Résumé L’apparition de la thématique de la diversité depuis les années 2000 a contribué à renouveler le débat public relatif aux discriminations ethnoraciales et a notamment fait émerger la thématique de la représentation socioculturelle dans les médias.





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date de publication05.10.2017
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La politique de diversité dans les secteurs audiovisuels et cinématographiques.

Quels publics pour quelle action publique ?
Maxime Cervulle

Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Centre de recherche Images, cultures et cognitions

maximecervulle@yahoo.fr


Résumé
L’apparition de la thématique de la diversité depuis les années 2000 a contribué à renouveler le débat public relatif aux discriminations ethnoraciales et a notamment fait émerger la thématique de la représentation socioculturelle dans les médias. L’exigence de représentativité désormais adressée au cinéma et à l’audiovisuel français pose la question du rôle social et symbolique qui leur est attribué. Au-delà, la production d’un discours implicite sur les publics, dans les documents de communication de la commission « Images de la diversité » co-pilotée par le CNC et l’Acsé, nous porte à interroger la conception des publics ainsi véhiculée. Il s’agit de mettre au jour les préconceptions de l’action publique : quels publics les établissements administratifs qui promeuvent la diversité construisent-ils pour fonder leur action ? L’enjeu est d’exposer la rationalité qui préside à l’organisation des dispositifs en faveur de la diversité, soit un ordre de compréhension des médiums audiovisuels et cinématographiques et de leur rôle social qui synthétise diverses appréhensions de la communication.
Mots-clés
Diversité – Audiovisuel – Cinéma – Publics – Représentation – Performativité


Title

The politics of diversity in broadcast and film.

How do public institutions view audiences?

Abstract

The emergence of the issue of diversity since the 2000’s has deeply renewed the public debates surrounding racial discriminations and sociocultural representations in the media. The new claims for French broadcast and film’s inclusiveness raise the question of the social and symbolic function ascribed to these fields by public institutions. Furthermore, the implicit discourses on audiences that can be found in the communication of the « Images de la diversité » commission, run by the CNC and Acsé, makes one wonder about the preconceived views on audiences conveyed by such institutions. This essay aims at delineating the rationality that organizes public diversity plans, that is the conceptions of broadcasting and film and of their social function that synthetize different views on communication.

Keywords

Diversity – Broadcasting – Film – Audiences – Representation – Performativity


« Diversité », « lutte contre les discriminations », « minorités visibles », « statistiques ethniques » : autant de termes et expressions qui depuis les années 2000 n’ont cessé d’alimenter débats et controverses au sein de la sphère publique (Doytcheva, 2010). Parallèlement aux revendications sur ces questions qui ont émanées de la société civile durant la dernière décennie, le gouvernement Raffarin a mis en œuvre durant le second mandat de Jacques Chirac un programme de politiques publiques centré sur la diversité ; programme qui conduira entres autres à l’établissement d’un Ministère de l’égalité des chances ou à la création de la Haute autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité des chances (Halde). Dans ce même mouvement, la mobilisation politique, associative et médiatique est devenue telle que le mot-clé « diversité » a semblé apparaître comme un véritable porte-drapeau propre à fédérer un consensus national. À tel point qu’en 2007, peu de temps après son élection à la Présidence de la République, Nicolas Sarkozy déclare même envisager l’inscription de cette notion dans le préambule de la Constitution (Wieviorka, 2008). Dans ce contexte particulier, un déplacement semble s’esquisser dans les politiques publiques françaises : la transition d’un modèle d’intégration vers un modèle de diversité. D’un côté, une philosophie universaliste opposée à la prise en compte des particularités des citoyens et prônant une assimilation des différences dans le corps national. De l’autre, une valorisation de la différence accompagnée d’une réflexion sur les modalités d’une lutte efficace contre les discriminations. Toutefois, plus qu’à un véritable changement de logiciel politique, nous assistons plutôt à une reconfiguration qui voit se superposer deux conceptions de l’égalité et de l’action publique en sa faveur : un moment de trouble où le cœur de la France balance entre deux modes de rationalisation de la sphère publique (Renaut, 2009).

