Parcours d’Aimé Césaire et son œuvre P. 4





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Quelles différences établissez-vous entre Africains et Antillais ?

Elle est énorme.

 

Dans quelle mesure peut-on dire que l’Antillais se considère comme un faux noir ? Je pense aux termes de "quarteron", "métis", demi-blanc et demi-noir.

Les Antillais sont des noirs ; simplement, ils ont été transplantés et ont été soumis pendant plus d’un siècle, près de deux siècles, à un effroyable processus d’assimilation, donc de dépersonnalisation. Et il a eu ce traumatisme qu’a été la traite des noirs. Les Africains, c’est tout à fait différent : ils ont conservé leur civilisation, parce que la colonisation a été extrêmement superficielle... Un Ouala sait très bien qu’il était Ouala, il n’a jamais prétendu qu’il était un Français noir, ce n’est pas vrai ; tandis que le phénomène de la colonisation s’est révélé beaucoup plus pernicieux, plus délétère aux Antilles. Les Africains ont conservé leurs religions, le contact avec leurs terres, avec leurs mythes, avec leur folklore - et puis, ils ont conservé leurs langues. En gros, ils ont maintenu leur civilisation, d’où une assurance psychologique à laquelle ne peuvent pas prétendre les Martiniquais, pas du tout. Ils sont des déracinés. C’est très important, ça. La situation des Antillais, en fait, est beaucoup plus dramatique que n’a pu l’être celle des Africains. Ce sont des gens qui ont tout perdu, qu’on a arrachés à leur terre, qu’on a transportés aux Antilles. Ils se sont trouvés enfermés dans un univers concentrationnaire qui, au fur et à mesure, s’est légèrement humanisée... Il n’y a pas de comparaison avec l’Afrique. Non...

 

C’est vers cette époque que vous avez écrit "Cahier d’un retour au pays natal".

Oui. Senghor remplissait le vide que j’éprouvais et j’ai compris pourquoi je n’étais pas heureux à la Martinique. Par lui, j’ai très bien senti que mon vrai monde, c’était quand même le monde africain. Nous ne connaissions pas grand-chose, mais nous lisions tout ce qui paraissait sur l’Afrique : les contes, les légendes, l’histoire de la civilisation africaine... et pour moi, ça a été la révélation de ce monde dont je n’avais que de très vagues prémonitions. Ce qui était confus en moi à ce moment-là s’est précisé, et j’ai pu jeter un regard critique sur la société antillaise, mieux comprendre ses manques, ses lacunes, ses altérations. J’ai compris alors que la société martiniquaise était une société a-culturée. C’était une civilisation noire transportée dans un certain milieu, dans un certain contexte ; une civilisation qui s’était peu à peu dégradée pour en arriver à ce magma invraisemblable, à cette anarchie culturelle dans laquelle nous vivions. Il était naturel que je ressente cette dégringolade et que l’Afrique m’apparût, très romantiquement, comme une sorte de paradis d’où nous avions été chassés. À mon retour, j’étais gros de tout ce que j’avais vu et plein de cette vision de l’Afrique que j’avais reçue par personnes interposées.

 

En fait, vous avez découvert l’Afrique à Paris...

C’est incontestable. Je l’ai découverte à Paris, à travers les Africains ; mais ma géographie est avant tout humaine : je crois effectivement que je devais la porter plus ou moins en moi. En vérité, je n’avais presque rien lu sur l’Afrique quand j’ai quitté la Martinique, mais ça correspondait à une aspiration et la rencontre avec Senghor a fait le reste. Cela signifie que même dans un monde aussi aliéné que le monde martiniquais, nous restions, au fond, conscients de notre nature africaine.

 

Vous avez vécu en Afrique ?

Relativement peu et jamais très longtemps. Mais je considère que les Antilles françaises sont beaucoup plus africaines qu’on ne veut bien le dire - et que ne l’imaginent les Antillais. Quand je suis allé en Guinée, quand j’ai été à Dakar, quand j’ai vu les bonnes femmes sur le marché : c’était tout à fait comme des Antillaises...

 

Quel a été votre impact avec le pays, plus tôt ?

La Martinique est double et nous, Martiniquais, nous vivons dans un monde de fausseté ; il nous faut retrouver la vérité de notre être... Tout naturellement, j’ai débouché sur la poésie, parce que c’était un moyen d’expression qui s’écartait du discours rationnel. La poésie, telle que je la concevais - que je la conçois encore, – c’était la plongée dans la vérité de l’être. Si notre être superficiel est européen, et plus précisément français, je considère que notre vérité profonde est africaine. Il s’agissait de retrouver notre être profond et de l’exprimer par le verbe : c’était forcément une poésie abyssale.

