Parcours d’Aimé Césaire et son œuvre P. 4





télécharger 316.03 Kb.
titreParcours d’Aimé Césaire et son œuvre P. 4
page6/7
date de publication06.07.2017
taille316.03 Kb.
typeCours
e.20-bal.com > documents > Cours
1   2   3   4   5   6   7

Si vous voulez, on va en revenir à la négritude, il y a un point qui me tracasse : c’est le fait que vous mettiez tous les noirs dans le même panier. Ne croyez-vous pas qu’entre un Africain, un noir d’Amérique et un Antillais, il se soit creusé un fossé, que les divergences soient devenues profondes ?

Là, je vous réponds tout de suite. Ce que vous mettez en cause, c’est toute la négritude ! C’est bien ce que me disent les Antillais : "Comment, nous Martiniquais, qui sommes ici depuis trois siècles sur une terre française... que pouvons-nous avoir de commun avec les Africains ? ". Ils le disent dans un sens péjoratif. Et c’est exactement ce que la bourgeoisie noire américaine a répété pendant si longtemps. Ils disent "d’accord, nous sommes noirs, mais fondamentalement, nous sommes américains". Or, précisément, le mouvement de la négritude est un mouvement qui affirme la solidarité des noirs que j’appelais de la Diaspora avec le monde africain. Vous savez, on n’est pas impunément noir, et que l’on soit français - de culture française - ou que l’on soit de culture américaine, il y a un fait essentiel : à savoir que l’on est noir, et que cela compte. Voilà la négritude. Elle affirme une solidarité. D’une part dans le temps, avec nos ancêtres noirs et ce continent d’où nous sommes issus cela fait trois siècles, ce n’est pas si vieux et puis une solidarité horizontale entre tous les gens qui en sont venus et qui ont, en commun, cet héritage. Et nous considérons que cet héritage compte ; il pèse encore sur nous ; alors, il ne faut pas le renier, il faut le faire fructifier - par des voies différentes sans doute - en fonction de l’état de fait actuel - et devant lequel nous devons bien réagir...

 

Propos recueillis par François Beloux

Le Magazine Littéraire n° 34 - Novembre 1969


AIMÉ CÉSAIRE, LE TISSAGE DU PARTICULIER ET DE L’UNIVERSEL
Nous savons que le salut du monde dépend de nous aussi

que la terre a besoin de n'importe lesquels de ses fils

le monde a besoin de nous aussi

Aimé Césaire 1941 - Revue TROPIQUES FDF
Aimé Césaire dans toute son action politique comme dans toute son œuvre littéraire, s'est attachée à affirmer à la fois l'importance conjointe du particulier, du singulier, autant que de l'universel.
CÉSAIRE homme universel dès l'origine dans sa chair et son être.
1) Dans son Cahier d'un retour au pays natal, composé par ce jeune étudiant de 24 ans, il parle d'abord de son propre peuple antillais, lorsqu'il écrit l'affirmation sans doute la plus célèbre de son œuvre, dès les premières pages : je viendrai à ce pays mien et je lui dirai : "ma bouche sera la bouche des malheurs qui n'ont pas de bouche", misère morale et sociale des foules silencieuses de sa ville de Fort-de-France : cette foule muette, étrangement bavarde et muette, à qui il voudra toute sa vie redonner la parole.
2) Mais il parle aussi en même temps pour toutes les bouches du monde rendues muettes par l'universelle oppression :

Je serai un homme juif/ un homme pogrom, un homme cafre/ un homme Hindou De Calcutta/ un homme de Harlem qui ne vote pas.

Quatre continents qui dès l'origine, dans une seule phrase ou il se définit, entrent ainsi dans la composition de sa chair :

L’Afrique (cafre) L'Europe (juif) l'Asie (Hindou) et l'Amérique (Harlem)
CÉSAIRE porte en lui l'universel comme tous les fils des Antilles, par leur histoire et leurs populations reliées à quatre continents.
3) La population de la Martinique et de la Guadeloupe se compose d'hommes et de femmes issus des quatre continents : Afrique, Europe, Amériques et Asie, qui les rendent presque "naturellement" cousins du monde entier.

