffiner leur exactitude

  5. Manière dont on délimite à nouveau – par extension ou restriction – le domaine de validité des énoncés

  6. Manière dont on transfère un type d’énoncé d’un champ d’applications à l’autre

  7. Méthodes de systématisation de propositions qui existent déjà, pour avoir été formulés auparavant, mais à l’état séparé

  8. Méthodes de redistribution d’énoncés déjà liés les uns aux autres mais qu’on recompose dans un nouvel ensemble systématique

Ce qui, dans cette configuration du champ énonciatif, caractérise la formation discursive n’est pas la liste de ces éléments, d’ailleurs fort hétérogènes entre eux, comme le reconnaît Foucault, mais la manière dont ces différents éléments sont mis en rapport les uns avec les autres, que FOUCAULT appelle système de formation conceptuelle.

Nous proposons, dans cette optique, une définition générale de la notion de formation des concepts :
Définition

Une formation discursive se définit quant à ses concepts :

  • si l’on peut établir un ensemble de relations entre

  • Des formes de succession des énoncés

  • Des formes de coexistence entre énoncés

  • Des procédures d’intervention sur les énoncés

    dans le discours lieu d’émergence de ces concepts.

  • si l’on peut montrer comment n’importe quel concept qui habite le discours en question trouve dans cet ensemble son lieu et sa loi d’apparition

  • si l’on peut montrer que cet ensemble peut donner naissance simultanément ou successivement à des concepts qui s’excluent, sans qu’il ait lui-même à se modifier.


Foucault précise que les schèmes ainsi décrits ne servent pas à l’analyse des concepts, mais à celle de leurs conditions d’apparition.

Se plaçant « en retrait par rapport [au] jeu conceptuel manifeste » (p.80), il situe son analyse à « un niveau en quelque sorte préconceptuel , le champ où les concepts peuvent coexister et les règles auxquelles ce champ est soumis » (p.81). Foucault cite à titre d’exemple les quatre schèmes théoriques de la grammaire générale des XVII° et XVIII° siècles. Il précise aussi que ce niveau préconceptuel « ne renvoie ni à un horizon d’idéalité ni à une genèse empirique des abstractions » (p. 82). « En fait on pose la question au niveau du discours lui-même qui n’est plus la traduction extérieure, mais lieu d’émergence des concepts ». (p. 83) « On ne rattache pas les constantes du discours aux structures idéales du concept, mais on décrit le réseau conceptuel à partir des régularités intrinsèques du discours ».

2.3.2 - Exemple d’application par Foucault à ses propres études

Foucault exploite ces définitions en reformulant sa description de l’histoire naturelle établie auparavant dans Les mots et les choses. Nous avons extrait trois exemples typiques de telles utilisations des notions associées à la formation des concepts :

Formes de succession des énoncés : « L’histoire naturelle, au XVII° et XVIII° siècle, ce n’est pas simplement une forme de connaissance qui a donné une nouvelle définition aux concepts de « genre » ou de « caractère », et qui a introduit des concepts nouveaux comme celui de « classification naturelle ou de « mammifère » ; c’est, avant tout, un ensemble de règles pour mettre en série des énoncés, un ensemble de schémas obligatoires de dépendances, d’ordre et de successions où se distribuent les éléments récurrents qui peuvent valoir comme concepts ». (pp. 76-77)

Formes de coexistence : « Le champ de concomitance de l’histoire naturelle à l’époque de Linné et Buffon se définit par un certain nombre de rapports à la cosmologie, à l’histoire de la terre, à la philosophie, à la théologie, à l’écriture et à l’exégèse bibliques, aux mathématiques […] ; et tous ces rapports l’opposent aussi bien au discours des naturalistes du XVI° siècle qu’à celui des biologistes du XIX°. » (p. 78)

Procédures d’intervention : « la manière dont on transfère un type d’énoncé d’un champ d’application à l’autre (comme le transfert de la caractérisation végétale à la taxinomie animale ; ou de la description des traits superficiels aux éléments internes de l’organisme) ». (p. 79)
2.3.3 - Proposition de visualisation

Le synoptique ci-dessous synthétise les définitions de FOUCAULT relativement à la formation des concepts :
Figure 8
: Visualisation de la notion de
système de formation des concepts

2.3.4 - Questions d’application à une archéologie du management stratégique

-La présence de champs classiques en stratégie (mécanique, art de la guerre, psychologie) s’explique-t-elle par simple voisinage conceptuel ou également par l’efficace des procédures d’intervention (quantification, systématisation, approximation) que véhiculent ces champs externes ?

-L’ordonnance des énoncés stratégiques relève-t-elle d’un stéréotype rhétorique efficace, d’une transposition non réfléchie des schèmes issus d’autres champs ou au contraire d’une certaine capacité de création conceptuelle qu’autorisent seuls ces ordonnancements et schémas rhétoriques ?