 

En même temps, c’était une poésie-arme ?

Elle était arme parce que c’était le refus de cet état superficiel et le refus du monde du mensonge... C’était la plongée en moi-même et une façon de faire éclater l’oppression dont nous étions victimes. C’est un peu comme le volcan : il entasse sa lave et son feu pendant un siècle, et un beau jour, tout ça pète, tout cela ressort... Et c’était ma poésie, c’était ça « Cahier d’un retour au pays natal ». C’était l’irruption des forces profondes, des forces enfouies dans les profondeurs de l’être, qui ressortaient à la face du monde, exactement comme une éruption volcanique.

 

Vous êtes revenu en 1939. C’était la drôle de guerre, puis il y a eu la guerre pas drôle, et, en 1940, vous avez rencontré André Breton...

Oui, c’était au moment de la défaite.

 

Quels ont été vos rapports avec Breton ? En un sens, vous étiez surréaliste sans le savoir...

A la vérité, c’était quand même dans l’air - et j’avais un peu respiré cet air-là. C’est une affaire de génération. Nous parlions de poésie avec Senghor et notre idée, c’était de rompre avec la civilisation imposée, de retrouver nos richesses enfouies et l’homme nègre qui était en nous, qui était dissimulé sous les oripeaux... il fallait nous retrouver.

Je connaissais très mal le surréalisme, mais je dois dire que mes recherches allaient dans ce sens, et lorsque j’ai rencontré Breton - et le surréalisme, ça n’a pas tellement été une découverte pour moi : plutôt une justification. Il y avait une entière convergence entre les recherches surréalistes et les miennes ; autrement dit, cela m’a confirmé, rendu plus hardi.

 

A propos de vos écrits, on pense au titre de la revue : "Le surréalisme au service de la révolution"...

C’était ça. Et je me trouvais d’accord avec Breton sur la plupart des points. Mais... Breton a été extrêmement aimable, gentil... J’étais ébloui par son extraordinaire personnalité, son sens de la poésie, son attitude éthique également, parce que ce qui m’a frappé, c’est que Breton était un moraliste... un moraliste intransigeant... qui n’avait que mépris pour les arrivistes. J’ai été très séduit par lui ; en même temps, je me tenais sur mes gardes. Et je n’ai jamais voulu appartenir au mouvement surréaliste parce que ce à quoi je tiens le plus, c’est ma liberté. J’ai horreur des chapelles, j’ai horreur des églises ; je ne veux pas prendre de mot d’ordre - quelque sympathie que puisse m’inspirer tel ou tel groupement. Je refuse à être inféodé. C’est ce que je craignais avec Breton ; il était tellement fort, léonin, que j’ai craint de devenir un disciple, et je n’y tenais pas, ce n’est pas dans ma nature. J’ai toujours eu le sentiment de notre particularisme, alors je voulais bien me servir du surréalisme comme d’une arme, tout en restant fidèle à la négritude... Oui, Breton, c’est un homme pour qui j’ai eu beaucoup d’admiration et d’affection.

 

A quel moment êtes-vous passé de votre travail de professeur et de votre activité d’écrivain au métier politique ?

Ça a été beaucoup une affaire de hasard et de circonstances. Pendant la guerre, j’ai fondé une revue, "Tropique", et cette revue a marqué une date à la Martinique ; parce que c’était une revue qui rompait pour la première fois avec la tradition de l’assimilation ; certes, il y avait des poètes martiniquais, mais ils faisaient une poésie française. Autrement dit, chaque école poétique française avait sa rallonge tropicale. Il y avait des gens qui composaient des sonnets, d’autres qui concouraient aux jeux floraux de Toulouse. Il y avait un tas de Parnassiens mineurs, quelques petits symbolistes – souvent d’ailleurs assez habiles –, mais ça restait à ce niveau-là. C’était une poésie de décalcomanie, plus ou moins réussie, parfois pas du tout, parfois un peu mieux - autrement dit, ce n’était pas de la poésie ; et cette insuffisance poétique, mes amis et moi nous l’expliquions précisément par le fait que c’était faux ; parce que non inscrit dans le contexte martiniquais. C’était une poésie-négation. La revue "Tropique" présentait un aspect poétique, mais, en même temps, elle décrivait la société martiniquaise, elle rappelait les origines de l’île... il y avait des articles d’ethnographie... enfin, j’essayais de mettre à la portée du public martiniquais tout ce que j’avais appris sur l’Afrique. Nous avons publié, par exemple, des articles sur la traite des noirs –- chose extrêmement malsonnante : personne n’en parlait... et voulait moins encore s’en souvenir. L’esclavage, c’était une tare, une chose honteuse... on tenait là des ancêtres peu glorieux. Or, ma revue parlait précisément de la traite, rendait hommage à l’Afrique. Je divulguais de mon mieux, je vulgarisais. Comme dans ces pays classe et race se confondent : les prolétaires, c’est les nègres et l’oppresseur, c’est les blancs : inévitablement, on décrivait un malaise social. C’était révolutionnaire. Le fait simplement d’affirmer qu’on est nègre, comme je l’affirmais, était un postulat révolutionnaire ...