"C’est le sentiment que j’ai des Antilles : comme c’est rien, comme c’est fragile, comme c’est à la limite du néant et en même temps, paradoxalement, de la somme même des handicaps naît un petit peu le sentiment d’une certaine élection. Comme si ces débris n’étaient pas des débris quelconques et que peut-être confusément de là naîtra le monde de demain. Autrement dit, le rien, le plus infime canton de l’univers, le microcosme le plus insignifiant, un point ou des points sur l’océan, mais aussi paradoxalement à partir desquels peut-être peut renaître le monde." (Césaire : Entretien. 1982)
4) Aussi, l'universel est et a toujours été un horizon naturel des cultures des Antilles et des mondes créoles en général. A la fois parce que la colonisation a toujours eu une dimension internationale en tant que première mondialisation historique, et surtout parce qu'ils faisaient leur la vision que : "l'universel, c'est le local moins les murs" (Miguel Torga). Sachant que leur liberté ne pourrait s'acquérir que par la destruction des murailles érigées par les colonisateurs bâtisseur de forts et d'interdits, autant que par le rejet du repli insulaire, des identités closes et des ségrégations imposées ou acceptées.

Les quatre régions créoles issues des "quatre vieilles" : Guadeloupe, Guyane, Martinique et Réunion, porteuses de très grandes diversités de populations et de cultures, manifestent souvent une primauté accordée à la citoyenneté sur la "race" ou l'ethnie, à la République sur l'État, et à l'identité socioculturelle sur le statut institutionnel. L'identité est plus vaste que la carte d'identité. Césaire comme décolonisateur avec d'autres du tiers-monde, Fanon comme acteur de l'indépendance de l'Algérie, manifestent avec tant d'autres cette dimension d'ouverture à l'universel. "Liberté, égalité, identités", tel est le credo partout affirmé par Césaire.
5) En même temps, chez Césaire, cette conscience d'une identité ouverte par nature à l'universel, n'empêche en rien l'enracinement dans son île, dans son lieu, grâce à son engagement politique local qu'il a toujours souhaité conserver. Le Tiers-monde reconnaît partout le rôle majeur de Césaire pour ses libérations, mais son action internationale ne l'a jamais éloigné de l'insertion la plus étroite dans la vie politique de son pays, du quotidien de sa mairie et des administrés.

"Que pendant près de 40 ans, je ne sois occupé, sans être de nature essentiellement politicienne, que je me suis occupé de la chose publique, il doit bien y avoir une raison secrète. Alors, finalement, si j’y suis resté, si je l’ai fait, c’est parce que j’ai sans doute senti que la politique était quand même un mode de relation avec cet essentiel qu’est la communauté à laquelle j’appartiens. Alors ça, c’est la reconnaissance que j’ai envers la politique parce qu’à aucun moment je n’ai pu, je n’ai cessé même une seconde de penser que je suis de cette communauté-là, que je suis des Antilles, que dis-je, que je suis de Trénelle, que je suis de Volga-Plage, que je suis de Texaco, que je suis l’homme du faubourg, que je suis l’homme de la mangrove, que je suis l’homme de la montagne. Et la politique a maintenu vivant ce lien et vivante cette relation." (Césaire : Entretien de 1982)
Césaire dans tout son théâtre et ses essais a une conception de l'action politique qui veut qu'elle ne s'enracine durablement que si elle s'ouvre au-delà des frontières. Nationalisme et internationalisme sont solidaires et se protègent l'un l'autre de leurs excès ou leurs illusions : son essai sur Toussaint Louverture (1961), et sa pièce La tragédie du roi Christophe (1963) présentent Haïti comme modèle pour les luttes des îles caraïbes pour leurs abolitions, qui ne sauraient se circonscrire à un seul pays. Car le combat originel contre l'esclavage est un des tout premiers combats au nom des seuls droits de l'homme (ni seulement au nom d'une couleur, d'un territoire, d'une religion).
L'action de Toussaint Louverture à Saint-Domingue ou de Delgrès en Guadeloupe se rejoignent en ce sens. Ce que synthétise Aimé Césaire dans la conclusion de son ouvrage de 1961 sur Toussaint Louverture : "Quand Toussaint Louverture vint, ce fut pour montrer qu’il n’y a pas de race paria, qu’il n’y a pas de pays marginal, qu’il n’y a pas de peuple d’exception, ce fut pour incarner et particulariser un principe, autant dire pour le vivifier. Donc dans l’histoire et dans le domaine des droits de l’homme, il fut pour le compte des nègres l’opérateur et l’intercesseur. Le combat de Toussaint Louverture fut ce combat pour la transformation du droit formel en droit réel, le combat pour la reconnaissance de l’homme et c’est pourquoi il s’inscrit et inscrit la révolte des esclaves noirs de Saint-Domingue dans l’histoire de la civilisation universelle."
Il s'agit sans doute là du premier exemple historique du "droit d'ingérence" internationale au nom des Droits de l'homme, concernant des peuples esclaves qui par leur statut imposé de biens meubles sans identités, échappaient par force et par choix aux clôtures territoriales, ethniques, raciales, aux assignations de religion et de nationalités et se posaient comme par nature en "Brigades internationales" de la liberté. C'est de ce modèle historique dont Césaire est l'héritier.
7) La pièce de théâtre : Une saison au Congo (1967) centrée sur les trois mois de pouvoir de Lumumba, montre que son héros est porté par deux ambitions : d'une part, l'unité du peuple congolais à construire au-delà des coupures ethniques et des sécessions politiques, d'autre part l'unité de l'Afrique. Le sort des deux étant étroitement lié face aux assauts du néocolonialisme porteur de balkanisation pour fragiliser les indépendances.