Dans ce contexte de renouveau du débat public autour des discriminations, les domaines audiovisuels et cinématographiques ont été au cœur des préoccupations. Depuis les années 1980, les efforts conjoints d’institutions, de chercheurs, d’acteurs politiques ou associatifs ont contribué à faire émerger en France la thématique de la représentation socioculturelle dans les médias (Frachon & Sassoon, 2008 : 30-52). La question de la part de représentation des désormais dites « minorités visibles » a en particulier déchaîné les passions. Cependant l’exigence de représentativité désormais adressée au cinéma et à l’audiovisuel français pose la question du rôle social et symbolique qui leur est attribué. Au-delà, la production d’un discours implicite sur les publics, à l’occasion de rapports ou documents de communication dans le cadre des dispositifs de promotion de la diversité, nous porte à interroger la conception des publics ainsi véhiculée. Il s’agit en particulier de mettre au jour les préconceptions de l’action publique : quels publics les établissements administratifs qui promeuvent la diversité construisent-ils pour fonder leur action ? L’enjeu est d’exposer la rationalité qui préside à l’organisation des dispositifs en faveur de la diversité, soit un ordre de compréhension des médiums audiovisuels et cinématographiques et de leur rôle social qui synthétise diverses appréhensions de la communication.
Images et publics de la diversité
Le 14 novembre 2005, alors que des émeutes urbaines agitent le pays, le Président de la République Jacques Chirac affirme dans une allocution télévisée la nécessité d’une meilleure représentation de la société française dans l’audiovisuel. Dans la foulée un fonds de dix millions d’euros est alloué au Centre national de la cinématographie et de l’image animée (CNC) afin de soutenir le financement d’œuvres cinématographiques, audiovisuelles et multimédias qui promeuvent « l’égalité des chances » et la « cohésion nationale » : ce fonds sera contrôlé par la commission « Images de la diversité ». Elle doit superviser le versement d’aides complémentaires au développement, à l’écriture, à la production et à la distribution des œuvres subventionnées. Pilotée conjointement par le CNC et l’Agence pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (Acsé), la commission soutient, entre 2007 et 2010, 427 projets représentant « la diversité de notre société » (CNC et Acsé, 2008) : 296 œuvres audiovisuelles et 116 œuvres cinématographiques, parmi lesquels courts, moyens et longs métrages, documentaires ou de fiction.

Ce dispositif s’inscrit dans le prolongement d’une initiative du Fonds d’action sociale pour les travailleurs immigrés et leur famille (FAS)1 qui en 1991 met en place une commission audiovisuelle visant à soutenir la production d’œuvres représentant l’histoire de l’immigration, la vie dans les « banlieues » françaises et les liens entretenus par les personnes issues de l’immigration avec leur pays d’origine. D’une certaine façon, le FAS reprenait déjà alors l’une des mesures préconisées par le rapport Gaspard de 1982 sur les émissions de télévision à destination des audiences immigrées. Ce rapport fera date en amorçant le débat public sur la question des modalités de représentation de la société française dans l’audiovisuel. Il enjoint alors au développement d’« échanges interculturels » via l’aide à la création audiovisuelle promouvant intégration et cohésion sociale. Du rapport Gaspard jusqu’aux années 1990, les recherches et études françaises se concentrent essentiellement sur les contenus audiovisuels à destination des populations immigrées : le lexique de travail est centré sur les notions d’« immigration » et d’« intégration », là où à partir de la fin des années 1990 les mots-clés « diversité » et « minorité visible » prendront partiellement le relais. En 1991 est présentée la première étude quantitative portant sur la représentation des « minorités ethniques » à la télévision française : réalisée par le Centre d’information et d’études sur les migrations internationales, elle sort du prisme de l’analyse exclusive des émissions visant les publics immigrés, pour interroger les programmes d’information, de fiction et de divertissement à destination du grand public. Ce mouvement d’élargissement du corpus considéré, passant d’émissions thématiques à public restreint aux grilles des programmes générales, s’accompagne d’un élargissement de l’angle d’analyse qui, au-delà de la figuration de l’immigré, s’ouvre à un questionnement sur la représentation des minorités ethnoraciales de nationalité française. Le passage de la commission audiovisuelle du FAS au fonds « Images de la diversité » enregistre ce mouvement, celui d’un décloisonnement qui au-delà d’une simple prise en compte des publics immigrés et de leur représentation s’ouvre à l’ensemble de la société française.