 

Vous avez fait une étude sur Toussaint Louverture, qui pourrait presque passer pour un texte de caractère ethnographique...

Non, c’était un travail historique. Si j’étais resté professeur, j’aurais pu l’utiliser pour une thèse. Non, j’aime beaucoup Haïti - peut-être parce que de toutes les Antilles, c’est l’île la plus grande et la plus intéressante, car la plus africaine. Jusqu’au XVIIIe siècle, il y a eu des apports massifs de nègres africains. Par tribus entières. Un dépeuplement très homogène. Il y a des Congolais, des Dahoméens, etc. Et ça se voit encore : n’importe quel ethnographe reconnaît chez un Haïtien l’origine de sa tribu africaine. Et contrairement à la Martinique, les religions africaines se sont maintenues en Haïti. D’où le vaudou.

 

Est-il vrai que Clausewitz, dans son ouvrage sur la guerre, a été fortement influencé par la manière dont les Haïtiens ont mené une lutte de guérilla ?

Je ne sais pas. Ce qui m’a frappé avec Haïti, c’est qu’on est en présence d’un pays où, pour la première fois, la négritude s’est mise debout. On peut faire une comparaison avec Cuba : même désir de liberté et même volonté de se battre pour l’acquérir. Au XIXe siècle, ça a été le premier pays sous-développé à se révolter, à donner l’exemple. Une révolte achevée sur un succès : Haïti a arraché son indépendance. Certainement, ça s’est révélé comme un exemple pour les pays d’Amérique du Sud. Bolivar ne se comprend que par Haïti.

Pour en revenir à votre question, oui. J’ai été très frappé par la stratégie de Toussaint. Par la suite, lisant des écrits de Mao Tsé Toung, je me suis aperçu que tout ça était absolument génial : Toussaint avait trouvé par intuition - et avant tout le monde - le principe même de la guerre de guérilla. Il avait refusé les batailles rangées et il avait gardé ses troupes camouflées. Il avait fait ce que font, en ce moment, les Vietnamiens, ce que font les pays sous-développés quand ils luttent contre une nation beaucoup plus puissante, beaucoup mieux armée... J’ai regardé un peu dans Clausewitz, et j’ai vu, effectivement, qu’il y avait un chapitre concernant la guerre populaire. Je ne sais pas si Clausewitz avait eu connaissance de la guerre menée par les Haïtiens - du moins, il n’en parle pas : ce n’était peut-être pas assez noble pour lui... A parcourir les écrits du XIXe siècle, en particulier les mémoires des généraux de Napoléon durant la guerre de Saint-Domingue, on s’aperçoit que pour eux, c’était vraiment la sale guerre. Une guerre infernale, qui renverrait tous leurs principes. En tout cas, la manière dont Clausewitz décrit la guerre populaire évoque singulièrement le combat de libération mené par Toussaint.

 

De votre ouvrage sur Toussaint, passons, si vous le voulez, à la "Tragédie du roi Christophe", dont l’action, précisément, est située en Haïti.

Haïti, c’est un pays qui, avec l’Afrique, tient dans mon esprit, dans mon âme, dans mon cœur une place particulière. Il était normal, par conséquent, que j’écrive une pièce sur Haïti. On peut aussi se demander pourquoi j’ai choisi l’expression dramatique. Parce que, après tout, je suis poète, fondamentalement. En fait, j’avais déjà écrit "Et les chiens se taisaient" ; il faut croire que j’étais assez hanté par le théâtre. Mais cette première pièce, je ne la voyais pas "jouée" ; je l’avais d’ailleurs écrite comme un poème. Cependant, ce texte présente pour moi une profonde importance : parce que c’est une pièce très libre et située dans son milieu - le milieu antillais. C’est un peu comme la nébuleuse d’où sont sortis tous ces mondes successifs que constituent mes autres pièces. "Le roi Christophe, "Une saison au Congo", mais je m’intéressais déjà plus directement au théâtre - et maintenant, une adaptation d’après Shakespeare, qui s’appelle non pas "LA Tempête", mais "UNE Tempête". Parce qu’il y a beaucoup de tempêtes, n’est-ce pas - et la mienne n’est qu’une parmi d’autres...