D.M.

AIMÉ CÉSAIRE AU THEATRE
Le théâtre pour Césaire est fondamental car il est le lieu de la difficile synthèse entre le poétique et le politique, entre l'historique et le prophétique : tant dans ses thématiques que dans son langage, Césaire a toujours tenté de faire tenir ensemble tous ces bouts. Du réalisme le plus trivial jusqu'à la profération lyrique, tous les langages nourrissent son théâtre. Et c'est aussi la tentative forcenée pour passer de la solitude poétique à la solidarité théâtrale, les pièces étant conçues comme des propositions à nourrir de la confrontation collective avec metteurs en scènes et comédiens.
Le théâtre est en réalité présent dès l'origine dans sa vie : aller au théâtre était un de ses grands plaisirs, depuis les années d'étudiant à Normale Sup d'où il s'échappait pour voir Claudel et Giraudoux, jusqu'aux années finales, où il ne ratait aucune des pièces du festival de Fort-de-France au SERMAC en juillet. En passant bien sûr par les riches années de ses créations propres, grâce à la rencontre de Janheinz Jahn en Allemagne, où il fut souvent joué en premier, et de Jean-Marie Serreau puis d'Antoine Vitez à Paris, et des troupes de comédiens noirs auxquels il fallait offrir des pièces pour leur soif d'expression. Aussi, le théâtre n'étant justement pas pour lui une pratique solitaire, la disparition prématurée de Serreau puis de Vitez, l'ont ramené en quelque sorte à la solitude retrouvée de la seule expression poétique.
Très tôt, très jeune, l'expression théâtrale est présente aussi dans son œuvre, avec Les chiens se taisaient, et même dès le Cahier d'un retour au pays natal qui peut être lu comme un cri d'oralité du héros solitaire en représentation sous le regard d'une foule muette à qui il finit par prophétiser un avenir de solidarité debout et libre, thème des quatre pièces à suivre.

On ne saurait donc reprocher à Césaire aucun oubli de la Martinique dans son théâtre, au profit d'Haïti et du Congo, si l'on considère la grande cohérence structurelle du Cahier jusqu'à Une tempête. Les Antilles avec le Cahier et Les Chiens, sont le lieu de la découverte de l'extrême déchéance originelle, à la fois bavarde et muette comme un chœur de morts vivants, et de la puissante résistance d'une parole essentielle édifiée par des corps debout et libres, à la barre et à la boussole. Quel héros tiendra la barre ou la confisquera au nom du peuple déboussolé, tel est le thème récurrent des trois pièces de théâtre, organisées autour d'une même cohérence structurelle, d'un même jeu de niveaux de langages, du même mélange de farce et de tragédie antique, et d'une même fin : la solidarité du peuple échouant à vaincre la solitude du héros sacrificiel.
Le Roi Christophe n'est pas une plongée dans un passé grandiose rassurant : elle est prophétie du présent tragique à venir des indépendances de la décolonisation, d'Afrique en Amérique et Asie, non pas comme une Cassandre désenchantée, mais comme un prophète lucide du malheur avec les clés pour l'éviter. La saison au Congo n'est pas la représentation d'une actualité si théâtralement tragique qu'on n'aurait qu'à recopier, elle prend en charge le mythe universel et la théâtralité de la prophétie vivante après la mort du prophète Lumumba. Et Une tempête n'est pas une fuite dans l'espace rassurant d'une scène élisabéthaine, mais elle éclaire au plus près l'actualité tragique des combats pour l'égalité raciale à l'heure du Black power.

Au-delà des siècles, des continents et des lieues, tout se tient, du Rebelle jusqu'à Caliban, toujours sous le regard et la parole de l'omniprésent poète-Ariel. Nulle mer ne peut séparer la Martinique du Congo, et nul désert ne peut séparer Christophe de Lumumba, ceux que le théâtre se donne pour mission de relier et de relayer. Comme Césaire le disait dans un dernier poème : L'interstice même que la vie ne combla -tout se retrouvera là- cumulé pour le sable généreux.