Un autre mouvement va accompagner la politique de diversité, en particulier dans l’audiovisuel. Le premier rapport du CSA sur la représentation audiovisuelle des « minorités visibles » (Malonga, 2000) avait pour but de « repérer la présence des minorités noires, maghrébines et asiatiques dans une semaine de programmes hertziens » (Malonga, 2005). En 2008, avec le rapport Macé, l’élargissement de la notion de diversité se poursuit avec l’ajout de l’indexation par « genre » et « catégorie socioprofessionnelle », qui complète l’indexation par « marqueur ethnoracial » des locuteurs représentés. Le rapport se fonde sur une définition de la diversité comme norme politique de non-préjudice audiovisuel. Contestant une vision réductrice de l’idée de représentativité, il souligne que la notion de diversité « n’impose pas à la télévision d’être le reflet fidèle de la société française » (3) ; une telle requête étant notamment impossible du fait de l’absence de données statistiques sur la composition ethnoraciale de la population (Simon & Stavo-Debauge, 2004). Il s’agit plutôt, pour les institutions et professionnels du secteur, « de veiller à ce que certains individus et groupes, présents dans la société française et dont on sait qu’ils sont sujets à discrimination dans les pratiques sociales, ne soient pas également sujets à discrimination par la télévision elle-même » (3-4). Cette position se situe dans la lignée de l’élargissement des compétences du CSA suite au vote de la loi du 9 mars 2006 dite « loi pour l’égalité des chances » qui attribue au CSA une mission nouvelle, celle d’agir contre les discriminations dans le champ de la communication audiovisuelle. Cette mission entérine un partage des compétences entre le CSA et la Halde sur la question de la discrimination dans le secteur audiovisuel : le premier faisant autorité sur les déficits et biais représentationnels, le second sur les discriminations en termes d’opportunités d’emploi et de carrière (Frachon & Sassoon, 2008 : 46).

Le partenariat entre le CNC et l’Acsé autour du fonds « Images de la diversité » délimite le périmètre d’action de l’établissement administratif en charge de la régulation de l’économie du cinéma français. En effet, contrairement au CSA, le CNC ne s’est pas vu attribuer à proprement parler de compétences nouvelles en termes de lutte contre les discriminations ; pas plus qu’il n’a jugé nécessaire de se doter d’outils de diagnostic permettant de mesurer la diversité. On aurait pourtant pu penser que la problématisation publique du défaut de représentativité dans l’audiovisuel aurait rencontré un certain écho dans le secteur cinématographique, en suscitant par exemple des enquêtes sur la perception de la diversité des origines dans le cinéma français ou parmi les œuvres distribuées en France. Ainsi, malgré la saillance de la question au sein de la sphère publique, nous ne disposons toujours pas de données relatives à la représentativité des œuvres cinématographiques produites et/ou distribuées en France. Il apparaît donc aujourd’hui difficile de faire état de la situation réelle des minorités ethnoraciales sans se fier à une vague sensation, celle qu’en ce domaine comme à la télévision les écrans « restent désespérément pâles » (HCI, 2005). L’action de la commission « Images de la diversité » est ainsi sous-tendue par un postulat infondé – comme le démontre l’analyse des déclarations faites par les présidents de l’Acsé, du CNC, du CSA et de la commission dans les supports de communication de cette dernière. Tout se passe en effet comme si l’idée présidant à l’action était celle d’un pouvoir de l’image à transformer les représentations sociales et les conduites des publics.