2.4 - La formation des choix théoriques ou « stratégies »

Remarques préliminaires :

Convention de vocabulaire : Foucault recourt ici aussi bien à l’appellation de « stratégies » qu’à celle de « thèmes » ou encore « choix théoriques ». Pour des raisons bien compréhensibles, nous bannirons le premier de ces trois termes de notre vocabulaire de méthode pour le réserver à une toute autre dénotation.

Relative fragilité des concepts : Foucault admet qu’il aborde ici un domaine moins profondément étudié que les niveaux préconceptuels des chapitres précédents.

En effet, il s’introduit ici un deuxième étage de contrainte sur les énoncés, indépendant des règles de formation précédemment exposées : « tout ce jeu de rapports constitue un principe de détermination qui permet ou exclut, à l’intérieur d’un discours donné, un certain nombre d’énoncés : il y des systématisations conceptuelles, des enchaînements énonciatifs, des groupes et des organisations d’objets qui auraient été possibles (et dont rien ne peut justifier l’absence au niveau de leurs règles propres de formation), mais qui sont exclus par une constellation discursive d’un niveau plus élevé et d’une extension plus large » (p. 89) « Une formation discursive n’occupe pas tout le volume possible que lui ouvrent en droit les systèmes de formation de ses objets, de ses énonciations, de ses concepts ; elle est essentiellement lacunaire, et ceci par le système de formation de ses choix stratégiques. » (p. 89)

Les phénomènes dont il est question semblent en outre d’une nature différente : jusque-là, il s’était agi de décrire une sorte de plan de contraintes immanentes, constitué de ce qui échappe à la volonté propre des locuteurs et contraint leur intervention dans l’arène du discours. Après avoir repoussé au possible l’intervention de la conscience et de la volonté du locuteur, Foucault ne peut plus escamoter le moment où , dans le discours, l’individu fait œuvre de choix qui lui sont propres. C’est pourquoi les structures ici esquissées ont un statut plus complexe que les précédentes : elles sont le fruit à la fois des conditions d’émergences immanentes au phénomène discursif et de l’intervention volontaire du locuteur.
2.4.1 - définitions et mises au point théoriques de Foucault

Eu égard aux conditions décrites précédemment, la définition des règles de formation des choix théoriques est empreinte de précautions et s’affirme toute provisoire.

Foucault commence ainsi par expliquer « qu’on appellera, conventionnellement , « stratégies », ces thèmes et théories » que sont « certaines organisations de concepts, certains regroupements d’objets, certaines types d’énonciations », caractérisés d’ailleurs, selon les cas, par une plus moins grande cohérence, une plus moins grande stabilité, une plus ou moins grande rigueur, qui trouvent leur lieu d’apparition dans « des discours comme l’économie, la médecine, la grammaire, la science des êtres vivants ». (p. 85)

Aussitôt après, la pertinence d’un tel concept pour analyser le discours est mise en doute : Foucault n’est pas certain de pouvoir trouver le « système commun de formation  [de ces stratégies] » (p. 86). Il précise que « l’analyse des choix théoriques demeure encore en chantier jusqu’à une étude ultérieure où elle pourrait retenir l’essentiel de l’attention ». (p. 87)

C’est pourquoi les éléments caractéristiques d’un système de formation des choix théoriques sont présentés non comme des déterminants définitifs mais comme des éléments de recherche :


  • Tout d’abord les points de diffraction possibles du discours, qui sont à la fois :

  • Points d’incompatibilité (deux objets/modes d’énonciations/concepts peuvent « apparaître dans la même formation discursive sans pouvoir entrer – sous peine de contradiction manifeste ou inconséquence – dans une seule et même série d’énoncés »).

  • Points d’équivalence : les deux éléments incompatibles forment une alternative . Ils se présentent (sans simultanéité, par ex. à plusieurs années d’intervalle, cf. incompatibilité) sous la forme du « ou bien… ou bien ».

  • Points d’accrochage d’une systématisation : à partir de chacun de ces éléments à la fois équivalents et incompatibles, une sous-formation discursive a été déterminée. Exemple : l’analyse des richesses comme point de diffraction des théories économiques du XVIII° siècle.



  • Ensuite des instances spécifiques de décision

  • Il s’agit notamment de l’économie de la constellation discursive à laquelle appartient le discours : le rôle que joue le discours par rapport aux autres discours qui lui sont contemporains et qui l’avoisinent. Ce rôle peut être, par exemple :

  • Le rôle d’un système formel dont d’autres discours seraient les applications à des champs sémantiques divers

  • Ou au contraire celui d’un modèle concret qu’il faut apporter à d’autres discours d’un niveau d’abstraction plus élevé

  • Ou encore être dans un rapport d’analogie, d’opposition ou de complémentarité avec certains autres discours

  • ou encore , entre discours, des rôles de délimitation réciproque



  • Parmi ces dernières instances, FOUCAULT estime nécessaire de mettre à part une « troisième » instance caractérisée par :

  • La fonction que doit exercer le discours dans un champ de pratiques non discursives. Exemple : rôle joué par la grammaire générale dans les pratiques pédagogiques.