Au fil du même ouvrage de quatre pièces chaque fois remises sur le même métier, il faut imaginer Césaire-Sisyphe heureux.
D.M.
ENTRETIEN AVEC AIMÉ CÉSAIRE SUR LE THEATRE

Le Monde n° 7071, samedi 7 octobre 1967, page 13.
Pour l’ouverture de sa saison 1967-1968, le Théâtre de l’Est parisien accueille, en l’absence de la Guilde, en tournée aux États-Unis, la compagnie Serreau-Périnetti, qui crée la dernière œuvre du poète antillais Aimé Césaire, Une saison au Congo. Consacrée au destin tragique de Patrice Lumumba, cette pièce, qui était parue l’an dernier aux éditions du Seuil, a été considérablement remaniée par l’auteur.

On retrouvera dans cette nouvelle mise en scène de Jean-Marie Serreau quelques uns des comédiens de La tragédie du roi Christophe, donnée par un nombre limité de représentations à l’Odéon en 1965. Douta Seck sera le peuple, représenté par un joueur de sanza ; Yvan Labejof, Mobutu ; Lydia Ewandé, Pauline Lumumba ; Jean-Marie Serreau, Dag Hammarskjoeld ; Bachir Touré, Lumumba. Trente représentations d’Une saison au Congo sont prévues, jusqu’au 12 novembre. Ensuite, la compagnie doit faire une tournée dans les maisons de culture, avec la pièce de Césaire et celle de Yacine Kateb, créée l’an dernier au Petit-TNP, Les ancêtres redoublent de férocité. Au printemps, elle se rendra quinze jours au Piccolo Teatro de Milan, avec Christophe, Un été au Congo, de Césaire, et La femme sauvage et «Les ancêtres, de Kateb. Puis une tournée est prévue dans les pays de l’Est.
D’autre part, la Comédie-Française a confié à Serreau la mise en scène de la trilogie de Claudel l’an prochain. Actuellement, il souhaite surtout la constitution d’une compagnie de caractère international métis, autour d’un répertoire qui, outre Kateb et autour d’un répertoire qui, outre Kateb et Césaire comprendrait la Haïtien Depestre (avec sa pièce Arc-en-ciel pour un Occident chrétien), le Guatémaltèque Asturias, le Colombien Buenaventura, la Noire américaine Adrienne Kennedy (Rais mass, Funnyhouse of the negro). Continuant à faire office de « tête chercheuse » du théâtre contemporain, il prospecte avec méthode un nouveau répertoire qui tend à prouver que la liberté d’expression n’est pas un privilège du monde occidental.

« Kateb et Césaire m’importent autant que Brecht, Beckett ou Ionesco, dit-il, parce qu’ils sont des poètes en rapport direct avec notre société. Ils sont des habitants de notre langue, mais non des habitants de l’Hexagone. À un moment où les frontières des grands affrontements ne sont plus uniquement des frontières territoriales, je me sens, moi, plus l’habitant d’une langue que l’habitant d’un terroir. »
« Mon théâtre c’est le drame des nègres dans le monde moderne »

Député et maire de Fort-de-France depuis 1945, Aimé Césaire se trouvait, jusqu’à mardi, à la Martinique, où le dernier cyclone a provoqué de graves dommages. A la veille de la « générale», il a bien voulu nous parler de sa pièce :

Une nouvelle édition du texte définitif pour la scène vient de paraître dans la collection Théâtre des Éditions du Seuil.

« Je n’ai pas voulu écrire un « Lumumba », précise-t-il. Une saison au Congo, c’est une tranche de vie dans l’histoire d’un peuple. Je m’arrête avec la venue de Mobutu », point de départ d’une saison nouvelle. » La première saison est terminée ».

— Comme dans le Roi Christophe, vous vous attachez à montrer la tragédie de la décolonisation

à travers le destin d’un individu, d’un individu qui échoue. Pourquoi ?

— Chaque fois, ce destin individuel se confond en réalité avec un destin collectif ; et si

Christophe peut avoir des côtés ridicules en tant que personne, son côté « bourgeois gentilhomme », si vous voulez, il y a chez lui un côté qui est grand, pathétique, dans la mesure où, malgré ses erreurs, malgré ses défauts, son sort se confond avec le destin d’une collectivité. De même Lumumba… Il n’est pas que l’homme Patrice Lumumba ; c’est avant tout un homme symbole, un homme qui s’identifie avec la réalité congolaise et avec l’Afrique de la décolonisation, un individu qui représente une collectivité.
A la recherche d’une légitimité

Mon théâtre n’est pas un théâtre individuel ou individualiste, c’est un théâtre épique, car c’est toujours le sort d’une collectivité qui s’y joue.
Il est vrai que ces vies se terminent mal le plan individuel. Disons que se sont des tragédies optimistes. Christophe ne finit pas comme un banal tyran qui est trucidé, ce n’est pas vrai. La pièce se termine presque par une apothéose, et il y a quand même une semence de futur dans son échec. Avec Lumumba, c’est encore plus vrai ; la pièce se termine par l’intronisation de Mobutu et on sait que maintenant qu’il a le pouvoir, il le sent mal assuré parce qu’il manque une légitimité ; et cette légitimité, il la cherche où ? Auprès de Lumumba…
Cela indique dans mon esprit qu’on ne peut rebâtir le Congo qu’à partir de Lumumba. Voilà le vrai sens de la pièce, et par conséquent, cet échec, au fond, c’est Si le grain ne meurt.