Pour le président de l’Acsé, Dominique Dubois, la commission sert à «  promouvoir une image de la France riche de sa diversité culturelle, artistique et humaine, capable d’impulser un changement profond et durable des mentalités et de contribuer à une connaissance approfondie de la société française » (CNC & ACSÉ, 2007 : 2). Véronique Cayla, directrice générale du CNC entre 2007 et 2010, affirme quant à elle que le cinéma et l’audiovisuel ont une « fonction de miroir de la société » et qu’ils « jouent un rôle de premier plan en faveur de l’intégration » (3). Enfin, pour le président de la commission, Alexandre Michelin, il faut « sans cesse rappeler que la puissance de l’image sur les consciences permet de lutter contre les exclusions, les drames, les déracinements et aide à réinventer sa vie, à se réinventer » (6). Les positions de ces trois acteurs du dispositif mettent en relief des conceptions différentes de l’action. Ces différences s’expriment en termes d’objectif : « l’intégration » de publics a priori non intégrés pour Cayla, un changement des mentalités et une prise de conscience face au racisme et aux discriminations pour Dubois et Michelin. On peut ici entendre une divergence quant aux publics ciblés. Le lexique de « l’intégration » renvoie dans le contexte institutionnel français à un vocabulaire politique centré sur les « populations immigrées », tandis que le thème d’une transformation des représentations s’inscrivant dans le cadre de la lutte contre les discriminations évoque un public national plus large.

Les différences s’expriment aussi en termes d’appréhension du cinéma et de l’audiovisuel, pensés comme reflet de la société par Cayla, comme outil d’ingénierie sociale et politique par Dubois et Michelin. Malgré leur divergence théorique, ces deux positions reposent sur l’idée qu’un déficit de représentation, ou une représentation biaisée, peut contribuer à la formation d’imaginaires sociaux dommageables du point de vue de la lutte contre le racisme et les discriminations. Selon cette perspective, accroître et modifier les modes de figuration des minorités ethnoraciales, pourrait transformer la sphère publique elle-même et atténuer les formes contemporaines du racisme. On peut entendre là une forme de compréhension performative de la représentation ; compréhension néanmoins informée par deux prismes différents. Selon la conception mimétique de la représentation que véhicule le discours de Cayla, la dissonance entre un référent (la société française) et son reflet médiatique constituerait un acte littéral d’exclusion du corps national pour les groupes sociaux absents des écrans. La conception de la performativité ici à l’œuvre semble s’appuyer sur celle de Pierre Bourdieu, pour qui l’efficacité d’un acte de discours repose sur les conditions institutionnelles de son énonciation (Bourdieu, 1982 ; Butler, 1997 : 201-252). Ainsi, ouvrir les institutions représentationnelles à l’ensemble de la société française permettrait la production performative de cohésion sociale. À cette vue s’oppose une conception de la performativité plus proche aussi bien de celle d’Austin (1962) – qui rompt avec l’idée d’indexicalité (et donc de mimétisme) du discours – que de Derrida (1972), selon lequel la force performative opérerait par rupture avec les énoncés antérieurs. Le volontarisme politique ouvrant la représentation audiovisuelle et cinématographique à la diversité sans référence directe ou automatique à la composition de la société française ouvrirait ainsi la voie à un changement radical des possibilités et modes d’énonciation du monde. Mais, au-delà de cette définition de la communication audiovisuelle et cinématographique ainsi proposée en creux, quelle conception des publics porte donc ce dispositif ?
Le spectateur « laswellien » de l’action publique
Le portrait ici dressé du spectateur est en quelque sorte celui d’un spectateur « malléable » dont la conscience (potentiellement raciste) pourrait être remodelée par le « pouvoir de l’image ». D’une certaine manière ce spectateur assujetti à la force visuelle évoque celui de Harold Lasswell incorporant passivement des contenus qui s’imprimeraient en lui telle une « seringue hypodermique » injecterait une substance directement dans l’organisme. On pourrait même avancer un pas de plus dans la comparaison entre le spectateur imaginé par ce dispositif et la théorie de Lasswell. Au-delà de ce qu’il identifie comme les « effets directs » de la communication de masse, Lasswell (1971) va jusqu’à envisager la propagande comme socle de la démocratie, son concept de « gestion gouvernementale des opinions » décrivant un mode de gouvernance publique. Le spectateur ici implicitement envisagé est perçu comme réceptacle d’un discours public véhiculé par le cinéma et l’audiovisuel ; discours qui l’affecterait directement et indifféremment à ses spécificités sociales, culturelles ou idiosyncrasiques. Il est intéressant de constater qu’une telle conception du spectateur rend inutile toute enquête de réception auprès des publics, le postulat de l’action étant celui d’une effectivité de la puissance cinématographique et audiovisuelle. Ainsi, la mission du fonds « Images de la diversité » doit bien, dans cette logique, être celle d’une réflexion sur les contenus appropriés – et donc aptes à recevoir une subvention – qui doivent être portés à l’attention des publics. La passivité inhérente à la conscience spectatorielle devant, selon cette logique, permettre une transformation des représentations sociales et des conduites à condition que les contenus soient choisis et produits avec le soin nécessaire et selon la ligne directrice du fonds.