 

Vos trois dernières pièces se situent au niveau des points les plus chauds concernant le monde noir : Haïti et "Le roi Christophe" ; le Congo et Lumumba ; et maintenant, avec "Une Tempête", vous abordez dans une certaine mesure la question raciale aux Etats-Unis...

C’est le vieux volcan qui sommeille en moi qui aime les points chauds ! Pour en revenir au Roi Christophe, pourquoi ai-je pris un roitelet haïtien ? D’abord, il y a l’impulsion intérieure, à savoir le besoin que j’ai de parler d’Haïti ; et, en même temps, ça coïncidait avec l’accès à l’indépendance des pays africains. Brusquement, l’Afrique a été assaillie par des problèmes nouveaux. Les gens qui avaient revendiqué, qui avaient fait de l’opposition, soudain sont promus chefs d’État. Que faire ? La liberté, c’est très bien, la gagner c’est très bien ; mais quand on y réfléchit, c’est toujours plus facile de conquérir sa liberté - il ne faut que du courage -, seulement, une fois qu’elle est obtenue, il faut savoir ce qu’on va en faire. La libération c’est épique, mais les lendemains sont tragiques. C’est ce problème-là que j’avais en tête. Alors j’ai eu l’idée de situer en Haïti le problème de l’homme noir assailli par l’indépendance. Parce que c’est le premier pays noir à avoir été confronté avec ces questions. Ce que le Congo, la Guinée, le Mali ont connu vers 1956-1960, Haïti l’a connu dès 1801. Et le roi Christophe, c’est l’homme noir aux prises avec la nécessité qu’il y a de bâtir un pays, de bâtir un Etat.

 

"Une Saison au Congo" est, au fond, la suite logique...

C’est quand même une pièce antillaise... Le langage est antillais. Là, j’ouvre une parenthèse, car il y a un problème du langage aux Antilles ; pour un Africain, il se pose avec moins d’acuité que pour un Martiniquais. Quelle langue employer ? Un Africain peut, à la rigueur, se servir de son dialecte, mais nous, nous n’avons aucune langue...

 

Le créole apparaît un peu comme une "fausse langue"...

Une langue n’est jamais fausse. Après tout, on peut dire aussi que l’anglais est une fausse langue ; et que le français, au début, a dû être un affreux sabir de contrebande. Non... Le français a dû commencer comme le créole, puis il a conquis ses lettres de noblesse. Le créole deviendra une vraie langue au cours de l’évolution de l’histoire ; elle n’est pas frappée d’une tare originelle, mais c’est un fait qu’à l’heure actuelle, ça fait un peu patois. C’est une langue très modeste à usage interne. Pour la rendre littéraire, il aurait fallu faire dessus le travail que les Français ont accompli depuis le XVIe siècle – Ronsard ; Rabelais et tous les autres. Par contre, nous avons un instrument qui s’appelle le français ; pourquoi se refuser à l’employer ? A condition évidemment que cela ne devienne pas une nouvelle forme d’aliénation. Autrement dit, il faut plier le français au génie noir. Ou bien on n’utilise pas le français, et on emploie carrément sa langue - qui peut être le oualof ou bien une langue guinéenne, ou le swahili ; ou, par un Martiniquais, le créole. C’est une possibilité : je ne l’ai pas choisie, j’ai décidé d’employer le français ; peut-être à cause de la culture, c’est vraisemblable - mais j’ai voulu l’employer dans des conditions très particulières. J’ai voulu mettre le sceau imprimé, la marque mère - ou la marque antillaise, comme vous voulez - sur le français ; j’ai voulu lui donner la couleur du créole. En particulier dans "Le Roi Christophe", il y a un langage très particulier, qui se ressent de ses origines antillaises : ce n’est plus exactement du français. Poursuivant ma quête, ma description de la situation de l’homme noir dans le monde actuel, tout naturellement je suis arrivé à l’Afrique. Et l’exemple le plus dramatique, le plus tragique, c’était le Congo. Qui tient le Congo tient l’Afrique ; après le Nigéria, c’est le pays le plus important. Par ses dimensions, par ses richesses - et par le caractère étonnant des événements qui s’y sont déroulés...

 
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