— Pour vous Lumumba est avant tout un voyant, un poète, plutôt qu’un révolutionnaire. Quelle place accordez-vous au poète dans la politique ?

— Pour moi, le vrai révolutionnaire ne peut être qu’un voyant. Je suis de ceux qui intègrent l’utopie dans la révolution, et je ne veux pas tomber dans le schéma qui consiste à dire : il y a les révolutionnaires et il y a les utopistes.
Évidemment, ma conception du révolutionnaire c’est toujours quelqu’un qui est en avant ; il y a donc un prophétisme qui est la première démarche révolutionnaire. D’ailleurs ma formation politique elle-même veut que je réconcilie ces deux notions.
Et Lumumba est un révolutionnaire dans la mesure même où il est un voyant. Parce que, en réalité, qu’a-t-il sous les yeux ? Un malheureux pays, un Congo bigarré, mal fichu, mal léché, divisé, séparé en ethnies, avec un peuple qui naît après le long esclavage belge. La grandeur de Lumumba, c’est le balayer toutes ces réalités et de voir un Congo extraordinaire qui n’est pas encore que dans son esprit, mais qui sera la réalité de demain. Et Lumumba est grand par là parce qu’il a toujours un au-delà chez lui. Bien entendu, ce sont des qualités de poète, d’imagination.
Une arme, la parole

Et, en plus, il est poète par le verbe. Je ne veux pas faire allusion à une rhétorique politicienne, comme certains le croient, mais à la philosophie bantoue dans laquelle s’intègre la puissance magique du verbe, la puissance du nommo, le verbe créateur. Lumumba est un homme qui a une seule arme, c’est la parole ; mais c’est une parole magique. C’est sa grandeur, c’est en même temps sa faiblesse. Par conséquent, je refuse, là aussi, l’antinomie révolution et utopie, praxis et imagination. Je considère que l’action se fait précisément par l’imagination et par le verbe.

— Vous utilisez dans Une saison au Congo un vocabulaire bantou et des notions de philosophie bantoue qui donnent à la pièce un coté ethnographique. Pourquoi ?

— De toute manière, si je suis un poète d’expression française, je ne me suis jamais considéré comme un poète français. Autrement dit, j’ai choisi de m’exprimer dans la langue française parce que c’est celle-là que je connais le mieux. Les hasards de la culture font que je suis d’un pays francophone, mais je pense que si j’étais né dans les Antilles britanniques, je me serais probablement exprimer en anglais.
Le français est pour moi un instrument, mais il est tout à fait évident que mon souci a été de ne pas me laisser dominer par cet instrument, c’est-à-dire qu’il s’agissait moins de servir le français pour exprimer nos problèmes antillais ou africains et exprimer notre « moi » africain.
Un « nègre de la diaspora »

Comme notre français ne peut pas être celui des autres, et n’ayant pas d’autre langue à ma disposition, j’ai essayé de donner la couleur ou antillaise ou africaine. C’est pourquoi aussi dans Christophe, la langue que j’emploie, qu’on croit un français archaïque ou savant, n’est surtout qu’un français conforme au génie de la langue des Antilles, le créole. Et dans Une saison au Congo, j’ai voulu faire un français africain.

— Antillais, vous avez toujours depuis le Cahier d’un retour au pays natal, revendiqué votre passé africain. Mais vous dites souvent que vous êtes un « nègre de la diaspora », donc en dedans et en dehors. Comment l’Afrique reçoit-elle vos œuvres ?

— Les Antillais pensent trop souvent qu’il y a la France, qu’il y a ceux qui sont des français de couleur et que, là-bas, au loin, il y a une bande de sauvages qu’on appelle les Africains. Très tôt j’ai réagi et j’ai toujours considéré les Antillais, tout francisés qu’ils soient — et je ne nie pas qu’ils sont francisés comme les Gaulois ont été romanisés. — comme des Africains. Une des composantes des Antilles, c’est certainement la culture française, mais l’autre, la plus importante, c’est tout de même la composante africaine.
L’Afrique, même si je ne la connais pas bien, je la sens. Elle fait partie de ma géographie intérieure, et c’est pourquoi je suis frappé par l’accueil fait à mes œuvres en Afrique. Souvent, mon œuvre est mieux comprise en Afrique qu’aux Antilles. Et l’Africain se reconnaît. On dit mes poèmes difficiles, mais lorsqu’on a joué le Roi Christophe à Dakar, on l’a joué dans un stade, devant un public populaire, qui a réagi chaleureusement. Je crois que le contact est établi.