Ce spectateur « lasswellien » de l’action publique a pour principal défaut de renfermer une conception anti-sociologique des publics. Plus que sur un savoir fondé en rationalité et éprouvé empiriquement, cette vision de l’action publique repose en effet sur des « prénotions » au sens de Durkheim (1968 : 19), des « représentations schématiques et sommaires […] formées par la pratique et pour elle ». La force d’inertie de ces prénotions – qui ont en commun avec les « croyances » de William James (2007) leur visée pragmatique – restreint in fine le champ de compétence et d’action des pouvoirs publics. Ces derniers s’en trouvent réduits, par la sélection des films méritant subvention, au rôle de pourvoyeur de discours visant à changer les représentations sociales.

Il est remarquable de constater qu’en tant qu’il justifie l’absence d’enquêtes auprès des publics ce spectateur « lasswellien » permet à ces établissements administratifs de se conformer à peu de frais aux recommandations de la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) qui restreint très fortement la « mesure de la diversité » (Debet, 2007). En ce sens la croyance en la « puissance de l’image » est ici bien utile car elle autorise de s’affranchir d’enquêtes publiques coûteuses, lourdes sur le plan administratif et juridique, ainsi que potentiellement sujettes à polémique dans un climat politique encore indécis vis-à-vis de la pertinence des « statistiques de la diversité » (Simon & Stavo-Debauge, 2004). Les restrictions imposées par la loi du 6 janvier 1978 – dont le respect est garanti par la CNIL – contraignent fortement toute enquête publique d’envergure nationale relative à l’identité ethnoraciale qui pourrait être conduite auprès des publics. Afin de satisfaire au cadre juridique, une telle recherche devrait nécessairement employer la méthode généalogique (questions sur les origines) ou onomastique (analyse du nom de famille) pour classer la population d’enquête en fonction d’une origine inférée (Debet, 2007). Pourtant si ses méthodes auraient l’avantage d’« objectiver » cet objet hybride et multidimensionnel qu’est l’identité, elles ont aussi le net désavantage de laisser de côté les dimensions subjectives, cognitives et réflexives qu’entretiennent les acteurs sociaux vis-à-vis de qui ils sont. L’identification, que nous entendons au sens d’un processus de subjectivation, de stylisation de soi et de réflexivité identitaire, n’est pas l’identité « officielle » entérinée par l’état civil. Tout comme l’origine, l’ascendance ou la nationalité étrangères ne signifient pas nécessairement, l’appartenance à une minorité non-blanche. À l’inverse, l’accent mis sur l’origine ou la nationalité dans ce type d’enquête peut contribuer à minimiser le sentiment de sous-représentation que peuvent éprouver certains français des DOM-TOM. En clair, ces outils manquent de finesse concernant l’auto- ou l’allo-identification des acteurs sociaux à un groupe racialisé et leur perception des discriminations ou biais représentationnels en fonction de celles-ci.