  • Le régime et les processus d’appropriation du discours. Exemple : le discours économique n’a jamais été un discours commun, dans les sociétés bourgeoises qu’on a connues depuis le XVI° siècle.

  • Les positions possibles du désir par rapport au discours, désirs dont le discours peut être « lieu de mise en scène fantasmatique, élément de symbolisation, forme de l’interdit, instrument de satisfaction dérivée. »

Ces recensements étant effectués, décrire la formation des stratégies consistera à étudier les rapports que l’on peut observer entre ces différents éléments. Par exemple « le discours économique, à l’époque classique, se définit par une certaine manière constante de mettre en rapport :

  • des possibilités de systématisation intérieures à un discours,

  • d’autres discours qui lui sont extérieurs,

  • et tout un champ, non discursif, de pratiques, d’appropriation, d’intérêts et de désirs. » (p.92)


Il est possible de reformuler ces directions de recherche esquissées par Foucault sous forme de définition :

Définition

Une formations discursive serra définie quant à ses choix théoriques si l’on peut établir un ensemble de relations entre :


  • des points de diffraction,

  • une économie de la constellation discursive,

  • des extériorités,

de sorte que les objets, modalités d’énonciations et concepts mis en jeu par le discours n’occupent pas tout l’espace de variations que leur offrirait leurs propres règles de formation.
Foucault prend enfin le soin de prévenir toute interprétation essentialiste des règles de formation des choix théoriques, tout comme il l’avait fait pour les autres invariants du discours :

« Les options [stratégiques] ne sont pas des germes de discours (où ceux-ci seraient déterminés à l’avance et préfigurés sous une forme quasi-microscopique) ; ce sont des manières réglées (et descriptibles comme telles) de mettre en œuvre des possibilités de discours. » (p.93)
2.4.2 - Exemples d’application par Foucault à ses propres études

Les reformulations d’études précédentes par Foucault sont multiples et entrecoupent l’exposé théorique sur toute sa longueur. Nous reprendrons ici quelques illustrations qui visent à montrer que la formation des choix théoriques, bien que située sur un plan légèrement différent des autres systèmes de formation, se combine et s’articule sans privilège de statut avec ces derniers :

  • Il n’y a pas indépendance de l’étage « formation des stratégies » par rapport au plan de formation des objets, modalités d’énonciation, concepts. Donc pas de « discours vrai » qui aurait été perverti par la formation des stratégies.

  • Par exemple « il n’y a pas une taxinomie naturelle qui aurait été exacte, au fixisme près ; il n’y a pas une économie de l’échange et de l’utilité qui aurait été vraie, sans les préférences et les illusions d’une bourgeoisie marchande. » (p. 93)

  • « La taxinomie classique ou l’analyse des richesses […] comportent, en un système articulé mais indissociable, objets, énonciations, concepts et choix théoriques ». (p. 93)

  • D’où la mise au point générale qui vaut pour toute cette partie de l’ouvrage : « Et tout comme il ne fallait rapporter la formation des objets ni aux mots ni aux choses, celle des énonciations ni à la forme pure de la connaissance ni au sujet psychologique, celle des concepts ni à la structure de l’idéalité ni à la succession des idées, il ne faut rapporter la formation des choix théoriques ni à un projet fondamental ni au jeu secondaire des opinions. » (p. 93)


2.4.3 - Proposition de visualisation

Le diagramme ci-dessous synthétise les définitions de FOUCAULT :




Figure 9 : Visualisation de la notion de Système de formation des théories
On a cherché à signifier ici graphiquement que les choix théoriques relèvent – d’un point de vue constitutionnel et non causal - d’une économie de l’énoncé qui est seconde par rapport aux systèmes de formations précédemment définis. En particulier, l’existence de diffractions théoriques a été visualisée sous forme de plans de clivage transverses aux objets, modalités et concepts du discours formés selon d’autres règles immanentes au discours lui-même.
2.4.4 - Questions d’application à une archéologie du management stratégique

-On cherchera par exemple à déterminer dans quelle mesure le discours stratégique, porteur d’enjeux politiques mais exprimé sous une modalité technique, fait l’objet d’appropriations sociales par des groupes porteurs d’une partie de ces enjeux (cadres et formateurs, acheteurs et vendeurs de conseil en management, consommateurs, etc.).

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