— Préparez-vous une nouvelle pièce ?

— Maintenant ma raison me commanderait d’écrire quelque chose sur les nègres américains. Je conçois cette œuvre que je fais actuellement comme un triptyque. C’est un peu le drame des nègres dans le monde moderne. Il y a déjà deux volets du triptyque : le Roi Christophe est le volet antillais, Une saison au Congo le volet africain et le troisième devrait être, normalement celui des nègres américains, dont l’éveil est l’événement de ce demi-siècle. »

Propos recueillis par Nicole ZAND.

AIMÉ CÉSAIRE : UNE BIBLIOGRAPHIE THEATRALE
- Et les Chiens se taisaient, tragédie: arrangement théâtral - Paris ; Présence Africaine, 1958.

- La Tragédie du roi Christophe - Paris ; Présence Africaine, 1963

- Une Saison au Congo - Paris ; Seuil, 1973

- Une Tempête, d'après La tempête de Shakespeare - Paris ; Seuil, 1969.
Et les chiens se taisaient

Création : La pièce à été présentée pour la première fois le 16 septembre 1960 à Bâle puis à Hanovre, le 20 avril 1963 dans une adaptation en allemand de Janheinz Jahn Langue    Français Edition    Présence africaine, 1956
Argument : C'est la vie d'un homme, d'un révolutionnaire, revécue par lui au moment de mourir au milieu d'un grand désastre collectif. Et les chiens se taisaient ou la lutte contre le colonialisme présente un cadre cosmopolite quant à l'histoire et quant à la géographie. La pièce englobe tous les pays colonisés et se déroule du début de la colonisation sous toutes ses formes à l'acquisition de l'indépendance réelle en passant par la décolonisation partielle.

Synopsis    Un homme (le Rebelle) revit ses hésitations, ses élans, ses rêves, ses défaites, ses victoires : d'abord, la naissance en lui de la révolte dans le contexte colonial de la plantation parmi les sollicitations contradictoires de l'amour, de la solidarité avec Le chœur et de la solitude, son combat spirituel avec les forces du sentiment symbolisées par les personnages symboliques de L'amante et de La Mère, et enfin, la confrontation avec la mort.

 

La tragédie du roi Christophe

Création : La pièce fut créée le 4 août 1964 au festival de Salzburg, puis en France l'année suivante, au théâtre parisien de l'Odéon, par la Compagnie d'Art dramatique Europa Studio. La pièce fut jouée avec un succès grandissant à Berlin, à Bruxelles, à la Biennale de Venise, dans les Maisons de la Culture en France, au festival des Arts Nègres à Dakar, à l'exposition Internationale de Montréal, en Yougoslavie et au Piccolo Teatro de Milan. Edition    Paris, Présence Africaine, 1963, 1970 Nombre de personnages    27 personnages Metteur en scène Jean-Marie SERREAU
Argument : Dans cette pièce Césaire affirme que la politique est la force moderne du destin et l'histoire la politique vécue. A l'aube de leurs indépendances, des pays se trouvent en face de problèmes cruciaux : ce sont des années de choix, de fondation, de refonte des mentalités, en un mot, les années de la Renaissance Africaine en particulier et du tiers monde en général. Synopsis    Cette pièce s'inspire des événements politiques Haïtiens après l'indépendance gagnée en 1804 après l'abolition de l'esclavage que Bonaparte avait voulu rétablir en 1802. Aimé Césaire écrit l'histoire du roi Christophe qui prit le pouvoir en Haïti en 1811 et qui restera sur le trône 9 ans. Faire œuvre originale, remodeler le nègre en faisant fi des usages, tel est le vœu de Christophe qui passionné, refuse " de laisser du temps au temps " et proclame la tyrannie pour tirer du fond de la fosse le Nègre jusqu'à l'air, à la lumière, au soleil. Obnubilé par un rêve d'énergie et d'orgueil, il tente de pousser les limites de l'homme au-delà de l'impossible, du sort, de la nature, de l'histoire. Il sera frappé d'apoplexie et pour ne pas tomber entre les mains des traîtres, il mettra fin à ses jours sans avoir pu réaliser l'idéal dont il était prisonnier.

 

Une saison au congo

Création : Créée le 4 octobre 1967 au Théâtre de l'Est Parisien par la compagnie Serreau-Perinetti.