Face à l’absence de données, de nombreuses questions se posent quant à la diversité dans le cinéma et l’audiovisuel français, voire quant à la commission « Images de la diversité » elle-même. Dans son rapport annuel, le CNC rapporte les entrées des films subventionnés dans ce cadre, mais qu’en est-il des films n’ayant pas reçu le soutien de la commission et dans lesquels sont représentés des personnages appartenant à une minorité ethnoraciale ? Quelle est l’incidence statistique – en d’autres termes y a-t-il une corrélation – entre la présence de personnages non-blancs et le nombre d’entrées ? Et quelle est la ventilation des entrées en fonction de l’identité ethnoraciale déclarée et assumée par les publics ? Les « films de la diversité » soutenus par le CNC et l’Acsé satisfont-ils « les publics de la diversité » ? Sans réponse à ces questions, nous ne pouvons aujourd’hui apprécier la place véritable des minorités ethnoraciales dans l’imaginaire cinématographique et audiovisuel national.
Des contenus performatifs ?
La politique de diversité audiovisuelle et cinématographique s’appuie à la fois sur une conception mimétique de la représentation (le cinéma comme « reflet de la société ») et sur une appréhension quasiment laswellienne des publics. Si la première position tend à atténuer le caractère réflexif des médias au profit de leur aspect réfléchissant, la seconde situe quant à elle les publics en position de passivité face à des contenus dont l’effet idéologique direct semble garanti. La question qui se pose dans ce contexte est donc la suivante : comment jongler avec le débat sur la diversité et la « théorie des effets » ? Ou, pour le formuler autrement, comment prendre en compte les problématiques institutionnelles relatives à la diversité sans tomber dans « le piège de la théorie des effets directs » (Maigret, 2003 : 53-63) ? Répondre à cette question nécessiterait la conduite de larges études de réception. De telles études permettent notamment d’interroger le jeu à double sens par lequel les publics attribuent du sens aux œuvres en fonction de leur(s) identité(s) et par lequel les œuvres jouent un rôle constitutif dans la formation de leur(s) identité(s). Se poserait ainsi la question du niveau de l’analyse propre à observer ces mécanismes socio-discursifs. Pour David Morley, l’articulation entre les niveaux micro- et macro-sociologiques de l’analyse réside dans l’idée de Giddens de « structuration », selon laquelle les macro-structures sont reproduites à une échelle micro dans les pratiques et activités quotidiennes (Morley, 1992 : 18-19 ; Giddens, 1979). L’identification de processus macro-sociologiques dans la relation entre les publics et, par exemple, la télévision peut donc passer par une observation des usages, discours ou pratiques, l’analyse se situant au plus prés des acteurs sociaux, au plus proche des activités courantes. Emmanuel Ethis (2008 : 57) note quant à lui que la sociologie de la réception permet précisément de réconcilier les approches micro- et macro- aussi bien que les méthodes qualitatives et quantitatives. Il s’agit de « lier l’étude des œuvres à leurs fonctions de socialisation » dans un aller-retour entre les formes, conditions et incidences sociales de la réception (Ethis, 2008 : 56). L’enjeu est donc de questionner les logiques sociales de la communication audiovisuelle et cinématographique eu égard à la thématique de la diversité, de penser par exemple l’articulation entre usages, fabrique du sens, formation identitaire et cristallisation des représentations sociales. Cette question de « l’articulation » – soit l’interrogation sur les phénomènes de co-construction et co-détermination – a donné lieu à une véritable méthode de travail au sein des Cultural Studies britanniques (Slack, 1996). Il s’agit de penser la connexion contingente et non-nécessaire entre différentes pratiques et logiques sociales (Hall & Grossberg, 1996), d’investiguer « la production de l’identité à partir de différences, de l’unité à partir de fragments, de structures à partir de pratiques » (Grossberg, 1992 : 54). Un tel chantier ouvre notamment la voie à l’appréhension des modalités d’articulation des représentations sociales individuelles et collectives au sein de la sphère publique.