Edition Paris, Le Seuil, 1973

Nombre de personnages : 30

Nom des interprètes : Armand Abplanalp, Moro Bitty, Daniel Dubois, Georges Hilarion, Daniel, Kamwa, Badou Kassé, Yvan Labejof, Jean Marie Lancelot, Théo Legitimus, Jackon Nshindi, Douta Seck, Dominique Serreau, Jean Marie Serreau, Bachir Touré, Rudi Van Vlaenderen, Marie-Claude Benoît, Cayotte Bissainthe, Lydia Ewandé, Darling Légitimus, Danielle Van Bercheycke

Metteur en scène Jean-Marie SERREAU
Argument : Césaire met en valeur dans cette pièce, la fragilité des États Africains face aux forces coercitives du néo-colonialisme soucieux de tirer encore plus de profit des indépendances , en jouant sur les divisions internes de chaque pays.

Synopsis    L'action dramatique de cette pièce à été inspirée par les événements qui se sont déroulés au Congo (aujourd'hui le Zaïre) entre Juin 1960 (l'année de l'indépendance du Congo) et le 17 janvier 1961, date à laquelle le colonel Mobutu livre Lumumba, premier ministre renversé, et deux de ses partisans, aux autorités katangaises qui les massacrent sauvagement . "Après l'âge de l'épopée, celle de la décolonisation, prévient Césaire, commence l'âge de la tragédie".

 

Une tempête (adaptation de Shakespeare pour un théâtre nègre)

Création : Eté, 1969, Troupe de J.M Serreau au Festival d'Hammamet en Tunisie Metteur en scène : Jean-Marie SERREAU
Argument : En 1971, reprenant la structure de La tempête de Shakespeare, Césaire revisite et veut dépasser la dialectique du maître et de l'esclave.

Synopsis : Une tempête donne un relief accru aux rapports de Prospero et de Caliban, sur lesquels elle se recentre; le maître est un colonisateur blanc, l'esclave un noir colonisé, leur affrontement irréductible, et l'artiste-poète Ariel porte la parole de la prophétie d'un nouveau monde d'égalité conquise.

UNE SAISON AU CONGO
Création au TNP Villeurbanne en mai 2013, reprise en octobre, tournée en Martinique et au théâtre des Gémeaux à Sceaux en novembre 2013.


Présentation par le théâtre des Gémeaux à Sceaux en novembre 2013 : Un moment de théâtre pour tous à Sceaux. Du vendredi 8 novembre 2013 au dimanche 24 novembre 2013.

http://92.agendaculturel.fr/theatre/sceaux/les-gemeaux-scene-nationale/#ai6xTaY0c3ALhViI.99
« De la première pièce La Tragédie du Roi Christophe à la seconde Une Saison au Congo, l'unité d'inspiration est manifeste. Césaire l'indique lui-même en comparant Lumumba à Christophe : «C'étaient tous deux des poètes, des visionnaires très en avance sur leur époque. Pas plus politicien l'un que l'autre, lancés derrière un idéal très noble, ils perdent contact avec une réalité qui ne pardonne pas. Lumumba comme Christophe, ce sont des vainqueurs qui se dressent alors que tout s'écroule autour d'eux ».

Nous sommes au Congo belge en 1958 lorsque la pièce débute, c'est une période d'effervescence qui va mener le pays à l'indépendance. Une fois celle-ci acquise, se font jour les oppositions et les diverses pressions pour l'acquisition d'une parcelle du pouvoir. Les colonisateurs, qui semblent avoir quitté la scène politique, attisent les dissensions et tentent encore de conserver le pouvoir économique au besoin en encourageant la sécession du Katanga, une des provinces congolaises. Patrice Lumumba, nommé Premier ministre, dénonce ces malversations. L'atmosphère de liberté et de luttes politiques fiévreuses pour la conquête de l'indépendance, puis l'ascension de Patrice Lumumba, sont le sujet de la pièce de Césaire. Un héros au temps compté, un chemin semé d'embûches, une mort violente et prématurée, tout est là pour créer à la fois le mythe politique et théâtral. À partir de ces faits politiques précis, et à peine transformés, Césaire transfigure la réalité pour faire de Lumumba une figure charismatique à la lucidité exaltée, symbole de toute l'histoire d'un continent. Loin des « héros positifs » du réalisme socialiste surgissant dans les théâtres de nombreux pays africains qui deviennent indépendants dans les années 60, Lumumba, comme Césaire, est un poète «déraisonnable ». Figure de Prométhée, porteur de feu ou Christ souffrant, l'unité Dieu / homme est ici transformée en Afrique / Lumumba. Le temps de la pièce constitue à la fois un espace et un temps prophétiques ; d'une certaine façon le poète sera l'instrument et la mémoire de cette prophétie. »

Dany Toubiana
Un dossier pédagogique complet établi par le TNP est disponible à :

http://www.tnp-villeurbanne.com/wp-content/uploads/2012/05/12_13_unesaisonaucongo_dossierpedagogique_mai_13.pdf

ŒUVRES D'AIMÉ CÉSAIRE
Cahier d’un retour au pays natal,

Poèmes, revue Volontés, 1939, BORDAS, 1947, Présence africaine, 1956 ; 1971
Les Armes miraculeuses

Poèmes, Gallimard, 1946 et « Poésie/Gallimard, 1970
Soleil cou coupé

Poèmes, Editions K, 1938
Corps perdu

Poèmes

(Illustration de Picasso) - Edition Fragrance, 1949
Discours sur le colonialisme,

Présence africaine, 1955, 1970, 2004
Et les chiens se taisaient

Théâtre, Présence, 1956, 1989, 1997
Lettre à Maurice Thorez

Présence africaine, 1956
Ferrements

Poèmes, Seuil, 1960 et « Points Poésie », n° P.1873
Cadastre

Poèmes, Seuil 1961 et « Points Poésie », n° P 1447
Toussaint L’ouverture : la Révolution française et le problème social

Essai, Présence africaine, 1962, 2004
La Tragédie du roi Christophe

Théâtre, Présence africaine, 1963 1970
Une tempête

D’après la Tempête de Shakespeare, adaptation pour un théâtre nègre, théâtre Seuil, 1969 et « Points » n° P 344
Une saison au Congo

Théâtre Seuil 1973 et « Points », n° P 831
Moi, laminaire

Poèmes, Seuil 1982 et « Points Poésie », n° P 1447

La Poésie

Œuvre poétique complète, Seuil, 1994, 2006
Quelques ressources

Qui pourront appuyer un usage pédagogique
Tous niveaux
GONZALEZ, Jean-François. La parole d’Aimé Césaire « belle comme l’oxygène naissant », CRDP de Martinique, 2013. 2 DVD vidéo + livret pédagogique

BERENGER, Philippe. Cahier d’un retour au pays natal : texte dit par le comédien Jacques MARTIAL, suivi de DAUDE, Emmanuelle. Journal intime du Cahier où la réalisatrice explique l’appropriation du texte par l’équipe créative du film. 2 DVD vidéo + livret [24 p.]

Vidéocassette

GONZALEZ, Jean-François. Aimé Césaire, poète de l’universelle fraternité. CRDP des Antilles-Guyane, 1994.

MAXIMIN, Daniel, Frère volcan, Edition du Seuil (2013)
Niveau cycle 3- Collège

1   2   3   4   5   6   7

similaire:

Parcours d’Aimé Césaire et son œuvre P. 4 iconParcours d’Aimé Césaire et son œuvre P. 4
«Terres d’Outre-mer, une tradition d’innovation», kit diffusé en 2010. L’auteur est également présent dans l’ouvrage Terres d’Outre-mer,...

Parcours d’Aimé Césaire et son œuvre P. 4 iconParcours avenir
«parcours Avenir». Ce parcours doit permettre à chaque élève de comprendre le monde économique et professionnel, de connaître la...

Parcours d’Aimé Césaire et son œuvre P. 4 iconParcours Avenir
«parcours Avenir». Ce parcours doit permettre à chaque élève de comprendre le monde économique et professionnel, de connaître la...

Parcours d’Aimé Césaire et son œuvre P. 4 iconBulletin officiel
«parcours Avenir». Ce parcours doit permettre à chaque élève de comprendre le monde économique et professionnel, de connaître la...

Parcours d’Aimé Césaire et son œuvre P. 4 iconLe rituel de mort et de resurrection. 31
«Les amours de l'Ami et de l'Aimé s'entrelaçaient avec la mémoire, l'entendement et la volonté, afin que l'Ami et l'Aimé ne se séparassent...

Parcours d’Aimé Césaire et son œuvre P. 4 iconI'm lovin' it / C'est tout ce que j'aime (Europe) / C'est ça que j'aime (Québec)

Parcours d’Aimé Césaire et son œuvre P. 4 iconGuide des partenariats pour le parcours avenir dans l’académie de lille
...

Parcours d’Aimé Césaire et son œuvre P. 4 iconMathieu Hilgers
«Oh ! IL est certain que j’ai quintuplé mon chiffre d’affaires, et je suis loin de le déplorer. Mais IL y a d’autres satisfactions...

Parcours d’Aimé Césaire et son œuvre P. 4 iconClasses de 1ere Mise en œuvre du Parcours Avenir au lp durroux Objectif...

Parcours d’Aimé Césaire et son œuvre P. 4 iconFrançois Césaire de Mahy, médecin, journaliste, député, ministre






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
e.20-bal.com