Une évaluation qualitative du caractère véritablement performatif des cultures cinématographiques et audiovisuelles, soit de leur capacité à produire activement des représentations sociales et cadres d’action s’avère tout à fait indispensable. Tester l’hypothèse du caractère performatif de la représentation devrait en outre conduire à une réévaluation des enjeux du débat : sa validation permettrait d’affirmer la nécessité d’une diversification des écrans et d’une attention continue aux modalités de représentation comme véritables stratégies antiracistes, tandis que son invalidation conduirait à atténuer le recours à des déclarations de croyance en la performativité audiovisuelle et cinématographique comme fondement de l’action publique. À l’évidence ceci n’empêcherait pas d’insister sur la nécessaire ouverture de ces espaces professionnels, mais entraînerait une reconsidération de la logique de l’action en ce domaine.
Conclusion
Les dispositifs publics de promotion de la diversité dans l’audiovisuel et au cinéma achoppent aujourd’hui sur la question des publics. Sans doute faudrait-il, pour pallier à ce point aveugle, que soient mises en œuvres des études de réceptions permettant de décrire les rapports qu’entretiennent les publics avec la culture audiovisuelle et cinématographique française et d’identifier les sentiments d’exclusion de la communauté nationale imaginée (Anderson, 1983) ou les perceptions des biais représentationnels ou déficits d’image. De telles recherches pourraient ainsi faire apparaître à nos yeux trop souvent « diversity blinded » (Rigoni, 2009) des problématiques et problèmes encore immergés. Bien qu’on ne puisse poser en préalable que les enjeux de visibilité garantissent une diminution des discriminations dans les pratiques sociales, la nécessaire convergence de ces deux domaines d’action ne peut passer que par une prise en compte – scientifique, politique et institutionnelle – de la parole de ceux et celles qui, trop souvent, sont occultés des écrans.

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1 Aprés divers changements de noms et d’objectifs, entre 1958 et 2006, cet établissement public devient l’Acsé. Pour un historique, voir le site officiel : http://www.lacse.fr.




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Résumé L’apparition de la thématique de la diversité depuis les années 2000 a contribué à renouveler le débat public relatif aux discriminations ethnoraciales et a notamment fait émerger la thématique de la représentation socioculturelle dans les médias. iconDossier de presse entretiens jacques cartier 2015
«ce virage vers la thématique de l’innovation qui pénètrera les Entretiens au cours des années à venir»

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«commercer» depuis plusieurs années et, à ce titre, s'attache à soutenir les initiatives permettant de l'encadrer et de le développer....

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«La grande transformation de l’agriculture. 20 ans après», Montpellier, 16-17 juin 2014

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«Economie de la contribution», thématique au centre de nos préoccupations; celle-ci a fait l’objet de plusieurs débats au théâtre...

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«quidam», de mobiliser le grand public. Quels messages et modes de communication employer ? Quels supports d’information utiliser...

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«soutien à la parentalité». IL conviendra donc d’accorder encore plus de place à cette thématique dans les projets, le dispositif...

Résumé L’apparition de la thématique de la diversité depuis les années 2000 a contribué à renouveler le débat public relatif aux discriminations ethnoraciales et a notamment fait émerger la thématique de la représentation socioculturelle dans les médias. iconArrêté du 8 octobre 2013 relatif aux règles sanitaires applicables...
«Denrée alimentaire périssable» : toute denrée alimentaire qui peut devenir dangereuse, notamment du fait de son instabilité microbiologique,...






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